DIX-NEUVIÈME LÉGENDE
LA VISION b'àASWBRUS.
Marche ! avait dit le Juif Aaswerus au Christ accablé sous sa croix. — > Marche I lui a répondu
le Sauveur du monde, jusqu'à ce que je revienne ici, et que je te dise : Repose-toi I
Depuis ce temps, Aaswerus fait sans cesse le tour du monde ; et tous les ans , vers la Pftque, il revient où fut sa maison maudite, pour voir s'il n'y rencontrera pas Jésus. Il marche, il marche, il arrive, brisé, haletant, prêt à tomber mort de fatigue ; il arrive, et ne trouve personne.
Il lève les yeux et voit dans le ciel toujours implacable une main qui lui montre l'Occident 1 Marche I lui crie une voix qui semble être un éternel écho de la sienne au jour du crime, et le vieil Aaswerus courbe la tête ; le sanglot de délivrance qui se gonflait déjà dans son cœur retombe silencieux et sans larmes ; il recommence son voyage éternel.
A Tépoque où les croisés prirent Jérusalem, le Juif Errant avait entendu dire que le Christ était revenu sur la montagne sainte ; il n'y trouva qu'un prêtre entouré de soldats, —Un Juif! un Juif! crièrent quelques hommes aux mains sanglantes... Marche! marche! dirent les soldats en frappant le vieillard de leurs bâtons et en l'aiguillonnant avec la pointe de leurs lances. —
— If» —
Aaswerus secoua la tète et se remit en route au milieu des malédictions de la foule.
Hélas ! murmura-t-il, la croix ne peut encore m'abaoudre, puisqu'elle n'a pas encore enseigné le pardon à ses défenseurs ! Les hommes ne Tadorent que comme un instrument de supplice et un soutenir de vengeance ! Les insensés, ils veulent venger celui qui les sauvait en pardonnant, et ils ne sentent pas qu'ils se condamnent euxHoiAmes en anéantissant le pardon de l'Homme-Dieu ! Ils ne savent pas que la persécution exercée par des chrétiens est le reniement des martyrs et la réhabililation de leurs bourreaux !
Aussi, lorsque Aaswerus rencontra depuis les Juifs persécutés par les chrétiens, il les engageait à mourir plutôt que d'abjurer les croyances de leurs pères, et lui-même, son b&tôn séculaire à la main, la barbe et les cheveux hérissés au vent, il les conduisait d'exil en exil ! ... Et pourtant mieux que personne il comprenait que Jésus est le fils unique de Dieu 1
Plus tard, il vit tomber les croix et se dresser les échafauds, il entendit parler de la sainte guillotine, et u'en fut pas étonné ; les inquisiteurs n'avauMit-ils pas inauguré déjà les fêtes de la
mortaii Qomda la Croix sainte? Le culte était le même, et l'autel seul était changé* On pariait alors aussi d'humanité et de progrès; c'était juste : la ha^fae est plus expéditive et moins craelle que le sanglant pilori du Oolgotha.
11 vit ensuite recommencer les aolmoités du Veau d'or : depuis longtemps, il sait oonmifint se terminent de pareilles oigies, et quand on lui demande : Que fait à cette heure le fUs du charpentier t -^ il répond , m. branlant la tète : Un cm*cueil!
Car il sent que le temps est proche, et sa marche semble se ralentir; il regarde à son tour le siècle qui passe et les événements qui se préci-
Le jour où le successeur de Pierre tomba pour s'être appuyé sur un sceptre, et sortit de la ville étemelle maudit et exilé à son tour , Aaswerus entra dans le Vatican désert, et, le coude appuyé sur le siège vide des papes, il laissa tomber sa tète sur sa tnain et parut sommeiller un instant.
Il revit en songe la campagne de Jérusalem, revêtue de sa fertilité première ; la Vigne aux gigantesques raisins de la Terre promise, les oliviers, chargés de fruits, couvraient les collines^
et les vailéee étaient pleines de laurieivroses et de rosiers en fleurs.
La montagne de Moria était couverte d'un peuple innombrable, fonné des députés de tous les peuples de la terre, et sur la cime du mont sacré s'élevait un autel immense.
Au milieu de l'autel, montait jusqu'aux nnages un gigantesque chanddiier d'or, surmonté d'im soleil radieux, et au milieu de ce soleil apparaissait, blanche et tranqMtrwte, la divine hostie du sacrifice de l'amour, la synthèse du froment, le symbole de l'unité divine et humaine, le pain de l'union sociale et de la communion universelle.
Devant l'autel, un vieillard était debout, tenait d'une main un pain blanc et léger, semblable à celui de l'ostensoir, et de l'autre main un calice.
Une musique céleste se fit entendre, et du front de toutes les phalanges s'élevèrent des nuages d'encens.
Musieurs hommes, revêtus d'habits splendides, apportèrent une table qu'ils couvrirent d'un linge blanc.
L'on de ces hommes portait le costume des soa?erains pontifes de la loi chrétienne, un autre, celui du chef des imans, un troisième était vêtu
comme les grands-prêtres de la loi judaïque, un quatrième portait les ornements du grand Lama, et tous les quatre a^ssaient et priaient de concert, et semblaient s'aimer comme des frères.
C'était le jour où le Christ soilit autrefois du tombeau, et déjà plus de deux mille fois le monde en avait célébré l'anniversaire, mais aucun n'avait été aussi splendidement solennel que celui-là.
La musique cessa ; le silence se fit dans la foule, et tous les yeux se tournèrent vers TOccident.
Alors, on vit paraître un autre vieillard, dont les cheveux et la barbe couvraient la poitrine et les épaules ; il jeta son bâton de voyage, se redressa avec un long soupir et se laissa revêtir d'une robe blanche en levant vers le ciel des yeux pleins de larmes.
Il l'^arda Thostie, et s'écria en pleurant : C'est lui ! Il regarda le prêtre qui, choisi parle suffrage de tous, faisait, ce jour-là, l'office de pontife universel, et répéta : C'est lui ! 11 r^rda la foule silencieuse et recueillie , et étendit les bras eu action de grâces, en disant encore : C'est lui ! c'est lui vivant daus tous, c'est lui seul partout et toujours !
Alors, le prêtre du peuple descendit de l'autel.
UD siège fut placé devant la Table sainte, sur laquelle on déposa Thostie et le calice, et le pasteur dit. en s'adressant au vieillard : Repose-toi, Aaswems !
Puis, les pontifes de tous les cultes passés vinrent, après le sacrificateur de l'association universelle, donner le baiser de paix à la barbe blanche du maudit réconcilié.
Pois, tous se tenant debout autour de la table, communièrent avec lui.
Aaswerus alors se sentit vivre d'une vie nouvelle, il lui sembla qu'il était lui-même le Christ et que, rompant lui-même des pains qui se mulûpliùent sur la Table sainte, il les partageait à la multitude.
Ainsi finit le rêve du Juif Errant; un bruit d'ai^- QKs et des cris d'angoisse le réveillèrent : c'étaient la brigands des nations qui se partageaient la ^e sainte.
Il sortit du palais des papes qui chancelait sur j ^ tombeaux entr'ouverts, et se remit en marche pour continuer le tour du monde que, peut-être l^tôt, il ne reconunencera plus.
^e le plaignez pas, vous tous qui le rencontre- ^courbé, haletant et poudreux ; il est plus heu-
— H4reas que tous le^ grands potitiqpes de notre siècle et que les derniers rois de ce monde ; il sait où il YH.
VIN6TIËME LÉGENDE.