‹ Philosophie moraleChapitre 136 sur 224 · PARTIE PSYCHOLOGIQUE. — CHAP. IV · texte numérisé non relu

PARTIE PSYCHOLOGIQUE. — CHAP. IV

comme lui, mais sans loi, et, cette fois encore, ils perdent ses bienfaits pour une illusion de Torgueil et du mensonge.

Le désir de connailre est à l'intelligeDce ce que le désir du pouvoir est à la volonté. L'esprit humain cherche instinctivement la vérité, comme Tâme cherche le bien, comme le corps cherche sa nourriture. La curiosité instinctive est la racine naturelle de l'amour de la science. L'homme raisonnable, qui comprend les avantages de l'instruction > s'applique à l'étude par la vue de ses résultats, et veut la science pour la puissance qu'elle donne. Bien peu sont capables d'aimer la vérité pour ellemême. L'homme sent qu'il s'élève^ s'agrandit, se fortifie par l'acquisition de la connaissance , et la gloire ou le profit qu'il en espère sont en général les plus vifs aiguillons de l'étude.

L'intelligence est faite pour connaître, comme la Tolonté pour agir. Dès que le moi se pose dans son esprit, et s'y réfléchit avec les choses qui ï affectent , la foDction de 1* esprit commence; il tend véritablement ▼ers la vérité, qui est son objet propre , et T assimilation de cet objet constitue la connaissance , comme Tassimilatioii de la matière par le corps fait la nutrition. La connaissance est donc la nourriture de l'esprit ,. et les divers

moyens d'apprendre sont irraiment des moyens multiples ï de se nourrir. C'est pourquoi tous les esprits aimeot \ instinctivement la vérité ; ils ne vivent de la vie qui leor convient qu'en se l'appropriant.

L'animal cherche et consomme ce qui est nécessaire à sa conservation , et ne se rend raison de rien. Il n'en sent pas le besoin , parce qu'il n'en a pas la puissance. Il est incapable de science. L'homme dès le bas âge veut toat expliquer. A tout effet il demande une cause; à toatfr cause des effets. Aucun fait n'est isolé pour lui ; il est irrésistiblement porté à le rattacher à d'aatres fûts qui l'expliquent. Le principe de causalité , loi essentidle de la raison , entre en exercice au premier acte de h pensée , et de là les pourquoi et les comment des enfants. En apprenant à rendre compte des choses , noos acquérons une grande puissance ; car par la science nous devenons capables de les reproduire à volonté ^ ou au moins d'avoir une influence sur leur production. Mais la science peut nous intéresser sous un double rapport, en elle-même, par sa conformité avec la vérité dont elle doit être le reflet, ou par ses résultats, dans ses applications, à cause du profit qu'elle rapporte. Tout homme non dépravé aime naturellement la vérité, la trouve belle, et la préfère à l'erreur, si l'intérêt ou la passion ne l'en détourne pas. Mais l'aimer pour elle-même , par-dessus tout et quand même, c'est l'apanage de quelques âmes d'élite , appelées à lui servir d'organes ici-bas. L'amour pur du vrai est le mobile caché de leur vie ; il excite leur ^ développement, anime leur progrès, vivifie tout ce qu'elles désirent, pensent et font; elles sont capables de tout "^

sierifier à la satisfaction de ce besoin profond. Elles ne peuvent s'attacher foncièrement à aucune créature , parce que la vérité possède leur cœur, et qu*en elle seulement se trouve Tobjet digne de leur affection. Il en va autrement chez la plupart des hommes. Ils sont plos sensibles aux avantages qu à la beauté de la science, et ibraiment surtout pour son utilité. Ce désir n*est point mauvais, s* il est convenablement réglé. Il ressemble au d&ir de la propriété, à celui du pouvoir, à toutes les tendances issues du moi et qui y reviennent. Il ne devient ill^time que par son excès, quand, par exemple, Tenvie des profits de la connaissance l'emporte tellement sur l'amour de la trérité , qu on préfère le faux au vrai , s il parait plus fructueux, ou qu*on n'apprécie le savoir qa'en raison de son produit. De nos jours , où Tindustrie est si puissante , lu science a donné dans cet écueil , et elle a bien de la peine à en sortir. La plupart , et déjà même les enfants à l'exemple de leurs parents, sont mus dans leur travail intellectuel par l'utilité positive qu'ils en espèrent, et ils n'estiment ce qu'ils apprennent que par le rapport prochain avec ce but. Dans les études aussi bien que dans les fabriques, ou veut faire \i\e et à bon compte , et ceux qui promettent de remplir ces deux conditions obtiennent la préférence. L'éducation et Tin* stmction sont au rabais. Les épreuves académiques sont considérées comme des obstacles dont il faut se débarrasser à tout prix et par tous les moyens. On travaille jQstc autant qu'il faut pour s'en tirer. Les précautions prises par l'autorité pour parer à ces inconvénients les augmentent. Elle fait des programmes où elle met le plus

qu'elle peut , et Tintérèt privé y répond par des résamft et des manuels qui doivent suffire à tout. Le jeune homme , accablé par l'abondance des matières , se réduit aux questions posées et aux réponses du manuel ; après avoir perdu la plus grande partie de Tannée en de vains amusements ou de stériles lectures , il remplit en hâte sa mémoire de phrases vides ou incomprises. L'intelligence, ; l'esprit, la raison, le jugement, ne sont pour rien ou ' presque rien dans un tel travail ; la mémoire et l'ima- ' gination suffisent, et l'homme médiocre y réussit le mieux. ] Il y a là une cause de dégénération intellectuelle, tous les J jours plus active, par l'accroissement de]^esprit d'intérêt ] et de calcul , en sorte que bientôt on ne trouyera plus ] parmi nous ni goût de la vraie science, ni amour de la vérité. En outre , dans la science d'aujourd'hui ainsi que dans la fabrication , la multiplicité du trayail en nécessite T extrême division, ce qui rend l'esprit plus étroit et le talent moins nécessaire. Tout cela parait convenable , heureux , glorieux même ; on s'en vante comme d'un progrès , et en effet cela mène plus vite et avec moins de peine au but désiré , au profit de la science. Ne nous abusons point sur le mouvement scientifique de notre époque. Il y a dans ce mouvement peu d'amour de la vérité et un immense désir d'acquérir, d'avancer et de se distinguer, enflammé par un désir de jouir plus grand encore. Aujourd'hui , on cherche avidement dans les livres, dans les études et par la plume ce qu'on poursuivait il y a trente ans sur les champs de bataille , par Vépée et à travers le sang. Au fond il n'y a de vraie grandeur ni d'un côté ni de l'autre ; c'est une exaltation du

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