CHAPITRE VIL
Devoirs envers la Société.
L'homme^ créature intelligente et libre, est fait pour la société : car il ne peut devenir tout ce qu'il doit être que par elle. L'état sauvage ou barbare, contraire à sa nature, est un des plus grands obstacles à son perfectionnement. L'état de nature dont parlent quelques philosophes, loin d'être l'état natif et originel de Thumanité, en est au contraire une dégénération, qui la rapproche de l'animal. L'état vraiment naturel de l'homme est celui où toutes ses facultés en exercice se développent harmonieusement , où tous les besoins de son existence peuvent être satisfaits, où il y a progrès continu; c'est l'état social.
Le mot de nahwe est on de ceux dont oo a le plus abusé. On a beaucoup parlé au xviu* siècle et depuis d'an état de nature ^ représenté par les uns comme le point de départ da genre humain, par d'autres comme le terme auquel il doit aspirer, pour retrouver sa dignité et sa vraie liberté. Tout le monde connaît les paradoxes de Rousseau sur ce sujet , paradoxes qui étaient bien plus l'expression de sa mauvaise humeur contre une civilisa-
tion dont il croyait avoir à se plaindre , qae le résultat d'une étude approfondie de rbomme et de la société. Bousseau a confondu l'état naturel avec l'état sauvage : opposant la nature à la civilisation, et trouvant l'homme plus naturel à mesure qu'il est plus grossier, il a été conduit à soutenir que les sciences et les arts ont été plus funestes qu'utiles, et que les hommes arriveraient au bonheur et à la perfection en participant à la vie indépendante et sans souci de l'animai. L*état sauvage est réel; nous en avons encore des exemples sur la terre. L'Amérique, l'Asie, l'Afrique, renferment des multitudes d'hommes vivant en tribus, sans s'attacher au sol par la culture ou le soin des troupeaux, ce qui serait déjà un commenicement de civilisation ; mais demandant leur nourriture à la chasse et à la pêche, et consumant leur existence vagabonde à satisfaire les besoins du corps sans avoir le loisir ni le goût des occupations de l'esprit. Est-ce là l'état naturel de l'homme ? Et en second lieu , est-il à croire que l'humanité ait commencé par cette manière de vivre?
La réponse à la première question est facile ; il suffit de regarder l'homme pour la trouver. A coup sur, l'état naturel d'un être est celui qui ressort de sa nature^ et qui en satisfait toutes les exigences. Or dans l'état sauvage l'homme animal est seul développé, ou da moins il domine tout le développement. A peine a-t-îl un rayon d'intelligence ; sa pensée, parfois subtile, est trèsbornée faute d'instruments et de connaissances; elle ne sort point du cercle étroit des faits matériels et des choses sensibles. Sa raison , esclave des sens et de Tima-