‹ Philosophie moraleChapitre 150 sur 224 · PARTIE PSYCHOfiOGIQUE. — CHAP. IV · texte numérisé non relu

PARTIE PSYCHOfiOGIQUE. — CHAP. IV

commun , ils sont portés à croire qu'ils ont droit au même sort, sauf les cas où la justice a été violée et où le coupable doit porter les conséquences de sa faute. Quand donc nous voyons souffrir notre semblable , sans en apercevoir la cause, il nous semble que l'équité a été rompue à Fégard de cet homme, qui a droit comme homme au même bonheur que nous, qui ne souffrons pas. G*est comme un privil^e dont nous nous croyons favorisés à son détriment, et nous sommes portés à le plaindre et à le soulager, pour compenser, autant qu'il est en nous , cette défaveur de la fortune. Notre intérêt s'accroît encore si la souffrance parait imméritée, et si elle est acceptée courageusement ou portée avec résignation , notre pitié s'exalte par T admiration.

Partout où la réflexion intervient, il se glisse un élément d'intérêt propre. Nous le retrouvons aussi dans la pitié. En voyant souffrir les autres et nous sentant exempts de souffrance, par la comparaison même nous éprouvons une sorte de jouissance analogue à celle qu'on ressent dans la convalescence , ou par la suspension ou la cessation d'une douleur vive. La plupart de nos plaisirs et de nos joies proviennent de ce contraste , ou de la succession du bien et du mal dans notre existence. Puis, nous nous mettons par l'imagination à la place de celui qui souffre; nous nous imaginons souffrant comme lui, et la peine produite par cette supposition , par la seule image de la douleur , augmente notre sympathie et nous pousse à faire pour le patient ce que nous voudrions qu'on fit pour nous en pareil cas. Ce retour sur soi-même en face du malheur d'autrui est très- salutaire. Dans

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cette circonstance , le sentiment et la réflexion de soiméine ont une heureuse influence, comme, dans les ja- \ gements qu on porte sur les autres, il est^bon de s^estimer ] soi-même par la mesure qu'on leur applique. G*est pour* ; quoi la doctrine chrétienne, pour déyelopper en nom r amour de nos frères, nous recommande d'aimernotre prochain comme nous même, c'est-à-dire de faire poor lui tout ce que nous ferions pour nous. Ainsi Fesprit de Dieu tire le bien du mal, exploite Tamour de soi et ti'ansfigure jusqu'à Végoisme.

La fin dernière de la pitié est le soulagement de la souffrance. Toute pitié qui n y tend pas est sans bot, par conséquent hors de Tordre et sans résultat. Il en eit des affections bienveillantes, dans les rapports avec nos semblables et pour le maintien de la sodété , comme des appétits dans nos relations avec le monde physique et pour la conservation de notre corps. De l'exercice de l'appétit et de la satisfaction du besoin provient naturellement une jouissance, qui porte à remplir la fonction et la fia marquées par la nature. Or, cette jouissance nous intéresse souvent plus que la fin où elle doit nous conduire , et alors , subordonnant la fin au moyen , nous négligeons Tulile pour l'agréable^ ce qui est un renve^ sèment de l'ordre , une perversion. Ainsi dans le manger on satisfait le goût , même aux dépens de la santé, et au lieu de prendre la nourriture pour réparer ses forces, ce qui est le but de la fonction naturelle, on en prend pour se donner un plaisir, quand rorganisme u'eu demande pas ou que l'appétit même s'y refuse. Il arrive quelque chose de semblable dans la pitié. CoinuM' j

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elle est acoompageée d'émotions agréables, dont les Jbommes sont toujours aifides , ils en demandent à la eompassion , en Teteitant d'une manière factice. C'est l'art qui est chargé de nous préparer ces jouissances raffinées , et il y emploie toutes ses ressources , surtout la pitié, qui est un de ses moyens les plus puissants. Il nous fait yerser des larmes sur des infortunes pas'- H^s ou imaginaires que nous déplorons d'autant plus à notre aise, qiie nous sommes dispensés de les secourir. C'est une vaine émotion , et pour ainsi dire une débaudie stérile du cœur. On épuise sa sensibilité à compatir à des malheurs composés à plaisir, et on n'en conserve guère pour les malheurs réels, qui ne peuvent se produire si magnifiquement , et ne savent point se plaindre avec tant (d'éloquence. La pitié est toute dans Timaginatlon , et le eœor n'en est plus le foyer. La véritable charité ne poise pas ses inspirations à cette source, et on peut affirmer sans injustice que, si le théâtre polit jusqu'à un certain point les manières d'un peuple sous le rapport du beau langage et des convenances sociales , il est bien peu utile, il est souvent funeste aux bonnes mœurs , à la 9iorale publique ; la comédie ne corrigeant personne par le ridicule , et la tragédie excitant des sympathies artifi-' eielies , et nous intéressant plus aux angoisses de la passion criminelle qu'aux souffrances de la vertu. , La miséricorde et la clémence sont deux nuances de la pitié. L'une et l'autre ont une souffrance pour objet , et tendent à la soulager, mais elles diffèrent par le rapport du sujet à l'objet. La miséricorde, dans le sens le plus large, signifie que le cœur est touché de la misère d'ail»

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trui ; c est le caractère géoérique de la oompassion. Dans le sens propre , elle iudiqae uo déûstement da droit, un relâchement de la justice, une pore grâce. Un sapérieur, ou celui qui a quelque pouvoir sur un autre, a le droit d'être miséricordieux, pouvant ne pas appliquer la justice eu toute rigueur et concédant quelque chose aa malheur ou à la faiblesse humaine. La miséricorde est k passage de la stricte équité à la charité. On cède de son droit avant de rabaudonner tout-à-fait. Dieu est iofiuiment miséricordieux parce qu'il est infiniment bon et tout-puissaut ; sa bonté est le refuge des pécheurs ; il aime mieux la miséricorde que le sacrifice. S*il jugeait avec la rigueur de la loi , qui pourrait soutenir son regard : Si imquitates observateris. Domine, quis suslinebii? Hais il sait tout ce qu il y a dans Thomme, et c est pourquoi il est indulgent. Parmi les hommes ^ ceux qui ont le plus d expérience de la vie sont aussi les plus portés à Tindulgeuce. Les jeunes gens sont plus sévères que les vieillards ; ils préfèrent le sacrifice à la miséricorde. Les législateurs sont toujours obligés de faire une part à la miséricorde, la stricte justice étant quelquefois une injustice et la lettre de la loi en étouffant Tesprit. Il n y a que de Tà-peu-près dans les choses humaines ; Tidéal et le véely le droit et le fait , l'abstrait et le concret ne coïncideot jamais parfaitement. Si la loi n admettait pas des circonstances atténuantes, souvent le juge ne rappliquerait pas, et 1 impunité complète serait la conséquence d'une péoa- Ulê outrte. Puis, par-dessus les moyens ordinaires d'adoucissement il \ a eucore le droit de grâce , prérogative souveraine , qui tient à la fois de la miséricorde et de la

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