I. Du devoir relatif
Le devoir absolu atteint également tous les hommes, quels qu'ils soient, personne n'y échappe ; parce que tous sont soumis au droit absolu, tous sont soumis à la loi morale, dans laquelle s'exerce le droit absolu. Cette sujétion commune, ce devoir absolu , engendre des devoirs relatifs, c'est-à-dire des devoirs envers des créatures. En effet , pour accomplir la loi morale, les hommes sont obligés à une foule de choses envers leurs semblables, ils ont une multitude d'obligations à remplir les uns à l'égard des autres. C'est ainsi que naissent les devoirs
— sodés enfants envers leurs parents, et des parents eux-mémiM envers leurs enfants , les devoirs de nation à nation , dïndiyidu à individu , d'homme à homme. Nous exposerons ces différirati devoirs dans la seconde partie ; ici nous ne devons qu'en mar** quer la source générale. .;
. Le devoir absolu est donc l'origine, la base et le fond^mi^iit de tous les devoirs des hommes entre eux. Je suis obligé d'ho* norer et de respecter mes parents, parce que je suis lié par un devoir absolu envers la loi morale , qui me prescrit d'agir.de la sorte. Je suis obligé d'obéir à telle ou telle loi positive et humaine ^ parce que la loi morale me prescrit de respecter l'ordre social.
De cette façon, les devoirs des hommes entre eux, ceux même qui émanent directement d'un précepte purement positif, participent tous du caractère du devoir absolu^ C'est ce qui les rend obligatoires, c'est ce qui leur communique le carae^ tère sacré de devoir; s'ils ne possédaient pas cette note de Ta^ soiu , ils n'obligeraient point , ils n'auraient pas prise sur notre conscience. Remarquez le raisonnement que vous faites chaque jour vous-mêmes, avec ou sans conscience, lorsqu'il s'agit de remplir une obligation quelconque; vous vous dites intérieurement : tï est dans l'ordre que je fasse cela, que j'agisse de la sorte, l'ordre le veut, l'ordre le demande. Or c'est la loi mdrale qui commande à notre volonté le maintien de l'ordre. Donc l'idée du devoir absolu intervient toujours pour sanctionner les devoirs relatifs.
Nous appelons ces devoirs relatifs en tant qu'ils n'ont point leur raison d'être en eux-mêmes et qu'ils sont unis à des droits.
IL Du droit relatif.
Aux devoirs relatifs correspondent des droits également relatifs.
J'ai des devoirs à remplir envers mes semblables; à ces de<voirs correspondent chez eux des droits : ils ont droit à exiger:, i demander que je me conduise de telle ou de telle manière à leur égard. Ainsi , par exemple, mes parents ont droit à ce que
je les hoiiore^ à ce que je les respecte ; un supérieur a le droit d'exiger souinission et obéissance.
On distingue parmi les hommes plusieurs sortes de droits.
i* Il 7 a des droits naturels et des droits positifs. Les premiers sont ceux qui dérivent immédiatement de la nature des choses, et qtiî par là existent nécessairement; les seconds émanent directement d'actes posés librement par une volonté rai* sonnable.
à** Il y jEi des droits parfaits et rigoureux , et des droits imparfaits ou non rigoureux. « Les droits parfaits , dit Burlamaqui , sont' ceux dont on peut exiger l'effet à toute rigueur , et, sll est nécessaire, jusqu'à employer la force pour en obtenir l'exécution , ou pour en maintenir l'usage, contre ceux qui voudraient nous résister ou nous troubler à cet égard. C'est ainsi que Ton peut raisonnablement opposer la force à quiconî^e attente injustetnent sur notre vie (4). » Les droits sont imj^rfoits ou non rigoureux quand il n'est point permis d'employer la force pour les maintenir et les défendre.
S<> Il y a des droits auxquels on peut renoncer légitimement et (d'autres pour lesquels cela n'est point permis, u La raison de cette différence ^ dit Burlamaqui, est qu'il y a des droits qui ont par eux-mêmes une liaison naturelle avec nos devoirs , et qui ne sont donnés à l'homme que comme des moyens de s'en acquitter. Renoncer à ces sortes de droits, ce serait donc renonéér à son devoir ; ce qui n'est jamais permis. Mais à l'égard des droits qui n'intéressent en rien nos devoirs , la renonciation est licite , et ce n'est qu'une affaire de prudence (â). » Ainsi lès droits auxquels on ne peut pas renoncer sont ceux-là seulement pour lesquels on ne pourrait le faire sans violer un devoir.
4** « Enfin, dit encore Burlamaqui, le droit, considéré par rapport à ses différents objets, peut être réduit à quatre espèces principales. 1'' Le droit que nous avons sur notre propre personne et sur nos actions , lequel s'appelle liberté; 2» le droit qiie l'on a sur les choses qui nous appartiennent en propre,
(1) Loe. cit,, ch. tu, |^ tui.
(3) Ihid.
qui se nomme propriété an domaine; 5"* le droit que l'on a sur la personne et les actions des autres hommes, qu'on désigne par le noih d'empire ou d'autorité; 4"* et enfin le droit que l'on peut avoir sur les choses qui appartiennent à autrui, lequel peut être de plusieurs sortes (1). )>
Voilà les principales espèces de droits que l'on a coutume de distinguer. Il nous reste à marquer en peu de mots le y^rllable fondement de tous ces droits.
. Il n'y a que le droit absolu ou le droit de Diçu qui subsiste par soi , parce que seul il a sa raison d'être ea soi;^ tous les droits relatifs sont des droits dérivés. Ces droits, de même que les êtres créés dans lesquels ils résident, n'ayant pojnt leur raison d'être en eux-mêmes , ont pour fondement néces^airQ le droit absolu. On ne peut concevoir parmi les hommes. aueun droit réel qui ne doive s'appuyer en définitive sur le drojt absolu, comme on ne peut concevoir un être créé qui sujbsis^ sans s'appuyer sur l'Être créateur. Il est donc rigoi|reu$9meii^ vrai de dire que tout droit vient de Dieu , en qui seyVej^isfe le droit absolu. De même que le devoir relatif n'a le caractère de devoir qu'en tant qu'il participe du devoir absolu , ^insi le droit relatif n'est véritablement droit qu'en tant qu'il participe du droit absolu.
Nous pourrions répéter ici l'observation que nousavions.f^ite plus haut en traitant du devoir relatif, à savoir que noi^js proclamons chaque jour la vérité du principe qui vienti d'être énoncé. Toutes les fois quii s'agît de reconnaître l'existence d'un droit chez autrui, notre esprit remonte comme instinctifvement jusqu'à une idée nécessaire et absolue qu'il donne pour base dernière à ce droit; il appelle spontanément le droit ab^ solu à l'appui de tout droit relatif. Prenons un exemple.. Qua-pd je reconnais à un supérieur le droit de me commafidei;, est-ce que mon esprit ne va pas au-delà de cet homme à qui j'attribue un pareil droit sur moi? Évidemment oui. Ce droit ne se légitime pas lui-même à mes yeux, et ce n'est poiut dans ç^t homme que j en vois le fondement : il me faut un principe plus haut, et je ne me reconnais obligé de respecter ce droit
(1) Loc, cit., ch. Tii, § Tiu.
Q^e parce que je le regarde comme une émanation d'un droit Qui subsiste par lui-même, comme une sorte de délégation du ""•oit absolu faite dans l'intérêt de Fordre en général. Voilà des ^^^es qui entrent toujours dans les raisonnements que nous disons sur l'autorité des droits que nous reconnaissons à d'au- *^^ hommes.
* Cmnme le droit de l'homme emprunte ce caractère auguste ^^ droit absolu et divin, il s*en$uit que toutes les fois qu'il s'é- ^rte de la loi morale , qui est une application de celui-ci, il ^*est plus qu'une usurpation et un mensonge.
Le droit, comme nous l'avons déjà dit, ne se conçoit que dans une personne , c'est-à-dire dans un être intelligent et libre; étant une qualité morale, il ne peut exister dans des êtres prÎTés de raison. Le droit relatif suppose une personne relatwey âél)endante, finie, comme le droit absolu suppose une jptTsonne absolue, souverainement indépendante et infinie, lAést-'à-dlre un Dieu personnel. On sait que les Romains déniaient aux esclaves la qualité de personne; ces malheureux étaient assimilés aux choses, et comme tels déclarés incapables de droits.
S m. Des faux systèmes sur les droits et les devoirs.
Il y a, comme nous l'avons vu, d'une part un droit absolu et un devoir absolu , et d'autre part des devoirs relatifs et des droits relatifs. Nous avons vu aussi que les devoirs et les droits relatifs ont pour fondement nécessaire, les premiers le devoir absolu , les seconds le droit absolu. Que suit-il de ce principe? Il s'ensuit évidemment que tout système qtii ne reconnaît pas le droit absolu et le devoir absolu né saurait admettre des devoirs et des droits véritables entre les hommes. Ainsi toute théorie qui nie la loi morale, laquelle e^t l'application du droit absolu , détruit par là même le fon* dément de tout devoir et de tout droit parmi les hommes; saiis la loi morale, il n'est pas possible de rendre raison d'aucun droit ni d'aucun devoir.
La morale de Tintérèt et le panthéisme, détruisant à ia fois
et la loi morale et le droit absolu, aboutissent fatalement à la ruine de tout droit et de tout devoir parmi les hommes (i).
Des systèmes qui , sans nier en principe la loi morale, la dépouillent de son caractère d'absolu, ne sauraient non pliis rendre compte des devoirs et des droits qu'ils reconnaissent dans la société. Ajoutons en général que toute théorie erronée sur la loi morale est par là même impuissante à expliquer d'une manière satisfaisante l'existence des droits et des devoirs relatifs. Ces théories ayant été exposées précédemment :,; nous ne nous y arrêterons plus. Nous dirons seulement ici }xn mot en particulier de la théorie de quelques philosophes contemporains sur le rapport du droit et du devoir.
Suivant l'opinion des philosophes dont nous voulons parler, le concept de droit ne serait point un concept primitif, il naîtrait du concept de devoir et ne serait ainsi qu'un concept sp^ condaire et dérivé. Voici comment Jouffroy expose cette opinioon^, qui est la sienne : u $i mes semblables accomplissent leur fim c'est parce qu'ils le .veulent (ils sont libres), et, en l'accomplissant, s'ils sont chargés de l'accomplir sous leur responsabilité comme moi , il y aurait injustice de ma part à s'opposer^ leuip liberté, et de la leur à s'opposer à Taccom plissement de ma destinée par moi; et de là l'idée qu'ils ont le droit d'accomplir leur iSn , et l'idée que moi /ai le droit d'accopiplir la mienne; de là l'idée que j'ai le devoir de respecter leur vocation , et qu'ils doivent respecter la nôtre; de là en un mot les idées de droit, de justice , d'injustice (2). » — On le voit, ^oi^rpy fait dériver l'idée du droit de celle du devoir : tout homme a le de* voir d'accomplir sa destinée; donc il a le droit de. ne pas être entravé dans l'accomplissement de ce devoir.
M. Saisset regarde aussi , à l'exemple de Jouffroy , la potion de devoir comme la source de la notion de droit. «^Mop deyoir en toute circonstance, dit-lL, est de faire ce que loia rais^c^pi m^ montre oomm^ bon y et partant comme obligatoire. i>€i là.U notion de droit. Si c'est mon devoir , en effet, d'aller 2| ma fin , de teiidre v^s l'ordre, de faire le bien, quiçonqu(^ m^t p)^tdr
(1) Voir plus haut p. 46 SUIT, et p. 68 suiT. i - > -i ■; u
<2) Coutideidroit naturel j Itç.ifS^, lôm. Afp; 412i >;. t v . . i
^^ à raccomplissement de ce devoir fait mal , et si celui qui ^*t ce mal le fait sciemment et librement , son action est mol^^ïement mauvaise. Voilà donc mon droit: c'est de faire tout ce ^^ïitun être raisonnable et libre ne peut me détourner sans
n est donc constant que pour ces philosophes la notion de ^^oit est une notion secondaire, dérivée, qui natt de la notion ^« devoir.
Cette théorie, à la prendre d'une manière générale et absolue, est précisément l'inverse de la réalité. La notion de devoir n'est et ne peut être qu'une notion dérivée. Rien de plus évident. D'où vient que l'homme a le devoir de faire telle oa telle chose? C'est qu'il existe un droit supérieur qui l'impose : le devoir présuppose toujours le droit, et il n'en est que l'effet. Par conséquent, l'idée du devoir présuppose dans i^kpnt qui la conçoit l'idée du droit , par lequel le devoir est iiqiosé; et sans l'idée du droit jamais l'esprit ne concevrait Fidéedu devoir.
Ce qui aura sans doute contribué à égarer ces écrivains , c'est que, à ne considérer que l'ordre créé, fini, relatif, le devoir préexiste au droit : l'homme, nous l'avons vu, a des de- :mrs avant d'avoir des droits. Ils n'ont envisagé que l'homme, et ils ont voulu tout expliquer de ce point de vue restreint et ' essentiellement incomplet. Les notions de droit et de devoir dans l'homme ne sauraient se comprendre, si l'on ne remonte pas^ jusqu'à Dieu.
(1) Morale, dans le Manuel de philosophie à l'usage des collèges, p. 355. Paris 1S40.