‹ Philosophie morale (volume 2)Chapitre 151 sur 199 · II · texte numérisé non relu

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La vertu proveDant de raccomplissement habituel des devoirs envers la société, s'appelle patriotismej mot qui exprime des choses aussi diverses que celui de patrie, dont il dérive. Il y a bien des degrés et des nuances dans l'amour de la patrie , depuis rattachement naturel au pays natal jusqu'au dévouement à la société libre, qui garantit Texercice des droits de Thomme et du citoyen. Le patriotisme des républiques anciennes allait jusqu'au fanatisme ; la patrie y était l'objet d'une sorte de culte, qui imposait au citoyen le sacrifice de sa personne, de sa famille et de ses biens. Le patriotisme moderne, plus éclairé, est aussi plus calme , plus mesuré : il exige non point un dévouement absolu, mais seulement la préférence constante de l'intérêt public à l'intérêt privé.

Comme toute vertu le patriotisme est d'autant plus pur, qu'il est plus animé par le sentiment du devoir, et qu'en aimant et servant sa patrie , l'homme a mieux cx>nscieDce de ce qu'elle a fait pour lui, et de ce qu'il doit faire pour elle. Il entre plusieurs éléments dans rattachement que nous portons à notre pays : c'est d'abord une sorte d'instinct comme celui de l'animal , qui se tient volontiers dans les lieux où il est né, ou y revient de préférence. Puis, tous nos souvenirs d'enfance, de famille,

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d* éducation sont attachés aa sol natal. C'est là que nos pères ont vécu et sont morts ; leurs os et leur poussière y reposent. C'est là que, nous essayant à la vie, nous en avons goûté les premières joies et senti les premières douleurs. Notre existence est comme disséminée dans ces lieux et ces objets , et il s'y fait sentir quelque chose de tendre et de sympathique , qui nous y attire et rappelle toujours.

Nous sommes encore attachés au pays par un autre lien, savoir l'intérêt de notre conservation, de notre pro- \ priété, de notre position sociale, de tout ce qui constitue ' une individualité dans la société. Ces motifs rendent la patrie aimable par la considération de son utilité ; ils nous portent à la défendre et à la s.ervir, parce que notre intérêt est mêlé au sien et que sa destinée devient la nôtre* C'est pourquoi en tous pays et sous tous les gouvernements, pourvu qu'il y ait de l'ordre dans la société et certaines garanties pour la vie et la propriété de chacun , les hommes s'attachent moralement à l'état dont il font partie. Mais le patriotisme véritable n'existe que là où, par l'exercice des droits politiques et civils le citoyen participant à la puissance et à la chose publique sent vi-* vement ce qu'il doit à son pays, et voit sa liberté et sa di^ gnité personnelles dans l'indépendance et la force de la patrie. Car l'homme connaît ses devoirs en même temps que ses droits : les uns et les autres dérivent corréla-^ ti vement de Texercice de sa volonté libre , Le patriotisme deviendra plus énergique par l'extension des droits du citoyen ; ces droits lui imposant plus d'obligations envers la société qui le» lui donne ou les lui assure. Là se trcnive

la règle^ la mesure da déyouement à la patrie. Il peut se prescrire comme devoir , mais dans une certaine fimite , posée par la jastice , et proportionnellement à ce qoe la patrie fait pour le dtojren. L'État n'a point le droit d'exiger un dévouement absolu ; Findividu ne se doit point tout entiet" au pays, puisqu'il n'en a point reco tout ce qu'il a : il est homme avant d'être citoyen. À Dieu seul l'homme se dévoue de la sorte, parce que tout ce qn*il est lui vient de Dieu , et qu'en ayant tout reçu , il lui doit tout. C'est la différence du patriotisine antique et de celui des temps modernes. La république chez lés anciens était censée maltresse et propriétaire des citoyens : ils étaient dans sa main des instruments qu'elle pouvait employer oq briser à son service. Les païens ne connaissaient rien de plus grand, de plus sacré que l'État, avec lequel se confondait la religion. Aussi le patriotisme était pohr eux la pli» haute vertu, et lé citoyeh devait étire jprêt à tout sacrifier sur l'autel de la patrie. Le plus grand de tous les crimes était de l'asservir, et Cicéron déclare dans son traité des Devoirs, que la tyrannie est le plus horrible des forfaits. Cela montre oii en était Thumanité d'alors, enfermée dans le cercle de la nation , comme elle l'avait été datis celai de la famille , jusqu'à ce que le christianisme élargit la sphère de sofa activité, et la rendit capable de s'intéresser non plus seulement au foyer doibestiquè et à la cité , mais à tout ce qui est humain , au monde entier. Il y avait beaucoup d'égolsme dans le patriotisme antique; c'est pourquoi il était si dur pour les étrangers dans lesquels il voyait toujours des ennemis. Sparte surtout, et quelquefois Borne ^ l'ont poussé jusqu'au fanatisme en

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étouffant ks se&timente Datarels, et même la jostioe, de- Tant l'intéfét de FEtat; oomme dans les jonrs lamentables de la ierreuTf par une triste imitation ou plutôt par une parodie des vertus païennes , on en reproduisit toute la cruauté. Ton autorisa les plus grandes horreurs sous prétexte du salut publie. Ces conséquences sortent de Topinion fausse, que les individus appartiennent à TEtat, qui peut en disposer pour son intérêt ou pour sa gloire» Dans les monar/ehies pures le même excès est amené par la même cause, et il produit des résultats semblables, savoir : Toppressioa des citoyens par la violence si le prince est un despote ; ou un (attacljiement qui peut aller jusqu'à renthousi^uune, jpsqu'au dévouement le plus absolu» si le monarque est bon , juste, aimé et respecté de ses sujets qui s'identifient avec sa personne , sa famille , sa dynastie. Tant que les r6is veulent ce qui est bien , et portent vraiment le glaive pour la justice, suivant l'expression de l'Apôtre, il n*y a point d'inconvénient. Mais l'abus est tou-t joors près de l'usage, surtout de l'usage non limité, non contrôlé , et se dévouer quand même, sans examen , sans restriction , par entraînement et comme si Dieu même (levait par^é, c'est vraiment une espèce de fanatisme. Il y A fuups doute quelque chose de respectable , d'admirable même dans une parâlle aberration ; le dévouement sous quelque forme qu'il paraisse a de la beauté et de la grandeur. Mais il est d'autant plus à déplorer qu'il s'applique mal ^ que ses effets ne sont pas en raison de l'excellence de son motif. Tel était le patriotisme français sous Louis XIV, tel il s'est montré en beaucoup d'hommes de 92, qui ont quitté la France pour se dévouer à la royauté,

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dans laquelle DiouDeur et Fbabitude leur faisaient voir la patrie. U j a là pins de sentiment que de raison : c'est une affaire d'affection, de sympathie, de conirenanoe personnelle. C'est quelque chose de semblable au dévouement des enfants pour leurs parents , c'est presque une vertu de famille avec ses avantages et ses inconvénients. Le patriotisme, comme on l'entend aujourd'hui , n'est plus qu'une affaire de justice; il est aussi exact, aussi strict que la logique , raide et froid comme elle. C'est tout simplement une dette à payer, un devoir à accomplir ; l'équité voulant que nous fassions pour la société en proportion de ce qu'elle fait pour nous. L'intérêt du citoyen en est l'élément dominant; car l'intérêt privé se retrouve toujours dans l'intérêt public, dont la loi impose la préférence au citoyen. Les sociétés modernes, qui ne sont que des associations d'utUité, n'ont pas le droit d'exiger plus de leurs membres. Si quelques-uns font davantage , c'est de l'héroïsme ; mais l'héroïsme dépassant la sphère de l'équité, ne peut être prescrit par la loi politique.

Le ehristianisnie est énoinemment favorable à la formation de la nationalité libre. L'Ëvangile a posé dans le monde le principe delà vraie liberté politique; car l'égalité devant la loi, source et garantie de toutes les libertés civiles, est une con« séquence de Tégalité des hommes devant Dieu. Le nouveau commandement apporté par Jésus-Christ,

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