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PROBLÈME DE LA REPRÉSENTATION. MONADES DE LEIBNITZ

105, Cette prétention, de trouver une vérité fondamentale, mère de toutes les vérités, de donner une base unique à la science humaine tout entière, peut sembler indifférente au premier abord ^ je la crois pleine de périls. Regardez au fond de la question. — Vous verrez apparaître deux systèmes à peu près identiques : le panthéisme et la divinisation du vwi.

106. Le fait ou la vérité réelle, servant de base à toute science, devrait être perçu d'une manière

* Voyez la note IX, à la fin du volume.

immédiate ^ autrement, il faudrait donner, au moyen de perception,' le titre de vérité première ^ si le fait médiateur était cause relativement à l'autre, il est évident que ce terme moyen serait le fait primitif. Même difficulté, si l'on accorde l'antériorité non à l'être^ mais à la connaissance. Comment, dans cette hypothèse, expliquer la transition du sujet à l'objet , c'est-à-dire la légitimité du moyen à l'aide duque;! le fait primitif serait perçu ?

L'union intime, immédiate de l'intelligence avec le fait qu'elle connaît, est indispensable ^ or, comme le moi n'est uni de la sorte qu'avec lui-même et; ses propres actes, il devient évident que le fait cherché n'est autre que le moi. Nous ne connaissons, d'une manière immédiate, que les phénomènes de notre conscience; c'est par eux que nous entrons en communication avec le non-moi. Donc, s'il existe un fait primitif, origine de tous les autres, ce fait ne saurait être que le moi. Rejeter cette conséquence, c'est reconnaître que la base de la science transcendantale, c'est-à-dire la vérité une, n'existe point. Voilà comment des prétentions philosophiques, innocentcîs en apparence, mènent à des abîmes.

107. On a cherché à éluder ce raisonnement; bien que les objections qu'on apporte n'aient pas une grande valeur, nous allons les exposer et les résoudre.

« Il n'est point nécessaire que le fait, origine scientifique de tous les autres faits, soit réellement origine. Etablissez une distinction entre les prin-

cipes de Xètre et du connaître^ et la difficulté disparaît. Placer dans le moi la cause de tout ce qui existe serait contraire au sens commun \ il ne l'est point de considérer le moi comme le principe représentatif de toute connaissance. Le mot représentation n'est pas synonyme de causalité. Les idées représentent les objets et ne sont point cause relativement aux objets représentés. Pourquoi refuserions-nous d'admettre l'existence d'un fait, représentation vivante de tout ce que l'esprit humain peut connaître ? La perception de ce fait devant être immédiate, et présente d'une manière intime à l'intelligence, ce fait ne peut être que le moi. Ce n'est point là diviniser le moi\ la force représentative que nous lui attribuons, il peut l'avoir reçue d'un être supérieur. Dans cette hypothèse, le moi n'est pas une cause universelle, c'est un miroir qui réfléchit à la fois, et le monde intérieur et le monde extérieur. »

Cette explication rappelle le système des monades de Leibnitz ; création magnifique de l'un de ces rares et puissants esprits dont les siècles et l'humanité s'honorent. Le monde entier, composé d'êtres simples, représentant l'univers dont ils font partie, mais le représentant d'une manière adéquate à leur catégorie et coordonnée au point de vue qui leur correspond, selon la place qu'ils occupent; tous ces êtres se déroulant en une chaîne immense qui, partant de l'ordre inférieur, s'élève jusqu'au seuil de l'infmi ; enfin, au sommet de toutes les existences, la monade qui contient en elle-même la raison de toutes les

autres, qui les a tirées du néant, qui leur a donné la vertu représentative, qui les a distribuées en catégories harmoniques, étabhssant entre elles une sorte de parallélisme de perceptions, de volonté, d'action, de mouvement , de sorte que, sans se confondre, elles marchent dans la conformité la plus parfaite , dans un ineffable accord. Ce rêve étonne la pensée : rêve sublime que le génie de Leibnitz pouvait seul concevoir.

108. Notre tribut d'admiration payé à l'auteur de laMonadoIogie, je dois faire observer que sa conception n'est qu'une pure hypothèse à laquelle toutes les -ressources du talent n'ont pu donner une base solide. Passons sous silence les graves diflicultés qu'elle soulève contre le libre arbitre-, bornons-nous à l'étudier dans ses rapports avec la question qui nous occupe.

Et d'abord , si la force de représentation attribuée aux monades n'est qu'une hypothèse, elle ne donne l'explication de rien, à moins que la philosophie ne soit devenue un jeu de combinaisons ingénieuses. Le moi est une monade, c'est-à-dire une unité indivisible 5 vérité incontestable. Le moi est une monade représentative de l'univers, affirmation gratuite; ^ jusqu'à ce qu'on l'ait prouvée, nous pouvons n'en tenir aucun compte.

109. Admettons que le moi possède la vertu représentative comme l'entend Leibnitz. Cette hypothèse n'en laisse pas moins subsister tout ce que nous avons dit contre l'origine première de la science transcendantale.

Leibnitz explique Torigine des idées, il n'explique pas leur enchaînement-, il fait de Tâme un miroir dans lequel, en vertu de la volonté du Créateur, tout vient se peindre 5 mais de Tordre des représentations ou de la manière dont elles naissent les unes des autres, il ne nous révèle rien, ne leur assignant d'autre lien que l'unité de la conscience. Ce système est donc hors de cause. Il ne s'agit point, en effet, de la manière dont les représentations existent dans l'esprit ou de leur origine, mais de l'opinion qui prétend établir la science humaine tout entière sur un fait unique, et donner l'enchaînement des idées comme de simples modifications de ce fait. Leibnitz n'a rien prétendu de semblable-, rien, dans ses ouvrages, n'autorise à croire qu'il ait professé cette doctrine. Laissons-la donc tout entière à la moderne Allemagne.

4** Loin de croire à l'identité universelle, Leibnitz étabht une plurahté, une multiplicité infinie 5 ses monades sont des êtres réellement distincts et différents.

2° L'univers entier, composé de monades, procède, selon ce philosophe, d'une monade infinie, non par émanation, mais par création.

3** Il place dans la monade infinie, c'est-à-dire en Dieu, la raison suffisante de toutes choses.

4*^ La connaissance accordée aux monades est un don de Dieu volontaire et libre,

5** Cette connaissance, et la conscience de cette connaissance, appartiennent aux monades individuel-

lement -, Leibnitz n'a jamais songé , même d'une manière éloignée, à ce fond absolu de toutes choses qui, dans ses transformations", s'élève de l'état de nature à celui de conscience, ou qui, descendant des régions de la conscience, se transforme et devient nature.

110. Des différences si marquées nous dispensent de commentaires-, elles prouvent, jusqu'à l'évidence, que la philosophie du moi ne se peut couvrir du nom de Leibnitz. A vrai dire, ce n'est point là le but auquel nos philosophes aspirent \ l'originalité, voilà leur idole -, idole à laquelle ils sacrifient le bon sens. Hegel, Schelling, Fichte, chacun en particutier, ont prétendu renouveler la science et fonder une école. Kant, pour éviter l'accusation de plagiat et renier Berkeley, a poussé cette ardeur de nouveauté jusqu'à défigurer son œuvre, la Critique de la raison pure *.

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