CHAP. XVIII. — CAUSALITÉ FINALE
tous les pays, elles forment comme une atmosphère où respire et vit l'esprit humain.
1 98. Chose étrange ! ceux-là même qui nient toute différence entre le bien et le mal sont forcés d'admettre pratiquement cette différence. Un philosophe se rit, la plume à la main, de ce qu'il appelle nos préjugés sur la différence entre le bien et le mal : mais dites-lui qu'il blesse la morale et la vertu en attaquant ainsi ce qu'il y a de plus saint sur la terre; vous le verrez aussitôt oublier et sa philosophie et son indifférence ! Il s'indigne, il proteste avec chaleur contre vos accusations \ il s'empresse de vous prouver qu'il est homme de probité et de conscience, et que son œuvre même est un témoignage de loyauté^ de sincérité, à' honneur! Peu lui importe que dans ses théories, honneur, loyauté, sincérité soient des mots vides de sens, puisqu'il n'admet point l'ordre moral. Le philosophe affronte hardiment une inconséquence, ou pour mieux dire, il ne la voit même pas ; vous l'avez accusé d'immorahté; les idées et les sentiments de moralité s'agitent dans son àme^ il cesse d'être un sophiste, il redevient un homme.
1 99. L'idée de l'ordre moral serait-elle un préjugé de l'éducation, sans objet réel et sans fondement dans la nature humaine? Les hommes pourraient-ils vivre en dehors de toute idée morale ou avec des idées directement opposées aux idées reçues? Si l'idée morale est un préjugé, comment a-t-elle pris possession de tous les temps et de tous les pays ? Qui l'a communiquée au genre humain? Comment les hommes l'ont-
368 LlVRt: X. — NÉCESSITÉ ET CAUSALITÉ.
ils acceptée? Comment les passions ont-elles consenti à Fabdication de leur liberté? Nommez l'homme extraordinaire dont l'action puissante a maîtrisé les mœurs les plus sauvages, les passions les plus violentes, les esprits les plus pénétrants comme les moins cultivés? Dites-nous comment il a disséminé l'idée d'un ordre moral sur toute la terre, malgré la diversité des climats, des langues, des habitudes, des besoins, de l'état social des peuples, et posé cette idée sur une base si solide que, à travers toutes les vicissitudes et les bouleversements les plus profonds, au milieu des ruines des empires et des transformations agitées de la civilisation, elle reste debout comme une colonne que le torrent des siècles n'a pu ébranler ?
La main de l'homme ne travaille pas pour l'éternité. Le phénomène dont il s'agit s'appuie sur la nature, et c'est pourquoi il défie la destruction. C'est ainsi, et seulement ainsi, que se peuvent expliquer et son universalité et sa permanence.
•200. Nier toute différence entre le vice et la vertu, c'est se mettre en contradiction flagrante avec les idées les plus enracinées, avec les sentiments les plus profonds et les plus puissants de l'esprit humain. Tous les sophismes du monde ne persuaderont à personne, ne persuaderont pas au sophiste lui-même qu'il soit égal de consoler un affligé ou d'accroître son affliction ] de secourir un malheureux ou d'aggraver son infortune ; d'être reconnaissant ou de rendre le mal pour le bien j d'accomplir sa promesse ou d'y man^