‹ Philosophie moraleChapitre 4 sur 20 · DU BIEN CONSIDÉRÉ COMME DEVENANT U RÈGLE DE 14 YOLONTÉ CRÉÉE · texte numérisé non relu

DU BIEN CONSIDÉRÉ COMME DEVENANT U RÈGLE DE 14 YOLONTÉ CRÉÉE

S L Le Bien est nécessairement la règle de la volonté créée»

Tout être, toute facnlté môme a une règle analogue à sa nature; et cette règle se nomme sa loi. C'est l'ensemble de ces lois qui constituent Tordre universel. La volonté créée a aussi sa règle, et cette règle cfest le Bien.

La vérité que nous énonçons est évidente; elle est acceptée dans la pratique par tous les hommes.' Un peu d'attention suffira pour le comprendre. D'où vient que chaque joiir^ dans le secret de votre conscience > vous hlàmez tout acte libre qui n'est point conforme à ce que vous considérez comme le Bien? D'où vient que tout homme, quels que soient d'ailleurs ses principes, agit de la même manière spontanément, sans réflexion, parfois même malgré une réflexion que provoque et dirige une volonté perverse ? D'où vient cela sinon de ce qu'une évidence irrésistible nous force à reconnaître que le Bien est la règle de la volonté, et que celle-ci, en allant librement contre le Bien , faillit à son devoir et mérite p^r conséquent d'être blâmée?

Il est donc permis d'affirmer que, de l'aveu de tous, le Bien est la règle ou la loi de la volonté créée. Peu importe que l'on ne s'entende pas toujours sur la nature du bien dans tel ou tel cas parUcylier ; peu importe que plusieurs se trompent quand il s'agit de déterminer avec précision ce qu'est le Bien même

considéré en soi: là n'est pas la question. II suffit que tous aient l'idée du Bien et regardent la volonté comme obligée de se conformer à ce qui leur parait être le Bien. Dès lors il est clair que le bien est déclaré la règle de la volonté. Nous avons tâché dans le chapitre précédent de définir ce qu'est en réalité ce Bien que tous les hommes proclaïnent avec nous la loi de la volonté créée.

On pourrait maintenant rechercher la raison dçi oe fait dont l'évidence frappe tous les yeux, et se demander pourquoi le Bien est la règle de la volonté créée? Voici la répotn«ç que nous ferions à cette nouvelle question. Toute créature est faite sur Tordre qui existe en Dieu, et doit, en tant qu'elle a de la perfection, représenter à quelque degré les perfections divines. Dieu est nécessairement le modèle de la création : il ne pouvait prendre de modèle qu'en lui-même, que dans sa propre nature, car hors de lui il n'y avait que néant. Dieu doit donc être le modèle de l'esprit créé; et même il doit l'être d'une façon toute particulière, parce que c est la créature qui se rap4 proche le plus de lui : notre âme est faite à l'image et à la res^ semblance de Dieu (1). Ainsi l'intelligence créée doit avoir pour règle l'intelligence divine, et la- volonté créée la volonté divine. Mais comme d'un côté l'intelligence divine s'identifie avec le vrai en soi, il s'ensuit que notre intelligence a ponir règle le vrai; comme d'un autre côté la volonté absolue de Dieu se confond avec le Bien en soi, il s'ensuit également que notre volonté doit avoir pour règle le Bien. Telle est^ ce notis semble, la raison dernière pour laquelle le Bien est nécessaire* ment la loi de la volonté créée (2).

(1) Platon, sans avoir aperçu pleinemeot cette vérité, en a entrevu quelque chose lorsquMl a dit dans le Timée que Dieu , étant bort et exempt d'envie, a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, semblables à lui-même : « a^aOûç vjv , à*^aôw ^è où^et; Trepl où^evoç oi^éi:oxè i-^yipSTat çôovoç* toutou ^'exToç wv TràvTa OTt (XflcXKXTa -yevsaflat èêouV/îÔY) izaçoLiçhiaict éaùTûi. » Timée, 2à, s.

(2) s. Anselme a émis la même pensée sous une forme un peu différente; voici comment il s^exprime : « Fecit autem Deus creator hominem ad ima- Siuem suam, quia. fecit eum rationalem. Et sicut Deus voluntata bontés

Le Bien est nécessairement la règle de la volonté créée. Nais comment cela se fait-il? De quelle manière la raison conçoit^ile que le Bien se mette en rapport ^ en contact avec la volonté, pour devenir sa règle et la diriger dans tous ses mouvements? Gomment enfin la raison conçoit-elle la génération de la loi morale? Telle est la nouvelle question qui se pré* sente. En essayant de la résoudre, nous allons appliquer, en le développant, le principe général que nous venons d'établir.

Cette qiieistion est de la plus haute importance : bien comprise , elle jettera une vive lumière sur les points les plus obscurs de la morale; et l'on verra dans la suite que beaucoup d'erreurs ou de graves inexactitudes chez des moralistes d'ailleurs distingués proviennent de ce qu'ils n'ont pas suffisamment éclairci cette matière.

Comme le Bien en soi se confond avec la volonté absolue de Dieu, toute la question se réduit à savoir comment la volonté absolue de, Dieu devient la loi de la volonté créée. Pour résou- 4fe cette question d'une manière complète , il y a trois points généraux à considérer : l"" Dieu en tant qu il se connait et s'aime lui-m^me; 2"" Dieu en tant qu'il conçoit comme possibles des êtres distincts de lui-même; 5» Dieu réalisant par la création l'archétype du monde. Nous allons examiner successivement ces. trois points dans trois articles distincts.

. Article I. Dieu se connaît et s*aime lui-mime,

^'Étrèf infiniment parfait, souverainement intelligible et souveriaihement intelligent. Dieu se connait tel qu'il est; il connait parfaitement son essence, sa nature, ses attributs, toutes ses perfections, en un mot, tout ce qu'il est : son intelligence mesure tout son être. S'il n'en était pas ainsi , il ne serait pas infiniment parfait, il ne serait point Dieu (i).

est, sic bomo, ad ejus similitudinem factus, voluntate bonus est : ia hoc similis oreato ri, quia creator voluntate bonus; sed in hoc differens , quia Creator œlernaliter a se ipso est bonus et essentialiter , homo vero ideo bonus ^ quia imitatur eum qui œtemaliter et essentialiter a se ipso est bonus, r> Méditât, 17^ c. 5. .

(1) « Manifestum est, dit S. Thomas, quod Deus itaperfectecognoscit se

Dieu do0C se connaît et se comprend tout entier. Mais la connaissance engendre Tamour : en se conniisstnt, il s'aime nécessairement. De même que Dieu ne peut pas ne.pas^e connaître , de pdéme aussi i) lui est impossible de ne pas s'aimer : il est la bonté absolue , la perfection souveraine,, et il aime nécessaireiuent ce qui est bon , ce qui est parfait (1)4 Dieu doit s'aimer d'un amour proportioniié à sa perfection , par consé* quent d'un amour infini. Rappelons ici que D«eUk«ea tant qu'il s'aime lui-même d'un amour nécessaire et essentieliWus apparaît comme le Bien en soi ^ comme la sainteté absolue.

Il est inutile de s'étendre davantage sur ce premi<sr point;il n'est contesté, de personne. Nous abordons au^itôt Je deuxième article. ? . -

Articles II. l)ieu en tant qufil conçoit comme possibUi de$ être* distincts de lui-même.

En se connaissant, en contemplant son essence Infinie, Dieu la connaît eh inôme temps en tant qu'elle est imitable^ en tant que les perfections qu'elle renferme peuvent être imitées , représentées à une infinité de degrés divers. En effet, « Dieu, coinme s'eitprime S. Thomas,connait j3àt*faitementson essence; il la connaît donc de toutes les manières dont elle peut être connue. Or elle peut être connue non-seulement en tant qu'elle est en soi^ mais encore en tant qu'elle est participable par des créatures pat quelque manière de ressemblance (2). » Ce second côté de la connaissance divine est donc aussi nécessaire que le premier. Parla même que Dieu se connaît parfaitement, il

ipsum sicut perfecte cdgnoscibilis est... Taola est virtus Dei in cognoscendo , quanta esi aetuatilas ejus inexistendo... Unde manifestum esl quod taotam se ipsum cogDOscit quantum cognoscibills est; et propter hocse ipsum perfecte comprehendit. » Summa theol p. 1 , q. xiv, art. 3.

(1) u Objectum divinae voluntatis est bonitas sua^ quœ est ejus esseotia. » s. Thom. Sum, theol. lœ. cit. q. xfx, art. 1 , ad 3u«n.

(2) « Ipse (Deus) essentiam suam perfecte oogooscit; unde eognoscit eam sectmdum omnem modum qno sognostibUis est. Petest autem cognosci non solura secundum qnod in se est, $ed seeundum ^fuod est partioipabUiê secundum aliquem modum similttudinis a creaturis. » Sum, theol. , p. 1 , q. XT, a. 2.

Gonaalt VimitabiUté de sa nature; il Toit ses infinies perfections comme pot/vant être imitées, représentées, réfléchies seloh une infinité de combinaisons diverses. Eh bien , cette vue de Dieu , par laquelle il conçoit ses perfections comme imitables de telle ou telle manière ^ suivant tel ou tel ordre, telle ou telle combinaison^ c'est ce qui constitue les idées des choses, les possibles, ou encore ce que Ton appelle les essences métaphysiques des choses (i).

Entrons dans quelques détails. Dieu voit en lui l'être, la substantialîté, la vie, Tactivité, la causalité, Tintelligence, la volonté...; il voit en même temps Tordre, la beauté, Tharmonie... : voilà autant de perfections qui peuvent être imitées, participées à des degrés divers et sous une infinité de formes. Dieu, qui se connaît parfaitement, voit nécessairement cette imitabilité de ces diverses perfections que comprend la simplicité de sa nature. C'est de cette imitabilité ainsi aperçue par Dieu que naissent les essences idéales des êtres finis ou les possibles. La conception des possibles est donc inséparable de la connaissance que Dieu a de sa propre nature; il ne peut pas ne pas les concevoir.

Nous touchons ici à une question du plus haut intérêt pour la morale; il importe de la définir avec la plus grande précision. Cette question peut se formuler ainsi : les essences métaphysiques des choses sont-elles absolument nécessaires , et ne dépendent-elles nullement de la libre détermination de Dieu? D'abord il est certain qu'il y a quelque chose de nécessaire dans les essences métaphysiques des êtres. De même qu'il ne dépend point de la libre volonté de Dieu qu'il se connaisse ou qu'il ne se connaisse pas, de même il ne lui est point libre de connaître ou non Timitabilité de ses perfections. Il conçoit donc nécessairement des êtres comme possibles, en tant qu'i-

(1) « Idea, dit s. Thomas , non nominal divinam essenliam, in quantum est essentia , sed in quantum ett simiUtudo, vel ratio hujus vél illius rei. » Lœ. cit. ad lum — Il dit encore : « Uoaquœque autem creatura habet propriam speciem , secuodum quod aliquo modo participât divin» essenti^e similitudinem. Sic igitur in quantum Deus cognoicit suam essentiam ut sic imitahilem a tali creatura, cognoscit eam ut propriam rationem et ioeam huJus ereaturœ : et similiter de aliis. » Ibid. o.

mages de ises propres perfections. En concevant ces .êtres , il conçoit en même temps et avec une égale nécessité des rap-i ports inhérents à leur naturel, il pense pour. ce$ êtres di-* vers. îune destinée, une fin et de$ moyens de l'atteindre* Toutes ce^ conceptions dérivent. logiquement de la connais^ sance seule que Dieu ^ de lui-même, Dieu n'est point libre de;.]jie pas les former y* et il lui est tqutau^si impossible de, les changer qu'il lui est impossible de changer ^a propre nature, dont elles ne sont que le reflet. Voilà ce qui , dans les es^nces idéales des êtres , est nécessaire comme Dieu lui>,B]iéme.

Dieu jie peut être libre que dans la détermination. partiCQf Hère de tel ou tel ordre de choses, dans la combinaison , l'aN rangement spécial des idées diverses qui réfléchissent se^ infinies perfections : ces idées sont nécessaires', leur combi^ naison seule peut être libre. Dieu les comibine suivant les. loi^ de sa sagesse et détermine ainsi librement le plan du monde qu'il veut réaliser. ^

Concluons. donc que ce que l'on. pourrait appeler le fond idéal des. êtres «st nécessaire et immuable en Dieu; il faut en dire autant des rapports qui en dérivent immédiatement. Çek nous suffit pour l'intelligence des principes de la morale.

Jusqu'ici nous n^avbns considéré dans la formation des .po$r sibles que l'entendement divin; .nous n'avons pas encore vu quels rapports ils ont avec la volonté absolue, et c'est elle cie^ pendant qui doit devenir le fondement dû tout l'ordre moraL Comment donc la volonté absolue de Dieu entre-trcUe en rap^ port avec les êtres conçus comme possibles ? Cette questicin n'est pas difiîcile à résoudre. Dieu , en se connaissant , s'aime ou se veut nécessairement ; en conK^e vaut les possibles, illes aime ou les veut avec la même nécessité en tant que possibles^ car il aime nécessairement sa nature et ses perfections; or ces possibles ne sont que le reflet , l'image de sa nature et de ses perfections. Voilà comment la volonté divine s'unit aux possibles conçus par rintelligence.

Que ré8«lte-t-il de cette nnièn ? La volonté divine étant le Bon eh soi , tout ce qui est uni à elle , tout ce qu'elle aime participe nécessairement dé sa bonté; et ainsi les possibles , en tant qu^aimés ou voulus de Dieu, nous apparaissent comme

bons. Aussi longtemps que nous les avons considérés comnie l'œuvre de la seule intelligence divine, ils ne pouvaient pas encore porter le nom de botiê; ils ne se révélaient à notre es* prit que comme t?raw; car le vrai dérive de Tintelligeiice , et le bien de la volonté. Désormais les possibles se montrent à nos yeux comme vrais et bons tout ensemble , parce qu'ils sont à la fois rexpression de rintelligence et de la volonté divines.

Ces considérations sont générales et conviennent aux myriades de mondes que Dieu conçoit comme possibles. En les appliquant aux possibles que Dieu a réalisés par la création ; au modèle idéal du monde actuel, nous dirons que ce monde , éh tant que conçu et aimé de toute éternité par Dieu , est vrai «et bon tout ensemble, parce qu'il participe de la vérité et de la bonté absolues qui s'identifient avec rintelligence et la volonté divines.

Tels sont les principaux points qu'il faut bien comprendre pour saisir la génération éternelle de la loi morale. Les essences métaphysiques des choses sont> dans leur principe constitutif , nécessaires et immuables comme Dieu ; il en est de même des rapports inhérents à leur nature. Elles nous apparaissent comme vraies et bonnes en tant que conçues et aimées par l'intelligence et la volonté de Dieu. Quant à la combinaison, à la disposition libre que Dieu fait des essences et de leurs rapports pour en former le plan du monde qu'il veut créer, cette disposition est vraie et bonne aussi, parce qu'elle est conçue et voulue par Dieu, comme conforme à sa propre nature. De cette manière le plan tout entier du monde , considéré au sein de Dieu avant la création, se montre à nos yeux comme vrai et bon. Voyons-le maintenant dans sa réalisation.

Article III. Dieu réalisant par la création le plan du monde.

Supposez que les êtres , conçus comme possibles, soient appelés à l'existence , qu'ils soient réalisés , ils demeureront vrais et bons^ car ils seront de tout point conformes à l'intelligence et à la volonté divines, au vrai et au bon absolus. Le monde, en effet, au moment de sa création , correspond fidèlement au

plan idéal conçu par Dieu, il en est l'expression exacte, part faite. C'est pour cela que, le jour de leur création, les ôtres reçoivent dans TÉcriture sainte Tépithète de bons : « Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites , et elles étaient très^bOQ* nes(i). » Les êtres créés resteront Vrais et bans aussi lopg-* temps qu'ils demeureront conformes au plan divin.

Le monde réalisé comprend deux grandes classes d'étre$> ; les uns intelligents et libres , les autres dépourvus de ral90n et de liberté. Ceux-ci ne peuvent par eux-mêmes s'écarter du plan divin y ils accomplissent fatalement et en aveugles les lois de leur nature; ceux-là au contraire peuvent dévier du pldn divin y ils connaissent les lois de leur nature et peuvent les acr complir ou les transgresser à leur choix. Il est inutile de îs^tt observer que les créatures , étaint le /aie de Dieu , tenant lie Dieu tout ce qu'elles sont , se trouvent dans une dépendait complète vis-à-vis de lui , et sont tenues par conséquent de file conformer en tout à l'ordre qu'il leur trace. En vertu ,dQ la création , Dieu est investi d'un droit absolu et illimité sur les êtres finis. C'e^t là une vérité que nul philosophe de quelque valeur ne contestera.

Examinons de plus près la position de l'homme vis-à-vis de Dieu. Et pour procéder avec ordre, rappelons d'abord Les grands principes. Doué d'intelligence et de volonté^ l'hopin^e a pour règle le vrai et le bien. Mais quel est le domaine du vrai et du bien , et quel caractère le vrai et le bien prennent-ils cb s'imposant à l'intelligence et à la volonté de l'homme comme leur règle suprême ? Voilà ce qu'il nous faut définir brièvement.

Le vrai, nous l'avons dit précédemment , c'est l'intelligence divine, et le monde n'est vrai qu'en tant quïl est conforme à cette intelligence. Donc cela seul est vrai qui est conforme à.la pensée divine, envisagée sous ses différents aspects. Dès que l'intelligence humaine dévie de là, elle tombe dans le faux, dans l'erreur, dans le mensonge. Dieu f^it sans. cesse retentir à l'oreille de l'intelligence créée cette voix souveraine : fen^e ce que je pense et ta pensée sera vraie , elle ne peut l'être qu'à ce

(1) tt Vidit I>6ti»cuDeta qti» fccérsrt, et èpant valde boiia* • Gên. I, SI. '

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prix. Sî la raison créée ne suit pas avec la plus rigoureuse fidélité la raison divine, si dans aeS conceptions et ses jugeoient&elie ne réfléchit phs exactement les conceptions et les fi^emenls de la raison suprême, elle est dans l'erreur; et par conséquent elle agit contre sa loi, contre sa nature; elle trouble , elle renverse , dans la sphère où s'exerce son action , Tordre de la nature.

Tel est le domaine du vrai , tel est l'ordre de rintelligence humaine. Le domaine du bien est le même au fond ; seulement il se présente sous un aspect différent.

Le Bien en soi c est Dieu s'aimant lui-même, c'est la volonté absolue de Dieu. Les êtres créés, ainsi que leurs rapports, sont bons en tant qu'ils sont conformes à cette volonté; tout ce que Neo détermine lui-même librement est bon, en tant que eosforme à sa volonté absolue. C'est là toute rétendue du domaine dtt bien ; hors de là le bien n'existe pas. La volonté créée doit éffùCj pour être dans le bien , se conformer rigoureusement au plan divin , elle doit observer , maintenir les rapports que Dieu a établis entre les êtres, edle doit répéter en quelque sorte par sa libre détermination Tœuvre divine, (aire ce que Dieu fait, vouloir tout ce qnll veut. Toutes les fois qu'elle s'éh>igne de cet ordre , elle s'écarte dn bien , elle fait mal.

Mais comment le Bien , dont nous tenons de définir le domaine, revêt41 le caractère 4e loi morale, en s'adressant à la volonté, et quelle différence y a-t-il , sous ce rapport , entre la loi de l'intelligence et celle de la volonté ? Dieu , en se posant devant rintelligence comme règle et mesure du vrai, ne lui donne pas nn commandemeni , nn précepte proprement dit , parce que rintelligence, prise.en soi. et séparée de la volonté, nhést point libre; comme rceil, elle voit nécessairement ce qui lui est présenté , elle ne peut pas tie pas le voir : elle n'est donc point susceptible de commandement véritable. Mais lorsque nous considérons Dieu en rapport avec la volonté , la scène cbange d'aspect. Ici il revêt nn caractère nouveau , il prend un ton véritablement impératif, il ordonne, il commande dans le sens propre du mot. En se révélant à la volonté comme le Bien absolu, il lui prescrit de s'y conformer, lui promettant en même temps de la récompenser , si elle obéit , la menaçant

— sodé la punir, si elle n'obéit point. Dieu fait entendre » la^vo* lonté humaine cette voix dontl'autorité la saisit :« le bien c^èst moi, ce sont les rapports quej'ai établis damé Tordre des étresw Conforme-toi doncà niei^veux ce que je veux, respecte et asaÎQtiens l'ordre conçn , voulu et établi: par moi; tu dois ob黫i ma voix , je te l'ordonne; si tu enfreins ce précepte /tes vol£tions, tes actes cessent d'être bons , et toute trans^ssion seita punie.» = V i /i

Voilà les traits sous lesquels le Bien absolu se inoniËrBiàjlà volonté libre. Et cette voix, nôu» l'entendons chaqtie jour daiis le sanctuaire de la conscience, comme chacun peut le renlarquer, pour peu quïl veuille rentrer en luirtnéme.' . .;>>.!

Or le fiien , en s'imposant ainsi à la: volonté,; prend. ileoiQQi de loi morale. Il revéït le caractère d'itneïlôi qui sera Ijé^modélis et le type suprême de toute loi ^'adressant à la volonté ide l'homme : une loi méritera plus ou inoins de porter.. <^vlitte auguste, à mesure qu'elle approchera plus ou moins de ce jmo»déle. Cette loi première se révèle à nous comme tmpréA9fifi juste (la justice par essence) , général et permanent , qui obMffe toute volonté créée,: sous/la Sanction de-peines et.de récompense. Ce sont là les traits généraux. qu'elle présente^ à. l.'ey^viç^gqr d'une manière abstraite* jQue si nous la ^nsidérons 48Miis;,aa réalité concrète, nous pourrons la définir : i^Bifins^ posant en face de la volonté créée., Itii commandant jivee une .a^torité souveraine de se conformer à lu%,.4t.réchimant,d^ sa part ^ne obéissance entière, .'•{!: ioi

: Cette loi se nomme moraUr i" parce, que , à la, dUfêrenoe^^ lois du monde physique ou<mêi9^ purement Int^ecj^ueli.iette s'observe librement fSi*^ parce qu'elle .a:ppur;pbj]et de régleifi^s mœurs, si l'on prend ce motdaii&son.acqeptjiûaiU |>ljas: lwr|^, comme désignant les actes; qui é^^nentideijla vplpntéi.; i;. lui

Remarque. Ceque nous ayons établi. 4an$ ce paragrapi^i^if^t dans celui qui précède, prouve à \aLÎoisl\existençfi dQ\^i]qi morale et la manièredpiU elle .eiiste-. ; , . j ...r

§ III. Db la nature et des carafitère$ de- la loi morale.

Nous venons de. voir en quoi consiste la Loi morale et comment elle s'çngendref mais il ne suffijt pas d'en avoir une notion générale, nous devons en étudier plpjs profondément la nature et les caractères principaux. Nous allons donc , dans ce paragraphe , reprendre et analyser avec quelque détail les points les plus importants qui dégpulent de ce que uous ayons établi.

Airtide I. La loi morale est propre à l^ômine et conforme à sa fiature.

La lot morale étant ^ comme nous Tavons vu , un commandement, un ordre, un précepte^ elle ne 'peut s'adresser qu'à un être intelligent et libre : lès êtres privés de .raison ne sont point susceptibles de commandement. Il estiVralque* les êtres privés de raison, animés ou inanimés, organiques ou incH'ganiques , sont somnis à une rè^, à l'ordre général du motfde, à un ensemble de rapports nécessaires; mais, à défaut de liberté Jls accomplissent fatalement leur destinée, et les lois qui les régissent ne sont point des lois morales^

La loi morale est conforme à la nature de l'homme , car elle est le précepte qui ordonne le maintien des rapports inhérents à cette nature.

Article I^. La loi est",olo'eoHve.9 dUPinct^.^tm^pendantedeVetprit ■ . . .. humaifi,^,, .,

En effet elle s'identifie avec le Bien absolu ; or le Bien est néciessaîre, immuàble,'élterfiël'V dtfiic il iié peut se confondre 'avec l'esprit humaiti , qui est contingètitVcréé, variable; Par coûséqùéhti tdiit isystèmti dé inirràliB qûî' identifié' la loi avec Fesprit humain est Nécessairement fâiux. La plupart des philosophes contemporariis,coinme hod:^ le Vei^ôns plus tard , sont tombés dans cette erreur. >. ;

kTiXciélïi, L'a foi est nécessaire.'

Nous ne voulons ' pas ; s^ulemeilt dire ipar . là que: lé Bien ep soi est nécessaire, mais qu'lK^existeitécessaireïnent comme loi

morale^ comme précepte qui li& toute volonté créée. Toute la question est donc de savoir si le Bien pourrait ne pas être la règle invariable de la volonté créée. Cette question a déjà été résolue par les principes que nous avons précédemment établis , nous ne voulons ici que rappelelr et faire ressortir le résultat de nos recherches antérieures.

Dieu, qui conçoit nécessairement des êtres comme possibles, conçoit aussi nécessairement des rapports inhérents à leur nature; il aime ou veut avec une égale nécessité et ces étrés et leurs rapports naturels. Par conséquent, lorsqu'il crée une volonté libre, il lui prescrit nécessairement le maintien de ces rapports* S'il pouvait en être autrement^ Dieu se nierait luimême; car, d'un côté, il voudrait nécessairement ces rapports^ tandis que, de l'autre, il pourrait ne point les vouloir^ puisqu'il pourrait ne pas en vouloir le maintien.

Donc il y a des choses qui sont nécessairement bonnes ; leur bonté morale ne dépend point de la libre détermination de Dieu. — La volonté créée est nécessairement obligée de se conformer à ces choses; cette conformité est bonne par soi, tandis que toute opposition est radicalement mauvaise.

Article IV. La loi morale ett immuable.

L'immutabilité de la loi découle logiquement de sa nécessité. Il y a , avons-nous dit, un ordre nécessaire fondé sur l'essence de Dieu, et dont les rapports naturels des êtres sont l'expression immédiate.

Ces rapports, dont la loi commande le maintien, ne peuvent pas ne pas être tels ; donc ils ne peuvent pas non plus cesser d'être tels : ce qui est néce&saire aujourd'hui le s^ra toujours. Or ces rapports ne changeant point, il est impossible que la loi qui les exprime et en prescrit l'accomplissement change elle-même.

Corollaires, i*" La loi morale ne peut pas être abrogée ni cesser de quelque manière. 2** Dieu lui-même ne peut en dispenser dans aucun cas, en faisant que ce qui est mal con»me contraire à la loi cesse d'être mal.

Bemarque. Dn distingue deux sortes de changements par rapport à la loi : Tun s'appelle changement intrinsèque ou absolu , l'autre extrinsèque oa relatif. La loi subirait un chan^ gement intrinsèque et absolu si, son objet demeurant le même) l'obligation qu'elle engendre cessait de quelque manière : par exemple, si le blasphème, tout en demeurent tel, cessait d'être défendu par la loi. La loi, au contraire, est diteckinger extrinsèquement et relativement lorsque, dans un cas particulier,, les choses qui tombaient sous son empire ont subi un changement qui les place à son égard dans d'autres rapports. Le changement intrinsèque seul tombe sur la loi , et par conséquent c'est de lui seulement qu'il est question quand on dit qu'elle ne peut subir aucun changement.

Article Y. La loi morale €St universelle.

On peut distinguer ici une triple universalité : 1° l'universalité de lieu ; 2"* l'universalité de temps ; S"" Tuniversalité par rapport aux actions que la loi gouverne.

i"" La loi a l'universalité de lieu. Elle oblige toute volonté humaine où qu'elle soit; l'homme qui vit au fond des déserts de l'Afrique y est soumis comme le fielge. La raison en est que la loi repose sur des rapports nécessaires et immuables; or ce qui est nécessaire garde partout ce caractère. Les philosophes qui mesurent le bien et le mal d'après les climats méconnaissent la nature de la loi morale.

â<* La loi morale est de tous les temps. Elle obligeait il y a vingt siècles comme elle oblige aujourd'hui; elle n'est point soumise aux révolutions du temps. Les mêmes raisons qui garantissent à la loi l'universalité de lieu lui assu^rent l'universar lité de temps (1).

3<» La loi. morale s'étend à tous les actes libres, en ce sens

(1) Ciiiéroaia fort bien dit en etprimant cette double uni versftiilé :« Nec eritaliale;i(Romse, alia Albeuis, alia nunç, alia posthac, sed omues gestes et omni tempore una lex sempiteraa et immortalis. contiuebit , unusque erit communis quasi magister et imperator omnium Deus, legis hujus inventor, di9ceptator, lator, cui qui' ooii parefoit, ipse se fugiel, eC naturam hominh asperDabitor. » Ap. Lactant Div. Instit^ Uh,.rt, c. ft. '

qu'elie commande à la volonté créée d'agir en tout d-tine manière conforme à Tordre, à la raison, à la volonté de Dioii; Il est vrai qu'il y a bien des choses indifférentes en soij qui iie tombent point directement sous l'empire dô la loi; mais ^^1^ là même que la volonté pose un acte librement, avec délîbé-iration, si indifférent qu'il sôit en lui-même, elle est obligée de le faire 5te», c'est-à-dire pour une fin convenable^ conformé à l'ordre voulu de Dieu ; sinon il y aura dik moins une légère infraction à l'ordre moral. L'homme est obligé d'agir toujours en être raisoïittable.

Article VI. La loi morale ett évidente par elle-même.

Pour bien comprendre ce qui concerne l'évidence de la loi , il faut distinguer l'évidence objective et l'évidence subjective. Une chose est douée d'une évidence objective quand elle porte en soi une lumière qui lui est propre, en vertu de laquelle elle petit se faire accepter comme vraie par l'esprît; elle n'a donc pas besoin, pour se légitimer, de s'appuyer d'une autorité extérieure : les vérités mathématiques sont évidentes objectivement, les faits historiques ne le sont point. L'éVidence subjective c'est l'évidence objective aperçue , remarquée par l'esprit. L'une est dans l'objet de la connaissahceV l'autre dans le sujet qdi connaît.

Nous n'entendons parler ici que de l'évidence vraie et réelle. On appelle encore évidence subjective cette vue par laquelle l'esprit croit voir une chose telle qu'elle est , tandis qu'il la voit autrement; c'est là line évidence purement subjective. Mais cette évidence n'est point réelle, elle est supposée; il ne saurait donc eïi éiré question dânis le sujet qiie nous traitons ici.

L'évidence objective est indépendante de l'esprit humain. Quand l'homme ne connaîtrait jamais certaines vérités mathématiques, elfes n'en porteraient pas moins en soi la lumière qui les rend évidentes; ce n'est point notre esprit qui crée cette lumière , il ne peut que l'apercevoir là où elle éxîète déjà. Nous devons en dire autant de la loi morale. Que les hommes connaissent ou non les prescriptions qu'elle renferme,

elles.ii!en conservent pas moins lear évidence. Ainsi quand nou&iafficmons que la loi est évidente, nous ne voulons pas dire qu'elle est nécessairement connue de tout homme, même antérieurement à toat enseignemesut, nous n'entendons parler que d'une évidence ol)jeeliye^ ■

Deux. preuves générales, l'une ontologique et absolue, l'autre psychologique et relative , attestent que la loi morale est douée, de cette évidence. En effet, f. toute vérité nécessaire est évidente par:sdi^ porte avec soi sa lumière; carie nécessaires en soi sa raison d'être» et par conséquent il a aussi en soi sa raison d'être connu et accepté comme vrai, il s'explique par lui-même. Or la loi morale est nécessaire; donc elle doit être évidente par elle-même.— Voilà une preuve ontologique et absolue. — 2*" Voici maintenant une preuve psychologique en faveur de la même vérité., Sitôt que les préceptes généraux de la loi noua sont manifestés, notre esprit en voit la vérité, çt ils se légitiment eux-mêmes à ses yeux : la lumière qui les éclaire le frappe immédiatement. S'IL arrive que L'esprit saisisse difficilement la vérité des préceptes secondaires et éloignés, cela tient uniquement , ym peu de réflexion le démontre, à la faiblesse de sa vue.

La plupart des philosophes , en traitant de l'évidence de la loi morale, nous semblent ne p^s avoir compris le véritable état de la question ; ils confondent l'évidence objective et l'évidence subjective, et de là toutes ces objections tirées de l'ignorance où sont certains peuples des préceptes de la loi. Ces objections eussent été sans objet si l'on eût pris soin de déterminer nettement l'état de la question.

Article Vit. La loi morale e$t autonome.

11 s'agit ici de Taxitonomie dans le sens philosophique et rigoureux de cette expression, de l'antonopaie absolue et complète.

La loi morale est donc à> elle-même sa règle ; elle ne connaît point de règle supérieure à laquelle elle doive se conformer, elle ne relève que d'elle-même. L'autorité dont elle se montre revêtue n^est peint, comme celle des lois positives , une autcv-

rite empruntée , c'est une autorité qui lui appartient en prqpre, elle la tire d'eile-*méme, dé son propre fonds. La loi morale est donc, dans le sens absolu du mot, sou^raine : la souveraineté absolue est celle qui se légitime elle-même , celle dont les titres ne viennent point du dehors.

Ainsi tout ce que la loi commande est par là même nécessairement bien,' tout ce qu'elle défend est nécessairement mal. Elle vent être obéie sans réplique , sans transaction, sans composition d'aucune sorte. Par cela seul qu'elle ordonile; elle oblige. 11 est défendu de lui demander si ses prescriptions sont justes, on ne peut pas la contrôler, elle est la justice même.

La loi morale possède cette autonomie, parce que, s'idenli* fiant avec le Bien absolu , elle est nécessaire et porte par conséquent en elle-même sa raison d'êire. L'autonomie est le privilège de la loi nM>rale; elle ne saurait appartenir aux lois positives, parce que celles-ci n'ont point leur raison d'être en elles-mêmes : elles ont toujours besoin de s'appuyer d'une autorité supérieure.

Article VIII. La loi morale est éternelle.

Ce qui n'est point créé est étemel; or la loi, nous l'avons vu , n'est point créée; donc elle est éternelle. Elle s'est montrée à nous comme nécessaire, immuable, absolue, tous caractères qui la placent au-dessus du temps et lui impriment le cachet de réternilé. Il n'y a ici, pour écarter toute difficulté, qu'un seul point à éclaireir.

Le terme de la loi est créé, il est dans le temps; ce terme c'est la volonté humaine. Sous ce rapport la loi , considérée comme règle actuelle et réelle de la volonté créée, n'a pas toujours existé; elle n'existe avec ce caractère que depuis la création des esprits finis et libres. Mais pourtant, eomme de toute éternité Dieu conçoit Thommeavec les rapports inhérents à sa nature , et que de toute éternité il le conçoit comme obligé de maintenir ces rapports, il est manifeste que dans la création la volonté absolue de Dieu qui prescrit le maintien de ces rapports ne subit aucun changement, elle demeure invaria-

blement la même; le terme seul de cette volçnté est changé : rhomme, qui n'était qu'idéal, devient réel, et il entend alors le commandement de Dieu , la voix de la volonté divine. Avant la création. Dieu commandait idéalement à la volonté de Thomme, qui n'était qu'idéale; celle-ci étant réalisée, ce commandement devient réel. La loi en elle-même demeure donc toujours en dehors du temps; seulement elle est mise en rapport avec un terme qui est dans le temps. La môme chose a lieu toutes les. fois qu'il s'agit d'un rapport de Dieu avec les êtres créés.

On distingue ordinairement la loi naturelle de la loi éternelle. Ainsi S. Thomas définit la loi éternelle, la raison de la divine sagesse en tant qu'elle est la règle de tous les actes et de tous les mouvements (i). De même, dit cet illustre docteur, que Dieu a créé toutes choses par sa sagesse, ainsi il a tout réglé, tout ordonné par elle. Cette raison souveraine, considérée eomme créatrice du monde, porte en soi le modèle, l'idée du monde; envisagée comme suprême ordonnatrice et régulatrice de tout ce qui est , elle est elle-même la loi de toutes les créatures (2). — On voit que S. Thomas appelle loi éternelle la raison divine considérée comme ordonnant et réglant les actes et les mouvements de tous les êtres créés.

Ce que nous avons établi précédemment suffît pour faire apprécier ce qu'il y a d'exact dans cette définition de la loi éternelle. Au fond S. Thomas a les mêmes idées que nous; mais il n'a pas poussé aussi loin l'analyse, et voilà pourquoi il n'a pas distingué dans ce qu'il nomme la raison divine le rôle de l'intelligence et celui de la volonté absolue.

L'illustre théologien distingue la loi naturelle de la loi éternelle. Il définit la loi naturelle, une participation de la loi éter^ nelle dans la créature raisùnnable (5). D'après cela , la loi naturelle diffère de la loi éternelle en ce sens que celle-ci réside en Dieu (c'est la raison divine elle-même) , tandis que

(1) « Ratio divin» sapientiœ, secundum quod est directiva omnium actuum etmotionum. » Summa theol. 1. 2, q. 93, a. 1.

(2) Ibid.

(3) « Participatio legis seterns raiionali creatar» lex naturalis dicitur. » 1.2,q.91,a.2.

- Se ~

celle-là réside^ 61V n6us, est imprimée 4an$ dos âmes, existe dans les esprits crées eômme cepie^ comme image de là* loi étertrëlïe. v. .

La plupart des théologiens et des moralistes chrétiens ont adopté cette double définition de la loi éternelle et de ia loi natorelle ; et ils établissent ainsi ^yee FAnge de l'école une différence réelle entre ces deux lois/ Les principes que nous avons émis antérieurement ne nous permettent point de reconnaftre cette différence e pour nous la loi éternelle et la loi naturelle sont identiques. De part et d'autre c'est toujours la même volonté>absolue de Dieu voulant les rapports nécessaires des êtres et en prescrivant le maintien à la volonté finie.

Cette question se rattache à une antre question plus généra^le, savoir : si les idées nécessaires et absolues que nous apercevons en nous sont distinctes ou non de Dieu lui-même; si l'idée de Die«i et de ses attributs métaphysiques et moraux subisiste, distincte et différente de son objet) au sein de l'esprit humain , ou bien si cette idée n'est autre que Dieu même se montrant à notre intelligence. Nous, croyons avec S. Augustin, S. Anselme, Hugues de S. Victor^ S. Bonaventure,Bossuet, Fénelon, Malebranche, Thomàssin et le cardinal Gerdil^ que ridée de Dieu et «n général que lès idées nécessaires et absolues ne sont autre chose que Dieii lni*mème toujours intime* ment présent à notre esprit (i); S. Thomas pense, au coih

(1) s. Augustin insiste très-fréquemment sur ce point, que les idées nécessaires et absolues que nous apercevons en nous sont rëellenient distinctes de noire esprit , et quVlIes s'identifient avec IHeu. Cette tbèsè est lougoeméot exposée et. discutée daiossoaJratu livre : De libêro arbitfio. Citons ici deux oo trois passages de ce livre. — Après avoir énaiméré quelques règjes de sagesse que tout esprit aperçoit nécessairement, réyéque d'£li<>pone, iuoute : « Qoc ergo verum poiest quisque suum proprium dice're, cum iocommuiabiliter coDtemplandum adsit omnibus, qui hoc contemplari valent? E. Nullns hoc vere dixerit, suum eâse proprium, cum tam sit unum atque omnibus commune, quam verum est... Quamergo verœ atque iucommutabiles sunt regul» numerorum... tam sunt ver» atque iacommutabUes regulae sapientiœ, de quibus paucis uunc singillatim interrogatus respondisti esse veras atque manifestas , easque omnibus qui hsec intueri valent, communes ad contemplaudum adesse concedis. » De libero arbit., lib. II , c. X, n. 28, 29. — Ces règles communes et immuables que tout esprit voit toujours les mêmes sMdeotiAent

traire, que ces idées sont, distinctes de Dieu.: il \^ regarde oopme «ae. sorte d'image 4 de reflet y d'émanetioii de l'Être né^ cessaire et JEibsolu* En appliquant cette doctrine à :1a i»(^ale, ii oensidère la loi nMurelies comme une image,; u]ae..«0pie créée de ta loi éternelle. ; ti , : m ,

ayec la vérité alMolâe oi Dieu lui-même, qui est intf mènent présenta l'esprit humain. Ecoutez ces belles paroles, dont chacune est un éclair de génie : « Jisiio erf^o u«râkitsm, de qua jam 4iu Ibqoinujr j el in quàuna tam multa ^spiçiniiw, excellentioreiB pulaA esse quam m«nsDPstra est^ ai)(.œqualem iqentibus noslris^.an «tiaip infeciorem ? Sç(i si es^e^ infjeriop, i^n. sfcundum iiiam, sed de illa'judicarem,us , sicutjudicamu^ de corpçribus... ]E;t judicamus hœc secundum nias interiores régulas veriiatl^, qnas cômmuniter cernimos . deipsis vero nullo modo quis judicat : cum enim quis dixerit œlerna temporalibus esse petiora, aot septem et tria edse decem^mâmo dicit itaeise debg^e.^fi^ taatum ita e^se oognosceiisi, no« <t«min«(ior corrigit, sed uiitum lieiatur inyentqr. Si autem euet œq,uali$ ni«n(t6uf noitris kœc veritas, mutçLbilisetiam ipsa esset. Mentes enim nostrœ aliquando eam plus videnU attqùando minus, et ex hoc fatentur se esse mutahiles : cum itla in se manènsnee pro/ldat cum plus a nobis^videtur, nec dethiat cum minus; ud iîuegta.et incBrrupta et eonversoê lœtifkêt lumit^, et aversos puniai e(f$i$(ite^ A /6C<i., p. XII, p. 94. -<- «^De tpto auQ^ ^^peeonversis qui dili* ffifjii eam (veritatem), omnijbus proxima est, omnibus sempiterna; nullo locq est, nusquam deest; foris admonet , ^'ntu« docet; cerneotes se commutât bmnés in melius, a nuflo in deterius commutatur; miUus de illa judicat, iKTIIns sine illà judicat bene; » C. XIV, h. 38i — Yaytz aussi S. Anselme , Proilog,, c. XIV et c. XVI; Hugues de S. Victor dans son traité De anima; S. Bonaventure, Itinerarium mentis in Deumj.p^im^ o^ais surtout au chap. III. — Parmi les modernes, nul ne nous semble avoir mieux reodu que Fénelon toute la pensée de S. Augustin sur ce grave sujet. Après avoir montré que nos idées sqot pécessaires, immuables, universelle^, il>*éGri^^: « Où êtesvous donc, 6 mes idées, qui êtes si près et si loi» de moùi, qui B*étés ni moi ni ce qui m^nviroune; puisque ce^ qui m*environnQ et ce que j*appelle moi-même est si imparfait? Qup| doqc, n^$ i^ées seront-elles Dieu f Elles sont supérieures à mon esprit, puisqu'elles. Je redressent et le corrigent^ mies,Qnt le caractère de la Divinité; car elles soqt universelles. et imin^a^les con|ifne,,1)ieu. Elles subsistent très-réellement, selon uu principe que nous avons dé)à.posé : rien n^existe tant que ce qui est universel et immuable. ,Si cequi ^st changeant, passager et emprunté, exista véritablement, |^ plus forte raison ce.qui ne peut changer et qui est nécessaire. Il faut donc trouver* dans la nature quelque chose d^existant et de réel qui soit mef idées ; quelque chose. qui soit au-dedans de moi et qui ne sçit point moi, qui:me soit» 'Sapévieur, ^«i soit en -moi lors même que je n*y pense pas; avec qui je crois être seul , comme si je n'étais

Pour nous, nous devons le dire, il ne nous est pas possible d'attacher un sens précis aux expressions employées par S. Thomas et par les écrivains qui suivent son opinion/ Nous ne comprenons pas ce que Ton peut entendre par une iiaage fidèle , exacte de Dieu ^ et qui ne soit pas Dieii lui-mémé (i)w-

Artide IX. Za loi morale n'est point distincte de Dieu. .

La vérité de cette proposition est établie par tout oe qui précède; nous ne la formulons ici que pour la* mettre da'vanlâge en relief. La loi c'est le Bien absolu , c'est Dieu commandaht aux esprits finis le maintien des rapports inhérents à la nature des êtres.

Ainsi non-seulement la loi morale suppose un législateur, comme les moralistes s'attachent d'ordinaire à le prouver, mais elle est le législateur lui-même parlant et commandant à la volonté créée : c'est Dieu faisant résonner sa voix douce et ii^périeuse tout ensemble dans le sanctuaire de la conscience humaine, et lui prescrivant d'observer l'ordre éternel et absolu, de se conformera ses conceptions étemelles , à sa volonté absolue. La loi n^est donc point, comme l'enseignèiit plusieurs philosophes , quelque chose d'abstrait, qui n'aurjaiit d'existence que dans la pensée humaine; elle est concrète,iyir vante^ personnelle; elle est la vie suprême, la personnalité souveraine et absolue.

qu*a?ec moi-même; enan qui me soit plus présent et plus intime qût mon propre fbnds. Ce je ne sais quoi si admirable} si familier et si iMonnn ne peut être que Dieu. C'est donc la vérité universelle et indivisible qui me montre comme par morceaux, pour s'accommoder à nia portée, toutes les vérités que j'ai besoin d'apercevoir, » De Vexistence de Dieu, part. II 5 chap. IV, n. 49, 50. Cf. Part. I , chap. II, n. 49 sqq.

(1) Gerdil a fait une remarque analogue : « Si on veut un peu y réfléchir, dit-il, on se convaincra aisément que ce que disent lès théologiens, après S. Tbomar, de la loi naturelle, que c*e»tune lumière, une participation, une impression, une émanation, un rayon réfléchi de la loi éternelle... ne peut 8*enteDdre qu*en prenant au pied de la lettre le sentiment formel de S. Augustin. * Principes métaphysiqties de la morale chrétienne, viii* principe. (Wuv. tom. 11, p. 73. Rome 1806.

Corollaires. Sont nécessairement faux tous les systèmes qui 1* séparent de Dieti la loi morale et la considèrent comme indépendante de lui ; S^" ceux qui, tout en reconnaissant que la loi morale ne peut exister indépendamment de Dieu, la distinguent cependant de lui et en font je ne sais quoi d'abstrait qu'ils ne peuvent définir.

§ IV. De la source et du fondement de la loi morale.

Nous avons déjà constaté précédemment la source et le fondement de la loi, en montrant et ce qu'elle est, et comment elle s'engendre. Néanmoins nous croyons utile de formuler cette question séparément afin de classer dans un ordre plus sévère et de placer ainsi dans un plus grand jour les principes que nous avons déjà reconnus.

On entend par source de la loi ce dont elle dérive, et par fondement ce sur quoi elle repose, ce qui par conséquent lui donne sa force et sa valeur.

La loi morale, étant absolue et autonome, doit avoir sa source et son fondement en. elle-même. Mais comment /aut-il le comprendre?

On peut distinguer la source prochaine et la source dernière. La source dernière de .la loi morale c'est Dieu en tant qu'il s'aime lui-même d^un amour nécessaire et absolu. C'est de cette source que jaillit en dernière analyse le commandement qui s'impose à la volonté créée comme sa règle et sa loi; c'est là que ce commandement puise le caractère de bonté et de justice souveraine qui le distingue.

La source prochaine de la loi ce sont les rapports naturels des êtres en tant que conçus et voulus par Dieu, ce sont les essences métaphysiques dés choses.

Le fondement de la loi morale se confond en réalité avec sa source, on peut donc appliquer à celui-là ce que nous avons dit de celle-ci.

S V. De la loi morale considérée comme le fondement et comme le modèle de twite loi pojsdivé. ; î

On appelle en général loi positive une loi gui ne dérive, t)a.f iraniédiatement et nécessairement de la natuxe des .çl}Q$jSS| mais qui émane de la libre volonté de Difiu ou dp, i%Qvamey on la nomme positive en opposition à la loi naturelle (appelée par nous loi morale) , qui est nécessaire et ne dépend point de la libre détermination ni de Dieu, ni de rhomme(i)«

On distingue deux grandes classes de lois positives : \es lois positives divines et les lois positives humaines. Le&, prémices émanent de la libre volonté de Dieif, les^econdes de la Uhi^ volonté de l'homme investi du pouvoir de porter d^ h^ifi, , !;r^

Article I. La loi morale ^t U fonàement dsi lois..po$itive$^ ..., .

Les lois positives ne sont point arbitraires^ il est absurde dé supposer qu'un législateur puisse ne consultel» que ses caprices, que ses dispositions personnelles pour porter ûtiÉflot 'r fl y a une régie à laquelle toute loi dMt être conformé ;; et èëtte règle suprême est la loi' môi^ale.

Nous arrivons à cette Conclusion i)ar deux votes ditférétrtës. i" Toute loi comme telle doit être 6on»e (ou jiTsté)^ eilè ilàdresse à la volonté, et la volonté n*a d'autre régie qtre lé feîfen. Or une chose n'est bonne qu'en tant qu'elle participe du Bien absolu , source et fondement de tout Wen ; et la loi morâlïsl é*idèntifie avec le Bien absolu.Doncilne loi positivé- iie péfûtëtfè bonne et porter légitimement le nom de loi qu'en tant qà*elïè s'appuie sur la loi morale. *. '.

â** Toute loi positive à poui* objet le tnaintien où la réiiîlisiilioh des vrais rapports dés êtres ; elle f>orte sûr î^s rapports dérivés et secondaires'. Mais ces rapports dof veut s'appuyer sùf les rapports primitifs et naturel^; ceux-ei sont le (bndemëiit

(1) « Sciendum est, dit Suarez, illam legem vocari positif am quffi B?P;ft^ innata cum natura vel gratia, sed ultra illas ab aliquo principio extrioseco habente potestalem posita est; inde enim positiva dicta est, quasi addita naturaîi legi, non ex illa necessario manans, » De legibus , lib. i. c. S, o. 13.

nécessaire de ceux-là. Or la loi aiorale est le coma^andement qui prescrit le maintien des rapports prinitifo et oatiurels des êtres; donCi elle eU de ce chef encore la base obligée de toute lai positive.

D'ailleurs c'est un principe philosophique incontestable, que le nécessaire est ea toute chose la base indispensable du con* tii^ent^ Tabsèlu du relatif : le contingent et le relatif n'ont point leur raison d'être en eui-mémes, et par conséquent il ieor faut un fondeftient extérieur qui les soutienne et les légitime. Les lois posilives tirent donc leur valeur et leur force obligatoire de la loi morale, c'est dans cette source quelles puisent le ^caractère sacré de lois. D'où il suit que quiconque nie la loi morale doit par là tnème refuser toute force obliga*toite aux {lois positives s détachées de leur base^ elles perdent tonte valeur :et toute autorité.

Article II. La loi tnorcUe est le modèle des lois positives.

En général l'absolu est le modèle du relatif, le nécessaire est le type du 'contingent. Le relatif, en tant qu'il a de la perfection) ressiemble à l'absolu; il lui est dissemlilaible par son Imperfectton. Bh bien^ la loi morale est absolue et néeessaire, eomme-faôus Favons prouvé antérieurement. On voit donc d priori la vérité de notre proposition.

On peut également établir cette proposition en montrant les caractères que présente la loi morale. Nous les avons énumérés plus haut, nous ne les répéterons point. Ces caractères prouvent d'une manière éclatante qu'elle est réellement la loi parfaite , la loi-type : c'est sur ce modèle que toute loi doit être jugée. Plus les lois positives en approchent, plus elles sont parfaites, plus elles méritent de porter le nom de lois.

Ces considérations , fort simples en soi , prouvent en quelle étrange méprise tombent les moralistes qui, suivant une marche inverse, empruntent les caractères des lois positives pour les appliquer à la loi morale.

Ils commencent par traiter de la loi en général , et sous ce titre ils comprennent surtout les lois positives, les lois telles

la morale abstraite; 4° la doctrine qui fait dériver la loi morale de la libre volonté de Dieu; 5° le panthéisme. Nous allons traiter successivement de ces diverses théories.

§ I. Du système égoïste ou de la morale de l'intérêt.

On a donné le nom de morale égoïste — morale de l'intérêt — ou encore d'utilitarisme — à cette doctrine qui pose en principe que rien n'est par soi et de sa nature bien ou mal , juste ou injuste; mais que le bien c'est tout ce qui contribue à notre avantage, le mal ce qui nous est nuisible. Dans ce système il n'y a ni bien ni mal en soi, c'est-à-dire indépendamment de l'avantage ou du désavantage qui en résulte pour Fhomme : si une chose est dite bonne, c'est uniquement à raison 4l^ son utilité; elle est bonne, parce qu'elle est utile;; supposez que cette même chose devienne nuisible, préjudiciable, dè$ lo^iS elle cesse d'être bonne, elle est mauvaise. Voilà le principe commun de tous les partisans de ce système, ils ne diffèrent entre eux que dans la manière d'appliquer ce principe;

Cette doctrine immorale et abjecte p eu , à toutes les époques de l'histoire , un certain nombre de défenseurs. Parmi les philosophes anciens, Aristippe et Épicure doivent être rangés au nombre de ses principaux représentants. Le nom ^'Epîcure est demeuré attaché à cette philosophie ignoble qui' ne reconnaît d'autre bien que le plaisir, d'autre mal que la douleur. Au reste Épicure et Aristippe ne faisaient qu'élever à la hauteur d'une doctrine philosophique les. maximes que la société païenne exprimait dans ses mœurs e^ ()ans sa vie. I^ doctrine d'Épicure prévalut à Rome à la fin de la république. Lucrèce la professa dans son poëme sur la nature des choses {De rerum natura). Horace, qui accorde souvent ses sympathies à l'épicuréisme , a exprimé dans ces deux vers les principes de morale de ce système :

A tque ipsa utilitas justi prope mater et œqui. Nec natura potest justq secerner^ iniquum (i).

(1) i^ae. liM,sar.3,w. 99etll3. i

Dans les temps modernes , surtout depuis que les croyances chrétiennes se furent. affaiblies dans beaucoup d'esprits, la morale de l'intérêt ti trouvé un assez grand nombre d'interprètes et de défenseurs. Thomas Hobbes (né en 1588, et mort en 16:79:) obcupe une place distinguée parmi ces philosophes. Il a exposé et développé cette doctrine abjecte avec une rigOiOnr de logique qui fait plus honneur à son intelligence qu'à son caractère (4).

La théorie du philosophe anglais sur la morale peut se ramener aux points suivants : Rien n'est de sa nature bien ou msâ, juste ou injuste , le bien et le mal sont des choses purement relatives au bonheur de l'homme; le bien moral c'est ce qui conduit directement ou indirectement au bonheur, le mal ce qui en éloigne. Voilà le principe qui sert de base au système moral et politique de Hobbes.

Naturellement donc il n'y a point de distinction entre le bien et le mal moral ; là-dessus Hobbes est d'accord avec Épicure et les autres représentants du matérialisme. Mais il admet dans la société une distinction entre le bien et le mal, fondée sur des conventions positives. Voici comment il raisonne.

L'homme ne vit point seul, isolé de ses semblables; les individus sont nécessairement en rapport les uns avec les autres. Gomme chacun n'a d'autreTègle de conduite que son bien-être individuel (c'est le principe de l'auteur) , chacun en particulier cherche à se procurer ce bien-être sans s'embarrasser de son voisin.

Mais tous ces individus étant sans cesse en contact les uns avec les autres , il arrive nécessairement que leurs intérêts se croisent, que leurs plaisirs se limitent et se détruisent réciproquement. 11 s'ensuit que, dans une pareille société, chaque homme doit être eiinemi né de tous les autres , et que le seul état possible entre eux c'est l'état de guerre. Mais cet état de guerre continuelle , de lutte de tous contre tous, compro-

(1) Hobbes a exposé ses principes sur la morale et sur la politique dans deux ouvrages célèbres dont voici les titres : De cive ^ sive Elementa philotophica deeivé (1642); — Leviathan , sive de materia , fbrmaet potettate civitatis eo€te9ia»ticœ tt civilit (1651):

met les intérêts et le bonheur de chaque individu. Aussi les hommes n'ont point tardé de reconnaître que cet état, loin de les conduire à leur plus grand bonheur , les en éloignait sans cesse. Qu'ont-ils fait pour porter remède à cet inconvénient ? Chacun a consenti à faire quelque concession, dans l'intérêt de sa propre tranquillité , de son propre bonheur. Il est intervenu entre tous ces individus des conventions, en vertu desquelles chacun a cédé quelque chose de son droit, s'est imposé ainsi des devoirs et a reconnu des droits aux autres. Or ces conventions faîtes, c'est un bien d'y être fidèle, c'est un mai de les violer ; et dès lors nait la loi morale. Un pacte , une convention librement consentie entre les hommes, et cela dans l'intérêt du plus grand bien-être de chacun , tel est, suivant Hobbes, le fondement de la distinction entre le bien et le mal moral.

Je ne ferai, pour le moment, qu'une seule observation, c'est que les conventions dont parle Hobbes ne reposant point sur une base morale , elles sont nécessairement destituées ellesmêmes de toute valeur morale ; par conséquent la théorie de ce philosophe se réduit toujours à ce seul principe, que Fin* térêt individuel est l'unique fondement de la distinction entre le bien et le mal.

La morale de l'intérêt, qui compta de nombreux partisans en Angleterre, prévalut en France dans l'école incrédule et matérialiste du dix-huitième siècle. Helvétius se chargea d'en formuler les principes; il le fit dans son livre de l'Esprit M. Cousin résume ainsi la doctrine morale de cet écrivain superficiel en qui la frivolité du dernier siècle a voulu voir un philosophe : « L'homme, n'étant qu'un être sensible, ne peut poursuivre qu'un but dans le cours de sa vie, le plaisir, et encore le plaisir des sens. Le plaisir est donc l'unique motif et la seule loi de nos actions. Après avoir ainsi déduit son principe moral de la définition même de l'homme , Helvétius consulte l'expérience. Il interroge à la fois les jugements et les actes humains; il fait successivement appel aux individus, à une petite société , à une nation , à une époque , à Fhumanité tout entière. De toute part lui vient cette réponse, que l'utile est le bien, que l'intérêt est la vraie mesure de nos jugements et le seul principe de nos actes. L'individu comme la société.

les méchaiits oomine les bons, jugent et agissent conformément i ce qu'ils croient leur intérêt. Les verius et le$ vices ne sont que différentes manières ientendre l'intérêt. Les ânes sont bonnes en tant qu'utiles , les autres sont mauvaises en tant que Bttîsîbles, soit â lïndiTîdu , soit à la société. C'est là la seule distinction i faire entre le bien et le mal (i). »

Cette doctrine fut généralement adoptée par l'école voilairienne. Volney chercha à la populariser en publiant son Coté'ekisme du citoyen français (4793); Saint-Lambert poursuivit le même but par la publication de son Catéchisme universel, dans lequel il tenta d'appliquer les principes de cette détestable théorie aux divers cas de la vie humaine.

La même doctrine a été soutenue, de nos jours, en Angleterre par le célèbre légiste Bentham, qui l'a transportée sur le terrain du drmt civil et du droit pénal; en France, Destutt- Tracy Tîntrodui^it dans le droit politique.

Le même principe se retrouve au fond des théories de la plupart des socialistes contemporains : Futile et le nuisible, telle est pour eux la seule règle, l'unique mesure du bien et dtt mal.

Cette désolante doctrine a sa source dans le sensualisme; et, telle qu'elle s'est produite dans les temps modernes, elle procède en ligne directe de Bacon, de Locke ou de Condillac, les trois grands représentants du sensualisme moderne. Le sensualisme conséquent se confond avec le matérialisme, et cette doctrine est l'expression la plus pure du matérialisme dans le domaine de la morale.

Dans le sensualisme toute idée dérive en définitive de la sensation; car la réflexion ou t attention ^ admises par Locke et Condillac, ne s'exercent que sur les données des sens, et par conséquent elles ne peuvent qu'extraire de ces données ce qui y est contenu. La sensation demeure donc la seule source réelle de nos idées. Or les sens ne nous attestent aucune vérité nécessaire, absolue, immuable, universelle. Donc il n'y a point de vérités de ce genre. 11 n'y a de réel que ce qui tombe

(1) Cours d'Histoire delà philosophie morale au dix-huitième siècle, !• part., leç. ivv

SOUS' les 8ens,<^ qui peut être aperçu par les sens ou ce^ui se rattachée eux de quelque façon; tout le reste n'est, que chi«^ mèrieietiUusioni- £a sensation est ainsi le seul juge de.ia vérite et de la bonté des ichoses : tout se rapporte à elle et doit s'apprécier re/(«ttV69K«nt à elle. Par ckmséquent ce qui» afiecte agréablement les sôni sera. déclai^é bon, ce qui les affecté ipér niblement ^s^a jugé mauvais. Tel est le terme . nécessaire )où doivient aboutir tous les .systèmes qui ne fecoanaissent d'autre principe de connaissance que la sensation. La morale du plai* siir^)ei»risagée sous ses> formes diverses, est. la seule qu'autorif sBhti de pareils systèmes» . ' .

On voit que cette théorie détruit directement la loi morale en nîÂnt qu'il existe unie différence essentielle entre le bien et lé maLPoup la. réfuter directement, il suffit d'établir l'eads^ tence d^'uneJoi morale immuable et absolue , règle et mesure de la bonté et de la malice des actions libres de Thomme. Nous Talions fait précédemment. Nous ne rappellerons ici que qdëlqiies points.; : i ^ , ;-

• 1/^ Liîdée duMeanous apparaît comme entièrement distincte de ridée de l'utile, et , en vertu de cette idée, il y a des choses que dous i jugeons bonnes ^ d'autres mauvaises , ; indépendamment du rapport qu'elles ont.à notre intérêt. . . i . . 2!° i L'idée du bien se montre à nous comme nécessaire^, immuable, absoUie;; l'utile -varie avec 1^ temps, le lieu, te perso&nesi.: .;...• f î ■,;.•••. •

1^^ Lé^bien to révple à nous comn^e la régie que la yck lonté est tenue de suivre (i); l'utile ou le plaisir n'a point ee caractère.' i: ... : , .

4^ Il est vrai qtfe le bien «t l'utile se rencontrent fréquemaneût; mais il ne s'ensuit point que jamais ils se confondent. Tel acte de justice ouide bienfaisance peut être utile oa iagréable À celui qui te pose; mais cet acte est^il bon, parce quHl est lïtile? Évidemment non. Il est bon par lui<*méme et indépenâanmëntide son«tilité : l'utilité s'attache à la bontés elle rie la* constitue point. '■.'■'•"■'

(1) Cf. chap. II , § 1 .

$ Iir Du système sentimental ou de. là morale du èeniùiienti

Les principaux représentants de. la morale du sentimenj; appartiennent aux Iles Britanniques. Ces ph^osophes.'ron^pept ouvertement ^vec les principes d« l'école miatéri^lUte d^ mm venons de parler ; leur doctrine se montre d^^^ |'^lstaire delà philosophie moderne comme une noble protestation contre. \^ dégradantes théories de. cette école. Ils adfnétt^nt en pr^ieJLpe une distinction essentielle entre ,1;^. bien et le; mal, indépendamment de l'avantage ou du désavantage qui peut eh résulter; seulement ils se trompent qua^d il S'agit de délef'minst le fondement et la règle de cette distinction. To^t en com- J^ttant la doctrine morale engendrée par ^e sensualisme,, \ils n'ont pas pu se soustraire complètement. eux-méme^ .a là funeste influence de ce système. Leur tbéçrie n'est, plus le sensualisme proprement dit, mais elle n'^st pas davantage une théorie rationnelle : si l'on nous permet cetjie expression, nous la nommerions volontiers le sensisme (i ).

Dans ce système, la distinction entre le biei^, çt.le mf^l ne se fonde piointsur des. principe^ absolus ef; immuables aperçus paf la; raison 9 elle se fondesurle sentiment, sur jlfi sensibilité de l'âme ; le sentiment ou la sensibilité interne est pour les fauteurs de cette nouvelle doctrine. le squl fondeipent, Tunique règle de la distinction entre le bien et ^,pial. La iporale du sentiment a revêtu des formes diverses selqn le .caractère partieuUer des philosophes qui s'en sont faits les interprètes ; mais le principe que nous venons ^d'énoncer est le fppds commun sur lequel tons ces ëkcriyains ont élevé jeur^ ,théorîes. Voici comment s'exprime sur ce sujet M. Jouffçpy : , .'

« Le sentiment ovL Vinstinct, telle est, selon tous ces systèmes, la source d'où émanent et les distinctions et les détermi^ nations morales; mais tandis que les uns se.bo^pent à adop^ter comme le principe des premières et 1q mobile dés secondes, une des tendances primitives de notre nature, telles que la lien-

(1) La morale du sentiment se rattache toujours au sensualisme, et les plus illustres représentants de cette doctrine tiennent Locke pour l^yr maître en philosophie. • .

veiltanee ou la sympo^Aie , les autres introdoisent dans QOtre sensibilité, pour remplir cette double fonction, et spécialement la première, un instinct nouveau, qu'ils se donnent la liberté de créer, et qu'ils appellent, d'après sa mission, le^sètt* timent ou le sens moral. Telle est la seule nuance considérable qui distingue les systèmes instinctif' et qui les sépare en détts classes (1). »

Nous exposerons brièvement les doctrines des detit pldlosôphes qui ont exprimé avec le plus de netteté et de'ialëùV-tèi deux nuances du systètne sentimental. Ces deux philojiopliès sont Hutcbeson et Adam Smitb.

Ce fut Richard Cnmberland (1622-1 71 8) qui, dans la vue de réfuter les désolantes doctrines de Hobbes^ tenta lé prènkteir d'asseoir la morale sur la base du sentiment. Le comte de S€ifa^ tesbury entra dans la même voie ; c'est lui qui introduisit Yet* pression de sens moral. Hais la doctrine du sens moriàl a^élé systématisée par François Hutcbeson , que Ton considère comme le fondateur de Técole morale écossaise (2).

La théorie morale de Hutcbeson peut se ramener àUx ]^nts suivants. Il y a dans notre nature deux espèces de tendance», les unes personnelles et intéressées , les autres bienveillances et désintéressées. Le bien moral ne réside que dans leis alféc^ tiens bienveillantes et les actes qui en dérivelift de tiHéltfat manière. Mais quelle est la règle d'après laquelle notfs jugeons que là est le bien, et que le mal réside, au contraire, datis les affedtidtis personnelles? Cette règle, qui sera le fbhdeinént de la distinction entre le bien et le mal , c'est un ^ehk spécial que l'auteur nomme sens moral. Les aifections bienveillantes sont moralement bonnes, parce qu'elles agréent à ce sens; lès affections intéressées sont moralemetit mauvaises, psivce qu'elles lui répugnent.

Le sens moral est appelé ainsi ^ dit Rutche^on , 'parce ^11 est affecté immédiatement par la qualité tnorale^ comme Te goût par les saveuf s ; il en résulte , dans uii cas dontmej dans l'autre, des sensations agréables ou désagréables.

(1) Cours de droit naturel, 19» leç., tom. II, p. 65—66. Ptfrl* t845.

(2) Il uaquit ea Irlande en 1694, derint professeur à Glascow eo'^Tf^, et mourut en 1747.

M. Jouffroy fait parfailement ressortir dans ces quelques lignes le caractère purement relatif de l'idée du bien dans le système deHutcheson. « Qu'avait prétendu Hutcheson? Trois choses qui résument toute sa doctrine. La première, que les idées du bien et du mal sont en nous des idées simples et originales. La seconde, qu'étant simples et originales , elles dérivent nécessairement d'un sens. La troisièine , que tout sens étant un principe arbitraire de notre constitution, le bien et le mal sont relatifs à notre constitution, n'ont pas plus de réalité objective que le doux et Tamer , et changeraient de nature, si nous en changions nous-mêmes. Voilà ce que Hutcheson avait explicitement professé ou implicitement admis; son système, rigoureusement interprété, rendait la qonséquence que les mots bien et mal né signifient pas pour nous ce que sont réellement les actions , mais simplement quelles sensations elles nous font éprouver.OVy s'il en est aiiisi, il n'y a plus de morale (i). »

Adam Smith (2) est le plus célèbre moraliste de l'école sentimentale. Il a exposé sa doctrine dans un ouvrage intitulé : Théorie des sentiments moraux.

Pour Smith , comme pour Hutcheson , le principe de la moralité réside dans la sensibilité, dans le sentiment; mais il a imprimé à son système un caractère qui le distingue de celui du fondateur de Técole morale écossaise. Smith n'introduit point, comme Hutcheson, un nouveau sens dans noire sensibilité; il adopte comme principe de la distinction 'entre le bien et le mal une tendance primitive de notre nature, et cette tendance c'est la sympathie, La doctrine morale de ce philosophe est connue sous le nom de doctrine de la sympathie. Voici le résumé de cette théorie réduite à ses éléments les plus essentiels.

Toute action a pour mobile un sentiment de l'âme, et elle s'apprécie, non en elle-même, mais d'après le sentiment qui l'a inspirée. Or celui qui est témoin de Inaction sympathise à tel ou tel degré, ou ne sympathise pas avec le sentiment dont

(1) Cours de droit naturel, 19« leç., lom. II, p. 152—155.

(2) Né à Kirkaldy ea Ecosse en 1723, mort en 1790.

-Sicile èilidne , et il juge en conséquence Taction bonne ou mau* vaise. De là l'idée du bîeii et du mal. Ainsi, par exemple, je vois un riche faire Tanmône à un pauvre; j'éprouve le même sentiment *dé compassion qui a inspiré cet acte^ je syfnpathise avec ce sentiment, et j'approuve l'acte qu'il a prodoit, je le ]age'6on. Si^ au contraire, je vois un malfaiteur commettre un meurtre, aussitôt j'éprouve la plus profonde antipathie poul* le sentiment qui a inspiré cette action , et je la condamne comme mauvaise. — La sympathie est donc la règle, la mesure du bién^ l'antipathie est la mesure du mai moral. ' >

Cepehdant jusque-là l'auteur ne nous a donné que le moyen de juger de la bonté morale des actions d'antrui. Que faire quand 11 s^agit d'apprécier la moralité de ses propres actions ? 11 n'est pas besoin, dit Smilh, d'avoir recours pour cela à un principedifférent. Voici comment il l'explique. Quand vous posez un acte ,* dit-il, il faut, pour le juger, vous mettre par la pensée à la place d'un témoin , d'un spectateur impartial, et prononcer ensuite comme s'il s'agissait d'une action d'autrui. ■ iC'fiors'donc que je suis animé d'un certain sentiment, si je veux juger de la convenance ou de l'inconvenance^ du mérite on du démérite de ce sentiment, voici ce que je fais : jé^me place, par hypothèse j dans la situation du spectateur impartial, ^t dans Cette position, grâce à la propriété que j'ai de partager le sentiment des autres, j'éprouve-, au spectacle du sentiment qui m^anime, précisément oe qu'éprouverait le spectateur impartial lui-^ihéme. Je suis donc en mesure de juger de la convenasce ou de l'inconvenance, du mérite ou du démérite. de mon sentiment, précisément comme il en jugerait, ou comme j'en» jugerais moi-même, s'il s'agissait du sentiment d'un autre {!);»

Ainsi, qu'il s'agisse de nos propres actions ou de celles d'autfrtii, c'est toujours la sympathie du spectateur impartial qui ' décide de leur moralité. >

LOrs même que nous jugeons un acte par des règles générales que la raison nous dicte, et sans consulter la sympathie, celle-ci n'en demeure pas moins le véritable fondement de notre appréciation. Voici comment.

(1) Jouffroy, ouv. cit, leç. xvn% tom. II, p. H.

« L'expérience des jagements que nous portons sur les antres et qneles autres portent sur nous , et de ceux que nous portons aussi sur nous-mêmes après avoir agi et que le sangfroid nous est revenu, nous apprend peu à peu à connaître quelles affections et quelles actions sont convenables ou inconvenantes, méritantes ou déméritantes. De là des règles générales qui se rédigent successivement et se gravent dans notre esprit j et qui sont ces lois mêmes de la moralité qu'on a cru primitives, et qui ne sont que la généralisation des décisions partiadières de l'instinct sympathique. Or, quand ces règles, fruit de l'expérience, sont une fois établies dans notre esprit, il nous arrive souvent de juger immédiatement par ces règles, au lieu de consulter la sympathie, en sorte que notre appréciation devient rarsonnée, d'instinctive qu'elle était... Mais ces règles, par lesquelles nous qualifions, n'expriment qu'une chose. Témotion du spectateur impartial, et elles n'ont d'autorité que parce qu'elles l'expriment. C'est donc toujours cette émotion du spectateur impartial qui juge et qui décide (1). »

Tous les préceptes de la morale de Smith se ramènent à cette formule .générale : Agis de telle sorte y que les autres hommes puissent. sympathiser avec toi.

Nous eii avons dit assez pour faire comprendre la pensée des deux plus illustres interprètes de la morale du sentiment. On voit que le sentiment, envisagé sous des formes diverses, est pour ces philosophes la règle suprême du bien et du mal; il tient véritablement dans leurs systèmes la place de la loi morale. Nous allons réfuter brièvement cette doctrine.

i"* La règle du biçn et du mal, ou la loi morale, ne peut pas résider dans l'homme ; elle ne peut se confondre avec aucune de ses facultés ni de ses tendances, parce que l'homme est uoe créature lor la loi morale est incréée, puisqu'elle est nécessaire, absolue, immuable. 2° Le sentiment n'a par jsoi aucune autorité mforale; il ne peut pas faire qu'une chose soit bonne ou mauvaise, méritante ou déméritante. S'il ne se rattache pas à un principe supérieur, il ne peut rien attester , sinon qu'une chose est agréable ou désagréable; mais s'ensuit-il de là que

(1) JouflFroy, loc. cit. p. 13.

— recette même chose soit bonne ou mauvaise moralement ^ qu'elle soit prescrite ou défendue? d*" Dans ces systèmes le bien et le mal sont choses purement relatives: une action n'est pas bonne en soi 9 indépendamment du sentiment qu'elle inspire, elle n'est bonne que parce qu'elle affecte agréablement tel sens; ce qui renverse toute morale. Sous ce point de vue, la doctrine du sentiment aboutit au même résultat que la doctrine de Fin. térêt. 4'' Le sentiment est de soi passager , changeant , variable; donc la bonté et la méchanceté des actions n'auront plus rien de fixe : une même action pourra être bonne aujourd'liui et mauvaise demain, bonne pour une personne et mauvaise pour une autre. 5"" Le sentiment, pris en soi et isolé de la raison , est aveugle; donc il ne peut même jamais être regardé comme le juge de la bonté et de la méchanceté des actions. 6*" Cette doctrine confond le principe avec la conséquence, la cause avec l'effet. Telle action est bonne , dit Smith, parce que je sympathise avec le sentiment qui l'a inspirée ; et moi je renverse la proposition et je dis : vous sympathisez avec le sentiment qui a inspiré cette action , parce qu'elle est bonne. La bonté morale de cette action est antérieure à votre sympathie, c'est elle qui la provoque et qui la cause : votre sympathie n'est que la conséquence, l'effet de cette bonté remarquée. Je vois un riche faire l'aumône à un pauvre; je sympathise avec le sentiment qui a inspiré cet acte et je l'approuve : cet acte n'est pas bon, parce que je l'approuve, mais je l'approuve, parce qu'il est bon.

§ IIL Le système rationaliste ou de la morale abstraite.

Dans les systèmes que nous avons vus jusqu'ici nous avons remarqué un vice général , dont la conséquence immédiate est la ruine de la morale; c'est que, dans leur principe même, ils méconnaissent le caractère de nécessité, d'immutabilité, d'absolu, dont la loi morale est revêtue. La doctrine du sentiment, comme celle de l'intérêt, fait de la règle du bien et du mal quelque chose de contingent, de relatif, de changeant, de variable. Il n'en est pas ainsi du système rationaliste ou de la morale abstraite.

Le plus célèbre représentant de cette doctrine est Emmanuel Kaiit (I). Ce philosophe a rendu à la science morale des servi-* ces incontestables , et l'on doit le considérer cemme l'un des plus profonds moralistes des temps modernes* Nul n'a poussé plus loiA que lui l'analyse des principaux concepts n]K>raux. Nous elposerons et discuterons brièvement les principes de la théorie de Kant en ce qui concerne la nature eA le fondement de la règle du bien et du mal. Noud dirons ensuite quelques mots de la doctrine de quelques rationalistes français sur le même sujet*

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