Et d'abord, les deux espèces irréductibles de jugements
10. Puis, les deux procédés irréductibles du raisonnement, ou, si Ton veut, les deux procédés scientifiques*,
11. L'un commence, et trouve ce qu'on n'a pas; l'autre suit, et développe ce qu'on a. L'un va par transcendance, l'autre va par identité. On les nomme d'ordinaire indtiction^ dédtiction»
12. Les deux ensemble construisent la science , en cherchant à tout ramener à l'unité. L'un rapproche les notions réductibles à l'identité ; l'autre compare, rapproche, par voie de transcendance, les notions non réductibles à l'identité *.
13. D'un autre point de vue, l'un s'élève aux principes, l'autre déduit les conséquences.
14. Mais de quels principes s'agit-il? il s'agit des principes spéciaux des sciences diverses , et non pas des
* Voyez notre Connaissance de rânie^ 1. 1, p. 289. Lisez tout le n*»iY.
» Par exemple, en géométrie, on rapproche, on compare les grandeurs incommensurables. Le rayon et la circonférence du cercle sont incommensurables, absolument irréductibles à l'identité. Pourtant on les compare, et Ton trouve que ces deux grandeurs sont proportionnelles.
axiomes régulateurs du mouvement, lesquels sont donnés d'avance, et d'ailleurs ne sont pas des principes, mais des règles. Il ne s'agit pas non plus des principes premiers et nécessaires, qui sont l'idée d'être, et l'idée de cause, lesquelles sont déjà possédées, sont innées, et sont la dot de la raison.
15. Mais pourtant ces principes premiers et nécessaires eux-mêmes, comment sont-ils donnés? Les possédons-nous clairement? Sont-ils donnés sous forme de majeures explicites? En aucune sorte ^ Ils sont donnés implicitement, obscurément , sous forme de sentiment, de besoin intellectuel , de tendance rationnelle. Ils constituent, à cet état, non des principes de déduction, mais bien plutôt des forces. Ils sont le ressort de la raison, lorsqu'elle veut s'élancer à l'idée dont elle a le pressentiment, à la lumière qu'elle cherche et entrevoit *.
* Relire la iSn des Analytiques d'Aristote, ou, si l'on veut, l'analyse que nous en donnons dans cette Logique, t. II, p. 20*
* Je trouve, sur la valeur du sentiment dans la science, et sur d'autres points relatifs à Tinduction, plusieurs vues excellentes et qui s'accordent parfaitement avec les nôtres, dans les Essais de logique de M. Waddington. Et d'abord, au sujet du sentiment : « Gomment admettre, dit l'auteur, que le cœur nous a trompe toujours, et comment ne pas voir qu'il inspire et sou- « tient l'intelligence dans la recherche de la vérité? Puisqu'on a « si souvent mis en lumière les mauvais effets du sentiment dans c( la science^ qu'il me soit permis de plaider un instant sa cause « et de signaler quelques-uns des services qu'il rend à l'esprit « (p. 230). » J'adhère pleinement au solide, aimable et ingénieux plaidoyer que commence cet exorde. J'y vois avec bonheur l'induction comparée à la poésie, à l'imagination « qui résulte tt aussi de l'union du sentiment de la'pensée. » J'approuve la description de « ce sentiment inductif (p. 235), cet instinct propre à
INTRODlïGTiaN. 95
16. Mais, comme le dit Âristote, il faut à cette puissance, à ce ressort une occasion , un point d*appui pour
« la nature humaine qui nous fait aspirer au nécessaire » et qui est le ressort de rinduction. J'adhère enfin à cette conclusion : a L'évidence que procure naturellement rinduction^ c'est une « anticipation que n'explique point la pensée toute seule^ mais qui « contient un élément irrationnel^ à savoir^ le sentiment invina cible et triomphant de Tordre (p. 236)... Il y a, dans ce procédé^ a une sorte de divination plus ou moins rapide qui lui donne un « caractère intuitif et le distingue par cela même du syllogisme « (p. 237y. Cependant Tinduction n'est pas là toul entière; si elle «( emprunte au sentiment sa puissance et ce charme magique qui « lui a fait donner son nom (éicafârp, illicium magicum), elle « contient aussi des éléments intellectuels qu'il est possible de « dégager et de régler de manière à en faire sortir une méthode « (p. 238). Le procédé qui représente par-dessus tous les autres c la puissance d'invention de Fesprit humain et qui a fait dire à a Platon que notre âme a des ailes (p. 256)^ Tinductioû véritable^ « celle qui fait des découvertes, est un procédé qui affirme quela qjae chose de nouveau, qui ne va pas du même au mème^ mais a du moins au plus (p. 257). » L'auteur rejette « ce principe inad- « missible que le raisonnement déductif est le seul instrument de « la science, et qu'en dehors du syllogisme, il n'y a ni certitude, ni t vérité, ni affirmation légitime (p. 259). i» L'auteur admet et met en lumière ce que nous avons longuement développé dans notre Connaissance de Dieu et dans notre Logique, que le propre moyen de l'induction, c'est \ élimination a qui rejette ce qui n'est « qu'accessoire pour retenir ce qui est essentiel et général • (p. 267). » Par exemple, étant donnés quelques individus ou quelques faits d'un certain genre, comment trouver la loi de ces faits ou le genre? « Pour cela, il ne s'agit pas d'accumuler les «faits, mais d'élaguer, de retrancher, de rejeter les circonsa tances particulières qui font obstacle à une généralisation légi* ctime (p. 275). » Ce point est traité par M. Waddington d'une manière remarquable (p. 173 et suivantes). Tout individu a évidemment tous les caractères du genre auquel il appartient. Le genre aussi a sa compréhension^ c'est-à-dire un ensemble de
06 INTRODUGTiœi.
arriver à l'acte. Pour rame, d'abord enveloppée , le* sens intime est plus clair que le sens divin, la sensation est
caractères qui le constituent. Cette compréhension est beaucoup moindre assurément que celle de Tindividu^ lequel surajoute à la compréhension du genre une fouie de qualités indiyidaelles et accidentelles. Donc, si Ton sait bien faire Véliminafion, on peut^ à partir d'un seul individu^ trouver le genre. L'induction n'a donc pas besoin d'un grand nombre de faits ou d'individus^ encore moins de tous les faits ou individus, mais d'fui petit nombre de faits ou d'individus bien traités. « Le genre est dans les indi- «c vidus. Il y esl tout entier par sa compréhension, seulement il a y est avec d'autres éléments qui^ en augmentant cette compré" « hension, diminuent çon extension, l\ résulte de là qu'un genre n peut tomber sous l'observation^ et que la difficulté n'est pas de « l'avoir tout entier, mais de l'avoir seul et pur de tout mélange. « C'est là le vrai problème de la méthode inductive (p. 276). x> Ces pages excellentes anéantissent enfin l'éternelle objection faite à la méthode inductive par les logiciens abstraits qui, depuis Aristote^ et malgré lui, ne cessent de répéter que Tinduction, ou bien a vu tous les individus et tous les faits, et qu'alors sa conclusion n'est qu'une tautologie, une addition puérile; ou bien qu'elle n'a pas vu tous les individus et tous les faits, et qu'alors sa conclusion n'est que conjecturale et vraisemblable, et peut être renversée par un seul fait nouveau. « On voit clairement, dit l'auteur, qu'il « est plus facile d'observer tous les caractères d'un genre dans un If fait donné que de les observer seuls. On voit aussi qu'il n'est « pas nécessaire, pour obtenir un jugement général, d'énumérer « des faits, d'accumuler des observations et d'en dresser un inter- « minable catalogue; il s'agit plutôt d'éliminer du premier fait « qu'on a étudié toutes les qualités et toutes les circonstances « étrangères au genre qu'il représente : il s'agit, en observant « certains individus, pris dans un genre, de n'y considérer que ce « genre lui-même pur de tout mélange, c'est-à-dire les caractères « qui le constituent, et qui sont communs à tous les individus où il « se réalise. L'induction n'a pas besoin, pour se légitimer, de s'apc( puyer sur un grand nombre d'observations; il lui suffit de « quelques individus, mais bien choisis, bien dégagés de tout ce
IlITRODUCnON. 97
plus daire que le sens intime. C'est par la sensation que commence le mouvement. Une sensation unique suffit pour réveiller l'universel reposant dans l'âme , pour déployer les idées implicites d'être et de cause ; pour faire agir ce sentiment, ce besoin, cette tendance, ce ressort, qui cherche l'idée claire de l'être et de la cause.
17. Cet élan de la raison humaine, qui, à partir d'un être quelconque ou d'une cause quelconque,. s'élève à ridée nécessaire, absolue, de l'être même, de l'être infini, de Dieu et de ses attributs ; puis, à l'idée de cause première et de cause finale — cause de l'être fini, fin vers laquelle il tend, — c'est là ce que j'appelle l'acte et le procédé fondamental de la vie raisonnable. C'est le type du principal des deux mouvements de la raison, du procédé de transcendance.
18. Uétait juste que l'induction, celui des deux procédés qui commence , s'appuyât sur le sens ou senti-
« qui est accessoire, mais observés avec cette abstraction soutea nue qui fait la force des démonstrations géométriques. On raitt sonne, en apparence^ sur un exemple particulier ; en réalité, on « contemple le genre tout entier représenté par cet échantillon. a L^observation porte sur quelque chose de concret, mais la « pensée en dégage Tabstrait, et, ne considérant que lui, s'élève « au-dessus des sens et de l'apparence grossière, jusqu'à l'idée et « à la vérité universelles. Voilà pourquoi l'induction, méthodic( quement employée, procède, non par addition, mais par re- « tranchement; non par éoumération des faits, mais par élimi- 0 nation de tout ce qui est particulier dans les faits qu'on ob- « serve. De là, la nécessité de varier les expériences, un petit « nombre d'expériences bien faites pouvant nous conduire à la con- « naissance du genre dans sa pureté, et, par suite, dans toute son ft extension. De cette manière seulement on rendra l'induction « aussi rigoureuse que possible. »
98 INTRÛDilCnON.
ment, première puissance de Tàme , afin de déployer la seconde puissance, l'intelligence. Son rôle est d'aller du sens à la raison, ou du fait à l'idée ^
19. On dit parfois : La déduction s'appuie sur les principes que lui donne l'induction. Mais sur quoi s'appuie l'induction? L'induction, ce mouvement premier de la raison, s'appuie toujours sur le sens divin, impliquant les deux principes nécessaires et fondamentaux, plutôt sentis que vus. Puis, en particulier, elle s'appuie, en physique sur les faits sensibles, et en psychologie sur le sens intime. Voilà pourquoi l'on confond souvent l'induction, en psychologie ou théologie naturelle, avec le sentiment, en physique avec Texpérience. Ce qui est vrai , c'est que l'expérience est le point d'appui, le sentiment est le ressort du mouvement.
20. Le sentiment joue dans le procédé inductif , aussi bien que dans la poésie, un rôle parfaitement légitime. Le sentiment n'est pas ténèbres pures , simple passion. Le sentiment est lumière implicite en même temps qu'émotion. La lumière implicite, étant donné le point d'appui ou l'occasion , s'élance pour s'expliquer et pour se déployer. Évidemment, elle a ce droit. Et dans l'exercice de ce droit, elle mène au vrai^ tout autant que la lumière
* Ici est toute l'idée du beau livre de M. Whewel sur l'induclion. L'inductioû^ dit-il^ est le passage entre les deux termes de l^antithèse philosophique fondamentale : choses et pensées, vérités expérimentales et vérités nécessaires, faits et théories, sensations et idées, sentiment et réflexion, objectif et subjectif, matière et forme. L'induction est le lien des deux, le passage, la transcendance de Tun à Tautre.
INTRODUCrnON. 99
claire formulée en majeures ou principes de déduction.
24. Mais quel est le chemin, le procédé que suit la lumière implicite pour s'expliquer? Quel est ce procédé de transcendance qui, sous l'influence du ressort , s'élance du point d'appui yers les idées, les lois, les genres, les causes?
Comment, à partir de quelques individus , le procédé de transcendance parvient-il à l'idée du genre? Comment, à partir de quelques faits, arrive-t-il à la loi des faits ou à la cause des faits? Gomment, à partir du particulier, du variable et du fini, s'élève-t-il aux idées générales, nécessaires, marquées du caractère de l'infini?
Je dis d'abord que, sans le ressort du sentiment , qui est la lumière implicite que Dieu donne parce qu'il se fait sentir, et comme être absolu , et comme cause première et finale , sans ce ressort du sens divin , cet élan ou procédé de transcendance ne serait pas possible. L'âme ne va point à Dieu sans Dieu. Mais, étant donné ce ressort, voici comment le point d'appui ou l'occasion des faits, des individus contingents , finis et variables , peut mener aux idées, aux lois, aux causes, au nécessaire, à Tuniversel, à l'immuable, à l'infini.
C'est que tout fait est soumis à sa loi et marche dans la voie qu'elle lui trace ; chaque individu porte tous les caractères de son genre ; il les porte nécessairement tous, sans exception ; chaque effet dépend de sa cause et en manifeste l'action : chaque existence vivante développe, en vivant, sa forme, son idée, et tend à exprimer cet idéal qui la produit, la porte , la pousse comme cause pre-
100 INTR<M)UCnON.
mière, et qui l'attire et la déploie comme cause finale. Donc, à partir du fait, de Teffet, de l'individu et de toute existence, on peut trouver la loi, la cause, le genre, ridée.
22. L'induction ne manque donc pas de données, comme on le dit ordinairement. Loin d'en manquer, elle en a trop. Les faits sont régis par beaucoup de lois qui se croisent; l'individu ajoute aux caractères essentiels du genre ses propres caractères individuels, accidentels et variables dans le genre ; les effets sont des effets mixtes ; chaque être est enveloppé de milliers de limites et de bornes particulières qui réduisent Y extension * de l'idée, qui cachent et particularisent le général , l'universel. C'est donc évidemment un procédé d'élimination qu'il faut ici. Effacez F accident^ retranchez la limite et les bornes^ tel est le procédé que nous avons très-amplement expliqué dans cette Logique et dans la Connais* sance de Dieu.
23. Mais comment effacer l'accidentel, comment effacer ces limites individuelles? Par la variation des expériences, qui mettent en saillie l'essentiel et qui effacent l'accidentel. Comment encore? Parle tact, par le génie, par la divination, par la tendance du sentiment et du ressort, qui pousse à travers l'accident et le particulier, à travers le variable et le multiple, à l'essentiel, au simple, au nécessaire, au permanent et à l'universel. N'oublions donc jamais que nous sommes poussés par la vérité, par
* Voyez, sur ce sujet, les excellentes pages de M. Waddirigton, Essais de logiqusy p. 275 et suivantes. Nous en avons cité cidessus une partie.
INTRODUCTION. ÏOl
Dieu^ par la nature et par notre âme. Comment encore? Par la raison claire, qui, si elle, est développée, porte en elle des idées, des formes abstraites, des lois géométriques , formes et lois auxquelles elle cherche à ramener les phénomènes, qui , de fait, s'y ramènent.
24. Résumons les principaux exemples d'induction que nous donne l'histoire de la science. Le type classique de rinduction savante, la première grande application historique et féconde, est celle qui a créé Tastronomie, Kepler procède ainsi qu'il suit : d'abord il possédait la géométrie, ce code, cet arsenal des lois du monde physique; puis, il avait rassemblé des faits : double préparation à l'induction. Il fallait élaguer de ces faits, d'abord la confusion et l'illusion des apparences; puis, dans ces faits bien précisés, éliminer les rapports accidentels et variables de point à point, pour saisir le rapport constant et simple de tous les points. Ce rapport simple, ce rap^ port constant, c'était la loi, c'était l'ellipse.
25. Je veux citer à ce sujet une page où M. Poinsot, à propos de Kepler, en parlant de la loi de l'égalité des aires décrites en temps égaux, expose la méthode générale par laquelle l'esprit humain cherche la science. « L'origine de ces idées, dit M. Poinsot, remonte à Ketcpler, qui le premier imagina de considérer l'aire du « rayon vecteur d'une planète dans son mouvement aut^ tour du soleil. Et si l'on cherche ce qui a pu lui donner « cette idée, on trouvera, ce me semble, qu'il y parvint, « non point par hasard j comme on pourrait le croire d'à- « bord, mais par une certaine marche naturelle que je « veux indiquer, parce qu'elle se retrouve dans toutes nos
Ti II Oi
102 INTROBUCTION.
ik recherches ^ et qu'elle résulte y pour ainsi, dire^ de la <( nature même de F esprit humain,
<( Et, en effet, nous ne connaissons en toute lumière « qu'une seule loi ; c'est celle de la constance et de Twma formité. C'est à cette idée simple que nous cherchons à (( réduire toutes les autres, et c'est uniquement dans cette «réduction que consiste pour nous la science. Ainsi ^ a quand nous étudions les choses qui changent , pour déa couvrir ce qu'on appelle la loi de leurs variations^ « notre unique objet est de trouver ce qu'il peut y avoir a d'uniforme et de constant au milieu des choses qui va--
a rient Tel est, je crois, le mouvement qu'on pour^
(c rait même remarquer dans la géométbie et dans l'a- « NALYSE, mais dont V astronomie nous offre ici Vimage « la plus sensible *. »
26. Le second grand exemple d'induction scientifique est celui qui créa le calcul infinitésimal. Je veux encore résumer avec soin cet exemple sous un point de vue tout nouveau.
Le problème général que pose le calcul différentiel est celui*ci : Étant donnée une différence, une variation entre deux faits, deux grandeurs , deux vitesses, deux positions, deux forces dépendant d'une même loi, trouver sous cette différence et cette variation, et cette pluralité, l'unité de la loi, l'élément immuable qui est l'expression de la loi.
Étant donnés, par exemple, des points d'une courbe, trouver dans leurs positions différentes, dans les rapports
* Statique, p. 382, 9« édition.
particuliers dépendant de ces positions, le rapport essentiel qui les lie tous comme point d'une courbe unique et définie. Pour cela, l'analyse étudie ces rapports, et y découvre deuis. parties, Tune qui dépend de la position relative des différents points sur la courbe, Tautre qui dépend de ce qu'ils appartiennent tous à la même courbe. La position relative des deux points peut varier indéfiniment, mais leur rapport, en tant que points de la même courbe, est manifestement invariable. L'analyse décompose en ses deux éléments la donnée complexe du rapport des différents points. Dans tous les cas elle trouve que le rapport renferme deux éléments, Tun indéfiniment variable et l'autre parfaitement fixe. H y a une multitude de relations possibles des points divers selon leur éparpillement ; il n'y a qu'une relation possible entre eux, en tant que points de la même courbe. Dans tous les cas, sans exception, l'analyse infinitésimale trouve une formule générale où les deux éléments sont mis à part , en évidence .Cette formule est celle-ci : f x+Xàx^. Dans ce binôme, le premier terme est invariable tant qu'il s'agit de la même courbe, et le second est variable dès que les points comparés se déplacent. De sorte que les deux éléments , l'élément variable et l'élément invariable , étant bien mis à part, il suffit d'effacer le premier pour garder le second. C'est le type de cette élimination que la science naturelle demande à l'induction pour s'élever de l'individu au genre, en effaçant les caractères individuels, ac-
» X est une fonction de x, qui, en général, ne devient point infinie lorsque Ao? s*annule. Ao? est la différence finie.
cideDtels, pour ne garder que les caractères génériques.
Ainsi l'analyse opère en géométrie pure , en algèbre pure, ce que Bacon demande de Tinduetion lorsqu'il dit : « L'induction est l'art d'interroger la nature. Par elle on « trouve, sous le yariable, les traces du permanent, du « stable, de l'essentiel. » L'analyse trouve, sous les positions indéfiniment variables des points éparpillés, le rapport essentiel, et permanent, et stable, qui les lie tous. Et, en général, sous les variations indéfinies de grandeurs quelconques, variant sous une loi, elle trouve cette loi qui gouverne ces variations. Elle dégage ce qui est commun dans ces diversités; dans ces données multiples elle trouve cette unité. Dans les états particuliers des grandeurs variables, elle découvre la loi générale qui lie tous ces états particuliers. L'analyse infinitésimale, dans sa première partie, est donc essentiellement un procédé qui passe du variable au permanent, de la multiplicité à l'unité, des cas particuliers à la loi.
27. Répétons tout ceci sous une forme un peu différente pour être mieux compris.
Étant donnés des points éparpUlés situés sur une courbe, l'analyse en prend un quelconque pour terme de comparaison, et lui rapporte les autres qui s'en écartent chacun selon sa position particulière. Le rapport variable et total de chaque point, au point de comparaison, s'appelle la différence; et la partie essentielle de ce rapport, qui vient de ce que tous ces points sont des points d'une même courbe, se nomme différentielle. Or, l'admirable secret de l'analyse consiste à trouver toujours, par une opération très-simple, la différentielle dans la différence a
Et cette opération consiste précisément à effacer les différences des positions individuelles , pour obtenir ainsi lunité de la loi commune. Mais comment l'analyse effacet-elle ces différences, variables pour chaque point , afin de n'avoir plus que le rapport constant et permanent qui lie tous les points de la courbe ? C'est en sortant de la quantité finie, en s'élevant au-dessus de la quantité, jusqu'à cette limite de la quantité que Leibniz dit extérieure à la quantité, afin d analyser^ dit-il, Vindivisible et l'infini. Et comment sortir de la quantité , quand il s'agit de points dispersés dans l'espace? C'est précisément en supposant et en posant que ces points cessent d'être dispersés, et se recueillent en un. Alors les différences sont effacées, et il n'y a plus que la différentielle. Alors on étudie la courbe, en dehors de l'espace, de l'éparpillement et de la quantité, dans cette simplicité idéale où, selon le mot d'un grand géomètre, toute la courbe^ à l'œil de l'esprit, est comme rassemblée en un point. On voit toutes les ajfections de la courbe en ce point^. Et en effet, la simple différentielle implique et donne toutes les propriétés de la courbe. Là est vraiment le type de tout le procédé inductif .
28. Voici un rapprochement très-frappant. Il semble que Geoffroy Saint-Hilaire a en vue l'analyse infinitésimale , à laquelle certes il ne pensait pas , lorsqu'il décrit sa méthode d'anatomie philosophique.
Rappelons que l'analyse géométrique cherche l'élément fixe et permanent, c'est-à-dire la partie fixe, inva-
' M. Cauchy.
rîable et permanente du rapport qui lie tous les points éparpillés d'une même courbe; ou, plus généralement, la partie fixe qui subsiste sous les différences des grandeurs variables, quand les grandeurs varient sous une même loi.
Or, voici que Geoffroy Saint-Hilaire nous dit : « L'ana cienne méthode » (l'empirisme qui observe et décrit, mais n'induit pas, ne raisonne pas, qui ne va pas aux lois et ne cherche pas Tunité), « l'ancienne méthode, dit-il*, <c se propose de connaître les différences; elle n'a pas
a d'autre soin ce ne sont pas les rapports qui préoc-
a cupent On ne cherche que des faits différents*. La
« description est la seule chose qu'on en veuille donner, (f On abandonne l'idée des différences relatives^ quand
c( les rapports sont masqués^ On se contente des dif-
c( férences observées
c( Opposons à ces procédés ce que prescrit la théorie (( des analogies pour arriver à une détermination sévère (( et philosophique des organes.
c( Pour échapper à l'influence solliciteuse des for-
<i mes on commence par chercher le sujet qui donne
i( la condition {la loi) indépendamment de toutes les dis- ^positions accessoires... et qui retienne invariablement ^ a nonobstant toutes ses modifications possibles , le fait « dans sa primitive essence , son caractère philosophique c( d'unité^. Sans m'arrêter aux considérations de formes (( et de fonctions, qui sont des conditions tout à fait se-
* Principes de philosophie zoologique, 1830, p. 4. « Ibid., p. 7. — » Ibid., p. 8.
* Principes de philosophie géologique, 1830, p. 95.
<c condaîres je vois ce sujet fixe : c'est lui qu'abstraite-
« ment et tout seul je considère d'abord. Avec cet élé- « ment anatomique ainsi isolé^ ainsi dégagé des consi^ a dérations de formes et d'usage... avec cet élément tout <{ seul, je compare un même fait dans toute la série ani-
« maie et je parcours sans m'étonner toutes les méta-
« morphoses de l'organe que je considère* de cet
c( organe qui possède son caractère d'essence à part, qui « est toujours lui-même, un être identique, inaltérable « en ce point, et cela indépendamment de toutes consi* « dérations ultérieures*. Cette nouvelle méthode, je la
« donne comme un instrument de recherches et elle
a est effectivement un véritable instrument de décou- « vertes, si elle procède avec discernement et conforméce ment à ses lois Avant elle toutes les analogies ca-^
« chées sous le voile des grandes métamorphoses n'étaient a pas même soupçonnées. . . par elle seule on peut résou- « dre les problèmes les plus difficiles, ramener les plus « singulières métamorphoses j comprendre tant de varia- « tions si extraordinaires^ qu'elles ont fait soupçonner « plusieurs plans de composition animale. S'en tenir aux «seuls faits observables... c'est renoncer à de hautes ce révélations qu'une étude plus générale et plus philo- « sophique de la constitution des organes peut amener» a Car... s'il est tenu compte de tous les développements a possibles de l'animalité, tant de ceux d'une même esa pèce traversant les âges de la vie ^ que de ceux de toute « la série zoologique, s*élevant par degrés à la plus grande
» Ibid., p; i2.> — « Ibid.^ p. 13;
« complication organique, on arrive à un fait simple qui
c( est la condition la plus générale de l'organisation
« alors, c'est comme un seul être qui apparaît. Il est, il t< réside dans l'animalité, être abstrait^ qui est tangible
« par nos sens sous des figures diverses Telle est,
c( ajoute enfin l'illustre auteur, telle est notre manière a de comprendre la nature , de la considérer comme la « manifestation glorieuse de la puissance créatrice, et de « trouver dans cet immense spectacle des choses créées, « des motifs d'admiration, de gratitude et d'amour. »
Voilà bien la recherche du permanent, de l'invariable, de l'essentiel, sous la variété des métamorphoses et la multiplicité des. apparences. Voilà bien la recherche de l'unité dans la diversité la plus immense. On ne veut ni s'arrêter à la description des faits, ni même à la comparaison par description des différences, mais on veut, sous les différences, sous le masque des métamorphoses, découvrir l'élément fixe, essentiel, permanent, qui constitue dans toute la série animale tel organe^ et dans toute la série encore, l'idée même de l'animalité. Telle est, comme on le dit, la vraie méthode, celle qui cherche et celle qui découvre, celle qui monte aux principes, et qui peut s'élever jusqu'à glorifier Dieu dans la nature.
29. En joignant à ces trois exemples la découverte de la gravitation universelle , nous avons les plus grands résultats de l'induction appliquée à la science 'du monde des corps et du grand monde de la géométrie.
30. Or, la méthode est la même, soit pour la connaissance de rame, soit pour la connaissance de Dieu. Nous l'avons amj)lement et souvent montré.
INTRODUGTH»^. 100
31. Pour mieux comprendre l'unité, l'universalité du procédé, il faut remonter aux définitions d'Aristote et de Platon, Aristote le caractérise par l'absence de moyen terme entre le point de départ ^t la conclusion, c'est-à-^ dire par la transcendance. Platon , ce qui revient au même, le caractérise en disant qu'il s'élève plus haut que le point de départ. C'est bien encore la transcendance* Aristote le définit le passage régulier du particulier à PuniverseL Et Platon le définit Vélan dialectique qui va des phénomènes aux idées. Je m'arrête ;à cette dernière définition qui implique tout.
Mais j'entends ici avec Platon, saint Augustin et la théologie, que ces idées sont en Dieu et sont Dieu. Les idées immuables, les vrais genres, les vraies formes, senties idées de Dieu, les idées créatrices et vivificatrices, modèles et causes, et fin des créatures S
'■ M. Waddington n*est pas assez nettement ârfirmatif sur ce point ; cependant il s'eiprime fort à propos ainsi qu'il suit : « Soft crate disait qu'il n'y a de science que de l'universel ; Platon « réalisait les genres ; Aristote leur accordait Fétemité ; les stoï- « ciens y voyaient les raisons essentielles de toutes choses ; les t scolastiques en faisaient dépendre la métaphysique, aussi bien « que la logique. Bacon, à son tour, se préoccupe uniquement « des genres; Descartes et ses successeurs expliquent tout par « les idées ; Malebranche jious les fait voir en Dieu, et les philo* i sophes du xYm« siècle les mettent dans la nature, sous le nom « de lois générales; les plus spiritualistes d'entre eux en font les « pensées mêmes de Dieu ou les objets de la pensée divine : exa- « gération manifeste, qui fait descendre la science suprême au « niveau de la science humaine; mais n'est-on pas allé encore « plus loin de nos jours en divinisant l'un de ces genres, Thu- « manité? « Sous toutes ces formes diverses, il y a un consentement uni-
32. Il est bien remarquable que, sur ce point, Bacon donne raison à Platon. « Il est manifeste, dit Bacon, que fc Platon, ce sublime génie , qui voyait tout , a vu dans n sa doctrine des idées que les formes sont le véritable <c objet de la science ^ » Ailleurs : Utnduction^ celle qui c( sera utile pour inventer et démontrer, doit séparer, « exclure, éliminer. • . ce qui n'a pas encore été tenté , si « ce n'est par Platon qui , pour discuter les idées , s'est « certainement servi de cette forme de l'induction *. )> Ailleurs encore : « Platon, ce grand génie, qui bsa pré- <' tendre à la connaissance des formes y et se servit en (( tout de l'induction *. »
33. Mais de quelque manière que Bacon l'entendit, nous l'entendons, quant à nous, précisément comme Pla-
« versel en faveur de cette vérité qu*aax yeux de Vbomme^ les « choses contingentes ne se suffisent pas, et qu'il lai faut abso- « lument conceYoir et connaître quelque chose d'universel, de « fixe et de durable. C'est la cqndition de tout savoir humain ^ « d'attribuer auxgeni:^ ces caractères : il nous fa^t^ ou renoncer « à toute science^ ou croire à la perpétuité des genres. » {Essais^ p. 285.) Si c'est là la condition de tout savoir humain^ il faut en effet se décider en faveur de cette condition, mais sans craindre le panthéisme. Certes, la notion des genres n'est pas dans notre esprit ce qu'elle est dans Tesprit de Dieu ; mais nous avons cepciàdant de ces genres ou idées étemelles, qui sont en Dieu et qui sont Dieu, certaines notio(as abstraites, mais exactes, utiles, fécondes ; de même que nous avons de Dieu une notion abstraite, mais vraie, nécessaire, indispensable et souverainement féconde. De ce point de vue, la vraie recherche des genres, à partir des individus, est^ au fond, une recherche de Dieu à partir du créé, une transcendance du fini à Tinfini, du contingent au nécessaire* > CEuvres pkiL de Bacon^ par Douillet, 1. 1, p; ISS* fi Ibid., t. II, p. 62* — »/6trfi, t. Il, p» 367» ' •
INTRODUGnOU. (Il
ton et comme saint Augustin. Les idées^ pour nous, sont les idées de Dieu, qui sont en Dieu, et gui sont Dieu. Ces idées- là sont la vérité même. Nous, nous en prenons une connaissance telle quelle. Et pour le mieux comprendre, je suppose qu'il s'agit de l'homme^ ou, mieux encore, qu'il s'agit d'un seul homme, et que cet homme est moi.
Tl y a l'idée que Dieu a de moi de toute éternité. Cette idée, qui est Dieu, me crée, me porte, me pousse, me vivifie, m'attire vers l'idéal, mon idéal qu'elle est. Toute là science que l'on pourrait avoir de cet honime que je suis, est dans cet idéal infiniment^ et toute la vie que cet homme, et que l'homme peut développer, est infinie et actuelle dans cet idéal. Dans l'homme, en moi, cette science et cette vie sont finieè. Mais cette science et cette vie, si elles cherchent et marchent, et suivent leur loi et leur inspiration, cette science, cette vie, tendent et convergent vers cette science et cette vie infinies , comme une série géométrique converge vers sa limite. Elles vont vers ce terme suprême dont elles s'approchent toujours sans Tatteindre jamais.
84. Mais voici deux merveilles. La première, c'est que la raison a le pouvoir d'atteindre , d'une certaine manière, ce dernier terme. Elle a cette faculté de transcendance qui va du fini à l'infini. En éliminant la notion du flni> en tant que fini, en effaçant les bornes qui le resserrent, elle obtient de son infini correspondant des notions abstraites, mais exactes. Elle possède des notions vraies, profondes, créatrices de la science , sur le genre j laloi, la cause et la fin de l'être fini, variable, individuel*.
tl2 INTRODUGTKm.
C'est une certaine vue indirecte de l'idéal, qui est Dieu.
35. Voici l'autre merveille \ beaucoup plus grande encore, c'est que Dieu, lui aussi, par une sorte de divine transcendance, Dieu veut unir l'être fini et contingent à sa loi, à sa cause, à sa fin, à son idéal infini. En sorte que , par une bienheureuse et surnaturelle hypothèse, que pose la toute-puissante bonté de Dieu — et qu'imite le géomètre quand il suppose une série infinie, — Têtre borné, mortel, contingent que je suis, et d'autre part, mon idéal éternel, infini, qui est Dieu, ces deux natures, que séparait l'abîme, sont en un^ et deviennent une même vie* Mon être contingent , mon développement toujours nécessairement fini , est complété par l'actuelle infinité de l'idée créatrice et vivificatrice vers laquelle je tendais. Ceci est la donnée surnaturelle qu'introduit dans le monde l'incarnation de Dieu.
36. Mais par quel procédé moral l'homme s'unit-il à cette donnée, à cette force de transcendance qui l'attire jusqu'à Dieu régénérateur? Précisément par le retranchement et le renoncement, par la suppression des obstacles, des accûients de l'erreur et du mal, par la subordination de l'individuel, par cette mort philosophique déjà entrevue par Platon, ^^vld^morti/îcation chrétienne, par le sacrifice, par la croix , qui, loin d'être l'anéantissement pervers des faux mystiques, renouvelle, transfigure, glorifie l'individu en l'unissant à sa source infinie.
» Voyez la Connaissance de rame, livre m, ch. v, n^ iv.
IMÎHOdTOTION. 113