PARTIE l>SYGH0tX3GIQU£. — CHAP. IV
moi par Torgueil et par Fintérét ; c'est Tambition ou la passion da pouvoir sous des formes diverses ; et voilà pourquoi avec nos lumières, nos progrès, nos perfec* tionnements et nos gloires, nous avons si peu de grands hommes.
Le moi, qui s'estime beaucoup lui-même, tient singulièrement à l'estime des autres. Il désire être aussi haut placé dans leur opinion que dans la sienne. Dès l'âge le plus tendre l'homme est sensible 1 réloge et au blâme, aux signes d'honneur ou de onépris. C'est un excellent moyen pour le conduire. De ce sentiment sort le désir de la gloire , qui , malgré la vanité de la gloire humaine, est cependant un des mobiles les plus nobles et les plus puissants. Quand l'amour de la gloire devient passion, il exalte le moi jusqu'à l'orgueil le plus insensé, ou le jette dans les petitesses de la vanité.
Nous cherchous instinctivement tous les moyens d'agrandir notre existence, tant notre nature a besoin de grandeur! Nos sentiments et nos désirs d'exaltation ont quelque chose de vrai et de légitime ; ils pèchent au fond par la mauvaise application et par T excès. L'ambitieux tâche d'augmenter son être en ajoutant à sa force celle des autres, qui lui servent d'instruments. Par le désir de Tes-
time uoas voulons rehausser notre existence morale, en nous efforçant de paraître ce que nous sonunes à nos propres yeux, souvent même en nous parant des dehors d'un mérite ou d'une vertu que nous savons ne pas avoir. L'estime des autres nous est précieuse au même titre que la nôtre ; c'est un effet de Tamour propre , qui aime à voir se refléter dans les paroles et les hommages d' autrui la haute opinion qu'il a de lui. Ainsi primitivement, par elle-même la louange nous est chère, et nous l'aimons secondairement par la réflexion des avantages qu elle procure. L'enfant est sensible à l'éloge et au blâme; ce qui montre qu'il a déjà le sentiment vague de la dignité de l'homme et de la perfection dont il est capable; car pourquoi aime-t-il la louange , sinon parce qu'elle le relève? Il y a donc dans le désir naturel de l'estime quelque chose qui ennoblit l'homme^ et par quoi on peut l'arracher aux appétits animaux et aux influences grossières. L'honneur et la honte deviennent des moyens puissants pour le diriger; heureux l'enfant qui en est susceptible de bonne heure, et qu'on peut stimuler autrement que par des récompenses matérielles et les satisfactions inférieures de l'appétit et du goût. L'honneur, considéré objectivement, consiste dans la bonne opinion que les autres ont de nous, à cause des qualités, du mérite, de la vertu qu'ils nous attribuent, ou d'un avantage quelconque qui excite leur estime. Cet honneur se manifeste par des signes extérieurs, dont l'amour propre est très-avide, et la honte, l'opposé de l'honneur, s'attache à des témoignages sensibles qui sont en iiorreur à l'orgueil. Ceux qui élèvent et instruisent les
enfants savent quel parti on peut tirer de ces deux ressorts employés à propos et avec discernement. Une bonne note, une marque de distinction, un ruban, un signe quelconque excitent de grands efforts dans les plus petits enfants, et c'est un grand avantage que de les mener avec ces moyens délicats, qui dispensent des châtiments corporels, et développent les sentiments du cœur et l'activité de l'esprit. L'enfant est moins sensible à la honte, parce qu'il n'en comprend pas aussi bien les conséquences; aussi faut- il employer plus rarement à son égard les signes de mépris, de peur qu'il ne les supporte sans peine et ne s'y habitue. Les filles craignent plus la honte que les garçons, et ceux-ci sont plus sensibles à l'iionneur.
Que ne fait-on pas dans la société avec des récompenses honorifiques? que d'exploits, que de grandes actions ont été provoqués sous l'Empire par la croix d'honneur? Jamais institution ne fut mieux imaginée pour exciter les courages. Il y aura toujours quelque chose de grand, d'héroïque à exposer sa vie pour la gloire et à dominer l'instinct si puissant de la conservation par un motif moral ; c'est le triomphe de l'àme sur le corps. Mais pour qu'un signe honorifique ait son prix et produise son effet, il faut qu'il soit réellement une distinction; devenu commun, il n'est plus désiré et perd son influence. S'il faut ménager les signes de l'honneur, pour qu'ils soient efficaces, il faut manier avec plus de délicatesse encore les moyens de la honte. Les notes et les peines infamantes sont très-utiles quand l'amour propre les sent, et, s'il est très-irritable , <tt doit prendre garde de ne pas l'accabler en le frappant. Quand l'ignominie de la peine n'est point sentie, le châ-
timent devient un scandale ; Teffronterie se rit de h honte, et ne mérite qae le châtiment de l'animal. Màlbear à rhomme qui a perdu le noble sentiment de Thonnear et de la honte! c'est un être dégradé, capable de toat, parce qu'en méprisant l'estime des autres il ne tient plus même à la sienne.
Le désir de l'estime, élevé à sa plus haute puissance, devient amour de la gloire. La gloire est quelque chose de bien vague, que la plupart des hommes recherdient sans savoir ce qu'ils désirent. La gloire en général est r éclat de l'auréole lumineuse dont une existence est entourée, soit que cet éclat sorte d'elle, de son intérieur, et alors c'est une gloire propre et intrinsèque; soit qu'il loi vienne du dehors comme un reflet, et dans ce cas c'est une gloire extérieure, empruntée, qui ne tient pas à la personne. La première suppose un mérite réd, talent, génie ou vertu, et il est naturel au mérite de se proddre, pour attirer les regards et les louanges des hommes. Dans ce cas le désir de la gloire est légitime , tous les hommes remarquables le ressentent. Alors aussi la gloire humaine est moins vaine, parce qu'elle n'est pas un éclat mensonger ; elle est fondée sur quelque chose de vrai. Mais elle a peu de solidité, quand elle ne tient pas à la personne, et qu'elle est uniquement l'effet de la position, des circonstances et des conventions, comme celle que donnent la richesse, les dignités et le pouvoir. Les âmes nobles sont peu jalouses d'une telle gloire, qui n'a rien de personnel ; souvent même elles sont honteuses, indignées de cette splendeur empruntée, où disparait Ivur mérite propre. Du reste, la gloire humaine, qui res-