Chapitre m
DES DEVOmS DE L'HOMME ENVERS SES SEMBUBLES.
Veux ce que Dieu veut; maintieHS U$ rapports conçus et vou^ tus par Dieu , là est toat ensemble le fondement et la règle des devoirs de Thomme envers ses semblables. La vraie base de ces devoirs est toujours la loi morale ou la volonté absolue de Dieu. Nous les appelons donc devoirs envers nos semblables, non parce que ceux-ci en seraient le principe, mais parce qu'ils en sont l'objet direct et immédiat.
Dans ce chapitre, nous devons aussi traiter des droits de lliomme à l'égard de ses semblables, mais nous ne le ferons qu'accessoirement, en tant que cela peut aider à l'intelligence des devoirs. Nous avons déjà procédé de la sorte dans la pre^ mière partie. On comprend qu'il n'est pas possible d'avoir des idées nettes sur les devoirs de i'homme envers ses semblables si l'on ne connaît exactement le caractère des droits qui leur correspondent : ce sont deux concepts corrélatifs,' qui s'éclairent et se complètent mutuellement.
Cette partie de la morale que nous abordons se nomme ordinairement , à raison de son objet , morale sociale.
L'homme ne vit point isolé sur la terre, il est par sa nature en rapport avec d- autres hommes; il y a entre les divers individus de l'espèce humaine des rapports naturels; et de ces rapports naissent des devoirs d'un genre particulier.
Comme le devoir résulte toujours d'un rapport , les devoirs de rhomme envers ses semblables se classent nécessairement dans l'ordre des rapports divers qu'il soutient avec eux. Quel est donc cet ordre? et par où faut-il commencer? La nature commence par la famille ou la société domestique. Il semble que la science doit Timiter, sous peine de n'être pas convenablement ordonnée. C'est pourquoi nous parlerons d'abord de la société domestique. Nous considérerons ensuite la société publique, et nous étudierons la nature des droits et des devoirs de l'bomme à l'égard de ses semblables dans cette nouvelle forme de la société. Enfin nous examinerons les devoirs de rhomme envers ses semblables en général y abstraction faite de tout lien particulier.
Ce chapitre comprendra donc trois paragraphes : le premier traitera des droits et des devoirs de l'homme en tant que membre de la famille ; le deuxième , des droits et des devoirs de rhomme en tant que membre de la société publique ou de l'État; le troisième, des droits et des devoirs de l'homme «n tant que membre de l'humanité en général.
§ I. De la société domestique*
La famille est le premier état de l'homme ; elle est la base et le fondement de la société publique : c'est sur elle que tout repose dans le monde. La famille est tout ensemble l'expression et le complément du mariage. Commençons donc par dire quelques mots sur la nature du mariage.
Article I. Du mariage.
Le mariage peut se définir ^ l'union légitime de l'homme et de la femme ^ impliquant obligation de vinore dans une seule et même société. Cette union matrimoniale n'est pas une union matérielle, un simple rapprochement des corps : l'homme n'est pas une brute n'ayant que des appétits à satisfaire. Loin de nous cette triste philosophie qui , n'ayant des yeux que pour voir la partie inférieure de notre nature , est un perpé-
toel outrage à la dignité de rhomme ! L'union de l'homme et de la femme dans le mariage est une union morale, une association des âmes et des corps ^ fondée par la libre volonté des deux conjoints.
Avant d'entrer plus avant dans la nature du mariage , nous tenons à rappeler sa divine origine.
Le mariage , pas plus qu'aucune autre chose essentielle à la vie de l'humanité , n'est d'institution humaine. Pieu lui-même en est l'auteur, et il a même voulu l'être d'une manière spéciale en bénissant solennellement l'union du premier homme et de la première femme. La Genèse nous apprend que Dieu, après avoir créé l'homme et la femme, les bénit et leur dit : Croissez et multipliez-vous. Rappelons toutes les paroles de l'écrivain sacré qui se rapportent à l'institution du mariage, elles sont singulièrement remarquables. Adam seul était créé, la femme n'existait pas encore. Dieu dit alors : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; faisons-lui une aide semblable à lui. n — Adam avait déjà nommé tous les animaux; mais parmi tous ces êtres nul n'était semblable à lui, «t Le Seigneur Dieu lui envoya donc un sommeil; et pendant qu'il était endormi, il lui tira une côte... , et en forma la femme qu'il présenta à Adam. Celui-ci, la voyant, dit : Voilà maintenant l'os de mes os et la chair de ma chair ; elle sera appelée d'un nom pris de l'homme (Virago) , parce qu'elle a été tirée de l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère y et s'atta^ chera à sa femme; et ils seront deux dans une seule chair (i). « — Ces paroles nous montrent à la fois et l'institution divine du mariage et son vrai caractère.
Le mariage est un contrat, en vertu duquel les époux se donnent l'un à l'autre. Le consentement des deux parties est essentiel à l'acte matrimonial; c'est ce consentement qui le constitue , qui en est l'essence : les autres choses ne peuvent être requises que comme conditions. Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail de ces conditions; nous voulons seulement appeler l'attention sur 4eux on trois points qui, tout en réfutant des erreurs capitales, feront ressortir la véritable na« ture du mariage.
(1) Gen. c. II.
Le mariage est Tanion légitime de l'homme et de la femme, impliquant Tobligation de vivre dans une seule et même société. Cette union , la plus étroite qu'il soit donné à Thomme de contracter, donne aux conjoints ua droit réciproque sur leurs personnes et fait qu'ils ne sont plus indépendants , mais qu'ils s'appartiennent mutuellement. Cette même union a pour but direct et principal de procréer des enfants et de perpétuer ainsi l'espèce humaine sur la terre. De là ces paroles que Dieu prononça en bénissant l'union du premier homme et de la première femme : Croissez et multipltez-votAS.
Mettons en lumière quelques-unes des conséquences les plus graves qui découlent de ces notions.
Le mariage , d'après son institution primitife, est l'union d'un seul homme et d'une seule femme; il exclut donc et la polyandrie et la polygamie. Personne ne doute que la polyandrie ou l'union d'une femme avec plusieurs hommes à la fois ne répugne essentiellement à la nature et ne soit tout à fait contraire au droit naturel ou à l'ordre absolu et nécessaire des choses. La polygamie ou l'union d'un homme avec plusieurs femmes à la fois ne répugne certainement pas d'une manière aussi directe à l'ordre essentiel des choses ou au droit naturel; mais pourtant il est manifeste qu'elle n'est pas non plus conforme à cet ordre : elle est contraire, dirons-nous avec S.Thomas, non aux premiers préceptes du droit naturel, lesquels ne varient point et que rien ne peut faire fléchir, mais aux préceptes secondaires, qui, dans certaines circonstances exceptionnelles, peuvent cesser d'obliger (1). — Ces préceptes secondaires dont parle S. Thomas n'ont pas pour objet des choses essentiellement mauvaises, mais des choses qui, en principe général , contrarient le vœu de la nature et doivent, dans une certaine mesure , troubler et déranger l'ordre que la raison conçoit et réclame. D'après cela , il est permis de dire avec le R. P. de Decker que » le bien général de l'humanité, la position exceptionnelle des sociétés primitives, des circonstance s extraordinaires et d'autres motifs peuvent suffisamment expliquer ou justifier certains exemples de poly-
(1) s. Thomas , iS^fitma lAeoI. III part. Supplem. q. LXV.
garnie qui se rencontrent dans les annales des peuples de l'antiquité et surtout chez les Juifs (i). »
Il est aisé de comprendre que la polygamie n'est pas en harmonie avec l'ordre naturel et rationnel des choses. Elle tend à ravaler la femme et à lui ravir son rang de compagne de l'homme; c'est ce qu'atteste d'une façon trop éloquente le misérable état des femmes chez les peuples où la polygamie est en usage. En second lieu , la 'polygamie est de nature à jeter le trouble dans la famille , parce qu'elle devient nécessairement la source de jalousies, de divisions et de déchirements de tout genre. Et par là encore, l'éducation des enfants, qui est une des fins principales du mariage , est exposée à être négligée ou trés-mal conduite. — On pourrait faire valoir beaucoup d'autres considérations contre la polygamie, mais celles-là suffisent à prouver combien elle contrarie l'ordre vrai et rationnel des choses.
Aussi est-elle absolument interdite par la loi chrétienne. Jésus-Christ a restitué au mariage son caractère primitif^ il a solennellement proscrit la polygamie ; et par là il a relevé la femme, contenu l'homme , purifié le foyer domestique et restauré la famille.
D'après son institution première, le mariage est, comme nous l'avons vu, l'union d'un seul homme et d'une seule femme; et cette union est indissoluble» Elle exclut donc le divorce, qui est la dissolution du lien conjugal. Il faut dire du divorce ce que nous avons dit de la polygamie. Il ne répugne pas essentiellement à l'ordre absolu et nécessaire des choses, mais il n'est pas non plus en harmonie avec cet ordre; il trouble et dérange , en principe général , l'ordre que réclame la raison et que Dieu doit vouloir maintenir. Le divorce tend plus directement encore que la polygamie à fausser le caractère de la famille ou même à la détruire : on ne conçoit guère de véritable société domestique sans la stabilité et la perpétuité du lien conjugal. » Rien n'est plus difficile, dit Bergier en reproduisant un passage de David Hume , que de confondre l'intérêt de deux personnes, à moins que leur union ne soit
(1) Cours élémmtaire de philosophie 9 tom. IV, p. 38G.
indissoluble; dès que les intérêts peuvent se séparer, il en naîtrai des disputes et des jalousies continuelles. Quel attachement peut prendre une épouse pour une famille dans.laquieUe elle n'est pas sûre de demeurer toujours? Un mariage sujet à être dissous ne peut pas plus contribuer à la félicité des familles ni à la pureté des mœurs qu'un concubinage habituel (i). ;>» .
Oui, le divorce dénature visiblement l'union conjugale, il lui ôte son véritable caractère et tend à faire du mariage une sorte de concubinage honteux où la passion brutale prendra la place de l'affection, de l'estime, de la Confiance et du dévouement. Et quel sera donc le sort des enfants si le mariage peut être dissous et si les parents peuvent contracter de nouveaux liens? N'est-il pas manifeste que le divorce changera totalement la condition des enfants, empoisonnera leur vie et les exposera au sort le plus triste et dans l'ordre physique et plus encore dans l'ordre moral? u Si les époux se séparent, dit Barran , que deviendront les enfants? Les iaissera-t-on à la charge de la mère répudiée, qui manquera de l'autorité nécessaire pour les élever, et des moyens de protection pour les établir? £t lorsque la loi imposerait à l'époux une pension alimentaire, ces malheureux enfants ne seront pas moins condamnés à pror longer les chagrins , la tristesse et l'ignominie de leur mère. D'un autre côté, en les laissant avec le père, il faudra les abandonner aux soins d'une marâtre, et, au lieu d^ tendresses maternelles, leur faire essuyer l'indifférence d'une étrangère, toute la haine d'une ennemie (2).n En un mot, le divorce détruit le véritable caractère de la famille et, en le détruisant, compromet le sort des enfants et sape ainsi la société dans sa base.
Aussi le divin fondateur du christianisme , qui est v/énn. restaurer toutes les grandes lois de la nature et de la société, a-t-il proscrit formellement le divorce. Lorsque les Pharisiens demandèrent au Sauveur s'il est permis à l'homme de répudier sa femme pour quelque raison que ce soit, il leur fit cette mémorable réponse : u N'avez-vous pas lu que Dieu , qui a
(1) Dictionnaire de théologie^ art. Divorce.
(3) Exp. III, ap. de Decker, loc. cit. p. 390.
créé rhomme et la femme , a dit : Thomikie quittera son pète et sa mère^ et s'attachera à sa femme ; et ils seront deict dàito une seale chair... Que F homme ne sépare donc point te que Dieu a uni (i). » Par ces paroles Jésus-Ghrist, etf ramenant le mariage à sa sainteté primitive, promulgua de nooTeait la grave loi de l'indissolabilité dix lien conjugal.^
Le véritable mariage, le mariage vraiment conforme à la nature et a la raison, le mariage tel que Dieu le veut et tel que la loi chrétienne le consacre, est donc Fnnion légitiiiie d'un seul homme et d'une seule femme , et cette union est in* dissoluble.
Cette union constitue une société dont Thomme est le chef naturel. C'est au mari qu'appartient l'autorité ; la femme est sous sa dépendance. Mais cette dépendance n'ôte rien à la éi^ gnité de l'épouse; elle n'est pas une esclave ni un instrument entre les mains de son époux , elle est sa compagne et soâ aide. — On sait que sous l'empire de la civilisation païenne là femme n'était le plus souvent qu'une esclave et un vil instrument au service de l'homme (2). C'est le christianisme qui a relevé la femme et lui a rendu le noble rang de compagne de l'homme.
L'union de l'homme et de la femme dans le mariage a pour but direct et principal la procréation et l'éducation des enfants. Ce n'est pas là sans doute la seule fin du mariage, mais c'est la fin première et principale. De- là l'obligation pour les époux de ne rien faire qui empêche ou contrarie la naissance des enfants. Empêcher de naître, c'est tuer d l^avance, disait Tertullien à ces païens voluptueux et cruels qui se jouaient effrontément de la vie de l'enfance (5).
(1) Jr»tt*. XIX,5-7.
(2) Vofez DOS Études sur la civilisation européenne considérée dans §ês rapports avec le ckristianisme y chsifi,\U^^ 11.
(5) Voyez Études sur la civilis., etc., loc. cit.