CHAPITRE XL
111. Toutes choses nous sont connues par r(;présentation -, mais pouvons-nous dire ce qu'est eu soi la représentation ? Condition nécessaire de toute connaissance, lumière pour tout le reste, elle ne nous apprend rien d'elle-même !
* Voyez la note X, à la fin du volume.
86 LIVRE l. — DE LA CERTITUDE.
On le voit, je ne dissimule point les difficultés trèsgraves que présente la solution du problème. Dans les sciences comme dans les choses de la vie , la présomption est un écueil. Devons-nous cependant bannir cette question du domaine de la philosophie ? J'ose croire qu'il est possible d'approcher de la vérité, de Ventrevoir peut-être.
112. La force représentative peut émaner de trois sources : Identité, causalité, idéalité.
Je vais expliquer ma pensée : Une chose se peut représenter elle-même^ représentation d'identité. Une cause peut représenter ses effets; représentation de causalité. Un être, substance ou accident, peut représenter un autre être, distinct de lui, ne relevant point de lui comme effet; représentation d'idéalité.
Il me semble impossible que l'on puisse signaler d'autres sources de représentation -, je vais donc les examiner en détail. J'appelle, d'une manière spéciale, l'attention du lecteur sur cette question, l'une des plus importantes de la philosophie.
113. Ce qui représente doit avoir une certaine relation avec la chose représentée. Essentielle ou accidentelle, propre ou communiquée, cette relation doit exister. On ne conçoit point deux êtres n'ayant entre eux aucun rapport, et dont, toutefois, l'un représente l'autre. Toute chose a sa raison d'être -, s'il n'existait aucun rapport entre l'objet représentant et l'objet représenté, l'existence de la représentation n'aurait point de raison suffisante.
Qu'on veuille bien le remarquer -, je laisse de côté la nature de ce rapport , je n'affirme ni sa réalité, ni son idéalité, me bornant à dire, qu'entre ce qui représente et ce qui est représenté, il doit exister un lien, quel qu'il soit. Le mystère qui l'environne, son incompréhensibihté même, n'impliquent point sa non-existence. La philosophie constate l'énigme bien que, peut-être, elle ne puisse en donner le mot. C'est ainsi que, abstraction faite de toute expérience, on peut démontrer à priori qu'il existe un rapport entre le moi et les autres êtres, par ce fait seul que la représentation du monde extérieur existe dans le moi.
La communication incessante des intelligences entre elles et avec l'univers prouve qu'il existe pour toutes choses un point de rappel. Le phénomène de la représentation suffirait à rétablir d'une manière incontestable. Oui, tous les êtres, la multitude innombrable des êtres, dispersés en apparence, et indifférents les uns aux autres, sont unis intimement en un certain centre ; de sorte que le simple phénomène de l'intelligence entraîne l'affirmation du lien commun, de l'unité dans laquelle la pluralité vient s(; confondre. Identité universelle pour les panthéistes : pour nous, cette unité, c'est Dieu.
114. Observons qu'il n'est pas nécessaire que le rapport entre ce qui représente et ce qui est représenté soit direct et immédiat. Il suffit qu'il existe avec un tiers. Ainsi sont forcés de l'admettre et ceux qui expliquent la représentation par l'identité et ceux
qui Vexpliquent par les idées intermédiaires, sans que, relativement au cas présent, il y ait nulle différence entre l'opinion qui regarde les idées comme un produit de Vaction des objets sur notre esprit, et celle qui les considère comme des émanations directes de la Divinité.
lio. Tout ce qui représente contient, d'une certaine façon, la chose représentée-, celle-ci ne serait point représentée si elle ne se trouvait, en aucune sorte, dans la représentation. La représentation peut être objet ou image -, mais cette image ne représenterait point l'objet si elle n'était connue comme
image.
Donc, toute idée implique un rapport d'objectivité-, autrement, l'idée ne représenterait point l'objet -, elle se représenterait elle-même. Comprendre est un acte immanent, mais d'une nature telle que, sans sortir de soi, l'entendement prend possession de Vobjet. Lorsque je pense à l'étoile perdue dans l'immensité, certes mon esprit ne se transporte pas au point du ciel où cet astre scintille -, mais, au moyen de l'idée, il comble l'espace incommensurable et s'unit à l'astre même. Ce qu'il perçoit, ce n'est point l'idée subjective, mais l'objet de l'idée -, si cette idée n'impliquait point un rapport avec l'objet, elle cesserait pour notre esprit d'être une idée -, elle ne représenterait rien, à moins qu'elle ne se représentât
elle-même.
116. Il y a donc, en toute perception, union de ^i!être qui perçoit avec la chose perçue -, lorsque cette
perception n'est pas immédiate, le terme moyen doit être tel qu'il contienne un rapport nécessaire avec l'objet, et se dérober lui-même aux yeux de l'esprit pour ne lui offrir que la chose représentée. Du moment qu'il entre en scène, qu'il se fait voir ou seulement apercevoir, il cesse d'être idée et devient objet. L'idée est un miroir , miroir d'autant plus parfait qu'il produit une illusion plus entière. Les objets doivent s'y peindre, mais les objets seuls, et de telle sorte qu'on ne puisse apercevoir le cristal qui les réfléchit.
117. Cette union de ce qui représente avec la chose représentée, de ce qui comprend avec la cjiose comprise, se peut expliquer, en certains cas, par leur identité. Qu'une chose soit elle-même sa [propre représentation, aux yeux d'une intelhgence, si l'on suppose une union quelconque, je ne vois point là de contradiction. Or, dans le cas où la chose connuiî est elle-même intelligente, ou se connaît elle-même, pourquoi ne serait-elle point sa propre représentation, l'idéahté et la réalité se trouvant ainsi confondues en un même être ?
Que si l'idée peut représenter l'objet, pour([uoi l'objet ne pourrait-il se représenter lui-même/* Si l'être intelligent peut prendre connaissance d'un objet au moyen d'une idée, pourquoi ne pourrait-il le connaître immédiatement? L'union, le point de contact entre l'être qui comprend et la chose comprise serait un mystère, j'en conviens. Mais le contact au moyen d'une idée est-il moins mystérieux? Tout ce
que l'on avance contre cette union se peut objecter contre le fait même-, et, si l'on veut y réfléchir, on comprendra que le premier phénomène est plus inexplicahle encore que le second. En effet, entre ce qui représente et Tobjet représenté, il existe comme une sorte de rapport de contenant et de contenu. On comprend que ce qui est identique se contienne soimême, parce que Videntité exprime beaucoup plus que la capacité. Mais comment exphquer que l'accident contienne la substance, le transitoire ce qui est permanent, Tidéal, enfin, la réalité? L'identité est donc un véritable principe de représentation.
118. Que le lecteur veuille bien tenir compte des observations qui suivent -, elles formulent nettement
ma pensée.
Je ne prétends nullement affirmer qu'il existe un rapport nécessaire entre l'identité et la représentation, car on en pourrait tirer cette conséquence, que toute chose est représentative, puisque toute chose est identique à elle-même. Ma proposition est celle-ci : « L'identité peut être origine de représentation -, )) mais je nie les propositions suivantes : (( L'identité ^'èinkcessairemenf origine de représentation. » (c La représentation est signe d'identité. » Je ne détermine rien relativement à l'application
des rapports entre la représentation et l'identité dans
ce qui concerne les êtres finis.
Je fais abstraction de la dualité qui existe dès
qu'un sujet et un objet sont supposés, et je laisse de
côté toute question sur la nature de cette dualité.