HISTOIRE DE SAINT SPIRIDION ET DR SA FILLE IRÈNE
Vers le milieu du quatrième siècle, à Trémithonte dans l'Ile de Chypre, vivait le saint évéque Spiridion^ l'un des pères du concile de Nicée. C'était un doux et vénérable vieillard.
paiivt*e comme le Christ, pémtent comme un ascète, et charitable comme un apôtre. Il avait été marié, et sa femme en mourant lui avait laissé une fille nommée Irène, qui voua son âme à la prière et son corps k la vii^inité. Il demeurait avec elle, dans une cabane entourée d'un petit jardin que l'évèque cultivait lui-même.
Il était le conseil de toute la contrée, Irène en était la providence : elle soignait les malades et visitait les pauvres, les enrichissant de courage et leur faisant Taumône de tous les trésors de son cœur. Puis elle priait, elle jeûnait, elle veillait, si bien que sa santé déclinait en même temps ^ue son âme se détachait de plus en plus de la terre.
A peine sortie des Catacombes, TÉglise chrétienne, que Constantin venait de couvrir de sa pourpre, semblait alors être atteinte du mal qui consuma Hercule lorsqu'il eut touché la robe sanglante de Déjanire; elle se déchirait les entrailles, larianisme agressif et une orthodoxie turbulente se k disputaient par lambeaux. L'astucieux et cruel Constance venait de rafraîchir avec le sang de sa famille la pourpre du manteau de Constantin. Julien étudiait la philosophie dans Athènes,
et aQ milieu du misérable conflit des théologiens et des rhéteurs, pressentant, sans Touloirs*y rési-* gner, le Yaste écroulement de Tempire, il rSvait les vertus d'un autre ftge, et, dans la solitude des fieux temples abandonnés, il pleurait en son-géant à la gloire des anciens dieux.
Le christianisme , en effet , vouait le vieux monde à la mort, et faisait des saints sans améliorer les mœurs publiques; bien au contraire, la putréfaction se hfttait de faire place à la vie nouvelle. L'Église tempoi-elle avait déjà d'affreux évè^ ques, comme Geoi^s de Gappadoce, les saints croyaient plus que jamais à la fin prochaine du monde et fuyaient au désert. Spiridion et sa fllle étaient des ascètes comme saint Paul TEnniteet comme saint Antoine, mais ils avaient compris que toute la vie divine est dans l'esprit de cha* rite. Spiridion était donc resté évêque, et pour faire comprendre à nos lecteurs comment il entendait la charité, nous allons raconter une anecdote de sa vie.
C'était à la fin d'un carême, d'un carême tel que les faisait Spiridion; les maigres aliments de la sainte quarantaine étaient épuisés, on était au jour du Vendredi-Saint. Spiridion devait
oetta jcmrnde et la «uivuite sans prendre aucune nourriture, il n'avait donc rien ches loi, rien qu'un moreeau de chair de porc sas*» poidu à la fumée du foyer et réservé pour les fMes de Pâques, lorsque vient frapper à sa porte un Toyageur exténué de fatigue et de besoin* L'éTéque de Trémithonte le reçoit avec empres^ sèment et l'entoure de soins paternels ; mais il s aperçoit bientôt que son hôte ya s'évanouir d'inanition. Que faire? il est tard, point d'ha« bitation prochaine , la ville est assez éloignée, Spiridion n'hésite pas. Il coupe un morceau de viande salée, la fait cuire et la présente au voya« gisur. Celui-ci la repousse avec étonnement et épouvante : Je suis chrétien, mon père, dit-il h l'évoque, comment donc aujourd'hui m'offrezfous de la chair à mangerl Me croyez-^vous ca^ pable d'insulter ainsi par mon intempérance h la mort du Christ, notre maître?
-^ Je suis chrétien comme vous, mon fils, lui répond doucement Spiridion, et, de plus, je suis évéque, c'est-^-dire pasteur et médecin. C'est comme médecin que je vous présente ces aliments, les seuls qu'il soit en mon pouvoir de vous offrir. Vous êtes épuisé, et demain petit-être
il serait trop tard pour vous sauver la vie; gez donc ces aliments que je bénis, et vivez. — Jamais, réplique le voyageur, car vou& me conseillez ce que vous ne feriez pas vous-même.
— Ce que je ne ferais pas pour moi peut-être* dit le vieillard, mais ce que je ferais certaine-* ment pour vous, comme vous allez le faire pour moi qui vous en prie. Tenez, voulez-vous que je porte à ma bouche un peu de cette viande pour vous engager à en faire usage sans scrupule?
Et saint Spiridion prit et mangea un peu de viande de porc pour engager son hôte à en faire autant ; car la charité, suivant lui, était une loi plus impérieuse que celle de Tabstinence et du jeûne.
Voilà quel était saint Spiridion.de Trémithonte, voilà sans doute quelle était aussi sa fille Irène.
Ces deux anges de la terre n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Quand Spiridion allait visiter son diocèse, Irène gardait l'ermitage et y recevait les pauvres, les pèlerins et les chercheurs de bons conseils ; tout ce qu'elle faisait ou disait était approuvé d'avance par son père, et Irène, de son côté, ne disait que les choses que Spiridion
luinnème eût dites, et faisait avec uneitaerveilleuse divination les bonnes œuvres qu'il eût faites.
Ces deux saints furent momentanément séparés par ce travail de renaissance que nous avons coutume d appeler la mort. Ce fut la plus jeune qui fut appelée la première à la délivrance. Irène s'éteignit doucement, comme une lampe dont rhuile est épuisée. Spiridion lui rendit les derniers devoirs, mais il ne la pleura point, car elle ne l'avait pas quitté, il la sentait plus que jamais unie à sa pensée et à son cœur. Il lui semblait qu'il avait une double mémoire et une double pensée. Irène avait trouvé peut-^tre son paradis dans Tàme bienheureuse de Spiridion.
Ces détails étaient nécessaires pour expliquer l'anecdote qui va suivre.
Pendant une absence de Spiridion, un chrétien partant pour un long voyage avait remis entre les mains d'Irène une sonmie d'ai-gent qui était toute sa fortune. Irène avait enfoui Ii^ drpùt et n eo avait parlé à personne.
Lorsque le chrétien fut de retour, Inme était Mrte, et grand fut l'étonnement du ^ïul évè-
que en s'entendant réclamer un dépôt dont il n'avait pas connaissance.
Il se rendit alors sur le tombeau d'Irène e( l'appela trois fois à haute voix. Irène alors répondit du fond de la tombe et dit : Mon père, mon père, que me voulez-vous? C'est du moins ee que rapportent les légendaires.
— Qu'as-tu fait de l'aident que notre frère t avait confié? dit Spiridion.
— Mon père, je l'ai enfoui à telle et telle place.
Le père creusa et trouva le dépôt intact.
Évidemment cette histoire est controuvée quant aux détails, mais elle peut être vraie qucmt au fond.
Personne ne supposera que l'âme des morts et surtout celle des justes soit enfermée dans la tombe pour y sentir la lente corruption de la chair et des ossements.
Irène n'était donc pas dans la terre, Qm le saint hotnme se soit rendu sur la tombe de a^i fille pour évoquer des souvenirs et obtenir pBf sympathie magnétique utio intuition de second* Vue, il n'y a rien là qui nous semM Nous croyons à l'union intime ■'
— «oigne la mort ne saurait séparer. Dieu remplit la distance qui sépare le ciel de la terre, et n y laisse pas de vide entre les cœurs. Les souvenirs d'Irëne ont donc pu se communiquer à Spiridion ; et d'ailleurs, qui sait si la sainte fille n'avait pas autrefois parlé à son père de ce dépôt? Son grand âge et les soins nombreux de son épiscopat lui avaient peut-être fait oublier cette confidence. Ne nousarrive-t-il pas souvent d admirer comme une pensée nouvelle ce que nous avons dit ou même écrit autrefois? De combien de réminiscences vagues ne sommes-nous pas poursuivis, et qui pourra dire toute la place qu'occupent les souvenirs déjà plusieurs fois efiTacés dans les rêveries de notre veille et dans les rêves de notre sommeU?
Nous rapprocherons de cette révélation d'Irène à Spiridion son père, une aventure plus récente et moins connue.
11 s'agit de Sylvain Maréchal , un bonhomme excentrique du siècle dernier, qui se croyait po-^ sitivement athée.
Sylvain Maréchal n'admettait donc pas l'existence de Dieu, et, pour être logique, il niait également l'immortalité de Tàme; il avait fait de
mauvais vers pour défendra cette mauvaise cause. C'était d'ailleurs un homme honorable, aimé de sa femme et estimé de ses amis.
Lorsqu'on lui parlait de la mort, il disait ordinairement que c'était le grand sommeil, et ajoutait sentencieusement ce distique, l'un de se» péchés contre Apollon :
Dormons jusqu'au bon lemps.
Nous dormirons longtemps.
Lui que le progrès de son siècle n'avait conduit qu'à l'athéisme, il doutait un peu du progi-i s et ne croyait guère, à ce qu'on voit, à la venue d'un temps meilleur, l'athéisme n'étant ordinairement que le désespoir d'une croyance découragée.
Les gens qui ne croient pas à l'immortalité de Fâme meurent, hélas! comme les autres. Sylvain Maréchal vit venir l'heure du grand sommeil. Sa femme et une amie nommée madame Dufour veillaient auprès de lui; l'agonie avait commencé. Tout à coup le mourant, comme s'il se rappelait quelque chose, fait un grand effort pour parler.
Les deux dames se penchent vei*s lui Aloi*».
d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine, il
dit ces mots \ Il y a qtmize et la \ob[ expira. Il essaya de reprandre et murmura enaire une fois : Quinze; mais il fut impossible d*euteDdre le reste. Ses lèvres remuèrent de nouveau un peu , puis , faisant un grand iioupir, il mourut.
La nuit suivante, madame Dufour, qui venait de se coucher, n'avait pas encore éteint sa lampe, lursquelle entendit sa porte souvrir doucement. Elle mit la main devant la lumière et r^rda. Sjlvain Maréchal était au milieu de sa chambre, ^éta comme de son vivant, ni plus triste ni plus gai.
— Chère dame, lui dit-^il, je viens vous dire ce que je n*ai pu achever hier : il y a quinze cents francs en or cachés dans un tiroir secret de mon bureau ; veillez à ce que cette somme ne tombe pas en d'autres mains que celles de ma femme.
Madame Dufour, plus iHoniu'*e qu'oiïiayét^ de crtte pacifique appariiiou , dit ajui-s au re%(i nant :
— Eh bien, mou clin athée, je \wi%m lym foïïï crujez maintenant à I iiTimortalittï dt* I
Sjhain Maréchal stiuril tirHlemi'iilt >
gèrement la tète, et ne répliqua qu'en répétant une dernière fois son distique :
Dormons jusqu'au bon temps, Nous dormirons longtemps.
Puis il sortit. La frayeur prit alors madame Dufour , ce qui prouve qu'alors seulement elle fut complètement éveillée; elle se jeta hors du lit pour courir à la chambre de son amie, madame Maréchal, qu'elle rencontra venant, de son côté, chez elle, pâle et tout effarée. — Je viens de voir M. Maréchal, dirent en même temps les deux femmes ; et elles se racontèrent les détails à peu prfes identiques de la vision qu elles venaient d'avoir chacune de son côté.
Les quinze cents francs en or furent trouvés dans un tiroir secret du bureau.
Nous tenons cette histoire d'une amie commune* des deux dames qui la leur avait souvent entendu raconter. Nous la croyons vraie, mais nous pensons que les dames, lorsqu'elles Virent le fantôtae, étaient déjà tombées dans uti état de demisommeil. Préoccupées des dernières paroles de Maréchal, elles les rapprochèrent aVec la lucidité particulière aux rêves des pei sonnes aftiigées de
— il! —
mille petites circonstances qu'elles avaient sues sans les remarquer et qui s'étaient grairées dans leur réminiscence inTolontaire; le mourant, d'ailleurs, avait projeté avec force sa volonté dans ces deux âmes sympathiques ; ce qu'il voulait leur dire, il leur avait communiqué la force de le deviner. Elles le revirent absolument, comme on voit en rêve, avec ses habits de tous les jours et sa manie de réciter de méchants vers; elles le virent comme on voit toujours les morts, dans une espèce de miroir rétrospectif; elles le virent comme une somnambule l'aurait vu, ainsi que le secret de sa cachette et de son or.
11 y a là un phénomène très-remarquable d'hal-^ ludnation collective et simultanée , avec identité de seconde vue ; mais il n'y a rien qui puisse prouver quelque chose en faveur des évocations etdu retour des trépassés.
Quoi qu'il en soit du fantôme de Sylvain Mare cbal, son incrédulité posthume nous rappelle une pensée fort singulière de Swedenborg. La foi 4 dit-il, étant une grâce qu'il faut mériter, Dieu ne l'impose jamais à personne, même après la mort. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer^ dans le monde des esprits, des incrédules qui
nient plus que jamais ce qu'ils ont toujours uié , et qui échappent à l'évidence de l'immortalité en supposant qu'ils ne sont pas morts, mais seulement atteints de quelque maladie mentale qui a déplacé le siège de leurs sensations. Us vivent toujours comme ils vivaient sur la terre, se plaignant seulement de ne plus voir ce qu'ils voyaient, de ne plus entendre ce qu'ils entendaient, de ne plus goûter ce qu'ils goûtaient, de ne plus posséder ce qu'ils possédaient ; ils vivent ainsi d'une fausse existence, pi*otestant contre la véritable vie, et toujours trompés dans leur ennui par l'e^^ i*ance de la inort. Ces imaginations du mystique suédois sont aussi ingénieuses qu'effrayantes et suffiraient pour nous expliquer, sinon le sommeil léger d'Irène dans sou tombeau de Trémithonte, du moins la double visite nocturne de Sylvain Maréchal, le lendemain de sa mort, pour des intérêts matériels et mesquins, si, aux suppositions tirées de l'imagination des mystiques, nous ne préférions mille fois les simples hypothèses de la scieuce et de la raison.