DE LA SANCTION DE LA LOI MORALE
Le mérite et le démérite sont les concepts intermédiaires qui unissent d'une part la vertu au bonheur comme réeompenise, et de l'autre le vice au malheur comme punition. Le mérite contient la promesse de la récompense , le démérite It menace du châtiment. Or la récompense ou le bonheur d'un côté, le châtiment ou le malheur de Tautre, rbilà la sanction delà loi morale.
Nous avons vu,, en parlant du Bien devenu loi morale , quHl commande à la volonté avec une autorité souveraine, et qô'ëti commandant il promet de récompenser Tobéissance et mtàiatt de punir la transgression. Nous avons vu ensuite comment 'ta volonté, en obéissant à la loi, devient bonne et vertueuse V' et acquiert ainsi un titre à cette récompense promise, ou bien comment, en contrevenant aux prescriptions de la loi, eWé devient mauvaise et se rend digne par là des peines dont elle est menacée. Nous devons maintenant étudier de plus près ce côté de l'ordre moral; nous devons nous occuper spéeialement de cette récompense et de ce châtiment qui forment la sanction de la loi.
Tel sera l'objet de ce chapitre, qui est nécessairement ié dernier de la partie générale et théorique de la morale; car il ferme le cycle des rapports du Bien avec la volonté cféée. Nous allons voir, dans ce chapitre, l'homme arrivé, par le bon usage de son libre arbitre, à sa lin et au bonheur, — ou bien, par
siiiie du mauvais usage de sa liberté, séparé à jamais de sa fin et fixé dans le malheur.
§ l. La loi morale a une sanction.
Toute loi , pour se faire obéir, doit avoir une garantie suffisanfe; cette garantie se trouve dans la sanction. La sanction, prise dans le sens formel , c*est la promesse (Tune récompense pour ceux qui observent la loi y et la menace d'un châtiment pour ceux qui la transgressent. Considérée objectivement, la sanction est f ensemble des peines et des récompenses destinées à assurer Fexécution de la loi.
Constatons rapidement la réalité de la sanction pour la loi morale.
Que la loi morale ait une sanction, c'est une vérité évidente aux yeux de tout homme qui pense. Quiconque fait bien doit être récompensé; quiconque fait mal doit être puni : voilà un principe qui a la valeur d'un axiome ; il n'est contredit par aucun homme sensé, et il est proclamé par tous les peuples de l'univers. La loi se révèle à la conscience comme devant récompenser le bien et punir le mal; c'est de là que naissent, du moins en partie, le remords de la conscience , qui est chez le coupable un commencement de punition, et la satisfaction intérieure^ qui est chez le juste un commencement de récompense. La sanction de la loi morale est donc pour chacun de nous une vérité évidente.
Toutefois nous ne pouvons nous contenter de cette évidence générale que le philosophe partage avec le vulgaire , nous devons tàcfher d'acquérir de cette vérité une évidence réfléchie et scientifique; et pour cela il faut nous rendre compte de notre conviction en analysant les éléments qui la forment. Or voici, je crois, les principaux éléments qui entrent dans notre conviction.
La sanction de la loi morale dérive nécessairement de la sainteté et de la justice de Dieu.
i"* Dieu est saint. La sainteté divine se confond avec le Bien absolu, c'est Dieu en tant qu'il s'aime lui-même : Dieu est
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donc la sainteté absolue comme il est le bien absolu. En iivrtii de sa sainteté , il aime nécessairement ce qai est conforme à ^ nature, c'est-à-dire le bien, il hait nécessairement ce qui loi est opposé, c'est-à-dire le mal. Donc il récompense nécessairement le premier et punit nécessairement le second. L'amour et la haine de Dieu ne sont point des sentiments stériles, inactifs, ne se traduisant par aucun effet extérieur; il les manifeste nécessairement à Tégard des hommes , qui sont sons sa puissance et sous sa conduite. Il manifeste son amour du bien eh le récompensant, et sa haine du mal en le punissant. Prétendre que Dieu ne doit pas récompenser le bien et punir le mai, c'est dire qu'il peut placer sur la même ligne le bien et le mal, qu'il est indifférent à Tun et à l'autre, qu'il aime autant l'un que l'autre : c'est donc détruire sa sainteté, c'est Fanéan* tir lui-même.
â^ Dieu est juste; il est la justice par essence, la justice souveraine et absolue. En vertu de sa justice. Dieu fêûd'i chaque' être ce qui lui est dû , il traite chaque créature raisonnable selon sa conduite, selon son mérite : c'est là ce qu^einporte ridée de la justice divine appliquée aux créatures. Donc Dieu doit récompenser la créature libre qui se conduit Uen, et punir celle qui se conduit mal. Quiconque révoque en donte cette conclusion doit nier la justice' divine, et par conséquent nier Dieu lui-même.
5° La sanction de la loi morale se prouve par la nature même de cette loi. Pour le comprendre, il suifit de considérer l'objet de la loi. Que prescrit-elle en effet? Elle prescrit le maintien des rapports qui dérivent de la nature des êtres. Cenbcdenc qui l'observent Suivent les lois de leur nature, ils sont dans Tordre^ et ilis arrivent ainsi à leur fin; ceux au contraire ^i la Violent transgressent par là même les lois de leur nature , ils se placent dans un état contre nature, et s'éloignent ainsi de leur fin. Voilà des notions qui découlent évidemment de la nature même de la loi morale. Eh bien, si l'on veut y regarder attentivement , on verra que ces mêmes notions expriment la sanction de la loi , c'est-à-dire le bonheur et le malheur qu^êtttraînent son observation ou sa violation. En effet le bonheur d'un être consiste à se trouver dans tin état conforme à an na-
tore et à atteindre sa fin; le Iponheur, complet n'existe qu'au aonent oiila fin est atteinte ;. c'est alors seulement que tou[« tea les tendances et toutes les. facultés sont pleinement satis<faites. D'un antre côté le malheur : d'un être consiste à se tfôuverdans un état contraire à sa nature, à être privé de sa fin : tout être qui n est point à sa place se trouve par cela même dans un état violent, dans un état de peine et de souffrance. Ainsi l'homme qui observera la loi morale sera nécessairement heureux, et par conséquent Hçompemé; l'homme qui la violera sera nécessairement malheureux, et par conséquent puni.
§ IL La sanction de la loi morale eat complète el parfaite.
1. Nous appelons sanction complète celle qui, d'un eôté, f^ompense l'observation de la loi, et de l'autre en punit là transgression; elle est incomplétef si elle punit seulement la transgression de la loi sans en récompenser l'observation. les lois humaines n'ont en général qu'une sanction incom'^ plète : elles punissent ceux qui les violent, mais elles ne récompensent point ceux qui les observent. Mais la sanction de la loi morale est complète, puisque, comme nous l'avons établi, non-seulement elle punit le mal, mais elle récompense encore le bien.
â. Nous appelons sanction parfaite celle qui d'une part ne laisse sans récompense aucun acte conforme à la loi, et de l'antre ne laisse impuni aucun acte contraire à la loi, et qui en outre observe dans la distribution des récompenses et des châtiments une proportion rigoureuse, la sanction des lois humaines est toujours imparfaite, parce qu'elles n'atteignent jamais que les actes extérieurs , et encore ordinairement les transgressions qui ont quelque gravité. Mais la sanction de la kd morale est parfaite : il n'est pas un seul acte bon qui reste sans récompense , pas un seul acte mauvais qui demeure impuni. La raison en est simple.. Di^ voit les actes les plus secrets, rien n'échappe à ses regards ; et comme il est la justice même, il doit tenir compte de la valeur morale de chaque ac-
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iion^ La même raison prouve que Dieu doit obset*Ver dans. là distribution des récompenses et des châtiments une proportion rigoureuse; la grandeur des récompenses et des châtiments croit en raison directe du mérite ou du démérite des actes posés par la volonté créée; Dieu tient compte de tous les degrés de bonne ou de mauvaise volonté.
§ m, La sanction de la loi morale s'accomplit dans vnè autre vie. '
Nous venons de constater la réalité et les caractères généraux de la sanction de la loi morale ; il nous reste à examiner quand et de quelle manière cette sanction s'effectue. Or voici le principe général que nous pouvons établir : la loi morale a, durant cette vie, un commencement de sanction; mais la sanction complète et parfaite , telle que nous Tavons définie., n'existe que dans la vie future.
i. La vertu en cette vie a une certaine récompense, et le vice subit un certain châtiment. La raison en est que la vertu place l'homme dans Tordre, dans un état conforme aux lois de sa nature; or cet état produit de lui-même la paix, la jouissance , et par conséquent un certain bonheur. Le contraire arrive à Fhomme coupable. La faute produit chez lui un certain malaise , une peine , une souffrance , parce qu'elle contrarie les lois de sa nature. Il est certain que le méchant est déjà malheureux sur la terre. On pourrait ajouter que généralement la vertu éloigne de Thomme une foule de misères physiques qui s'attachent d'ordinaire au vice.
2. La loi morale a donc réellement un commencement de sanction eh cette vie. Mais d'abord il est à remarquer que ce commencement de sanction s'appuie lui-même en partie sur la sanction plus complète de la vie future : cette jouissance intime qui nait de la vertu , de même que ce malaise profond qu'engendre le vice, sont causés en partie par l'idée de la vie future. L'espoir de là récompense et la crainte du châtimenjt qui attendent l'homme au-delà du tombeau 6nt une grafnde part dans la joie du juste et dans le remords du coupable; et
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jamais Tâme, quoi qu'on en dise, ne peut perdre entièrement 4e ¥oe ce8 peines et ces récompenses de Tautre yie : notre existence actuelle se rattache à une existence supérieure par des liens infinis et des plus étroits, que des esprits distraits et superficiels peuvent ne pas apercevoir, mais qui n'en sont pas moins visibles aux yeux de tout homme attentif. Toutes les fois que nous pensons à la vertu ou au vice, nous pensons en même temps au bonheur et au malheur qui doivent les accompagner, parce que nous avons toujours sous les yeux cette sainteté et cette justice absolue de Dieu, qui récompensent le bien et punissent le mal. Otez ce rapport nécessaire de la vie présente avec la vie future^ et ce commencement de sanction, que nous avons défini , n'existera plus.
Au reste , cette sanction est évidemment insuffisante et ineomplète. Car d'abord, durant le cours de cette vie, le juste est soumis comme le coupable â ces misères générales qui sont le triste lot de l'humanité tout entière, comme les infirmités, les maladies, les contre-temps de tout genre. Ensuite il arrive assez fréquemment que le juMe est opprimé et persécuté par le coupable ; ce qui assurément serait contraire à toute idée de justice, s'il n'y avait point une autre vie où tout rentre dans l'ordre. « Quand, dit J. J. Rousseau, je n'aurais d autre preuve de l'immortalité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste dans ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une contradiction si manifeste, une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me forcerait de la résoudre; je me dirais : tout ne finit pas pour mol avec la vie , tout rentre dans Tordre à la mort. »
Ajoutons que, à part ménie ces considérations particulières, les peines et les récompenses ne sont nullement proportionnées aux actes posés par le coupable et par le juste. Souvent la vertu demande des efforts et déis sacrifices dont le bonheur qu'elle procure n'est point une rétribution suffisante , tandis que, d'un autre côté, lé remords qu'éprouve le coupable n'est point une punition proportionnée à la faute; d'autant plus que d'ordinaire le remords s'affaiblit à mesure que l'homme devient plus criminel.
Il existe donc une autre vie où la sanction de la loi morale
s'eifectué pleinement. Il nous reste maintenant à établit* '<m quoi consiste cette sanction de l'autre vie; et par conséqnedt nous devons traiter du bonheur et dii malheur suprêmes de rhômme, car c'est en cela que réside la sanction dé la loi.
S IV. Du bonheur et du malheur suprêmes. •. . >;,;f Article I. i7u iouverain bonheur. , .... ,
L'idée même du bonheur complet emporte, d'un côté ^ l'exemption de toute peine, et, de J'outre, iijie jouissanc^e pleine et entière. Ce bonheur, qui doit être la conséquence, dé l'observation de la loi morale, ne se réalise pas, nous venons de le voir, durant le cours de la vie actuelle, il ne, p^ut avoir sa réalisation que dans la vie future. En quoi donc, cpQsIstertil? quelle en est l'essence? qu'est-ce qui }e cpnstitue;?^vlT demment le bonheur de l'homme doit consister ,d$ip3 la réalisation de sa fin : dés qu'il atteint la fin de sa nature, il doit être heureux, parce que toutes ses facultés, toutes ses puissances sont pleinement satisfaites, et qu'alors aussi rien ne peut plus le contrarier* Or la fia de Thomme c'est la pas-: session de Dieu.
Cette vérité est attestée par toutes les tendances et par toutes les aspirations de notre nature. L'intelligence et lè çqeur de l'homme aspirent à ce qiii est absolu, nécessaire,, immuable, infini; il ne leur est pas possible de trouver leur satîsfacr tîon dans les créatures, dans les choses qui passent et qui sont bornées : rien de fini ne peut leur suffire. Il y a dans )e cœur de l'homme comme un vide immense que la possession idè Dieu seul peut combler. C'est ce qui a fait dire à S. Augustin cé$ paroles dont toute àme humaine éprouve, à chaque instant, la profonde vérité : u Vous nous avez faits, pour yous^ à. mon Dieu, et notre cœur est dans l'agitation jusqu'à ce qu'il repose en Vous(l). >• Il faut en dire autant de notre intelligence ; lin;-
(1) w Fecisti nos ad te, et ioquietum est cor nostrum don^o requiiescai ii^ jte.^ Con/èss., lib. I, c. 1.
fini seul suffit à la remplir. Or ces aspirations spontanées et nécessaires de notre intelligence et de notre cœur vers Dieu, (pi'est-ce autre chose sinon la manifestation de notre fin, l'aspiration même de notre nature vers sa fin?
Le souverain bonheur pour l'homme consiste donc dans la possession de Dieu. Ce terme une fois atteint, il ne peut plus y avoir en nous de désir, plus d'inquiétude, plus d'agitation, plus de recherche; toutes nos facultés, toutes nos puissances sont satisfaites, elles sont pleinement béatifiées. Et comme alors tout est dans l'ordre, il n'y a plus rien qui puisse contrarier l'homme, ni du côté du corps, ni de la part des êtres extérieurs. 11 n'y a pas non plus de crainte de perdre Dieu et avec lui le bonheur : le terme de la carrière emporte la fixation irrévocable dans le bonheur et dans le malheur, comme l'enseigne avec tant de raison le catholicisme; la vie de l'homme qui a atteint sa fin est une vie éternelle. Aussi le bonheur ne serait-il point parfait s'il n'excluait toute crainte de le perdre.
C'est ici le lieu de faire remarquer le lien étroit qui unit la vie future à la vie présente ; celle-ci est le principe et comme l'introduction de celle-là. La vie future développe et mûrit le germe de bonheur ou de malheur qui existe ici-bas. Le juste sur la terre est uni à Dieu, il possède Dieu, mais d'une façon fort imparfaite; dans l'autre vie, cette union se perfectionne et se développe, cette possession s'accroît en se transformantd'une manière ineffable, tandis que, d'un autre côté, tous les obstacles de ce monde sensible disparaissent; et c'est ainsi que le souverain bonheur est réalisé.
Ce bonheur, quoique complet et parfait pour tous ceux qui atteignent leur fin , a néanmoins des degrés divers : il varie en proportion du mérite des individus.
Voilà donc quelle doit être la récompense de la vertu : la pleine et irrévocable possession de Dieu , voilà un côté de la sanction de la loi morale, voilà le terme des actes moralement bons. Ainsi la morale se termine à Dieu comme elle commence par lui ; il en est l'Alpha et TOmega , le principe et la fin. L'observation de l'ordre moral, la pratique du bien, fait retourner l'homme à Dieu, dont il est sorti par la création sub-
stantielle. » La béatitude, dit M. Gioberti, e$t le retour de l'existant à TÊtre (i); et ce retour s'effectue non point au uioyôn de l'absurde identification des panthéistes, mais par cette union intime et sur-intelligible qui, loin de détruire U sub* stantialité finie et la personnalité de notre àme, la conserve, la complète, la perfectionne (2). » — » Notre formule philo«sophique , ajoute le même écrivain , nous présente le concept de deux cycles créateurs, par lesquels l'Être , ayant jeté hors de lui-même une image de ses propres idées par la Création substantielle de l'existant, la rappelle à lai par un amourieux embrassement , au moyen d'une transformation et d'atie création successives d'actes moraux qui embellissent et qui complètent l'œuvre de la création première (3). ^y
Article II. Du malheur suprême.
1. la seconde face de la sanction de la loi morale est dans le malhei^r. De même que le bonheur est le terme du mérite, qui découle de la vertu, ainsi le malheur est le ternie du démérite , qui dérive du vice ou du mal moral. De même encore que le bonheur absolu ferme et couronne le cycle des actions moralement bonnes ou conformes à la loi , ainsi le malheur suprême ferme le cycle des actes moralement mauvais ou contraires aux prescriptions de la loi.
2. En quoi donc consiste le mâlhetir suprême, qu'est-ce qui le constitue? Cette question n'est point difficile à résoudre maintenant, ou plutôt elle est implicitement résolue dans la réponse que nous avons faite à la question du bonheur; car le malheur devra consister dans la privation de ce qui constitue le bonheur. Toutefois, pour être tout ensemble et plus clair et plus complet, nous dirons quelques mots du malheur en particulier.
L'essence du malheur pour Fhomme consiste dans la privation de sa fin , comme son bonheur consiste essentiellement
(1) L'auteur appelle existant Tétre créé.
(2) Introduction à Vétude de la philosophie, iom. II, p. 140. Pans 1847. 0) Loc, eit.
dans la réalisafîon de celte même fin. En e£Pei , que doit entraîner pour rhomme cette privation de sa fin? Toutes ses puissances, toutes ses facultés, en un mot son être tout entier doit se trouver par là placé dans un état contraire à sa nature, opposé à ses tendances et à ses aspirations les plus intimes; cette privation emporte le renversement de toute la nature de rhonnne, le bouleversement complet de sa substance; et ce renversement sera d autant plus profond, que Thomme se sera, jm le mauvais usage de sa liberté, éloigné davantage de sa fin. On conçoit aisément que ce renversement total, connu et senti par Thomme, est de nature à produire en lui la peine la plus vive, la douleur la plus forte.
S'il en est ainsi , comme la fin de l'homme est la possession de Dieu, son malheur suprême consistera essentiellement dans la priyatîon ou la perte de Dieu.
Durant le cours de la rie actuelle, Thomme coupable, quoique éloigné de Dieu , qui est sa fin , n'est pas en proie à une peine toujours égale, ni tellement vive quelle constitue le malheur suprême. La vie présente n*est point le terme de Tactivité morale de Thomme , et elle ne peut par conséquent renfermer la peine suprême , pas plus que le souverain bonheur. Le coupable, malgré le triste état de son àme, goûte encore certaines consolations , bien quïl ny ait rien d'intime en elles et qu'elles ne fassent guère qu'effleurer la surface de son âme; les choses sensibles servent à l'amuser , et il est distrait par mille objets, par mille occupations diverses. Mais une fois le terme atteint, toutes les distractions, tous les amusements du voyage ont disparu : le coupable alors se trouve à jamais séparé de sa fin , et il n'y a plus rien qui puisse distraire sa pensée de cette séparation fatale.
5. Cette séparation est la conséquence immédiate et nécessaire du mal moral. L'homme qui fait le mal s'écarte par là même du Bien absolu, il se détache, il s'éloigne de Dieu; et s'il termine sa course terrestre ainsi éloigné de Dieu, il est fixé par la mort dans cette séparation^ et c'est là ce qui constitue la racine du malheur éternel.
M. Gioberti a parfaitement exprimé cette relation nécessaire entre le mal moral et le malheur suprême : ^L'essence du mal
moral, dit ce philosophe, consiste à placCT la fin dernière hors de r£tre(i);ce qui emporte un renversement absolu du second cycle de la création, et par conséquent une négation da premier. Quand un esprit libre s'est arrêté danst cette condition, la peine se glisse après la faute; car la peine est proprement la fixation dans le mal , la persévérance du c/)upable , devena une seule nature avec sa perversité, à laquelle il est attaché et uni pour jamais. La créature rebelle qui a placé en eller même la fin de ses actions , et altéré, autant qu'il était en son pouvoir, Tordre divin du monde;, vit toujours unie à l'objet qu'elle a choisi; elle est pour réternilé séparée de l'Être; elle jouît de sa propre misère, elle s'en repaît, et elle trouve dans son erreur même le ver rongeur qui en est le châtiment. C'est en cela que consiste l'essence de la peine éternelle ; celle-ci est la perte fatale et perpétuelle de ce bien que l'homme a librement rejeté loin de lui. L'inversion du second cycle de la création , qui fut passagère et libre dans le temps , devient nécessaire et imminente dans. la durée sans fin; ainsi la marche volontaire des existences vers le mal, qui est pour ainsi dire une marche vers le néant, devient close et complète au m^yieii d'un divorce éternel et moral avec le premier principe et ta dernière fin de sa nature (2). »
4. De même que le souverain bonheur est éternel , ainsi le malheur suprême ne doit point avoir de fin ; s'il en était autrement, ce malheur cesserait d'être supréïne : l'absence de terme constitue un de ses caractères intégrants. Au reste, la variation et un changement radical ne peuvent appartenir qu'à la vie d'éprtuve; l'épreuve passée, tout changement par reil deviendrait un non-sens^ tout doit alors être fixé à jamais. Le coupable, une fois arrivé au terme , ne change plus, il demeure coupable; et le malheur étant attaché. à la faute comme à sa racine , il doit durer autant qu'elle, par conséqueat toujours.
Conçoit-on bien qu'après cette vie l'homme coupable redevienne juste? Pour le prétendre, il faudrait dire que la vie fu-
(1) Cest-à-dire, hors de Dieu.
(2) Introd. tom. II, p. 155, 156.
tore n'est point la vie de la récompense et da châtiment, mais qa'elle est aussi une vie d'épreave et d'expiation , ou Thomme complètement séparé de Dieu peut, comme ici-bas, se conver* fir à lui et effacer ses fautes par la souffrance. De cette ma« nière, Tidée de terme et de fin , laquelle néanmoins forme nn caractère essentiel de l'ordre moral , serait entièrement détlruite : rbomme serait toujours en marche, et jamais il n'aurait atteint le terme de sa destinée. Nous avouons ne pas trop comprendre une pareille théorie. La vie future est le terme et la conséquence de l'épreuve, elle n'en est point la continuation; et comme l'a déjà remarqué Platon dans le Gorgias, les Aâtîments de l'enfer tûurmmteni les coupables sans Us guérir^ Ils ont le caractère de châtiments purs, « Leur supplice , dit ce grand philosophe, n'est pour eux d'aucune utilité, parce qu'ils sont incapables de guérison (1). »
M. Gidberti a émis sur ce point quelques pensées fort justes. « On loue justement , dit-il , Emmanuel Kant d'avoir donné un procédé rigoureux et scientifique aux concepts moraux , en mettant en lumière la valeur absolue et apodictique de la souveraine idée du devoir. Or le dogme de l'éternité des peines s'unit logiquement avec cette doctrine , parce qu'elle emporte l'identité absolue du malheur et de la faute. Dire que la peine sera sans fin , c'est affirmer qu'elle durera autant que la faute même , laquelle deviendra éternelle , aussitôt que le cou* pable , sorti du temps , c'est*-à-dire , de l'état de milieu , de voie et d'épreuve, mettra le pied dans l'éternité, qui a la valeur de rétribution , de but et de terme. On ne peut donc attaquer
(t) « xai oOtoi âuTot aev oùxeTt ovtvavrai oO^ev , are âviaTOt i'^TBÇ. » Gorgias, 525, c. — Platon reproduit la même doctrine dans la République, lif. X , ei5 b , et dans le Phédon, 113. Il condamne les plus graads coupables à des supplices qui ne finiront point : « Ceux, dit-il, qui sont ^r<Mi¥^ incurables à cause de la grandeur de leurs fautes... la DesUnée vengeresce les précipite dans le Tartare, d'où ils ne sortent plus jamais :
« Oi ^'av iû^caçtv ^viaTco; ej^£iv . Jià toc [xe^cÔT) tûv à(Ji«pTT}{Xfx-
Ttov ... TouTOuç ... T, ... (jLoîpa piTCTet ètç Tov TapTapov , oôev
ou TuoTe exêaivouciv. • Phédon, 115,
le dogme catholiquie sans nuire «ubstantiellemeiit à la morale^ c*estrà-dire à l'essence apodictique du devoir^ Ils ae trompenfi donc beaucoup ceux qui regardent ce dogme comme étant en. désaccord avec les données de la raison, à laquelle; contredjil véritablement le sentiment opposé des rationaliste3.., Ih set trompent également ceux qui couvrent leur béréaie du voile de la clémence et; de la bonté divine, laquelle na peut s'exercer en violant l'ordre moral de l'univers , au mépris éternel de la sagesse et de la jusjtice. La bonté divine, qui est pleine de bénignité pour l'àme repentante pendant son passage . sur la terre, ne peut pardonner à un esprit endurci volontairen^eAt dans le mal et sorti de l'état d'épreuve et d'expiation. «..^Ia bonté divine n'est poipt impressionnable comme celle de l'homme, elle est souverainement raisonnable , et elle s'iden<^ tifie essentiellement avec les autres perfections de TÊtre abrsolu. La sensibilité ne peut exactement apprécier le juste et le vrai, et elle doit être soumise à: la raison, même, quand elle part d'un principe noble et généreux (1). »» : .....
Au reste, il nous semble que sans. l'éternité des peines la sanction de la loi morale serait imparfaite. L'homm.e, est fait pour<quelque chose qui ne doit point finir; il porte ce senti» ment de Timmortalité en tout, et ce, qui doit finir ne produit presque aucune impressioji^ sur son âme : un enfer, temporaire ne serait point un enfer. Les objections mêmes que fontoba-* que jour les incroyants contre Véternité des peines jspnt une preuve frappante de cette vérité. « Hs vous accordent , dit ,excellemçnt M. Nicolas , tous les supplices imaginables. efitpute la durée qu'il plaira de leur donner, une seule chose les révolte, c'est Véternité de ces supplices : et par cela même ils en attestent la nécessité; car cette transaction qu'ils vous proposent, ils seraient prêts à la souscrire, à chaque in$|Uint,. avec leiirs passions , à franchir ,< pour Jes satisfaire, rdbimeKqi>i^Çl qu'il fût, pourvu qu'il ne fût pas éternel, que la religion ouvrirait sous leurs pas; de sorte que ce qui révolte l'homme est précisément ce qui l'arrête , et que le frein qu'il blanchit d'écùine l'empêche de s'égarer (S). » — «L'homme est tellement
(1) Tntrod, tom. III, p. 198, 19Ôi ' t -> - - -
(2) Études philosophiques sur le christianisme , IV part., chap. I/VIII.
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Mnï dans ses désirs , poursuit le même éoriyain , que, ptr I^illoilonla plus bisarre et cependant la plus ordinaire, il doue de cet infini les objets les plos fragiles de ses passions. Sur le bord du tombeau , et à l'extrémité de Tâge , il entassera de For peur dix Yiés d*homrae, et craindra encore d'en manquer; dans les ardeurs de la jeunesse , il repose des rêves infinis de bon* keur sur une fleur que le vent emporte , et souvent enfin , dams rage mûr , une minute de pouvoir présente i son ambition une prefiMidenr de jouissance qui ne lui parait pas trop achetée par des turpitudes et des crimes même, qni empoisonneront tout le reste de ses jours. — Voilà l'homme. — r A côté de ses penchants illimités ne mettes qu'un enfer limité, quelque long qu'il soit; et, franchement, comment pourres-vous espérer de leur faire équilibre? A chaque instant, on jouera de gaieté de Gcenr ce vain enfer contre les passions ; et celles-ci , dès lors sans frein , dévasteront le monde , excitées plutôt que ralenties par cette demi*crainte qui, une fois surmontée, les rendra plus impétueuses , eî leur fera trouver , dans l'idée de son terme, une légitimation anticipée de leurs excès. L'homme se sentant éter* nel , il lui faut des espérances et des craintes qui soient à sa hauteur, à son niveau : tout ce qui est au-dessous disparait à sa vue (i).»
Qu'on voie d'ailleurs l'énormité morale qui résulterait de Tabsence de peines éternelles : « La non-éternité de l'enfer, comme le dit fort bien encore M. Nicolas, aboutirait à ce résultat, que l'homme pourrait dire à Dieu : u Je sais que vous :* pouvez me punir, je m'y attends; mais je sais ausçi que » vous ne pouvez me punir que dans une certaine mesure^ M quelque grande qu'elle soit, passé laquelle vous serez obligé ^> de me pardonner, de me rendre heureux. En bien! comme » je me propose un plaisir sans mesure de la satisfaction de » mes passions , je consens au. châtiment que vous me réser- )> vez; et, à cette condition, JO' puis me livrer à tous les cri- :> mes, avec l'espérance d'être un jour dans vos bras et de ^» pouvoir sommer votre miséricorde de mettre un terme à t votre justice. » Je le demande : une telle justice serait-elle
(1) Loe.cit.
satisfaite? ne serait-elle pas plutôt insultée et foulée aux pieds? et, comme nous le disions, l'idée de son terme ne contiendrait-elle pas la légitimation anticipée de tous les excès (i)i »
Il est donc permis de conclure que le dogme catholique de réternité des peines est un dogme éminemment philosophique, et que les moralistes qui >le rejettent semblent peu dignes du nom dé philosophes.
Un auteur moderne, en parlant de ce dogme redoutable, n'a pas craint d'aflSrmer qu'en l'admettant, l'Église catholique souscrivait à sa propre. condamnation, u Pour moi, dit M.^Giobertî, je pense tout au contraire, qu'en maintenant ce dogme révélé de Dieu , sans se laisser effrayer par les clameurs, les sophismes et les passions étrangères, l'Église s^^uscrit à la condamnation des sectes qui attaquent ce dogme, et ajoute une belle et puissante preuve aux titres nombreux de sa divine origine. Un temps viendra^ je le crois, où tout moraliste d'autorité tiendra pour certain ce dogme redoutable et salutaire j et Uregar^ dera comme inséparable de la notion du devoir et du salut de la société dvile; et qu'ainsi ses adversaires seront réprouvés par l'opiniom publique, comme le sont aujourd'hui , par exemple, ceux qui fondent la morale sur l'égoïsme, quoique cette doctrine dit été en honneur au dernier siècle, et le sentiment opposé tourné en ridicule comme une stupidité (2). »
(1) Lœ.tït.
'> (2) Introd. tom. III, p. 195, 196.
SECONDE PARTIE
SECONDE PARTIE