PARTIE PRATIQUE. — CHAP. V
Celui qui mangera ma chair et boira mon sang aura la vie en lui (S. Jean, ch. vi). Les sacrifices des religions anciennes étaient des préfigurations de ce grand sacrifice, qui pouTait seul saaver rhumanité, et sans lequel la vraie religion, c'est*à-direla réconciliation effective derhomme avec Diea, n'était pas possible. Du reste, toutes les formes sacramentelles employées dans les divers cultes, comme moyens ou véhicules de l'action divine sur Thomme, ont dû leur efficacité ou leur autorité , non-seulement à leur analogie naturelle avec la chose spirituelle qu'elles devaient transmettre , mais encore à une consécration par-* ticnlière, par une parole attribuée à la divinité même, qui les aurait instituées et dét^minées comme instruments de sa providence et canaux de sa vertu. Une liturgie prétend toujours à rinstitution divine ; car elle n'inspire au peuple confiance et vénération qu'à ce titre. Il ne peut en être autrement sans inconséquence* La liturgie ou rétablissement des choses sacrées exprime le rapport de Dieu à l'homme, ou comment le terme supérieur opère sur le terme inférieur. C'est à Dieu qu'appartient l'initiative du rapport; et ainsi il a dû choisir et employer les moyens de son influence , avant que l'homme n'eût conscience de l'action divine et de sa propre réaction.
La seconde partie du culte extérieur doit manifester la réaction de l'homme vers Dieu. Cette réaction, quand elle est vraie, part du plus profond de son àme, du centre même de sa volonté ; et le mouvement de la volonté excité par le sentiment de l'action divine, tend à s'exposer au-dehors, à se formuler par l'expression, comme tout ce qui est senti, voulu ou pensé. Les formes humaines sont
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ks premières^ que le monyement rdigieu trarerae et revêt en s*extériorant. La plus pure de ces formes, paroe qu'elle est la plus analogue à la nature spirituelle, est la Toix; et par la voix, la parole. La réaction vers Dieu, ou l'élévation de l'âme vers le ciel par la parole, constitae la prière orale» laquelle peut être articulée, ou modulée et chantée. Le chant est très-favoraUe à l'expression des sentiments de l'âme, et surtout des sentiments profonds. Aussi n'y a-t-il pas de culte sans chant et sans poésie. L'instrumentation , dans ce cas , ne doit être que l'accompagnement et le soutien du chant, qui renferme le sens moral et intellectuel de la prière orale, A la prière orale se joint la prière Saciùm^ qui se fait par toute la personne, depuis les mouvements des yeux et les traits de la physionomie, jusqu'à la position et aux attitudes. La supj^cation s'exprime par la démission de la tête et du corps, par l'agenouillement, le prosternement, et tous les signes d'ahaissement et d'humiliation devant une puissance qu' on implore et redoute. C'est un hesoin pour une âme touchée de la grandeur divine et du sentiment de la faiblesse humaine, de s'incUner devant Dieu &ûl lui parlant, et de se mettre dans une situation extârieure qui exprime et rappelle la dépendance. C'est un besoin pour un cœur contrit et brisé par le repentir, de s'humilier devant le del et devant les hommes, en s'avouant pédieur et digne des plus grands châtiments; car il sent vivement la nécessité de l'expiation, et c'en est déjà une pour son orgueil que de s'abaisser dans son corps. Ces pratiques, que quelques philosophes ont trouvées ridicules ou au moins inutiles, Rousseau entre autres , qui demande iro-
I^ARTIE iPRAtlQUE. — CHÀt>. V. ibt
niqaemeat si l'homaie est si grand qu'il doive encore se rapetisser devant Dieu : ces pratiques, dis-je, sont voulues par la nature même; elles sont les signes naturels de rhumilité de Vàme ; et dans ce cas comme dans tons les autres, quand le sentiment est vrai , le eorps symbolise par sa forme ce qui se passe dans Tintérieur. Ainsi, que Tâme s* exalte par le sentiment de la grandeur et de la bonté de Dieu^ qu'elle soit pleine de joie et de gratitude à la vue des bienfaits qu elle en reçoit, le corps participera à rémotion et au mouvement du oœur^ et Veipression modulée et cadencée de la voix s accompagnera de celle du corps , se mouvant avec mesure et harmonie. La danse religieuse se mêle chez plusieurs peuplés aux cérémonies sacrées ; et dans les cultes les plus graves , elle se transforme en marches pompeuses , soutenues par le chant et la musique , présentant aux fidèles les images des ëhoses saintes et les objets de leur Ténéiiation»
Outre les formes de la personne humaine , il y a encore des choses de la nature qui servent à la fois de symbole et d'instrument à la réaction de T&me vers Dieu. L'of^ fraude des existences naturelles , immolées ou consumées sur l'autel, est l'image de la restitution que l'homme doit faire de lui-même à Dieu ; et la destruction de l'offrande par le feu^ qui dévore les parties grossières et en élève les plus subtiles ^ représente l'âme se dégageant de la terre , pour s'élancer vers Dieu par la prière et l'amour. Le sacrifice est le résumé de toute la religion ; car il exprime à la fois les deuai parties du rapport, l'action de Dieu des-^ cendant sur l'iîomme au milieu et par la vertu du sacri-* fiée , et la réaction de l'homme montant vers Dieu , par II. 24
358 PHILOSOPHIE MOKAtS.
l'acte même <hi sacrifce, par rimmolatkm de la diose offerte et sortoat par l'effusion da sang. L'oiccns iKrûlé dans le sanctuaire est eaeore one image de l'àme eiiflam-> mée par l'amoar diyin, et s'eihalant en doux parfdm Ters le cieL La lampe s'allume et se consume devant l'autel comme l'&me en &ce de Dieu , vivant devant lui et pour lui , et employant sa vie terrestre , avec tout oe qui l'ali-» mente ici-bas, à «itretenir en elle cette flamme mysté^ neose » qui ne doit jamais s'éteindre. Noua ai pourrions dire autant de tous les détails du culte ^ des rites, des vêtements, des ornements, de tout ce qui constitae l'appareil extérieur de la religion. Quand ces choses sont bien réglées et convenablement ordcmnées , elles sont aussi bdles que touchantes^ ccMume symboks , dks plai* sent aux sens et charment l'imagination, en même temps qu'elles présentent une idée à l'intettigence et excitent dans le corar un smtiment* H en est du culte de l'homme , comme de l'hommage de la nature. Tout doit coneourir àscm expression et à sa magnificence; toutes les formes sont bonnes , quand elles ont du sens et de la dignité. L'homme manifeste ce qni se passe en loi par ses organes , par ses membres, par les objets natnrsls qnâ lui servent d'instruments , et pour pénétrer dans son Ame, ces mêmes intermédiaires sont indispensables. L'es* prit doit toujours dominer la forme ; car sans lui ^e n'a plus de sens, eUe est morte* Mais il faut bien se garder d*ôter la forme à l'esprit ; car sans elle, il n a plus ni ex* pression ni moyen d'action. SI elle est morte sans, kii , il devient impuissant sans elle. Une vraie philosophie de la religion peut seule démontrer la vertn du symbolisme
PARTIS PEATIQUB. — GHAP. Y. 3&9
par la ooimaittance profonde de rhamanité« Une |diiIo- Sophie saperficielle h dédale ou le mutile, attirant les vues étroites de la raison.
Tou$ nos doToirs envers Dieu sont compris dans le culte que nous devons lui rendre. Ce culte ne doit point se borner à une foi stérile , ni à un hommage extérieur; il doit tendre à se réaliser par une conduite conforme à la loi divine. Le culte intérieur et extérieur est un devoir et un besoin : un devoir^ parée que la justice oblige de rendre à Dieu ce qui lui est dû ; un besoin^ pour le cœur reconnaissant qui ^ sentant vivement ce qu'il doit à Dieu, est pressé de le manifester.
On peut manquer à ce devoii: de deux nranières, en ne le remplissant pas^ ou en le remplissant mal. On ne le remplit pas, soit par manque de foi^ comme dans Tathéisme , soit par indifférence religieuse ^ quand, sans renier Dieu expressément, l'homme s'en détourne par l'esprit ou par le cœur. On le remplit mal , si la croyance est erronée ou fausse, comme il arrive dans l'idolâtrie , la superstition , le fanatisme ; ou par légèreté , lorsque le sentiment religieux est dominé par les sens , l'imagination et les passions.
'360 PHILOSOPHIE MORÂLB.
La foi en T existence de Dieu est l» première condition ^a devoir qui s'y rapporte. Celui qui ne croit pas en Dieu ne peut pas se sentir obligé envers lui ; car on ne reçoit rien de ce qui n'existe pas. L'athée, s'il l'est par conviction., n'admet ni religion ni devoirs de religion. Tout ce qui s'y rapporte doit lui paraître des inventions humaines, utiles pour gouverner les hommes, ^t dans toutes les religions il voit à peu près la même -chose, l'artifice des savants et des forts qui dominent les ignorants et les faibles. Du reste , il y a très- peu d'athées de cette sorte, s'il y en a jamais eu. Ceux qui croient l'être, arrivent à nier Dieu par l'impuissance de leur raison à se rexpliquer , ce qui suppose la prAention d'admettre uniquement ce que la raison peut démontrer. Tous leurs arguments contre Dieu ne prouvent qu'une chose , c'est qu'ils ne le comprennent pas. Les athées les plus célèbres n'ont point ignoré les preuves ordinaires de l'existence de Dieu : celles surtout tirées de l'ordre de la nature , et qui passent pour les plus frappantes , leur étaient familières; car ils étaient astronomes, physiciens, médecins , versés dans les connaissances naturelles. Cependant ces preuves leur ont paru peu concluantes, et ils ont nié Dieu logiquement , par désespoir d'en prouver l'existence. Iffais ce qu'ils ont mis à la place de la croyance qu'ils sapent, n'est ni clair ni solide. Si Dieu n'est pas, quelque chose doit le remplacer , soit une matière éternelle, se mouvant et se développant par sa propre énergie , et dont les molécules ou*les atomes s'aggrégent et se séparent fortuitement ou fatalement; soit un grand tout , composé d'esprit et de matière , comprenant toutes les