‹ Philosophie moraleChapitre 2 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

^ I. Notion yénérale de la morale. -^ Son objet.

A S'en tenir au sens littéral et étymologique du mot qui la noinme, la morale, appelée par les Grecs Ethique ^ nous apparaît en général comme la science qui traite des moeurs. Mais oeftte notion 9 quoique vraie en soi, est incomplète, peu précise, et surtout très-peu philosophique. Pour avoir une idée juste et véritablement philosophique d'une science, il faut que r«n remonte au principe général qui la domine et auquel toutes les 'parrties de cette science se rapportent comme à leor eedire commun. Quant à la morale , il e$t évident à priori que ce principe devra .se coi^fondre avec la règle même des- moeurs; il ne s'agit que de déterminer cette règle considérée dans sa plus haute expression.

Or cette règle c'est le Bien ou le Bon. Le Bien , voilà donc, en principe, le véritable objet de la morale. Ce point ne tardera pas à être éclairci.

Le Bien en soi, nous le prouverons plus loin, est quelque chose d'absolu, de nécessaire, d'immuable, d'éternel; par conséquent, il n'est point distinct de Dieu même. C'est pour cette raison que la morale peut revendiquer une place parmi les sciences philosophiques : l'objet dont elle s'occupe rentre entièrement dans le cadre des idées philosophiques. Qu'est-ce en effet qui constitue l'objet de la philosophie proprement dite, sinon les idées universelles, nécessaires, absolues, immuables et éternelles? Sans doute la philosophie ne se borne point à l'étude des idées absolues considérées en elles-mêmes, elle les étudie aussi dans leurs rapports avec les choses et les idées relatives, avec l'homme, avec le monde, avec la création tout entière ; mais alors même que le philosophe descend à l'étude deis choses relatives et contingentes, ce sont encore ces idées absolues et nécessaires qui doivent dominer toutes ses investigations , elles Joiveiît être tout ensemble le point de départ, le centre et le terme de ses recherches.

Une vérité importante ressort de ces observations. Les idées nécessaires et absolues n'étant autre chose que l'idée divine elle-même envisagée sous différents aspects, il s'ensuit que toutes les parties de la philosophie se rattachent à Dieu de la façon la plus étroite : Dieu est, en rigueur de termes, le commencement , le milieu et la fin de toutes les branches philosophiques; et une philosophie qui né part pas de Dieu et ne ramène pas tout à Dieu est nécessairement une philosophie maftquée.

A ce point de vue, qui est le seul vrai, la morale, telle qu'elle est traitée par un assez grand nombre d'auteurs , ne mérite guère, il faut le diré> de figurer au rang des sciences philosophiques ; séparée de Dieu et détachée par là du centre des idées absolues;, elle en est réduite à se t rainer péniblement dans l'humble sphère des sciences empiriques, impuissante à résoudre . d'ane manière complète aucuil de^ grands problèmes de Tordre moral. .

Gomme nous Tavons dit, la morale a donc peur objet l'étude

da Bien. Mais elle ne s'arrête pas à l'étude du Bien considéré en soi, elleTétudie dans ses rapports avec la volonté créée, en tant ^'il est la règle ou la loi de cette volonté* C'est le Bon qui est la règle suprême de la volonté humaine. En se conformant à cette règle , Thomme se perfectionne , il devient bon lui-même et marche sûrement au terme de sa destinée ou à la possession complète du Bon, laquelle constitue le souverain bonheur. L'homme, au contraire, s'écarte-^t-il du Bon, il se détériore, devient mauvais, s'éloigne de sa fin et se précipite dans le malheur suprême, dont la racine est la privation même du Bon ou de Dieu. Le Bon possédé ou perdu librement, voilà ce qui constitue le souverain bonheur ou le malheur suprême de l'homme. C'est ainsi que le Bien, considéré dans ses relations diverses avec la volonté, forme l'objet total de la morale.

§ II. Du but de la philosophie morale.

Il y a deux erreurs à éviter dans la détermination du but de la philosophie morale. La première erreur consiste à confondre le but de cette science avec celui de la religion ; la seconde est celle où tombe le rationalisme en assignant pour but à la philosophie morale \ai découverte des règles, et des préceptes de l'ordre moral. Nous commencerons par dire un mot de ces deux erreurs.

1 . Il est manifeste que le but prochain de la philosophie morale ne saurait être, comme celui de la religion, un but pratique ; elle ne peut pas avoir pour but de régler les mœurs de l'homme, de le diriger dans sa vie pratique; car elle est •une science, et le but de toute science est nécessairement théorique, spéculatif: la science s'adresse à l'intelligence et non à la volonté. L'erreur que nous signalons se rencontre dans beaucoup de traités de philosophie morale. Elle pi^ovient souvent de ce que des auteurs, d'ailleurs recommandables , ne s'attachent pas assez à préciser avec rigueur l'objet de la branche dont ils traitent.

Plusieurs écrivains ont pu s'égarer sur ce point en voulant

suivre la route tracée par Socrate, qui est régardé comme le restaurateur des sciences morales chez les Grecs. En philosophie morale, l'illustre sage d'Athènes poursuit ayant tout un but pratique, parce que dans son esprit la vraie philosophie se confond avec la vraie religion. Dans la société païenne on ne rencontre point d'enseignement religieux convenablement organisé , et destiné à régler les mœurs , à former la conduite pratique de l'homme; la philosophie sérieuse s'efforçait de suppléer à cette lacune , et de là ses tendances pratiques. Mais aujourd'hui tout est changé. Au sein de nos sociétés chrétien* nés , la religion s'attache à enseigner aux hommes les lois et les préceptes qui doivent les diriger dans leur conduite; elle s'occupe principalement à former le côté moral et pratique de la vie humaine^^ Il ne faut donc plus que la philosophie veuille prendre la place de la religion : elles ont un but distinct; et si d'un côté il n'est pas permis de les séparer, de l'autre, il ne saurait être permis non plus de les confondre.

Faisons remarquer en passant que quand nous distinguons le but de la philosophie morale de celui de la religion, nous ne parlons que du but prochain, direct, immédiat; car le but suprême de toute science doit toujours être le perfectionnement moral de l'homme.

â. La seconde erreur que nous avons signalée au début de ce paragraphe est propre aux rationalistes. Elle a sa source dans les principes mêmes du rationalisme. En effet, le dogme fondamental du rationalisme consiste à prétendre que la raison humaine peut et doit découvrir par elle-même toute vérité, et surtout les vérités de Tordre moral et religieux; elle ne peut pas les recevoir d'un enseignement extérieur, elle ne doit se fier qu'à elle-même, à ses propres, lumières, et n'accepter que le résultat de ses propres investigations. Tel est le fondement du rationalisme rigoureux. L'erreur que nous avons signalée n'est que l'application de ce principe à la morale. Tout rationaliste conséquent qui abordie l'étude de la morale doit se proposer pour but de découvrir par lui-même les règles et les {préceptes moraux, les grandes vérités de l'ordre moral; tout ce qu'il en connaît déjà, il doit Teffacer de son esprit et le reléguer au rang des fables.

Ce n'cil pa» ifeî îe lieu de réfuter cette erreur êx professa. Nous nous contenterons de faire observer que la philosophie, en général^ ne ;Saur£|it avoir pour biit de découvrir'les grandes vérftés de l'ordre moral et religieux; ces véritéà sont données à Thomme avant qu'il soit philosophe, et la philosophie n'est poilit' appelée à détruire l'oeuvre de la nature ou de la religion, elle doit seulement l'expliquer et la développer.

Pour nous, nous né connaissons point d'autre morale que la morale chrétienne , et nous croirions manqaer non-seul'emént à la religion, mais encore à^ la philosophie, si nous commencions par mettre en doute la vérité des règles et des préceptes moraux qui nous sont donnés dans l'enseignement chrétien.

3. Après avoir dit quel ne peut être le but de la philosophie morale , il nous reste à dire quel il est en réalité.

Celte branche de la philosophie a pour but d'acquérir la science de l'ordre moral ; elle doit chercher à exposer la vraie théorie des rapports qui le constituent et réfuter en même temps les systèmes erronés que l'on oppose à cette théorie. Tel est, selon nous, le véritable but de la philosophie morale. Elle doit donc rechercher le principe suprême qui domine tout l'ordre moral , classer méthodiquement les idées particulières dont cet ordre se compose, et montrer comment toutes ces Idées se rattachent au principe suprême. C'est à cette condition seule qu'elle atteindra son but, parce que c'est à ce prix seulement qu'elle sera une véritable science.

4. L'objet et le but de la morale étant ainsi déterminés, il nous est facile maintenant de la définir d'une manière exacte et précise. Elle est la science de l'ordre moral. Et comme cet ordre a ponr principe suprême le Bien considéré dans ses rap* ports avec la volonté ou le libre arbitre créé , nous aurons une définition vraiment philosophique en disant que la morale est la icience du Bien gouvernant le libre arbitre créé et le conduisant à sa fin ou au bonheur.

La plupart des définitions que l'on rencontre dans les traités de morale pèchent ou parce qu'elles ne mettent pas assez e^n relief l'idée du Bien, qui est l'idée fondamentale, ou parce qu'elles présentent la philosophie morale sons un aspect trop pratique.

§ III. Du fondement de la philosophie morale.

On entend , en général , par fondement d'une science ces vérités-principes sans lesquelles Tobjet de cette science ne peut subsister. Ainsi, sous le nom de fondement de la morale, on veut désigner ces vérités sans lesquelles le Bien ne pourrait gouverner la volonté créée, ou, en d'autres termes, sans lesquelles les notions de loi morale et de devoir ne sauraient se concevoir.

Ces vérités sont : d'un côté , l'existence d'un Dieu personnel, qui ait librement créé le monde et qui le gouverne par sa providence, et, de l'autre côté, en ce qui concerne l'homme : la liberté^ la personnalité etlïmmortalité de l'âme.

Il n'est point difficile de comprendre que la négation de l'une ou l'autre de ces vérités entraine la ruine complète de l'ordre moral.

S IV. Du rapport de la morale avec les autres branches de la philosophie:

Pour déterminer ce rapport, il suffît de considérer attentivement l'objet de la morale et de le comparer avec l'objet des autres branches de la philosophie. L'objet de la morale est, comme nous l'avons vu, le Bien gouvernant la volonté créée. Il y a donc deux termes à envisager : d'un côté le Bien , qui s'identifie avec Dieu , et de l'autre la volonté créée ou la volonté de l'homme. On aperçoit dès-lors que la morale sera étroitement liée à la branche de la philosophie qui traite de Dieu , et à celle qui s'occupe de l'esprit humain et de ses différentes facultés. Or ces deux branches sont : la première, la métaphysique, la seconde , la psychologie (i).

L'objet principal de la métaphysique c'est Dieu avec les idées nécessaires et absolues qui subsistent dans son entende-

il) Noas ne traitous pas en particulier du rapport de la morale avec la logique, parce que celle-ci, ayant pour objet rexposîtioh des lois générales de la pensée et de la connaissance, a par là même un rapport éYidentavec toutes les branches de la philosophie.

ment. Cette branche de la philosophie est la science générale de Dieu. Quant à la morale, elle étudie Dieu aussi, mais sous un point de vue particulier; elle le considère en tant que, comme Bien absolu , il est la règle de la volonté créée. D'où l'on voit que la morale est comme une dérivation et une sorte d'application particulière de la métaphysique. C'est celle-ci qui doit lui fournir ses principes.

D'après cela , il est permis d'affirmer à priori que tout écri* vain qui n'est pas bon métaphysicien ne saurait jamais être que très-médiocre moraliste. Nous aurons plus d'une fois l'occasion dans le cours de cet ouvrage de signaler chez des moralistes, d'ailleurs recommandables , des défauts très-graves provenant de l'absence dïdées métaphysiques suffisamment approfondies.

La psychologie est la science générale de l'àme : elle étudie l'âme dans sa nature, dans ses propriétés, dans ses différents états. La morale étudie l'âme aussi, mais elle ne la considère que sous un aspect particulier, elle ne l'envisage que dans ses relations avec le Bien.

On voit ainsi que la morale se rattache à la psychologie par un lien non moins étroit que celui qui l'unit à la métaphysique. Néanmoins, il ne faut pas s'y méprendre, on ne saurait asseoir la morale sur la psychologie comme sur sa véritable base , il n'est pas possible de faire dériver de la psychologie les principes qui servent de fondement à la morale. La psycho* logie, considérée en soi, n'étudie que l'âme humaine avec ses différentes propriétés ; or notre âme est créée, elle est contingente, relative, changeante, tandis que les principes de la morale sont éternels , nécessaires, absolus , immuables. Il est donc de toute impossibilité que la morale ait son fondement dans la psychologie.

Beaucoup d'auteurs modernes n'ont pas compris cette vérité si simple. C'est ainsi que M. Damiron va jusqu'à se glorifier hautement d'avoir donné la psychologie pour base à la mo«rale (i). u Je n'ai eu, dit cet écrivain, après avoir exposé sa méthode, qu'à tailler, pour ainsi dire, la morale sur la psy-

(1) Cours de philosophie, Morale, préf. p. xix et su!?. — Patis 1834. '

chologie^ qu'à faire sortir 9%Mxe%8ivemjent des prineipeê de eetleci les préceptes de celle-là, t[u'à ébrancher la théorie 6n se&dl^ verses applications; c'était pore affaire de Faîsonhement ^ dédaction simple et facile (1). » — Un pareil point tle dépairt plaçait M. Damiron dans Timpossibilité de rien établir de solide et d'inébranlable; aussi tout son cours de oiiOfàTe, quoiqu'il offre parfois des aperçus ingénieux, nous semble complet tement dénué de valeur philosophique.

§ V. Différence et rapport entre la philosophie morale et la théologie morale.

Afin de comprendre de plus en plus la véritable nature. ^t le caractère propre de la science dont nous allons nous occuper , il n'est pas sans importance de chercher à résoudre avec netteté et précision la question posée en tète de ce para*graphe.' Nous croyons d'autant plus devoir nous y arrêter ai| instant, que beaucoup d'idées fausses ou peu exactes ont cours sur ce sujet.

Coînmlençons par constater une différence générale entre la théologie et la philosophie ; il nous sera facile ensuite , ^ appliquant ces principes à la philosophie et à- la théologie morales 4 de reconnaître ce qui distingue ces deux. sciences particulières.

. La théologie et la philosophie diffèrent entre elles et par la base sur laquelle elles s'appuient et par lobjet dont elles s'occupent. La base propre de la théologie est la révélation ; c'est dans la révélation qu'elle a tout ensemble son point de départ et son principe, c'est sur son autorité qu'elle s'appuie, c'est d'elle qu'elle relève directement et essentiellement. La philosophie au contraire a sa base propre ^ sa base prochaine et immédiate dans la raison. Il est vrai que la révélation peut être une condition essentielle de l'existence et du développement de la philosophie; mais jamais elle ne devient le fondement propre et direct sur lequel celle-ci repose.

hat philosophie et la théologie ont une base distincte, pré* cisément parce que l'objet dont elles s'occupent est différent. La théologie a pour objet propre et direct les vérités ré¥élées comme telles; elle opère sur les données de la révélation, lesquelles appartiennent pour la plupart à l'ordre surnaturel et pastUf'-dMn. Il en est sans doute anssi qui rentrent dans le domaine des vérités rationnelles; mais celles-là même, la théologie les traite en tant qu'elles sont révélées ou font partie du système général de la religion chrétienne. Au con«traire, l'ordre naturel, pris en soi, les vérités intelligibles et rationnelles constituent l'objet propre de la philosophie. Elle vit avant tout et principalement dans le cercle des idées rationneUes en tant que rationnelles, tandis que la théologie plane surtout dans la sphère plus élevée de l'autorité divine.

Il y a done entre la philosophie et la théologie une différence réelle et fondamentale.

Appliquons maintenant ces notions générales s^ la théologie et à la philosophie morales.

Nous dirons donc premièrement que la théologie morale a sa base propre dans la révélation , et dans l'enseignement de FÉglise qui interprète, développe et applique la révélaition; tandis que la philosophie morale a sa base dans la raison. En second lieu il est vrai que l'objet général de la science morale, tant philosophique que théologique, est le Bien considéré dans ses rapports avec la volonté créée ; mais cet objet général a deux faces particulières qu'il n'est pas permis de confondre. On peut considérer le Bien comme gouvernant la volonté créée par des liens purement naturels, dérivant immédiatement et nécessairement de la nature même des êtres; en d'autres termes on peut, dans l'ordre moral, envisager uniquement les rapports qui découlent avec une nécessité absolue de la nature même de Dieu et de celle des créatures : c'est l'ordre moral naturel et rationnel , et c'est cet ordre qui forme l'objet propre de la philosophie morale. On peut ensuite considérer le Bien dirigeant le libre arbitre créé par des rapports plus élevés que ceux que réclame nécessairement la nature des êtres , par des rapports surnaturels , et par des règles positives émanant de la libre volonté de Dieu.

— iO —

De là an ordre moral sarnatùrel et positif ^ qui constitue l'objet propre de la théc^ogie morale. Toutefois comme ces rapports snmatureU se rattachent étroitement anx rapporlls parement naturels, et que ces deux ordres de rapports, tout en demeurant distincts, se touchent, s'enlacent ou même- se pénètrent mutuellement, il faut bien que la théologie s'occupe aussi de l'ordre naturel; mais elle ne traite de cet ordre quaiitant qu'il rentre dans le système général de la religion chrétienne ou en forme une annexe inséparable. Par conséqueiit la théologie morale s'occupe de Tordre naturel à iin antre point de vue que la philosophie.

La philosophie et la théologie morales sont donc^eux sciences réellement distinctes. Mais de ce qu'elles sont distinèle», s'ensuit-il qu'elles soient ennemies ou même qu'elles doivëi|t vivre complètement isolées, de façon que l'une ne^ yeitille rien emprunter à l'antre? Ces deux sciences ne sauraient être ennemies, puisque leur objet et leur base remontent en définitive à une source commune et identique : l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, la raison et la révélation, viennent également de Dieu. Mais il ne suffit pas que la philosophie et la théologie ne se traitent point en ennemies ^ il doit y avoir entre elles une union positive et intime , il faut qu'elles Hà regardent comme deux sœurs et qu'ainsi elles s'entr'ànlent «t se soutiennent mutuellement.

Trop souvent il arrive que, sous prétexte de respecter^la distinction qui existe réellement entre la philosophie et la théologie en général , on sépare et on isole tout à fiait ces deuk branches du savoir. Or rien de plus funeste que cette séparation. Il ne faut pas confondre la philosophie et la théologie, mais il ne faut pas non plus les séparer. Une diiBtinction n'est point une séparation. Distinguer deux sciences, c'est- i^COilnattre leur différence réelle et les traiter conséquemment à cette différence; les séparer, c'est les mettre eh oppositfbh l'une avec l'autre ou méconnaître leurs rapports mutuels; «^ Qu'on ne se fasse pas illusion, cette séparation que ]préche généralement le rationalisme serait beaucoup plus fanêstë à la philosophie qu'à la théologie. Toutes les fois ^ue la* philosophie, craignant de compromettre son rang, a refusé dé

demander des lumières à la théologie , elle a payé bien cher soD orgueilleuse suffisance ; elle s'est vue condamnée à demeurer nàuette devant des problèmes qui intéressent au plus bJBiut point les destinées de Thomme; et si parfois elle a ha* sardé une-^lution timide, cela n'a servi le plus souvent qu'à trahir son impuissance, rarement elle a pu s'applaudir de ces sortes: de tentatives. La philosophie ne saurait fleurir si elle n'est pas étroitement unie à la théologie. Celle-ci de son cô,té , pour être forte et vigoureuse, ne peut se passer du concours de la philosophie : ces deux sciences doivent toujours marcher ensemble , elles doivent se prêter un mutuel appui (i).

S Vi. De la dignité et de l'importance de la philosophie morale.

VimpoTi^nce et la dignité d'une science se mesurent à la valeur de squ objets» On comprend donc aisément l'importance de cette branche de la philosophie qui traite de l'ordre moral; car cet ordre est l'ordre le plus élevé , il est la fin suprême de toutes choses , c'est le centre absolu vers lequel tout doit graviter. En outre l'ordre moral , considéré par rapport à chacun de nous, est ce qui nous importe le plus; car c'est par lui , c'est par le perfectionnement moral que nous allons à notre fin. Donc la science des principes qui gouvernent ce perfectionnement doit avoir le plus haut prix aux yeux de tout homme sérieux.

La philosophie morale tire une nouvelle importance de l'état actuel des esprits. Depuis près d'un siècle , l'ordre moral est profondément ébranlé en Europe, les principes les plus sacrés sont altérés, défigurés , corrompus. Et que fait la philosophie dominante pour remédier à ce déplorable état de choses? Absolument rien. Il est le produit de la fausse et frivole philosophie du dix-huitième siècle , et le rationalisme contemporain n'a guère fait que l'aggraver : les rationalistes les plus sérieux et les plus honnêtes ont eux-mêmes corrompu des vérités fondamentales de l'ordre moral, et ils sont impuissants à

(1) Voir mon Coup-d*œiî sur Vhistoire de la théologie dogmatiqtie, p. 53-55.

défendre celles qu'ils veulent conserver , parce qu'ils manquent de principes ou plutôt parce qu'ils ne gardent ces vérités qu'en dépit de leurs propres principes. 11 est donc de la plus haute importance de diercher, à l'aide de la science j à restituer aux principes sacrés des mœurs leur véritable caractère et à les asseoir sur une base scientifique inébranlable. Telle est aujourd'hui la mission d'une bonne philosophie morale.

§ VU. Division de la morale.

Nous divisons la morale en deux parties, dont la première pourra se nommer morale générale ou théorique , la seconde morale spéciale ou pratique ; celie-la établit et discute les rapports généraux et théoriques du Bien avec la volonté créée , celle-ci particularise et applique ces principes aux différents ordres de relations que l'homme soutient. La seconde partie n'est qu'une application de la première.

pbëhiêbë partie.

Çliapitre 1.

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