PARTIE PRATIQUE. — CHAP. IV
il est faux que l'être moral soit déterminé primordialement à bien agir par la vue de Futilité qu'il en peut retirer ; car, dans ce cas , il n'y aurait point de moralité.
L'homme doit , car il n'est point de lui-même et il ne subsiste point par lui-même. Il tient Tétre et la vie de ses antécédents immédiats et médiats, et il reçoit assistance de tout ce qui l'entoure. Or, quiconque reçoit est redevable à celui qui lui donne, est obligé envers lui; car la justice veut qu'à chacun soit rendu ce qui lui est du. L'homme n'est donc juste qu'à la condition de s'acquitter de ce qu'il doit, autant qu'il est en lui , ou autrement d'accomplir tous ses devoirs. Le nombre de ses devoirs est déterminé par les rapports qu'il soutient , la mesure de chaque devoir par la proportion de ce qui lui a été donné, et la valeur respective des devoirs par l'importance des rapports et le prix de ce qu'il a reçu.
Ne pouvant subsister que par le secours de ce qui l'eu* vironne , l'homme ne vit qu'en recevant ; il doit donc à lous ceux dont il reçoit , et pour continuer à vivre il faut qu'il réagisse vers les êtres qui sobt employés à lui transmettre la vie, ou l'aliment de la vie. Or, à l'égard des êtres physiques l'obligation est aussi purement pby-
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sique ] car ee sont de simples canaux, «ans inteUtgraee et sans liberté, et ainsi i} n'y a aucun apport mera) entre ei)x et Tbom^e , parce qu'il n'y a point actiop et réaction de yolontés. Dans ce cas, la réaction de Thomme est purement organique , et, réglée par Finstinct, elle n appartient pas à la sphère de la moralité. La loi physique l'exige, la loi morale n'y est pour rien. Il en va autremfin\ fivec leç être^ libres* jCepx-fsi dopmept^ i^n ««ic})ant qQ qu'ils donnent et pourquoi ils yeulent; âo|in^r. )l8 i|e donnent, il est vrai ^ que ce qu'ils ont reçu eux-mêmes ^ mais ils se sont approprié ce qu'ils transmettent ; et ainsi il y a quelque chose du leur dans ce qu'ils communiquent ; c'est leur substance, leur peine, leur travail , leur force, leur richesse , leur pain : c'est leur intelligence , leur science j leurs connaissances , leur parole, enfin tout ce qui peut servir de véhicule et d'aliment à 1^ vie. Celui l^ui reçoit ainsi de la volonté d'un autre ^ outre qu'il doit réagir vers l'action dont il est l'objet, pour l'admettre et en être pénétré, est encore obligé par la justice , de rendre au terme dont il reçoit, ce qu'il lui donne, autant que cela dépend de lui. Il faut qu'il répare ce dont l'autre s'est privé pour lui, et s'il y manque, la justice est violée par son fait. Par l'omission de sa réaction , il y a défaut de reconnaissance : la dette n'est point payée ; le don n'est pas restitué, l'équité est en sopffraiice. L'homme n'est juste qu'à cette condition, et c'est pourquoi sa justice est toujours imparfaite : car il a des dettes is^payables, savoir ; ce qu'il doit à celui dont il a tout reçu. Ici est la raison profonde de la doctrine du sacrifice, ou du dé'^ Youement à Dieu par l'amour ; doctrine qpi est l'essepoe
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du christianisme, et qai peut seule nous expliquer la nécessité du sacrifice sapglant de la croix et la continuité du saint sacrifice de l'autel , comme répar^tipu de Hn* gratitnde primitive de T homme, comme expiation de 1^ faute originelle , comme solde de la dette de Thumanité envers Dieu. Étant posé que le devoir est une dette constituée par ce qui a été reçu , il est facile de déterminer le nombre des devoirs, en constatant ce qui est donné et p^r q;ui. L*iafportance de chaque devoir est en raison du rang du donateur et de la proportioi^ du don^ et dans la collision des devoirs , la dignité df s rapports donne la mesure d'appréciation. Nous devons davantage à ceux dont nous avons plus reçu , et dont les bienfaits nous imposent une plus grande reconnaissance , en même temps que leur action ^ plus nécessaire à Tentretien de notre vie, exige plus impérieusement la réaction.
L'antécédent absolu de toute créature^ du genre humain et de chaque liomme^ c'est Dieu^ Principe de l'être et de la vie. Puis, dans Tordre naturel, les antécédents de tout homme sont les parents, par lesquels il a été procréé, et la société, qui le reçoit et le protège dés sa naissance, la patrie. De là sortent les devoirs envers Dieu, le devoir filial, corrélatif au droit et au devoir paternel , et le devoir du citoyen. Viennent ensuite les obligations, que Thomme contracte^ par ce qu'il reçoit de ses sejnblables dans ses
diverses relations, obligations plus engeantes à mesure que ces relations sont plus intimes : tels que les devoirs des époux , des parents, des concitoyens , les devoirs de reconnaissance et d^amitié, et enfin les devoirs d'humanité envers tout ce qui appartient au genre humain.
L*homme est uni à ses antécédents par un rapport intime, qne sa volonté n*a pas concoara à établir, et où il se troQve natarellement engagé par son existence. Dans ce rapport, le terme avec lequel il communique lui est supérieur, et ainsi 1* obligation qui en résnlte, outre le caractère de justice qui lui est inhérent, a encore quelque chose de sacré. Les devoirs envers Dieu, les parents et la patrie, sont donc en première ligne, parce que, c'est de Dieu d'abord , de nos parents ensuite, puis de la société, que nous recevons le plus. La violation de ces devoirs excite plus vivement rindignation , parce qu'elle est à la fois une injustice et un sacrilège.
Les autres devoirs dérivent, non plus d*un rapport profond et involontaire, fondé par la création ou la génération, mais d'une relation plus éloignée, plus superficielle, quelquefois accidentelle, entre des êtres égaux que les circonstances ou leur volonté rapprochent, et qui ne sont point dans un rapport naturel de hiérarchie et de subordination. Aussi ces devoirs, fondés uniquement sur la justice distributive, parce qu'ils impliquent toujours un don préalable, et ainsi une obligation de rendre, n* ont pas ce caractère sacré qui relève et anime les autres. Ils
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ne soiit; pas noa plii3 aussi exigeants et laissent plus de latitade à la volonté. Ainsi, par exemple, les obligations du mariage résultent d*un contrat où deux volontés libres s'engagent Tone à Tautre. Ces volontés traitent d'^al à égal ; car il faut le consentement de chacune ; et quoique leurs devoirs diffèrent sur certains points, en raison du sexe et de la position respective, quoiqu'il y ait du plus et du moins d*un côté ou de l'autre, cependant il n'y a jamais entre les époux la même hiérarchie qu'entre les parents et les enfants : l'obéissance de la femme n'est pas celle de l'enfant, et le pouvoir marital ne ressemble pas à la puissance paternelle. Il en est de même des devoirs de parenté, d'amitié, de société; ils pro-* viennent de relations particulières , qui se resserrant ou se relâchant selon les circonstances, imposent des obligations variables, qui se réduisent le plus souvent à des communications officieuses, à un échange de services et de bons procédés. Quant aux devoirs d'humanité, ce sont les plus vagues, parce que les relations qui les établissent sont les plus générales. Ils consistent plus à ne pas faire ce qui est contraire à l'humanité, qu'à faire quelque chose qui lui soit positivement utile ; ou plutôt ces devoirs s'accomplissent à la suite des autres, l'homme trayaillant au bien-être et à l'avancement du genre humain, quand il concourt au bien de sa patrie, de sa famille, de ses concitoyens, quand il rempUt ses devoirs envers Dieu et son prochain. De nos jours on appelle philanthropie l'accomplissement de ce devoir; le christianisme l'a nommé charité, et depuis dix-huit siècles il enseigne aux hommes à pratiquer la plus sublime des vertus, que les
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systèmes des phQosophes sont anssi impaîssants à produire qu*à expliquer. Mais le christianisme, avant de nous exhorter à faire du bien à tout le monde, exige que nous ayons rempli exactement nos devoirs de justice, que nous ayons rendu à chacun ce qui lui appartient. Puis, il nous porte à nous inquiéter d'abord de ceux qui nous touchent de plus près ; il nouS invite à aimer, à traiter notre prochain comme nous-mêmes; et alors seulement, après avoir satisfait complètement à la loi , après avoir observé tons les préceptes, nous devenons capables de la vertu la plus haute. Ainsi est maintenue la hiérarchie des devoirs ; r homme, dit le prophète royal, établit dans son cœur des degrés d'ascension, et il est appdé peu à peu à la perfection comme il convient à sa faiblesse. La morale philosophique a pris le contre-pied; elle commence par le général et oublie le particulier; elle veut qu'on s'occupe du bonheur et du perfectionnement du genre humain , avant d'avoir rempli les devoirs les pins ordinaires, en sorte que, sous prétexte d'être utile à tous, on ne l'est à personne, et s'efforçant d'améliorer l'humanité entière, on néglige rhumanité en soi et dans les siens. Aussi sort-il de là beaucoup de discours et peu d'actions; la philanthropie produit des plans magnifiques pour le bonheur des hommes, mais elle s'épuise à les inventer, à les exposer, à les proclamer, et il lui reste peu de force et de zèle pour les réalisex. La morale chrétienne au contraire ne fait point de spéculations , elle agit.
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Quaiit apx devoirs dits envers ^i-méme , noqft croyons cette dénomination ioesiacte^ et i^pus ne Tadmettons point parce qu'elle peut conduire à de graves erreurs. L'hotnn^e n'a rien de lui, il a tout reçui et aii^si il ne peut rien se devoir à Iiliméaiej en outre, tout devoir entraîne une obli*g^tion, et pttl îie peut s'obliger envers soi-mén^e. Admettre d^s devoirs envers soi, c'est reconnaître Tautonopoie de la volonté humaine. Nous devons soigner et coq^erver notre existence^ parce que nous l'avons reçue pour une certaine fin^ et que noua en devons compte à celui qui nous Ta donnée» ISous devons développer nos facultés, parce que par elles seulement nous pouvons devenir ce que nous de von« éire, et accomplir notre destination* Nous devons muintidnir aotre dignité, parce que nous sommes responsables envers Dieu de la noble nature dont il nous a do^éa.
Dans presque tous les traités de morale, oii trouve la division des devoirs envers Dieu, envers ses semblables et envers soi-même. On la retrouve mèiiié dans certains ouvrages religieux dont les auteurs ne se doutent poitit qti'en reconnaissant des devoirs de Thomme envers lui, ils admettent, avec le principe chrétien àa retioncement au moi et de la dépenifence entière de la créature , le
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{Hnndpe paien de raotonomie de la yolontë et de Findépendance alMoIae de rbomme. Cette opinion n'est pas seolement opposée à Fesprit de l'Évangile, elle est encore contraire au bon sens. En effet tont devoir étant nne (ddîgation de jnstioe, oomment pnis->je exercer la jastice envers moi-même ? oomment pnis-je être injuste à mon ^;ard? Poor qu'une obligation eiiste, il faut, ou q[u'nn don m'impose une dette; et alors l'équité commande, et la reconnaissance ex^;ou qu'une autorité supérieure intervienne dont la Tolonté fasse loi, et s'impose légitimement à la mienne. Or, ni l'un ni l'autre n'est possible ici. Je ne puis rien me donner à moi-même , puisque j'aurais déjà ce que je me donne; d'ailleurs l'homme a-t-il quelque chose de lui? Ne reçoit-il pas tout ce qu'il est et tout ce qu'il a? Peut-il se diviser en deux personnes, dont l'une donne et l'autre reçoive ? Peut-il être reconnaissant envers lui-même? L'absurdité abonde dans le second cas comme dans le premier. L'homme peut- il se poser en face de loi comme autorité? Sa yolonté peut-elle être sa loi à elle-même? Peut-dle se scinder en deux parties , la supérieure et l'inférieure , l'une qui commande et l'autre qui obéisse? Supposez que la partie inférieure refuse l'obéissance, où sera la sanction de la loi? D'où dérivera l'obligation, si je m'impose la loi à moi-même? ne puis-je pas la déposer quand bon me semble, ne puis-je pas m*en dispenser, toutes les fois que cela me conviendra ? On ne peut donc en aucun cas s'obliger envers soi-même. Admettre des devoirs envers soi, c'est revenir à la doctrine antique de l'autonomie , proclamée pas tous les philosophes païens ^ par la philoso-