III (IV
PRINCIPE O'IDËMTITË. 309
« cette impossibilité des contraires. Il suffit que <c celui qui conteste ce principe attache un sens à « ses paroles. S'il n'y attache aucun sens, il serait et ridicule de chercher à répondre à un homme qui (c ne raisonne pas, et qui est privé de raison : ce (c n'est plus un homme, c'est une plante ' . »
Celui qui accorde que les paroles ont un sens, celui-là, dit Aristote, accorde ce principe : qu'il est impossible d'être et de n'être pas en même temps. Pourquoi? « Parce qu'il est hors de doute que le ce nom seul d'une chose signifie que telle chose est « ou qu'elle n'est pas; de sorte que rien absolua ment ne saurait être et n'être pas de telle ma- « nière*... »
Ailleurs, Aristote revient sur ce sujet: « Il y a « im principe, dit-il, relativement auquel on ne peut « être dans le faux. Voici ce principe : Il n'est pas (C possible que la même chose soit et ne soit pas en « même temps, et de même pour toutes les autres <c oppositions absolues. Il n'y a pas de démonstra- « tion réelle de ce principe, parce qu'il n'y a pas « de principe plus certain que celui-là^.
' p. 67. ^Eaxi 6' àTioSeîÇai éXeYXTixcôç xa) Tiepl toutov 2ti àSuvatov &v ii.6vov z\ Xéyio ô à(i9i(r67)Twv * âv Sa (iY)6év, yekolo^ xb CiQ'^eXv Xo^ov, icpèc t6v (iTiÔev^c IxovTtt XoYov, ?) (iY)6éva ex^i Xoyov. ^0(iOto( ^àp çvtc^ à ToioûTo; ^ TOtoÛToç. (Ibid.)
> Met. m [iv], 4.-3 Met. x [xi], 5,
a Quant à celui qui dit que telle chose est et tf n'est pas, il nie ce qu'il affirme, et par consé- <x quent il affirme que le mot qe signifie pas ce qu'il (c signifie ^ »
DonC) précisément, comme nous l'avons fait, Aristote montre que Hegel, par son principe fondamental de l'identité des contraires, cesse d'attacher un sens aux mots, et détruit absolument la possibilité de la parole et de la pensée.
ce Évidemment, dit Aristote, l'opinion de ces «c hommes ne mérite pas un examen sérieux. Car « de fait, ils ne disent rien. Ils ne disent pas que c( les choses sont ainsi ou qu'elles ne sont pas « ainsi^ mais qu'elles sont et ne sont pas ainsi en « même temps. Puis après, vient encore la négation c< de ces deux assertions, et ils disent qu'il n'en est « ni ainsi ni pas ainsi, mais qu'il en est ainsi et pas «c ainsi ^. »
11 semble vraiment qu'Aristote ait lu Hegel, et qu'il ait en vue ce passage, cité* plus haut, où Hegel
* *0 ^ >éY<AV etvai touto, xal {t9j etvai, toOto 8 5Xa>c etvai (^riah, ov çY)(riv. ^Qa^' 8 (n]{JiocCve( TOuvo{ia, toûto ou 9Yia> (n](&a(ve(v. (Met. X [xi], 5.)
> ^Â(ia 8è çavepôv Sti neçlï oOSevéc IcrTt npàç toutov * ii (nU'^K, Ou6èv yàp Xéytu O^xt yàp o5tu>ç, o\>t' oùx outco; XéYei, àXX' outwç te %aX oOjr oÛTcoc. Kal ndXtv yt TaÛTa àfcoçacriv â(t9<t>, 6Tt oOO^ outcoc, oCtc oOx outcoç Xijzif ÔXX' oStcoç te %eà oO^ outco'ç. (Met; III [iy]i 4;
PRINCIPE DIDENTITÉ. 311
dit qu'il n'y a pas seulement plus A ou moins À y c'est-à-dire que les choses sont ainsi ou pas ainsi^ mais qu'il y a encore A qui est à la fois plus A et moins A; c'est-à-dire que les choses sont et ne sont pa^ ainsi en même temps : mais que, de plus, ce même A n'est encore ni plus A ni moins A. ; c'està-dire qu!il n^en est ni ainsi ni pas ainsi ^ mais quil en est ainsi et pas ainsi. On le voit, Aristote avait traduit Hegel.
Partout il affirme avec insistance que ceux qui nient le prin<;ipe de contradiction ne peuvent « ni c< articuler un son, ni discourir ; car en même temps « ils disent une chose et né la disent pas. Or, s'ils (c n'ont conception de rien, s'ils pensent et ne pence sent pas tout à la fois, en quoi diffèrent-ils des « plantes^?
« Telle est la doctrine des philosophes qui se « disent de l'école d'Heraclite (dont Hegel admet « toutes les propositions sans exception). Telle est « celle de Cratyle, qui allait jusqu'à penser qu'il « ne faut rien dire : il se contentait de remuer le « doigt *. »
t Ël 6à ô(ioC(i>c SicavTeç xal «l'&uSovTai xâl àXiQOY) Xé^oudiv, oure çÔéyreaOai, ouTe elireiv t<^ toiout(]) ècjTiv. ^k\i.o. ^àp xaÙTOt Te xal oO TaOTàX^yeu £l ûè {A7)ôèv vicoXafjiSàve^ àXX' ô{to(a>; oretai xal oOx ofeToet, t( àv dtaf ep6vT(i>c Ixoi Twv TC£9uxÔT(i)v; (Met. m [ly], 5.)
^ '£x yàp xavTiQç xtiç ^noXiQ^'ecoc êÇi^vOii<rftv ^ àxpoTariQ 8o^a xm elpT|-
Mais, dira-t-on peut-être^ ce malentendu entre Hégcl et Aristote vient de ce qu'Aristote ne connaissait pas le principe du troisième survenant, inventé par Hegel. Qu'on se détrompe, Aristote connaissait parfaitement ce principe. On va le voir.
Le grand législateur de la Logique pose d'abord, en ces termes, le principe vrai {principium exclusi (ertii), ce principe qui, d'après Hegel, est un principe contradictoire en lui-même : « Il n'est pas « possible, dit-il, qu'il y ait un terme moyen entre « deux propositions contraires. Il faut nécessaire- « ment affirmer ou nier une chose d'une autre. Cela « deviendra évident si nous définissons ce que c'est ff que le vrai ou le faux. Dire que l'être n'est pas ou « que le non-être est, voilà le faux. Dire que l'être « est et que le non-être n'est pas, c'est le vrai; de « sorte qu'on est nécessairement ou dans le vrai ou « dans le faux, selon qu'on dit de l'un ou de l'autre « quilest ou qiiil ri est pas. Mais il est clair qu'on « ne peut dire de l'être qu'il est ou n'est pas : ni du « non-être qu'il est ou n'est pas'... Les opposés
{j,év(ii)V, ^ Tcôv fttdxovTCdV :f)paxXEtT(Cetv, xat oVav KpaTuXo; et^ev, Sç to TeXeuTttïov oOôèv qisTO 8eTv Xéyeiv, àXXà Tèv SàxxuXov êxivei {aovov. (Met. Ut [IV], 5.)
» Î^XXà (n?|v ouôè {ieto^O àvTiçàdeœ; ixSéxsTa» eîvat ou6év • àXX' àvà^xiq Y) çàvai V) ànoçàvai ev xaO' êvo; ôtioûv. Ay)Xov 6à icpÛTOv (lèv ôpt(r{iévotç, t( Ta aXT)Oèç xal <);eû8oc. T6 (lèv yàp Xé^eiv ih 3v ^ elvat , v] toOto elvai,
« par contradiction n*ont point d'intermédiaire. « La contradiction est en effet l'opposition de deux ce propositions, entre lesquelles il n'y a pas de « milieu (lib. x, cap. 7).
« Tout ce qui est intelligible ou pensé, la pensée « l'affirme ou le nie ; et cela, elle le doit évidem- « ment, d'après la définition même du vrai et du a faux. Quand elle prononce tel jugement affirmatif a ou négatif, elle est donc dans le vrai. Quand elle « prononce le jugement contraire, elle est dans le ff faux * . »
Si on admet « ce troisième survenant (elvai ti (it.e- « TaÇù TY)ç âvTi<pa<yewç), on devra dire que cet inter- « médiaire existe également entre toutes les propose sitions contraires, à moins qu'on ne parle pour a parler. Alors on ne dirait ni vrai ni non vrai. « Il y aurait un intermédiaire entre Têtre et le nonce être... 11 y aurait même un intermédiaire dans le a cas où la négation implique son contraire. Ainsi « il y aurait un nombre qui ne serait ni pair ni im- « pair ; or cela est impossible. » On le voit, Aristote
4/6080; • Ta 8è xb ôv elvai, xal tô \Lii ôv jjii?l eîvai à\t\%U, "ûare %a\ 6 Xéfwv etvat ti [i.ii eîvat, àXïiOeOffei, Yj^/eiîcjeTat. 'AXX' oÔte t6 8v Xé^&xai {lit zhoLi, r^ etvai oOtc xb \Li\ ov. (Met. m [ir], 7.)
' "Eti uàv Ta SiavOTiTÔv xal votiTàv :îi Siàvoia r^ xaTàçTi<Tiv ti àizo^ptim* TôuTO 8' iÇ dptdfjLoû StiXov ÔTav àXtiÔeuei tl '^Mtxan, ^Oxolv [kht &SÏ auvOtj çâtra t] ànofâaa àXtiOeuei* ÔTav Se &B\f «J^euSeTai. (Ibid.)
a eonnu le principe du troisième survenant, et en a jugé la valeur. Ce principe poserait un nombre qui ne serait ni pair ni impair, ou, comme nous l'avons dit, un triangle qui aurait et qui n'aurait pas trois côtés' .
a L'opinion que nous combattons, dit toujours a Aristote, a été adoptée par quelques-uns comme (c tant d'autres absurdités.
« Du reste, la pensée d'Heraclite, quand il dit que « tout est et n'est pas, semble être que tout est vrai ; « celle d'Anaxagore, quand il prétend qu'entre les « contraires il y a un intermédiaire, est que tout a est faux. Puisqu'il y a mélange des contraires, le (c mélange n'est ni tel ni tel ; on n'en peut donc a affirmer rien de vrai * . »
Mais voici où se montre toute la profondeur d'Aristote : c'est qu'il aperçoit et le point de départ et toute la marche et toutes les conséquences du système; et il les analyse avec la dernière précision et la plus grande délicatesse.
» *^Ti «apà 7tà<Ta; 8eï elvai tàç àvTiçàaeiç, et (Ji9l Xoyotj Ivéxa Xé^ttcti, ^^ÛCTTS xal odre àXYiOeuaet xU oût* oOx àXYiOeu<rei * %a\ napà Ta Sv S(rT«t..i.. ^Ti êv 5aoiç yéveaiv ii àTcoçaai; xè êvavx^ov éfftçépsi, xal év toutoi IdTat, olov iv àpt6(j.oT( ouTt icepixxà;, ouxe oOneptTTâc àpiO(jL6;* àXX' &66 vaxov. (Met. m[iv], 7.)
a "Eoixe ô' ô jAèv *HpaxXeCTou Xéyoç, Xlywv «àvxa eîvai xal jx^ efvai, ânavTa àXY)Oîi icoteîv * ô S* 'Ava^aYopou, elvaC ti (LSTaÇù 'rijc àvri^tf^eo); *
Il en voit le point de départ dans cet abus de la raison, dans ce rationalisme des sophistes qui pensent qu'on peut rendre raison de tout, qui cherchent le premier principe, et croient qu'on peut y arriver par voie de démonstration ; qui veulent se rendre raison de choses dont il n'y a pas de raison. C'est parce qu'ils cherchent la raison de tout (^là to iravTwv >.oyov ^YiTeîv) qu'ils admettent l'existence d'un intermédiaire (ti [A5TaÇù tyÎç âvriçocdecoç). Pour eux, il y a un intermédiaire entre l'être et le non-étre (xal TZOLfk TO ov xai to piin ôv sdTai)'.
« Ce n'est pas tout. Si toutes les affirmations con- « tradictoires relatives au même être sont vraies en « même temps, il est éi^ident que toutes les choses « seront alors une chose unique^ Une galère, un «f mur et un homme, doivent être la même chose*. » Hegel a tiré et avoué cette conséquence en affirmant l'identité absolue de toute chose.
Aristote analyse ici les dernières racines de l'erreur. 11 dévoile cet esprit sophistique absolu qui se sépare de l'être et de la vérité, en se repliant arti-
ôore Tcavra tJ'evSïi. ^'Otav -yàp (iitxO^, ours àyaOèv o^Jxe oOx ^çyaO^v xh fÛYl^a* «&<yT' oOSêv elîteiv àXyiOéç. (Met. m [iv], 7.)
* Met. m [iv], 7.
* "Eti el àXriOeîç aï àvxiçàffsiç &{ia xaxà toO aOToû ic5<Tai, fiïjXov ôç fiiravxa l<TTai ëv. "EdTai àpa xà aOxè xat Tpi^p7)ç, xal toÏxo;, xal àv- 6pw7coç, et xarà itavxôç ti ^ xaraçtidat tj àitoçtjaai ivîéxexai. (Met. m [IV], ♦.)
ficiellement sur la raison pure, abstraite de toute donnée. Il montre que cette folle raison, à force de chercher elle-même, elle seule, parvient à se séparer même des principes nécessaires qui la supportent et la font vivre : suicide profond de la pensée, analogue à l'acte mortel qui, dans la vie morale, sépare lame de Dieu, pour la replier en elle seule, et lui ôter ainsi la vie. Chose admirable, Aristote voit toutes les conséquences de cette mort intellectuelle !
Il voit parfaitement au fond de cette doctrine le panthéisme : c'est-à-dire l'identité de tout. « Si l'on ce part, dit-il, de la proposition de Protagoras d'où a résulte que les contradictoires sont vrais en « même temps, on arrive à l'identité de tout *.
« Nous parvenons ainsi à la proposition d'Ânaxa- « gore: Toutes les choses sont mêmechose'^. Toutes a les choses seraient alors une seule chose; comme « nous l'avons déjà dit, entre un homme, Dieu et a une galère, et les contraires de tout cela, il y au- « rait identité^, »
' ''Eti el àXY]6eT; al àvTtçàaEis â(j.a xaxà tou auToû nâaai, 6y)Xon (S>C (SicavTa e<rTat Sv... xaOàTiep àvaYXY) toi; tôv IIpuTayopou XéYouai Xoyov, (Ibid.)
> Kal ^Cveirai h^ t6 tou j^vaÇayopou, ô(ioû «àvTa Yj^'i\^X(i, (Met. m [ivl, 4.)
3 Kal uàvxa 8* av efy| gv, &(T7cep xal irpoTepov efpiQTai* xal TaOTOv Sffxat xal avOpcdTUOC, xal 6e6c, xaX Tpt^pyiç, xal ai àvTiçàaetc aOrâv. (Ibid.)
PRiNCIPE D'IDENTITÉ. .311
Voilà donc bien le panthéisme auquel les hégéliens arrivent en affirmant Tidentité de Dieu, de l'homme et du monde. Sur quoi le Philosophe fait cette remarque profonde, que ces sophistes n'ont vraiment pas l'idée de l'être, ^c L'objet de leurs dis- « cours, dit-il, c'est donc, ce semble, V indéterminé ; « et quand ils croient parler de Têtre, ils parlent ce du non-être*. » N'est-ce pas précisément pour cela que Hegel dit que l'être pur, pris en lui-même, c'est le néant? Il sent que l'être, dont il croit parler, c'est le néant.
De sorte que, dit A.ristote, « si ce qui constitue (c l'existence de [l'homme, c'est ce qui constitue « l'existence du non-homme, it faut bien que ceux ce dont nous parlons disent que rien n'est marqué a du caractère de l'essence et de la substance, « mais que tout est accident ^. »
Arîstote, qui vient de montrer le panthéisme dans cette doctrine, y voit aussi l'athéisme, qui est même chose. «Pour réfuter ces philosophes, dit-il, on <c n'a qu'à leur démontrer qu'il existe une na-
^ Ta àopKTTOv oSv êoCxaai X^yeiv, xal olô(jievoi rà ôv \t\VN icepl toû fii^ ôvTo; XsYovffi. (Ibid.)
^ El 5' IffTai avTcp xal Ta 67C£p àvOpcoTctp etvai, 67cep (i.9j àv6p(oic(p elvai, ti ôwep jA-?) eîvai àv0pw7rti> dXXo Idxai. ^'Ûctt' àva^xoiov aOtoï; Xé*yetv, ÔTt ou6ev6; IdTat toioutoç eISixo; xal oOaiu)ôiqc, xal àel t^ 07ioxei(iév(^ icpo9- YipliOffiiévoç XoYoç, àXXà TcavTa xatà ffuiiêsênîtoç- (Met. m [iv], 4.)
a ture immuable, et les convaincre de cette exîs- « tence ^.
« En effet, ceux qui admettent l'existence simul- « tanée, dans les êtres, des contradictoires et des a contraires, ont conçu cette opinion par le speca tacle des choses sensibles..., en voyant toute a cette nature toujours en mouvement;... mais et nous leur disons qu'il faut concevoir, dans le « monde, Texistence d'une autre substance, qui ce n'est susceptible ni de mouvement, ni de des- « truction, ni de naissance *. » Ces profondeurs nous fontcomprendreTadmiration de saint Thomas et de son siècle pour le grand logicien.
Aristote voit donc que l'idée de Dieu rmnerait cette doctrine, empruntée à de grossières et vagues apparences, malgré le cri de la raison. Il voit les sophistes essayer de se former un principe des choses qui soit à la fois Vêlre et le nori'élre (l'identité de l'être et du non-être), principe qui leur permette de paraître comprendre comment quel-
ï "^Ti 8è SyiXov, 8ti xaî wpô; toOtouç taûtà toTc TiàXai XexOeXdtv Ipoujjiev, *'Oti y^P è<rTiv àx£vT)T6;Tic çvdiç, SeiXTeov «ûtoTç, xaWetffréov aOxôuç. (Met. lu [iv], 5.)
> 'EXriXuOe 6è TOtç $to(7ropoû(rtv auTV] ^ S6^a 2x tûv alaOïQTÛv* V^ {j.èv Toû â{Aa Tàc àvTtfà^etç xal TàvavTioc Oicàpxs(^-«*^S^Av dpûvrec Tal3Triv xivoufJLévyjv t^v ç^crtv... Iti 8' à$i(ii90(t6v aÔToOç 0icoXa{t6àvecv xaî àXXïiv oOffCav eîvai twv ovtcov, ^ o<iTs xCvYjmç On^px^i» o^te çOopà, o{)T6 Yévedtç t6 napà'utv. (Met. m [iv], 5.)
PRINCIPE D'II^OTITÉ. 319
que chose devient, et Car s'il n'est pas possible que fi le non-étre devienne, il faut que dans l'objet a préexistent Têtre et le non-être ^. » Aristote aperçoit donc cet étre-néant de Hegel, qui est son principe des choses, qui est son Dieu, qui est le deifenir; et il réfute la possibilité de ce devenir, parla raison que nous avons donnée nous-même. « Voici, <c dit-il, la conséquence de ce système : Prétendre « que Télre et le nori'étre existent simultanément^ « c^est admettre F éternel repos ^ plutôt que F éternel « mowement (l'éternel devenir de Hégel); il n'y a a rien en effet, dans le système, en quoi se puis- « sent transformer les êtres, puisque déjà tout est a identique à tout ^. »
Aristote est ici au centre du système, et il s'y établit pour en détruire radicalement le principe même. C'est à quoi il consacre tout le huitième chapitre du IX*ilivre de sa Métaphysique.
La question est celle-ci : Ce monde, que nous voyons devenir, devient-il par lui-même et à partir de rien? Est-ce un germe qui, comme le dit Hégel, se déploie seul à partir du non-être et du
» El oOv ji^ èvîéxexai YevéaOai xè ^^ 8v, TtpoOirijpx'îv 6(i.o^<oç xè np6(7(ia à{i.9tt> 5v. (Met. m, 5.)
2 Kal ToC ye (TU(jL6aCvei TOtc £(i.a çàaxouviv elvat xal (i.fi efvac, fjpe(i.eiv (jiaUov çdvai itàvta, r\ xtvéïaOat. OO yàp ètrciv elç Ô xt (tsTaéàXXei* àitavta yàp OTcàpxsi nôéat. (Met. iii| 5.)
simple possible, ou bien, comme le dit la raison, est-ce un germe que développe une force préexistante déjà en acte ? C'est la question de Tantériorité delà puissance à l'acte, ou bien de l'acte à la puissance. En langage ordinaire, cela veut direj Le monde s'est-il développé à partir de rien et sans rien? Le monde s'est-il développé à partir de rien, mais par Dieu ? Hegel croit que tout ce qui est se développe spontanément à partir de rien, sans rien, et que ce tout en croissance est Dieu. Voilà son athéisme panthéistique, et le fond même de sa pensée. Aristote montre qu'il n'en peut être ainsi, et que l'acte est toujours antérieur à la puissance. Mais ce point capital se rapporte surtout à la seconde partie de cette discussion, où il sera question de la dialectique et du premier principe des choses. Nous y renvoyons le lecteur.
Aristote aperçoit encore cette monstrueuse conséquence du système de Hegel que notre pensée crée les choses : <c de sorte que rien n'a été, rien ne a sera, si quelqu'un n'y a pensé auparavant (ôct' « ouTe ysYOvev oute igtcli oùôàv, [ATi^evoç irpo^oÇacravTOç). »
Aussi, comme nous l'avons annoncé, Aristote ne traite qu'avec le plus profond mépris le sophiste qui enseigne ces absurdités. Pour lui c^est un menteur (6 ^le^eudpvoç); ou bien une plante (Sjiioioç yàp
PRINQPE D'IDENTITË. 821
(puTw 6 ToiouToç) ; une chose qui ne pense pas (oùôèv yàp svSejç^eTat voeîv), qui ne parle pas (oùôèv yàp Xeyei) qu'il serait ridicule de réfuter par des raisons, puisqu'il ne raisonne pas, et n'a pas de raison (yeXotov To ^YiTeîv Xoyov,iupôç tov [ayiÔevoç Êj^ovTa >.dyov, tj [AYiôeva ejç^ei >.oyov); et dont enfin la doctrine effrontée (âxpctTou >.oyou) ne mérite pas un examen sérieux (xepl où^evoç
è(7Tt TTpOÇ TOUTOV TQ ff)t£^iç) (l).
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'ajouter quelque chose à ce jugement d'Aristote, motivé comme nous l'avons vu. Le juge est bon et compétent, nullement récusé par le condamné luimême, qui le nomme au contraire le plus grand des philosophes. Il suffit de résumer le jugement d' Aristote en deux mots : Le point de départ de ce système, c'est le rationalisme absolu^ qui veut penser comme Dieu sans recevoir le principe nécessaire, indémontrable et imposé, de toute démonstration ; le moyen, c'est la négation du principe de l'identité ou du principe de contradiction, en d'autres termes, c'est la destruction même de toute parole et de toute pensée ; le résultat, c'est le panthéisme et Tathéisme.
Il est triste, convenons-en, pour un si hardi no-
» Met. ni, 3, 4, 5, 6, passim.
yateur, et pour ses fiers disciples, de se retrouver ensevelis tout entiers, et depuis vingt-trois siècles, dans Aristote.
Cuvier, sur quelques débris d'ossements, reconstruisait les monstres du passé. Aristote, sur des fragments futurs de grand sophiste, a reconstruit le monstre à venir. Il en a décrit tous les membres, en a distingué les organes, en a connu les mœurs, en a dit la génération, et l'offre aux yeux si complet et si conservé, qu'on pourra voir et étudier, jusqu'à la fin des siècles, la merveilleuse monstruosité dans les pages du grand philosophe.