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CHAPITRE m

CAUSES DE I70S ERREUKS.

Si telle est la condition de l'homme, à l'égard de la certitude ; si les points de départ de la pensée pris en eux-mêmes sont vrais ; si les données sont vraies, celles des sens comme celles de la raison ; si les premières appréhensions ne trompent jamais, comme en conviennent toutes les écoles non so* phistiques ; si Dieu même cherche à nous parler, à nous instruire, par toutes les impressions que nous transmettent les choses, comment donc se fait^il que l'erreur soit partout ? Dieu sème en nous la vérité, et nous, nous recueillons Terreur 1 L'esprit

humain ne ponrrait-il pas dire à Dieu ce que disent au père de famille ses serviteurs, dans l'Evangile : « Seigneur, n'avez-vous pas semé du bon i< grain dans votre champ ? Comment donc y a-t-il « de l'ivraie ? » Que répondre à ceux qui nous poseraient, en Logique, la même question et nous diraient : Pourquoi donc y a-t-il de Terreur? Essayons de répondre.

Et d'abord, n'exagérons point l'état du genre humain h l'égard de l'errieur. Il y a, sur la face de la terre, beaucoup d'erreurs , mais encore plus de vérités, comme il y a certainement, dans le champ de tout laboureur, beaucoup plus de bon grain que d'ivraie. En premier lieu, la véritable religion est sur la terre. L'éternelle et infaillible religion , le Christianisme, est donné, et gouverne la partie influente du genre humain. Quant à la religion des idées, nous avons l'immense domaine mathématique, qui est comme tout un monde de vérités infaillibles. Puis , dirons-nous que l'art, dans toutes les directions, n'a pas atteint la vérité? L'art a, depuis longtemps, résolu son problème. Il élève l'homme, quand il le veut, plus haut que l'homme, vers l'idéal divin. Quant à la science du monde des corps, certes, elle n'est pas médiocre, en ces siècles modernes , où l'homme enfin se trouve en

m CAUSES DE NOS ERREURS.

possession des vraies méthodes pratiques, pour connaître et dompter la nature, et la dompte en effet chaque jour, avec un merveilleux bonheur et une autorité croissante. Où est donc aujourd'hui le domaine principal de l'erreur ? Evidemment , c*est en philosophie. Il e$t incontestable qu'il y a des obstacles spéciaux aux progrès de la philosophie, et que, jusqu'à présent, ce noble effort de la pensée a été tellement entravé dans sa marche, qu'aux yeux d'un très-grand nombre d'hommes instruits, la philosophie semble n'avoir pas fait encore son premier pas.

Rien de plus spécieux et de plus répandu que cette manière de voir. Voici comment on la soutient :

«c II est impossible^ dit«on, il est impossible aux plus chauds partisans de la philosophie de nier que la philosophie, comparée à la religion, à l'art, aux sciences mathématiques et naturelles, c'est-à-dire à toutes les autres doctrines ou disciplines, ne soit en retard.

tf Pendant que la religion atteint son but, mène beaucoup d'hommes à la pratique du bien, et donne la paix, la justice, la sagesse ou la sainteté à tous ceux qui lui obéissent; pendant que l'art a pour toujours résolu son problème, et que le beau

poétique, musical et plastique est atteint, autant qu'il est possible à rhumanité sur la terre ; pendant que les mathématiques donnent à l'esprit humain une inépuisable moisson de vérités infaillibles ; pendant que la science de la nature, aidée des mathématiques, a créé le merveilleux et sublime édifice de l'astronomie, et marche rapidement à la conquête du monde visible ; pendant ce temps, si l'on demande à la philosophie ses résultats certains et ses œuvres utiles, elle reste sans réponse. Le travail de la philosophie n'a presque été, jusqu'à présent, et n'est encore^ qu'un stérile maniement de formules vides, un ensemble de questions vaines ou insolubles, et une interminable suite de prolégomènes touchant le point de départ et touchant la méthode. En attendant , la philosophie n'entre point en matière. Elle établit, dit-elle, son procédé, mais elle ne procède pas. Elle discute son point de départ, mais ne part pas. Bien différente de la poésie, par exemple, qui marche droit au but, dé* ploie ses magnifiques spectacles, n'explique pas ce qui se devine, et laisse dans l'ombre ce qui ne saurait plaire, la philosophie, au contraire, ne marche point au but, met le but en question, reste en-deçà du point de départ , regarde comme inconnu ce qui est très-connu, va du connu à l'inconnu en

2<K) GAUSESIDE NOS ERREURS.

sens inverse de ce qu'on attendait, et s'attache aux questions insolubles, et aux préliminaires de celles qu'elle pourrait pénétrer.-

« Depuis le commencement du monde, le plus grand nombre des philosophes cherche la clef de la science ; mais^ si l'on ose le dire, ils cherchent la clef d'une porte ouverte. Ils ressemblent à ces enfants qui , dans leurs jeux , se disputent sur le choix du jeu 9 puis sur ses règles, et se dispatent encore quand vient l'heure de finir les jeux.

ce Si l'homme comptait sur la philosophie telle qu'on l'a faite, pour connaître la vérité, chaque homme mourrait sans rien connaître, et le genre humain finirait avant d'avoir pensé. »

Ainsi s'expriment ceux qui nient l'existence d'une philosophie véritable, distincte de la révélation chrétienne-

Lisez l'éloquente préface de Jouffroy aux œuvres de Dugald Steward. Vous y trouverez une entraînante démonstration de cette thèse , que la philo* Sophie ne connaît pas même son objet, loin d'avoir fait son premier pas utile. Nous avons bien long-temps nous-méme partagé ces idées. Aujourd'hui, nous croyons, avec saint Augustin , qu'il y a une philosophie humaine véritable {una verissima phi" lasopkiss disciplina,., Sa/nenHam humanam dico).

LA S^CULATION ISOLÉE. 20i

Toutefois^ nous comprenons encore facileiûent Vo" pinion opposée à celle qui est maintenant la nôtre, nous l'expliquons, et nous admettons hautement ce qu'elle renferme de vérité.

Ce qui est vrai ^ c'est que , depuis le milieu du dix^huitième siècle, par la faute de ce siècle, il n'y a plus de philosophie en Europe, et que^ depuis ce temps, la philosophie qui existait au dix-âeptième siècle est perdue. La tradition en est interrompue ; les monuments subsistent; mais, sans la tradition, les monuments n'ont plus de sens. « 11 se peut, dia sait Aristote, que les sciences et les arts aient été a plusieurs fois perdus. » £n un sens, ceci est vrai, du moins pour la philosophie. H y a des siècles qui la perdent, il y a des siècles qui la retrouvent. Depuis Leibniz, je ne vois plus qu'une nuit philo* sophique, et c'est pour cela même que les esprits sérieux qui s'éveillent au milieu de cette nuit, comme Jouffroy, Maine de Biran, et d'autres, ne voient autour d'eux que ténèbres, et demandent avec inquiétude si le jour est possible !

Quel singulier spectacle, par exemple, que de

voir Maine de Biran, par l'énergique et heureux effort d'une vie entière, retrouver une à une, comme en creusant la terre avec ses doigts, toutes les pièces principales de la philosophie, et saisir, comme de magnifiques découvertes, ce qui était vulgaire et usuel, à plusieurs époques du passé !

On comprend donc comment de bons esprits , qui ne sont pas encore entrés dans l'intelligence du passé, ont pu dire : ce II n'y a jamais eu de philosophie. »

D'un autre coté, la philosophie en elle-même, telle qu'elle a existé autrefois, telle qu'on la trouve dans les grands philosophes du premier ordre, n'a pas encore atteint, il s'en faut de beaucoup, son plein développement.

D*abord, elle n'a jamais été assez nettement dé-* gagée de son contraire, la sophistique. Les sophistes, encore beaucoup trop mêlés aux philosophes, les arrêtent à chaque pas, leur couvrent h chaque instant la voix. Les philosophes perdent, le plus souvent à tort, un. temps précieux à leur répondre, et malgré leurs efforts, le plus grand nombre des spectateurs, confondant les uns et les autres, aflir-* ment qije les philosophes ne s'entendent en rien, et qu'ils enseignent le pour et le contre sur toute question. Grâce à Dieu, néanmoins^ la séparation

scientifique et précise de ces deux directions contraires de la pensée s'opère maintenant sous nos yeux, par l'excès d'audace des sophistes. Le temps vient, où les philosophes pourront dire aux sophis* tes, comme Ahraham à Loth : « Vous allez à gaua che, nous à droite, séparons-nous. » Selon nous, il est urgent de reconnaître enfin qu'il y a en philosophie des méchants, des méchants qu'il faut fuir, avec lesquels il faut rompre tout pacte, et qu'il ne faut point saluer. Ce sont eux qui font nattre l'ivraie dans le champ de l'esprit humain. Ces esprits pervers doivent être traités en ennemis, et l'on doit travailler à les exterminer, comme le fit Cicéron à l'égard d'Épicure, qu'il se flatte d'avoir supprimé. 11 faut des haines vigoureuses , et , s'il se peut , triomphantes, contre l'abominable secte des sophistes. Les falsificateurs de la pensée, les corrup*» teurs des admirables semences intelligibles que Dieu donne, doivent être, de temps en temps, retranchés avec décision par la philosophie indignée, et atteints d'une de ces foudroyantes excommuni* cations qui terrassent pour des siècles*

Quoi qu'il en soit, il faut dire enfin que la philosophie n'a pas encore entièrement décrit sa méthode. Elle en a fait usage, elle en a employé toutes les parties, mais elle ne les a pas toutes suffisam*

ment analysées. Elle n'a pas dit tout son secret, et peut-être ne le sait-elle pas encore en son entier. Enfin , il faut bien avouer que la philosophie a quelque chose de personnel, comme la foi. L'âme qui n'a pas la foi ne croit pas que la foi existe, et compte pour rien ses monuments et son symbole. De même, l*esprit qui n'a pas en lui-même la vie philosophique 9 regarde comme non avenue la lu*mière du présent, aussi bien que celle du passé.

Dans tous les cas , il est certain que la philosophie est encore entravée par de très-grands obstacles. Aujourd'hui, particulièrement, des vices graves paralysent son progrès. Essayons de les faire connaître, et d'analyser ainsi les causes de nos erreurs, afin qu'on les sache éviter.

En général, ainsi que nous l'avons indiqué dans notre Traité de la connaissance de Die^L , les vices intellectuels sont des vices analogues aux vices nao— raux de l'âme qui ne cherche pas la sagesse avec l'ensemble de ses facultés. De même que la plupart des âmes cherchent plutôt avec l'intelligence qu'a-vec la volonté, de même, et par conséquent, le

premier et principal vice de la philosophie, c'est de cesser d'être pratique, pour devenir exclusivement spéculative.

La vraie philosophie est spéculative et pratique* Pourquoi Socrate a-t-il régénéré la philosophie grecque? Pourquoi Socrate est-il le point de départ de la seule impulsion féconde qu'ait reçue la philosophie ancienne ? Parce qu'il combattit les sophistes et les spéculateurs abstraits, en ramenant son école à la partie pratique de la philosophie. Socrate prétendait porter ses disciples à réaliser en eux-mêmes le sublime idéal du sage, dont la vie entière, et comme homme, et comme citoyen, présente aux autres hommes le modèle de l'humanité. Il travaillait à contenir l'essor de la spéculation, par la force d'un bon sens imperturbable, et à soumettre toute prétention scientifique à une obligation d'un ordre plus élevé. Sa spéculation elle-même avait, avant tout , pour objet, les idées de Tordre moral et religieux , les devoirs , la destination , et le perfectionnement moral de l'homme, et la contemplation de la Providence, dans l'ordre et l'har-monie de la nature, soit au dehors de. l'homme, soit au dedans '. La substance de sa doctrine était

' Tenneman^ HUt. de la Philosophie,

une théorie de la vertu : « Le type de la vertu, « disait-tly c'est Dieu, auteur de tout ce qui est « bon et beau , et dont la providence gouverne le ce monde* Le siège de la vertu, c'est l'âme, sembla- « ble à Dieu par sa nature, et immortelle comme « lui. L'essence de la vertu ^ c'est la sagesse, la jus- « tice, la piété, qui répondent aux devoirs envers ce nous-mêmes, envers les autres hommes et envers « Dieu. Les moyens de pratiquer la vertu sont, du « côté de l'homme, la connaissance de soi-même et ce la modération des désirs, et du côté de Dieu : « V inspiration divine^. » Toutes les autres sciences et doctrines qui ne peuvent avoir d'utilité pour la vie pratique, il les donnait pour vaines, sans but, et désagréables à Dieu.

C'est par cette tendance toute pratique que Se* crate fit renaître en Grèce la philosophie détruite par les sophistes. Les sophistes actuels, comme les anciens sophistes, mettent de côté toute la partie pratique de la philosophie, c'est*à-dtre sa partie vivante, et ils s'attachent à la partie spéculative isolée*

Où est. aujourd'hui la philosophie complète et

" HisU de la Philosophie, à l'usage du collège de Juilly. Nous saisissons celte occasion de recommander ce remarquable manuel*

LA SPÉCULATION ISOLËE. 307

vivante? Y a-t-il, en Europe, une école de philosophie pure qui enseigne qu'il faut pratiquer pour connaître? Y a-t-il quelque part une discipline morale comme base préparatoire de la philosophie ? Non, sans doute ! L'idée seule en paraît étrange, et fait sourire. Il est donc vrai que la partie pra-* tique de la philosophie est supprimée.

Mais supprimer la partie pratique de la philoso* phie, c'est détruire la philosophie, comme la détrui-* saient les sophistes.

En voici une preuve bien sensible. On donne aujourd'hui la psychologie comme base et comme point de départ de la philosophie. On peut l'admettre, en un sens, et c'était la pensée de Bossuet. Mais comment parvenir à la psychologie, qui est la science de l'âme ? Par l'observation de notre âme. Mais sera-ce par l'observation immédiate de la substance de l'âme? Non, certes! ce sera par l'observation des faits moraux et intellectuels dont l'âme est le théâtre et la substance.

Mais pour que ces faits existent et puissent être observés, ne faut-il pas des conditions morales?

L'âme malade, languissante, abattue, dissipée par la distraction, épuisée par le vice, troublée par l'inquiétude et le remords, est-elle capable de s'observer et est-elle observable? Accordons qu'il en

soit ainsi ; trouvera-t- elle en elle, dans cet état, tous les phénomènes de la vie? Y découvrira-t-elle le rare et sublime spectacle de la liberté en action ? La plupart des sophistes ne nient-ils pas la liberté, parce qu'ils n*ont jamais connu, dans leur âme, l'heure de la liberté ? Pour rappeler l'esprit à luimême, voir l'âme, et observer la vie, il faut avoir la vie en soi, et porter la lumière dans son âme. Mais il n'y a de lumière et de vie que dans l'âme attentive, silencieuse, recueillie, capable de lutte et de victoire. Qui ne sait qu'en réalité les idées viennent du cœur, sphère de la vie morale, et qu'elles naissent avec le sentiment qui les produit? Quand cette vie intérieure se retire, elles vont disparaissant et s'effaçant de la mémoire, et si elles y laissent quelques traces, ce sont des restes inanimés quun jour la réflexion exhumée avec surprise, comme des débris de races éteintes. Le travail de la pensée abstraite n'est plus alors qu'un stérile exercice de l'esprit, agissant sur le vide ou sur des mots, débris d'idées. Ainsi, Tabsence de la vie morale détruit dans l'âme les faits à observer, et la faculté d'observer. « La vraie base de la philoso- « phie, a dit un philosophe, c'est l'amour pur de ce la raison pratique vivante, ou l'obéissance à Dieu a et à la raison. C'est l'accomplissement rigoureux.

ft vigilant et zélé, des lois morales, et le mépris de tf tout autre bien. » Un autre avait dit : « La cha- « rite prie, le désir cherche ; c'est là ce qui donne a Tintelligence. j»

Le premier pas à faire dans la restauration de la philosophie est donc de rétablir sa base pratique, de retrouver le sens moral, de conseiller, de pratiquer soi-même la discipline du devoir, comme source d'intelligence. Ce noble effort ranimerait la philosophie languissante, et chaque pas dans la vie morale, appelant la lumière, on comprendrait cette parole du Christ : a Celui qui fa it la vérité arrive a à la lumière. » La religion et la philosophie s'éveilleraient ensemble dans les cœurs.

Mais insistons encore. Si l'objet premier et direct de la philosophie est la connaissance de soimême, comme le disait Socrate; si, comme l'enseigne Bossuet, la sagesse consiste à nous connaître nous-mêmes, afin de nous élever à la connaissance de Dieu, comment veut- on que l'homme arrive à la philosophie, s'il ne trouve l'homme dans sa propre conscience, pour l'observer? Or, comment

s'observer soi-même sans la pratique du bien, en d'autres termes, sans la sagesse? La sagesse rend rhomme observable , la réflexion l'observe. Que pourrait la réflexion seule? La spéculation nous fait voir ce qu'est l'homme ; mais c'est la pratique seule qui nous fait être ce qu'il faut voir.

Chaque homme ne peut connaître l'homme qu'en sa propre conscience. Ce n'est pas en autrui que notre esprit peut observer, c'est en nous-mêmes* Jamais celui qui n'a pas en lui-même tous les éléments de la vie ne les découvrira dans un autre homme, et ne saura les lire dans l'histoire de l'hu* manité. Chacun colore de sa teinte propre tout ce qu'il voit, comme ces nuages, porteurs d'une lumière réfrangée, qui colorent tout un horizon d'une teinte unique, ôtant au paysage tout rayon qu'ils n'ont pas en eux. TiCs esprits sans piété suppriment du monde la religion, parce qu'elle est contraire à la nature de leur regard, et absente de leur propre lumière. D'autres suppriment la poésie, d'autres, la science, d'autres, l'amour, ou tout autre rayon de la vie.

Ainsi, quiconque ne porte pas en soi, par suite d'un saint et légitime rapport avec le monde et avec Dieu, l'objet philosophique complet, ne peut être un vrai philosophe. « On connaît de la vérité

LK SPÉGIHAIWN ISOLÉE. 211

« ce qu'on en porte en soi, » dit un ancien. (Tari" tum de veritate poiest quisque videre^ quantum

ipse est.) On lit aussi dans Tlmitation : « Chacun « juge au dehors selon ce qu'il est en lui-même. » {^Qualis quisque inius est, taliter exterius judi'^ cat.) Et saint Jean, en parlant de Dieu, a dit que <c nous le connaîtrons pleinement lorsque, <c par la ^irïteté consommée, nous lui serons sem>- (c blahles. ^ {Similes ei erimus, quoniam videbimus a euni sicuti est. ) Platon déjà disait : « Nul ne a connaît le beau, que celui qui est beau, d Bos« suet affirme que, « lorsque j'entends actuellement et la vérité, c'est que je suis actuellement éclairé « de Dieu, et rendu conforme à lui. » « Et, dit-il, «t si l'homme a la capacité de tout connaître, c'est a qu'il a le pouvoir d'être conforme à tout ^. » Mais cette conformité à Dieu et à la vérité , c'est la sagesse et la pratique du bien. Donc, la pratique du bien est réellement la substance et le fond d'où sort, par le travail de la spéculation, la connaissance du vrai.

Quiconque, par le seul travail de sa tête et l'abondance de son érudition, prétend, sans la sagesse pratique, à la philosophie et à la vérité, celui-là

« De la Conn. de Dieu et de soUmêmey chap. iv.

n'y parviendra pas. Cet homme n'a rien en lui de la noblesse et de la dignité philosophique. C'est cet esclave dont parle Platon, qui, enrichi par le travail des forges, et tout couvert encore de la poussière des mines, va demander la main d'une fille de roi.

Celui qui veut explorer Thomme et le décrire, sans porter en son âme la véritable vie humaine, est comparable encore à cet animal de la fable, qui, dans l'absence de l'homme, son maître, prétend montrer aux autres animaux un grand spectacle dont il croit bien connaître les ressorts; mais il n'oublie qu'un point : c'est d'éclairer la scène.

I^a philosophie creuse et^vide, sans expérience personnelle de celui qui la traite, sans objet réel et vivant sous le regard de la conscience, sans sagesse, sans pitié, sans ardent amour de Dieu, de la lumière et de l'humanité, cette triste et pitoyable dissection des facultés de l'homme abstrait, est le travail le plus stérile qu'ait jamais entrepris l'esprit humain. Aucun rayon de lumière n'en est jamais sorti pour l'homme.

Ainsi, encore une fois, la philosophie se compose et de pratique et de spéculation. La philosophie veut, avec la connaissance de la vérité, l'amour et la pratique du bien. C'est là ce qui distingue, avant

tout autre caractère, la vraie philosophie de la fausse. Toute philosophie (^uî, n'étant que spéculative, ne jette point en même temps ses racines et dans Tintelligence et dans le cœur, n'est qu'une tentative sophistique. « Dans l'homme, la lumière a seule est vaîne, » a-t-on dit. « La lumière sèche, (c dit Bacon, ne suffit pas. » La chaleur et la lumière réunies forment la vie totale. C'est pourquoi la philosophie ne peut être une lumière sans chaleur. Son flambeau doit être ardent et lumineux ; sinon, ce n'est plus que l'art des sophistes, ce vain et faux travail dont Pascal dit : « Toute la philoce Sophie ne vaut pas une heure de peine; » dont Bossuet dit : « Je fais bon marché du philoso- « phiquepur, » et qu'il flétrit ailleurs par ces admirables paroles : k Malheur à la connaissance stérile a qui ne se tourne pas à aimer, et se trahit elle- €< même! »

Donc, il est surabondamment démontré que le premier et le principal vice de la philosophie est de cesser d'être pratique pour demeurer exclusivement spéculative, et que sa spéculation même est arrêtée par l'absence de la vie pratique.

La philosophie purement humaine périt d'ordinaire par ce vice. Elle représente par là l'humanité, qui, dans son état présent, est moins malade

dans son intel)igence que dap$;;S9tjVolonté^ moins affaiblie dans sa raison que dans sa liberté. La raison veille parfois, quand la volonté dort: mais ce sommeil de la volonté entraîne bientôt celui de la raison, comm^ quand un homme fatigué prend un livre et paraît vouloir lire; mais son trop faible effort ne maintient pas même ouverts ses deux yeux ; l'un se ferme, pendant que l'autre regarde encore ; mais il est clair que celui-ci se fermera bientôt, et que le livre va tomber. Tel est, dans la plupart des hommes, l'effort de l'âme vers la sagesse.

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