‹ Philosophie moraleChapitre 3 sur 20 · DU BIEN CONSIDÉRÉ EN SOI · texte numérisé non relu

DU BIEN CONSIDÉRÉ EN SOI

Ncmo bùnu$ nisi solus Peu$.

Luc. xnn, 19.

S I. Ifottàn générale du Bien.

Vidée du bon ou du bien est toujours présente à l'esprit de rhomme; elle luit incessamment aux regards de sâ raison. Quel est lliomiKie , en effet . à qui il n'arrive cbaqife jour de prononcer en lui'-méme ce jugement moral : cèife action est bonne, voUà une bonne action, — ou encore : cette action est mauvaise y voilà une mauvaise attion? Or il ne serait pas possî-^ ble de parler ainsi ei de s'entendre soi-même, si Ton n'avait présente à l'esprit Tidée du bon, à laquelle on compare^ comme à sa règle suprême, cette action que Ton apprécie; on la dé* clare bonne ou mauvaise suivant qu'elle parait conforme ou opposée à cette bonté que la raison aperçoit sans cesse et que tous les esprits voient partout lia même.

Mais quelle est cette bonté que mon esprit aperçoit constamment et à laquelle il mesure tous les actes libres de l'homme? Quelle est la nature de cette idée du bon? Quels en sont les caractères? D'abord iî est manifeste que l'idée du bien est une idée suigenerisy laquelle se distingue de toute autre idée^ Le bien ne peut se confondre ni avec Tagréable, ni avec l'utile,

ni avec le beauj MaTèc le vrai. L'^^réaUe.èstiQeqai plaitanx sens; il a sa mèstire dans la partie sensible (de notre être, il n'existe même que dans la sensibilité, il change, varie et passe avec elle : le bien est supérieur à la sphère de la sensibilité tant interne qu'externe. — L'utile n'a pas sa fin en soi, il est toujours rapporté à autre chose^^tandis que le bien veut être aimé pour lui-même (i). Le beau n'a points comme le bien, un rapport direct etnécessaire à la volonté; nous en dirons autant du vrai, qui, en tant que vrai-, est l'objet, non de la volonté, mais de l'intelligence.

Le bien est donc vraiment une idée suigeneris.

Mais quels sont les traits généraux sous lesquels le bien se révèle à notre esprit? L'examen attentif de ces traits va nous montrer que le bien considéré en soi n'est point distinct de Dieu lui-même*

Le bien se présente-t-il à notre raison comme quelque chose de changeant, de passager, de temporaire, de contingent, de relatif, pouvant exister en Europe et non en Asie, en deçà et non au delà du Rbin? liien de semblable ne se remarque dans lïdée du bien; il nous apparaît immuable, absolu, nécessaire et éternel. Cette proposition est de la dernière évidence aux yeux de quiconque réfléchit un instant. 11 est visible que le bien, ne dépend ni des temps, ni des lieux, qu'il ne varie ni avec les climats, ni avec les âges. Au fond, tout le monde est d'accord à cet égards C'est pour cela que ce qui est regardé comme essentiellement conforme à la règle du bien est proclamé bon dans tous les pays et dans tous les siècles. Ce qui est intrinsèquement bon ici est bon partout. Obéir aux lois justes, honorer ses parents, soulager ceux qui souffrent, voilà des actes que mon esprit proclame bons dans tous les lieux du monde. Le bien pe change pas plus avec les temps qu'avec les lieux. Dites-vous jamais en parlant d'un acte que vous jugez bon intrinsèquement : cet acte fut bon — cet acte sera bon?

(1) tt Quamquaoi, dit S. Augustin , omne honestum utile, et omne utile honeslum esse, subtiliter defendi queat; tamen quia magis proprie et usitatius honestum dicltur quod propter seipsum expetendwn est, utile autem quod ad aliud aliquid référendum est.,. » De divéreis quœstt. 83, q. 30.

Votre raison vous permet-elle d^ dire «évieqsemeDt : il était bon hier d'être juste — il sera bon demain d'éi^e bienfaisant? Votre esprit se. refuse à admettre un tel. langage, et il vous (d>lige à dire : U est bon d'être jnstey il estim^sible qn'il n'en soit pas ainsi. Et pourquoi parlez-vous dé la sorte? Parce que cette idée, ce type du bien, que votre raison aperçait, se révèle à vous revêtu des caractères de la nécessité et de l'immutabilité, et tout ce qui est conforme à ce type, vous êtes contraint de le nommer bon. U vous est toiit aussi impossible d'exprimer par le passé ou le futur les principes que je viens d'énoncer, qu'il le serait de le faire de cette vérité mathématique : sept et trois font dix ; de part et d'autre ce sont des vérités nécessaires et absolues, supérieures à la loi du temps et de la succession.

Nul doute sur ce point, ce type du bon toujours présent à notre intelligence est immuable, nécessaire, absolu; il subsiste indépendant de tous les temps, il est éternel. Entraîné par une évidence irrésistible, j'affirme sans crainte que ce type absolu était avant ma naissance, qu'il était U y a trente siècles, qu'il existerait lors même quïl n'y aupaiVaacune intelligence humaine pour le voir et le comprendre. Qui donc me persuadera que cette bonté absolue que mon esprit aperçoit sans cesse dépend de moi, a son siège propre en «moi et qu'elle n'est qu'une propriété ou un produit de mon ànie? Mais loin de se confondre avec moi et 4e dépendre en quelque chose de ma pensée, c'est elle qui me domine, me corrige et m^ redresse quand je m'égare : elle est la bonté , et moi je ne suis point la bonté; je ne puis être que bon, et même pour être bon, je sens que je dois me conformer a elle. Je vois donc très-clairement qu'elle est au-dessus de moi, indépendante de moi, et que, fussé-je anéanti, elle ne périrait point avec moi. Elle, se révèle à mon esprit comme une chose qui ne dépend ni de lui ni d'aucun esprit semblable, mais de laquelle au contraiire tout esprit dépend et relève dans ses jugements moraux. Elle m'apparait comme nécessaire, immuable, supérieure aux révolutions de l'espace et du temps; et je vois que,' qqànd même tous les esprits semblables au mien cesseraient d'exister « elle ne disparaîtrait pas avec eux , parce qu'il est trop évident pour

moi qu'elle 'ne peut pas ne pas èidster. Nous pouvons appliquer à l'idée du bien ces paroles par lesquelles Bossuet définit le^Térités néce^airès r « J'ehtcàdsf dit-il, par ces principes de vérités ét6rneHes,;quë quand aucuin autre étre,quel'homBie et moi-même ne serions pas actuellcflvçnty quand Dieu aurait résolu de. ni^ orper aucun autre, le devoiressentiel derhomme, dès là .qu'il est \ capable de raisonner v est de vivre aehn la rai* 80Hy et de cherchiOT son auteur^ dépend de lui manquer de reconnaissance , si , faute de le chiôrcher, il l'ignor^ait. Toutes ces véi;jtés, et foutes oelles que j'en déduis par un raisonnement certain , ^bsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain , il les connaîtra, vikSÀs en les connaissant,! i/ /es itrouvera vérités^ U ne les fera pas telles; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs oÂgets,: élleé les- supposent. Ainsi «es vérités subsistent devant tous les siècles, et devant quUly ait eu un entendement humain; etqnaiid tout ce qui se fait parles règles des proportions, c^estrà-dire, tout eé que je vois dans la nature, serait détruit, exoepté moi, qes règles ^e conserveraient dans ma pensée; etje^verràis clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables , quand mdi^méme je serais détruit, et quand il n'y- aurait personne qui serait capable de les comprendre (i)»i»

U nous' reste maintenant à tifer la conclusion qui ressort immédiatement des prémisses que 4ous venons d'établir.

Si ce t}Bpe du bon id'après lequel nous jugeons tous les actes qui émanent de la libre volonté est immuable, absolu, nécessaire^ éternel, il doit résider dans un être également absolu, nécessaire et éternel; et cet être c'est Dieu, u Si je cherche maintenant, dit Bossuet en parlant des idées nécessaires en général , où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuabliss, oomfme elles sont, je suis obligé d'avouer un être, où la vérité est étemellemeht subsistante, et où elle est toujours

(1) De la connaissante de Dieu et de soi-même, ch. iv, § 5. — Voyez aussi dans le traité de l'existence et dés attributs de Dieu, de Fénelon, la théorie des idées et de 'la iraison, part. I, cfaap. u, et part. II, cliap. i?. Édit. de il.^Gosseliii, Lfon-Paril 184S.

entendue; et cet être doit être la vérité même, et doit être toute vérité.. .'C'est dand en lui, d'une certaine maniéré qui m'est ineompréhensible (1), c'est en lui , dis-^jej^que je vc^s ee^ vérités éternielles^; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières.:. Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont ijuel^ que cho9e de Dieu ou plutôt sont Dieu fnême (2). » »

Ainsi le bien en soi, tel qu'il se révèle à notre esprit , tt'est point distinct de Dieu , c'est un attribut de Dieu lui-même : « Deus bonum, dit S. Augustin, in quoet-a que et per quem bona... sunt, quse bona... sunt omnia (5). » Il nous arrive souvent dédire, remarque avec beaucoup de sagacité 16^; même Père: «Tel bien et (e^ autre bien, Retrandiez, pourâuit->>il , tdeitel, et regardez, si vous le pouvez, le bien en tm-^méme^ ainsi voue verrez Dieu... Au reste, dans Tappréeiatipn de, tous ces biens particuliers, nous ne pourrions pas dire que Uun vaut mieux que l'autre , si nous n'avions présente à Tesprit lïdée du bien en soi, qui nous sert de règle et dans l'approbation des choses et dans la préférence que nouS; accordonjS à l'une sur l'autre (4). »

S. Bonaventure exprime à peu près la mêipe pensée au chapitre III de Vltinerariunij où, analysant les principales opérations de l'âme, il montre combien celle-ci est étroitement unie à Dieu. Voici comme l'illustre docteur prouve que l'esprit humain voit toujours le bien absolu. « L'opération de la puissance élective , dit-il, consiste dans la consultation y le jugement et le désir. Or. consulter c'est rechercher qe qui est meilleur, ceci ou cela; mais rien n'est dit meilleur qu'ea tant

(1) Ces mots : d'une certaine manière qui m'est ineom^éhensiiblef c'est en lui, dis-je, ne sont pas dans la première édiUon de 1723.

(2) Zoccit, . f ; (5) .îoW/aç. lib. I^c.I, n. 5. . . , (4) « Bonum hoc et illud bouUm. Toile Aoo et illmd, ei.yîâSii^sun^ konum,

si potes, et ita Deum videbis, non alio bouo bonum , sed b(mwn,0f[nnis p&ni. Neqne enim in bis omnibus bonis... dioeremus aliud alia iMelttiJ^tCum vere i^dïeamus ^nisi euet nobis impressck notio ipsius boni, fieoiinduia'{q[Dod.et probaremus aliquid, et aliud alii pfttponeremiis. a ih.Trêniih, lib. yiii vQ«;?.

qu'il approche dfs œ qui est togt à, fait hou, et le degré de proximité consiste dans une plus grande. resseinl>lan^e; donc personne ne eoiit ^e telle chose est meilleure que telle autre s'il ne sait qu'eUe ressemble davantage à ce qui est Iota « fait bon; mais personne ne sait qu'um chose resseinUe davantage â une autre y si'celle'^i n^ lui est pas connue ^ car je ne sais pas que tel homme ressemblée Pierre si je ne sais ou si je ne^^onnaispas Pierre, Par conséquent il est nécessaire que la connaissance du bien suprém^e soit imprimée dans tous cet^x qui consultent ({). >•

S H. 'Ifoiton phi» spéciale du Bien:.

Le bien , considéré en soi , s'identifie arec Diea. Mais Diea est intelligence et volonté; et quoique Tinteiligence et la vo*lonté se Confondent dans l'unité radicale de Tétre divin, cependant elles sont virtuellement distinctes et elles se montrent à nous s(ous des traits qui les différencient à nos yeux. Est-ce donc sous le rapport de Tîntelligence , est-ce sous le rapport de la volonté que Dieu nous apparaît le bien absolu? Dans rhomme , qui est fait à l'image de Dieu , le vrai se rapporte à l'intelligence , le bien à la volonté. Il doit en être de même en Dieu , module suprême et nécessaire de notre esprit et de toutes ses perfecftions. •

Observons seulement la différence essentielle qui sépare sur ce point l'intelligence: et la volonté créées de l'intelligence et de la volonté divines. L'intelligence créée a pour objet le vrai, mais elle n^est point le vrai ; cetui-^ci lui est extérieur, il la domine et la gouverne^ et pour être elle-même dans le vrai, elle >68t tenue de se conformer à quelqae'chose qui lui est su-

(1) tt Operatio aotenl'Tirtutis electiv» attenditur in eonsUio, judicio et desiderio. ConsUium autem est îd inqmrendo quid -sit melius , hoc an illnd. Sed meliiis non dicitur nisi per accessum ad optimum. Accessus antem est secundum majorera assimilalionem. Nullus igitur scit uCrum hoc sit illo me- Mtts, niai sclatillud optimo maffia assimilari. Nullus aulem scit aliquid alii nagis asstrailari , nisi illud cognoioat. Non enîm scio huuc simiiem esse Petro, nisi'aciam Vei cognoscam Petrtim. Omni ergo consilianti necessario eal'imprdssa DotHia summi boqi. • Itiner. nuntis in I>eum, cap. m, a. 4S. «ïdit. et tvad. dëtt..Uliagbs. Braxellea 1854.

périeiur. La, voloalé créée est dans la niéma situation à l'égard da bien. En Dieu il en est tout autrement. Son intelligence n'a point, comme la nôtre, sa règle et sa mesure hors d'eUe*mème, elle est au contraire la règle et la mesure de toutes ehoses; les choses ne sont vraies qu'en tant qu'elles correspondent fidèlement à la conception, à la pensée de Dieu. L'intelligence divine, ou, en d'autres termes. Dieu se connaissant lui*mème, est la vérité, en sol, et par conséquent U règle absolue de toute vérité (i)k

Nous devons en dire autant du bien par rapport à la volonté. La règle et la mesure de la bonté des volitions et des actes de Dieu ne lui sont point extérieures , elles ne subsistent point hors de lui; la bonté absolue^ règle et mesure de tout bien, se confond avec sa propre nature; Dieu, en tant qu'il s'aime lui-même d'un amour nécesssaire et essentiel, nous apparaît comme le bien en soi et comme la sainteté absolue.

Ainsi la Vérité en soi c'est l'Être absolu en tant qu'il se connaît et s'affirme lui-même; la Bonté en soi c'est l'Etre absolu en tant qu'il s'aime et se veut lui-même d'une volonté nécessaire et essentielle.

C'est ici ïe lieu de distinguer entre la volonté absolue de Dieu cit la volonté que Ton pourrait appeler relative. Cette distinction nous semble très-importante pour l'éclaircissement de certains points sur lesquels il arrive fréquemment aux moralistes de disputer sans s'entendre. Elle nous fera comprendre dès maintenant en quel sens il est permis de fonder la morale sur la volonté de Dieu. La morale a pour fondement la volonté absolue de Dieu , mais non sa volonté relative. L'occasion s'offrira plus tard de discuter ce dernier point.

Nous appelons volonté absolue cette volonté par laquelle

(1) s. Thomas s*eipriine aiosi sur ce sujet : « Veritas invenitur in iotellectu, secundum quod apprehendit rem ut est, et in re , secundum quod habet esse conformabile intelleotui. Hoc autem maiime invenitur in Deo. Nam esse ejus non solum est conforme suo intellectui , sed etiam est ipsum suum intelligere ,* et suum intelligere est mensura et causa omnis alterius esse et omnis alterius intellectus; et ipse est suum esse et intelligere. Unde sequitur quod non solum in ipso sit Teritas, sed quod ipse sit ipsa summa et prima Veritas, » Summa theol. p. 1 , q. 16 , a. 5.

Dieu s'aime et se vent lui-même arec ses infinies perfèetions. Nous appelons volonté relative cette volonté qui a rapport à des choses réellement distinctes de Dieu (i). La volonté abso^ lue n'est donc autre chose que Dieu s'aîmant et se voulant luimême avec tout ce qui constitue sa nature et ses attributs. Par conséquent, cette volonté n'est point libre, elle est nécessaire': Dieu ne peut pas ne pas s'aimer , il ne peut pas ne pas se vouloir lui-même. La volonté relative, au contraire, n'est point nécessaire, elle est libre : les choses sur lesquelles elle porte, elle les veut librement et par choix , elle pourrait ne pas les vouloir. C'est en vertu de cette volonté que Dieu se détermine librement à créer le monde, à créer tel monde plutôt que tel autre, à le gouverner par telles ou telles lois spéciales. En tout cela Dieu agit librement, parce que rien de tout cela n'est essentiel à sa vie, à sa propre nature.

Nous dirons donc , en concluant ce chapitre : le Bien en soi s'identifie avec la volonté absolue de Dieu^ mais non avec sa volonté relative.

(1) Nous savons que dans la nature divine il n'y a rien de relatif, ni de< tingenl; la volonté de Dieu , à ne la considérer qu'en elle-même, est toi^ours une volonté absolue : la distinction que nous établissons se fonde donc uniquement sur la diversité des objets sur lesquels porte la volonté divine.

Cliapitre II.

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