CHAPITRE VI
LES DBRNIBBS INITIÉS DE L'aMCIEH MOKDE : APPOLr- LONIUS DB THTANE, MAXIME D ÉPH6SB ET JUUEM. -^ LES PAlENS DE LA RÉVOLUTION. ~ UN HIÉRO^ PHANTB DE GÉRfiS AU DIX-^HUITIÉMB SIÈCLE.
L8 sacrifice de soi-même pour le6 autres a quelque chose de si insensé en apparence, maïs de si sublime en réalité, que cet antagonisme qu'on y trouve entre la raison égoïste et Tenthonûasme du dévouement justifie complètement le Credo quia absurdum du paradoxal TertuUien. La foi, comme l'antique Minerve, naquit toute armée et se posa tout d'abord en triomphatrice. La nature dle-même, la sainte et immortelle nature, sembla vaincue un instant, parce qu'elle était surpassée. Le jour où un homme mourut volontairement pour sauver les autres, le surnaturel fut prouvé.
Alors les sages de ce monde et les raisonneurs s'étonnèrent ; ils cherchèrent dans l'Évangile le
secret de la puissance du christianisme et ne le trouvèrent pas. Ils ne virent qu'une compilation mystique de paraboles juives et d'allégories égyptiennes; ils i*ésolurent d'opposer un livre à ce livre et un homme à Jésus-Christ, et c'est ainsi que fut écrite la vie d'Apollonius de Thyane. Ce monument contemporain des Évangiles n'a pas été assez étudié : on y trouve des histoires et des symboles ; la fable y coudoie la vérité, mais cette fable est toujours une doctrine présentée sous le voile de l'allégorie. C'est ainsi que le voyage d'Apollonius dans l'Inde, et sa visite au roi Hiarchas dans le pays des Sages, figurent le dogme entier d'Hermès et contiennent tous les signes convenus, tout le secret des anciens sanctuaires, c'est-à-dire le grand œuvre de la science et de la nature. Les dragons de la montagne sont les métalloïdes ignés qui contiennent le mercure philosophique; le puits où se trouvent les réser\'oirs de la pluie et du vent est le caveau où fermente le feu électromagnétique alimenté par l'air et excité par l'eau. Il en est de même des autres symboles. Le roi Hiarchas ressemble, à s'y tromper, à ce fabuleux Hiram, auquel Salomon demandait les cèdres du Liban et l'or d'Ophir. Remarquons
que lésus ne demande rien aux rois de son temps et que lorsque Hérode Tinterroge il dédaigne de lui répondre.
Apollonius est sobi*e ; il est chaste comme Jésus, et «Tomme lui il se dévoue à une vie errante et austère. La différence essentielle entre Fun et Tautre, c'est qu'Apollonius favorise les superstitions et que Jésus les détruit ; qu'Apollonius excite à verser le sang et que Jésus maudit les œuvres du glaive. Une ville est affligée de la peste, Apollonius arrive, le peuple, qui le r^arde comme un thaumaturge, se presse autour de lui et le conjure défaire cesser le fléau. La peste qui vous afflige, la vmlà ! s'écrie le faux prophète en montrant un vieux mendiant. Lapidez cet homme, et la contagion cessera. On sait de quoi est capable une nittUitode furieuse de superstition et de peur. Le \ietllard disparaît sous un monceau de pierres. Philostrate ajoute qu'on déblaya ensuite la place du meurtre et qu'on n'y trouva autre chose que le cadavre d'un gros chien noir^ et ici l'absurde n'arrive pas à justifier l'atroce. Jésus ne faisait lapider personne, pas même la femme adultèi^e ; il ne rejetait pas les fléaux publics sur la tète du pauvre Lazare, que le mauvais riche repoussait
du seuil de sa porte, et dont les chiens avaient pitié. Pour remède à la misère, cette peste aux yeux des heureux, il donnait le paradis et non le dernier supplice. Apollonius ici n*est qn*un misérable sorcier, et Jésus est le fils de Dieu.
Apollonius a des visions; il assiste en esprit au meurtre du tyran de Rome, et il pousse des cris de joie. Courage ! dit-il en s'adressant aux assassins; frappez, immolez ce monstre! Jésus n'a pas une parole de malédiction contre Hérode et contre Pilate, et prie même pour eux en même temps que pour ses bourreaux, lorsqu'il dit cette parole sublime : Père, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils font!
Le génie d'Apollonius est une brillante folie qui se révolte et qui proteste, celui de Jésus est une raison modeste qui accepte et qui se soumet.
Avec Apollonius de Tyane, le vieux monde semblait avoir dit son dernier mot ; mais la Providence, qui est belle joueuse, lui donna encore Julien, afin qu'il pût essayer encore une fois de prendre sa revanche. Julien était un philosophe comme Apollonius et un empereur comme Mare- Aurèle. Mais c'était aussi un sophiste à la ma-
nière de lâbanius, et il donnait toute sa confiance à des charlatans comme Jamblique et Maxime d'EpUëse. Jamais cet e^rit raide et guindé n*airait pu comprendre les doux mystères de la crèche. Julien n'aimait pas les femmes et n'avait pas d'enfants , il était chaste moins par sacrifice que par mépris du plaisir ; sa rudesse philosophique allait jusqu'à lui faire négliger les soins les plus vulgaires de la propreté. Il avoue, dans le Miso^ poffon^ que ses cheveux et sa barbe étaient hantés par les insectes les plus sordides, et il s en fait presque un mérite. Ici le Cés^j" pediculostis devient véritablement grotesque. « Oh ! le beau menton de bouc ! oh ! le barbu mal peigné I » chantaient les habitants d'Antioche. Julien croit répondre enr^rochant aux chanteurs leur mollesse et leurs débauches. Comme si les vices des uns pouvaient autoriser la malpropreté de l'autre. Ce héros crasseux, qui avait reçu malgré lui du christianisme une teinte inefifacable de philanthropie, était, par religion, amateur des sacrifices et du sang. Quel fictimaire que ce grand philosophe ! quel boucher que cet excellent prince ! disaient les prédécesseurs de Pasquino. Aussi le voyait-on toujours les vêtements retroussés et les mains pleines d'en*-
trailles fumantes. On n était plus au temps où loi princes grecs, chantés par Homère, ^orgeaienl et dépeçaient eux-mêmes les victimes. Julien n< compt*euait ni son époque ni la dignité de soc rang. Néron avait pu se faire histrion parce que^ suivant la belle expression de Tacite, la terreur lui faisait l'aison du mépris; mais Julien, trop bon pour se faire craindre, trop désagréable pour se faire aimer, ne pouvait échapper au ridicule en exerçant les fonctions dégoûtantes des sacrificateurs antiques. On le sacrifia enfin lui-même, et le monde chrétien applaudit.
Ou assuiv qu'après sa mort on ouvrit les portes d'un petit temple qu'il avait fait murer avant de partir pour son expédition de Perse, et qu'on j trouva le cadavre d'une femme nue suspendue par les cheveux et le ventre ouvert. Est-ce une invention de la haine ou la révélation d'un mystère? Cette femme était-elle une martyi-e ou une victime volontaire? Nous penchons vere cettedemière idée. Une jeune fanatique s'était trouvée peutêtre alors qui avait voulu opposer son sacrifice à celui du Christ pourlaprospéritédu règne de Julien et le retour aux anciens dieux. L'empereur avait fermé les yeux et le grand pontife avait seul assisté
i i'hcilucauste. Le temple muré, la victime sanjlaute suspeudue eutre le ciel et la terre comme Liue prière palpitante, tout cela i*essemble à une pai-odiedu cruciiiemeut. On sait qu'à une époque Uiute rapprochée de nous de jeunes filles se fai- ^îeut ainsi crucifier pour le triomphe de la prolestation janséniste, et, si Ton songe aux rites bar- Ikares qui déshonoraient la religion de Julien, on ue rejettera pas immédiatement comme une calomnie posthume l'histoire de la femme sanglante et du temple muré. Julien avait été initié aux ^'rands mystères par Maxime d'Éphèse, et il croyait à la vertu toute-puissante du sang.
C'est en effet par un baptême de sang que Maxime d'Éphèse l'avait consacré aux anciens dieux. Julien, conduit dans la crypte du temple de Diane à demi nu et les yeux bandés, reçut des mains de Maxime un couteau, et une voix mystérieuse lui ordonna de frapper une pâle figure humaine qu'on lui laissa seulement entrevoir; le bandeau fut remis sur les yeux du néophyte, on conduisit la main de Julien et on lui fit toucher une chair toute chaude et toute vivante ; il y plongea le glaive sacré, puis on le força de se prosleraer sous la fontaine qu'il venait d'ouvrir. Une
aspersion chaude et nauséabonde le fit tressaillir, mais il garda le silence et reçut jusqu'au bout la consécration du sang versé. Par ce sang, disait Maxime, je te lave de la souillure du baptême. Tu es le fils de Mithra et tu as plongé le glaive daus le flanc du taureau sacré. Querablution du taurobole te purifie 1 Julien venait-il de sacrifier un homme? n avait-il immolé qu'un taureau? c'est ce que lui-même alors devait ignorer ; mais que ces rites aient été ceux des grands ttiy stères, nou^ n'en saurions douter, puisque nous W retrouvons encore dans les traditions d^ Tilluminisme ei dans les anciens rituels de la maçonnerie, héritière, comme le savent tous les érudits en cette spécialité, des doctrines et des cérémonies de Tancienne initiation.
Suivant l'usage des historiens anciens, Ammien Marcellin a composé une belle harangue qu'il met dans la bouche de Julien mourant, comme si un homme qui a le foie traversé par un dard pouvait songer à faire des hai-angues. Ici nous aimons mieux croire à la tradition chrétienne qu'à l'histoire sophistique. Or, voici ce que dit cette tradition : Lorsqu'on eut retiré le javelot à trois tranchants de la blessui*e de Julien.
lorsque son sang coulait à flots et qu'il se sentait défaiUir, il remplit ses deux mains de ce sang qu'il perdait et les éleva vers le ciel en prononçant ces mystérieuses paroles : Tu as vaincu, Ualiléen ! On a pris ces paroles pour un blasphème, mais n'était-ce pas bien plutôt une rétractation tardive? L*initié du taurobole comprenait trop tard que le sacrifice de soi-même l'emporte sur lé sacrifice des autres. Il sentait qu'en donnant son propre sang pour les hommes, le Christ a pour jamais abrogé les sacrifices sanglants de l'ancien monde. Le souverain pontife de Jupiter donnait sa démission >en offrant à son tour au ciel son propre sang au lieuae celui des boucs et des taureaux. Oui, semblait-il dire, toi que par mépris j'appelais Galiléen, tu es plus grand que moi et tu m'as vaincu ! Tiens, voilà mou sang que je te donne comme tu as donné le tien. Je meurs et je reconnais que tu es mon maître I Tu as vaincu, Galiléen !
Les mains du malheureux empereur s'affaiblirent, son sang retomba sur sa tète, et l'on crut qu'il a>ait voulu les secouer contre le ciel. 11 se puriiia peut-être ainsi des souillures du taurobole et renouvela les traces effacées de sou baptême. Son
acte de t-epeutir fut méconnu et laissa peser 1 anathème sur sa mémoii'c. Mais il avait été bon et juste, et Dieu ue laisse pas périr à jamais ceux qui ont aimé et cherché le bien même dans les ombres de l'erreur.
C'est sur la foi des fantômes évoqués par Maximi* d'Ëphèse que Julien avait cru à l'existence réelle de ses dieux, et ces fantômes étaient les hallucinations du sang. On assure que Julien, épuisé par les jeûnes préparatoires et tout tiède encore de son baptême de sang, vit passer devant lui toutes les divinités du vieil Olympe. Il les vit non pas tels que les représentent les poètes de l'antiquité, mais tels qu'ils existaient alors dans l'imagination désenchantée des multitudes, vieux, décrépits, misérables, abandonnés. Ce n'étaient plus les grandes divinités d'Homère, c'étaient les dieiLx grotesques de Lucien, tant il est vrai que les pn'^ tendus esprits qu'on évoque sont des mirages ou des reflets d'une imagination collective. Le spiritisme visionnaire , c'est la photographie des rêves.
Les photographies mentales sont d'ailleurs phi^* durables que les photographies solaires, car. si les pi^mières s'effacent, on peut les renouveler
(onjoui's eu ivjetant sou esprit daus le^î mêmes aberrations.
Nous avons vu en 93 les derniei*s initiés aux grands mystères, les philanthropes de Técole ih Julien, poursuivre h ti*avei*s un nuage de sang U* fantôme de la liberté. Nous avons vu en quelque M)rle s'échapper de la tombe des Brutus grotesques et des Publieola sordides qui juraient par la sainte guillotiue en iu>oquant les dieux. Saint- Ju»t rêvait un monde gouverné par des vieillards laboureurs et \ertueux décorés d*uue ceintun* Manche. Robespienx» se créa lui-même grand* pontife, e(« suivant la loi sanglante des antiques mystères, il dut périr sous le couteau de ceux qu'il avait initiés ; tous philosophes e( apoMaU ctimme Julien, ils périrent comme lui endi^s^r^péraut de l'avenir. JJais moins généreux que lui. ou peu t-éti-e moins ûncirr^. ilspérirv'nt saii* pré^ wnter au ciel l'offraDde de leor prv^prv nafig H sans a%ouer qu eneunr une foi» k <ialil6^ a%ait vaincu.
Voilà oà cooduîwi kr^ r»^e%. «#if b t-Ji ^tw \9fêr <luit lévocaliou dr^ mfjfU. Se I mi ^^ntt bi^'
M lc>^|ieiin-^d» I ^:*t>yi'^f ■ î #;. ^^>«io $$^' * H^^i^l
pas dressés dans la cervelle échauffée de ces hommes dont la raison était si bien représentée par une femme dissolue, on n'eût pas jeté par milliers les enfants de la France dans la gueule dévorante du Moloch révolutionnaire. Mais les larves qui nous viennent d*outre-tombe sont toujours froides et altérées ; les fantômes demandent du sang, et quand les tètes se désorganisent au point d'enfanter des visions, les mains sont bien près de commettre des crimes.
— Donnez-moi des flèches! s'écriait Quanctius Aucler, qu'un faible hiérophante de Cérès venge la nature outragée ! Il s'agissait de tuer les prêtres ; mais notre homme, que rhallucination révolutionnaire avait rendu conplétement fou, voulait les tuer à coups de flèches, afin de donner à leur supplice une couleur plus antique. Ce Quanctius Aucler, qui se disait hiérophante de Cérès, a laissé un livre curieux intitulé la Treicie, où il demande sérieusement le retour au culte de Jupiter, puisqu'on ne pouvait pas s'en tenir au règne de Saturne. Mais la Révolution ne voulut adorer ni Saturne ni Jupiter ; elle fut elle-même Saturne, et, suivant la sombre prophétie de Vergniaud, elle dévora tous ses enfants.