CHAP. VIII.— < CAUSALITÉ EN SOI
de philosophes croient l'avoir résolue à l'aide de mots qui n'éclaircissent rien !
88. Causer, dit-on, c'est donner l'être. — Quel sens attribuez-vous à ce mot donner? Donner est ici synonyme de produire. — Et quel sens donnez-vous à ce mot produire? — Là s'arrêtent les explications, si l'on ne veut tomber dans un cercle en disant que produire c'est causer ou donner l'être, etc.
Ce dont une chose résulte , — voilà la cause, dit-on pareillement. Et qu'entend-on par résulter? — Émaner. — Et par émaner ? — Venir de , sortir de , — toujours la même chose : expressions métaphoriques, lesquelles, au fond, enferment le même sens.
On dit de la cause qu'elle donne^ produit^ fait^ coînjïiumque, engendre^ etc.; de l'effet qu'il reçois, émane, procède^ résulte, vient de, naît^ etc.
89. Causalité implique succession , mais n'est pas identique à succession. Nous concevons très-clairement B après A, sans que A soit cause de B. L'expérience, tant interne qu'externe, nous offre de contitinuels exemples d'une succession distincte de la causalité. Un homme sort de sa maison pour aller dans la campagne, un autre l'y suit-, il y a succession entre les deux sorties, il peut n'y avoir aucun rapport de causahté. Ces deux phénomènes, considérés objectivement, c'est-à-dire en eux-mêmes, et subjectivement, c'est-à-dire en tant que connus par nous, sont liés par le rapport de succession, non par le rapport de causalité. Post elpropier^ après et à cause de, ont des significations très-différentes , soit dans le langage
philosophique, soit dans le langage usuel. Il en est de même par rapport aux phénomènes purement internes. Je médite sur une question philosophique ; un moment après je nVoccupe d'une question httéraire : les deux actes de ma pensée sont successifs et toutefois indépendants l'un de Tautre.
90. Le rapport de causahté n'est point Fenchaînement des idées des choses. Les représentations de A et B peuvent être fortement enchaînées dans notre esprit, sans qu'il y ait même trace d'un rapport de causahté. Nous avons vu, en un lieu, une scène dont l'impression reste profondément gravée dans notre àme 5 le souvenir du heu nous rappellera la scène et le souvenir de la scène nous rappellera le lieu. 11 y a là deux représentations internes, fortement hées, sans que pour cela nous puissions attrihuer aux objets le rapport de causalité. Nous savons que deux personnes arrivent dans un même lieu conduites par des motifs différents et sans que la venue de Tune influe sur la venue de 1 autre -, nous associons dans notre esprit le souvenir de ces deux personnes et celui de leur arrivée. Il y a donc enchaînement de représentations, bien que nous refusions aux objets le rapport de causalité.
91. 11 y a plus^ il ne suffit point, pour légitimer l'idée de causalité, que les idées soient liées dans notre esprit en vertu de l'expérience, de telle sorte que l'une soit toujours précédée de l'autre, comme le conditionnel de la condition. Un observateur a constamment remarqué la correspondance du flux et re-
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flux de la mer avec le mouvement de la lune; mais soit par des raisons philosophiques, soit parce qu'il ne lui est pas venu dans l'esprit que le mouvement de la lune put influer sur le mouvement de la mer, il considère ces phénomènes comme tout à fait indépendants l'un de Tautre, bien qu'il ne puisse expliquer une aussi étrange coïncidence. Dans l'tisprit de cet observateur les deux phénomènes seront liés de telle sorte, que le phénomène du mouvement lunaire précédera celui du flux et reflux; l'observateur sera dans l'impossibilité d'intervenir l'ordre des phénomènes en plaçant celui du flux et reflux avant celui du mouvement lunaire. Voilà donc une priorité nécessaire dans une idée, et toutefois l'on n'attribue point à l'objet de cette idée une véritable causahté. 92. Lliistoire de la philosophie nous présente un fait qui prouve jusqu'à la dernière évidence l'exactitude de ce que je viens d'étabhr : je veux parler du système des causes occasionnelles soutenu par des philosophes éminents. Un corps en mouvement, qui vient à choquer un corps en repos, communique, disent-ils, à ce dernier le mouvement qui lui est propre. Or, cette communication n'emporte point une véritable causalité -, le mouvement du premier corps n'est que l'occasion du mouvement du second; voilà donc une chose, laquelle est conçue comme une condition nécessaire de l'existence d'une autre, bien qu'il n'y ait entre elles aucun rapport de causahté. Impossible, en effet, d'intervenir dans notre pensée l'ordre des phénomènes-, de concevoir, par exemple, le mou-
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vement du corps choqué, comme une condition du mouvement dans le corps qui choque. Ajoutez qu'il est permis de nier le rapport de causalité entre la condition et le conditionnel. Donc l'idée de causaUté représente quelque chose de plus que l'ordre nécessaire entre les êtres.
93. Ceci nous amène à considérer la question sous un aspect nouveau. Le rapport de causalité se trouve-t-il fidèlement représenté dans cette proposition conditionnelle : si A existe, B doit exister? Je réponds que l'enchaînement exprimé par cette proposition n'est point un rapport de causalité. Exemple : si l'arhre à fruit N ileurit en certains pays, M y doit fleurir pareillement; ainsi l'enseigne l'expérience. Dans ce cas, la proposition conditionnelle n'exprime point un rapport de causalité entre le fleurir de N et le fleurir de M ; et cependant elle est vraie. Un phénomène peut signifier l'apparition immédiate d'un autre phénomène, et n'être point sa cause.
94. Les propositions conditionnelles dans lesquelles on affirme l'existence d'un objet comme condition de l'existence d'un autre objet , expriment un enchaînement; toutefois l'enchaînement peut ne point exister entre ces objets, mais avec un troisième. Un soldat se rend à son poste ; survient un autre soldat qui se dirige vers le même lieu*, la direction que prend le premier ne détermine point celle du second. La cause, ici, c'est la volonté du chef qui veut que les deux soldats aillent près l'un de l'autre. Les moissons qui couvrent un champ indiquent l'état de ma-
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turité plus ou moins avancée des moissons d'un autre champ; or, cet indice se peut exprimer en une proposition conditionnelle; pourquoi? Serait-ce en vertu du principe de causaUté? Non, certainement; mais parce que les circonstances de climat, de terrain, peuvent être combinées en un ordre de temps suffisamment approximatif et fixe sans exiger l'intervention de ce principe.
95. Il est un grand nombre de circonstances dans lesquelles le rapport entre la condition et ce qui implique la condition ou le conditionnel est nécessaire, bien que la condition ne soit et ne puisse être cause par rapport au conditionnel. N'oubhons point qu'il s'agit ici de la cause efficiente, de celle qui donne l'être à la chose, et que souvent il serait absurde d'attribuer ce genre de causalité à des conditi(ms, lesquelles se trouvent d'ailleurs nécessairement liées avec le conditionnel. Déplacez une colonne sur laquelle un corps s'appuie, ce corps tombera; il y a nécessité dans l'enchaînement de la condition avec le conditionnel, c'est-à-dire entre le fait d'ôter la colonne et la chute du corps ; la proposition dans laquelle on l'exprime est vraie et nécessaire dans l'ordre naturel; toutefois l'on ne saurait dira que le déplacement de la colonne soit la cause efficiente de la chute du corps.
96. Il suffît de l'enchaînement, bien qu'il soit purement occasionnel, pour que la proposition conditionnelle se puisse réahser. Or jamais personne n'a confondu l'occasion avec la cause.
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Dans l'exemple présent, le corps ne pouvait tomber à moins qu'on ne déplaçât la colonne, et il devait nécessairement tomber dans le cas où elle serait déplacée ; mais il est faux que la chute ait pour cause le déplacement de la colonne; la cause de la chute du corps est dans la pesanteur. — Supposez, en effet, que le corps dont il est question soit d'une pesanteur spécifique égale à celle du fluide dans lequel il se trouve plongé, le déplacement de la colonne ne déterminera point sa chute.
97. Que si la causalité exprime un rapport nécessaire de la condition avec le conditionnel, c'en est fait des causes libres. Supposons que l'idée de causalité soit exactement exprimée dans la proposition suivante : si A existe, B doit exister^ en substituant aux lettres A et B les deux termes Dieu et monde, nous aurons cette proposition : si Dieu existe, le monde doit exister. Voilà donc la création nécessaire. Mettez à la place de A et B les termes homme et actions déterminées, vous aurez si l'homme existe, ses actions seront déterminées-, proposition qui implique la nécessité et détruit le libre arbitre.
98. On demande si le rapport de causalité serait exprimé d'une manière exacte dans une proposition conditionnelle, prise en sens inverse, l'effet étant placé comme condition et la cause comme conditionnelle (non point conditionnelle d'existence, mais de cause nécessairement supposée), c'est-à-dire dans le cas où nous étabhrions, au lieu de cette formule, si A existe B doit exister, la formule suivante : si B existe
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A doit exister. Dans ce cas, la proposition se ])eut appliquer à la dépendance des créatures relativement à Dieu, et, en général, aux actions fibres relativement à leurs causes, parce que l'on peut dire avec vérité : Si le monde existe. Dieu existe -, s'il y a une action fibre, il existe un agent libre.
99. A la première vue, il semble que le rapport de causalité se doit expfiquer de cette manière ^ et toutefois l'on découvre bientôt que la nouvefie formule n'est pas plus exacte que la formule précédente. En effet, s'il est vrai, en général, que l'effet implique la cause, il est certain pareillement que dans un grand nombre de cas une chose en peut supposer ou même en suppose une autre, non comme un effet sa cause, mais comme une simple occasion, ou comme une condition sine quâ non, ce qui n'est point une véritable causalité. Admettons que le corps soutenu par la colonne soit placé de telle sorte qu'il ne puisse tomber si l'on ne déplace la colonne ^ nous pourrons formuler cette proposition conditionnelle : si le corps est tombé, la colonne a été déplacée \ proposition vraie, bien que le déplacement de la colonne ne soit point cause efficiente de la chute du corps.
100. Dieu pourrait avoir créé le monde de telle sorte qu'il n'y eût point une véritable action de causalité entre les créatures, mais seulement une certaine correspondance entre les phénomènes. C'est l'opinion des occasionnalistes -, X harmonie préétablie de Leibnitz présente le même sens. Dans ce systtîme, les monades qui constituent l'univers sont comme autant
d'horloges indépendantes les unes des autres, lesquelles marchent toutefois dans un admirable accord. Selon toutes ces hypothèses, nous pourrions formuler un nombre infini de propositions conditionnelles, exprimant la correspondance des phénomènes sans faire intervenir en aucune sorte l'idée de causalité. 101 . Donc il ne faut point confondre cette idée avec l'enchainement nécessaire. Dans sa pureté, elle n'est pas exactement exprimée par le rapport que les propositions conditionnelles manifestent, soit que l'on considère la cause ou comme condition ou comme conditionnelle. La dépendance de l'effet par rapport à la cause représente plus qu'un simple enchaînement -, dire que tous les phénomènes nécessairement liés, bien que d'une manière successive et dans un ordre fixe, sont liés en vertu d'un rapport de causalité, c'est confondre toutes les idées.