LE CORTEGE DE LA RELIGION
On entend ta voix, malgré ton silence ; tu remplis d'harmonie les jardins de la terre ;
On te voit, bien que tu sois esprit ; des étoiles, ton séjour, tu jètes les yeux sur nous ;
Tu as été pour moi l'huile et le vin, la joie et le soutien de mon ame,
Lorsque, haletant de fatigue, je luttais contre la houUe, la houlle étourdissante de la vie :
A toi, que j'ai tant aimée, n'oserai-je demander hardiment,
Qui est celle, parmi les héritiers de la gloire, dont la démarche révèle une Déesse et une Reine ?
Qui est cette avant-courrière aux tresses blondes ? qui est cette sainte qui pleure ?
Qui est ce guerrier redoutable ? Qui est ce vénérable sage ?
J^fls, c'est un bonheur pour toi que la Sagesse t'ait conduit de ce côté-ci: Car, autrement, tu n'aurais point connu le nom joyeux de notre Reine. Vois en elle la vie des mortels, l'ancre de l'espoir naufragé : Vois en elle la Bergère de nos âmes, celle qui ramène à Dieu les brebis
perdues.
Quant à cette modeste avant-courrière, la terre la nomme Humilité, Et ne connais-tu point, mon fils, la Repeutance aux yeux gonflés de larmes ? Le héros balafré c'est la Foi, qui se promène à l'ombre de ses lauriers ; Et la Raison, ce sage pensif, qui suit les pas de la Foi ; Et nous, nous toutes, ne sommes que des servantes, ministres d'un bonheur
incomplet, Joyeuses d'être réputées vassales dans le cortège d'une Reine si glorieuse: Mais, quant à son nom, fils de l'homme, il est étranger à la langue du ciel. Car il est inutile, il est impossible, à ceux qui ne tombèrent jamais, de
l'apprendre :
À notre Dieu nous jurons allégeance, et cette allégeance nous l'avons
gardée ; La troupe des élus seule peut te révéler ce nom dans toute sa plénitude ; ('^) Toutefois, mon fils, je te consolerai, me souvenant de ton amour. Et tu toucheras toi-même le sceptre d'or de la Religion.
^îltsî, je vis passer ce bienheureux cortège ; mais la vision était empreinte
sur mon ame.
Et sa mémoire est dans un sanctuaire parfumé, car la promesse de l'Esprit
est vraie :
J'apprends du poème silencieux de l'univers qui m'entoure, Qu'ils sont beaux, les pieds de ceux qui suivent ce coi*tège.
Bb U €riiiith {'')
"Ne méprise point, calculateur subtil, le Dieu que le fidèle adore,
Et, dans tes folles spéculations, ne nie point l'unité de trois :
Ne ravale point le symbole du chrétien, quoiqu'il ne puisse résoudre tes
doutes ; Ne pouvant être l'avant-courrière de la foi, la raison la suit : E est écrit ; voilà pourquoi nous croyons, sans atteindre l'évidence extérieure.
Vu que les mystères impénétrables sont les prérogatives de la divinité. La raison n'a rien de positif, la foi n'a rien de douteux ; Et le comble de la sagesse incrédule est de douter de tout. Plus une doctrine est merveilleuse, plus la foi se réjouit, plus elle adore; Mais, si tout est clair, à qiioi sert la foi ? Fais-moi le sommaire de tes connoissances, — es-tu bien certain d'un seul
fait?
Ne méprise point le merveilleux, car, autour de toi, tout est merveille. Tu dis: de la multitude d'effets semblables, je déduis une loi : Et tu avoues que la matière qui se joue de toi, parce qu'elle est indestructible, est un élément.
S'il en est ainsi, considère, je t'en prie, l'analogie universelle, Le Créateur ayant imprimé son nom sur toutes les œuvres de sa main ; Je ne connais point de matière ni d'esprit, qui ne soit un en trois. Sans cela, ce serait à mes yeux une vraie merveille, un denier sans l'image de César.
Îî/J^omme se dit ignorant, il ne s'en croit pas moins un sage : Il prend sa conjecture pour una vérité, il se moque des opinions d'autrui. Souffre, toutefois, qu'un frère, dont l'esprit est moins subtil que le tien, Te communique les spéculations fugitives que l'analogie de la foi suggère. Le semblable produit son semblable, et la grande mer de l'Existence Dans chacvme de ses vagues innombrables, offre un miroir à son Créateur : Le semblable produit son semblable, et l'arbre expansif de l'être
DELATRINITE. 81
Dans chacune de ses feuilles tréflées révèle la trinité de Dieu.
Que celui dont les yeux sont dessillés, relise cette homélie dans tout ce
qu'il voit, Et toi, dont la vue est encore trouble, ne méprise point celui qui lit : Il y a ti'ois grands principes : la vie, la génération, et l'obéissance ; Représentant dans toutes les créatures, l'Esprit, le Père, et le Fils ; Il y a trois grandes unités, diversement mêlées trois-à-trois. Trois diviseurs universels des milliers de sommes qu'offre la matière : Et quand même la science, montée sur l'échelle de l'expérience, ne l'aurait
point vue, La foi, devant le trône de Dieu, promulgue cette grande vérité : Il n'y a que trois éléments dans les productions de la nature, Dans le pin, dans le roc auquel il adhère, et dans l'aigle qui vole autour
de lui ; Dans le lion, dans la baleine du nord, et dans les mers où elle se divertit ; Dans le lézard qui dort au soleil, dans l'éclair qui fend les nues ; Dans la rose, dans la perle et le rubis ; chacun est composé de trois ; Et ces trois sont les mêmes ingrédients, mêlés en proportions inégales. Toi-même, tu retrouves en toi le corps, la vie, et l'ame : La matière, le souffle, l'instinct, se trouvent réunis dans toutes les bêtes
des champs ; La substance, la cohésion, la gravité, constituent les édifices de la terre. La volonté, l'opération, l'acte, concourent à produire un fait ; Tige, feuille, fleur ; commencement, milieu, fin ; Cause, circonstance, conséquence : chacune de ces triades est une. Oui, dans le souffle de l'homme lui-même il y a une trinité de vapeurs, Et la lumière du midi, ombre de Jéhovah, un en trois, est un être composé. (^)
Eout le reste sera-t-il mystère, et Dieu seul compris ?
Le fini pénétrera-t-il l'infinité, lui qui n'a pu sonder les bas-fonds de la
création ?
L'homme comprendra-t-il celui qui l'a fait, quoique sa propre nature soit
une énigme pour lui?
Ou le temps enseignera-t-il la leçon que l'éternité est incapable d'expliquer ? Si Dieu n'est qu'un, et rien de plus, cette notion est à la portée d'un enfant; Mais les séraphins n'ont pu éclaircir le mystère admirable d'un en trois. Il est un véritablement, car il ne peut y avoir qu'un tout-puissant ; Les oracles, cependant, de la nature et de la religion le proclament trois
82 DELATRINITE.
Et qu'aurait gagné ton ame, Ô malheureux étranger sur la terre,
Au vain spectacle de la croix, si aucun sacrifice n'y eût été offert pour toi ?
Qu'aurait gagné ton cœur infirme, au mouvement de l'eau de cette Bétliesda,
Cœur engourdi, paralysé, par le venin de ce scorpion, le péché ?
La trinité de ta nature, enchaînée par une triple mort.
Destituée de tout secours, demande à son Dieu un triple salut ;
L'ame d'être réconciliée par l'amour, l'esprit d'être glorifié dans la lumière,
Tandis que ce pauvre corps expirant s'élance dans la vie.
Et s'il est vrai que cette rançon précieuse a été payée pour nous tous,
Un être au-dessous de Dieu posséderait-il un tel trésor ?
L'homme combattra-t-il contre Dieu, s'opposera-t-il aux bosses de son
bouclier.
Élevant la balance de son péché au plus haut degré de l'expiation ? Tu as une haute idée de ta pénétration, mais la sagesse t'estime un insensé, Résolu de ne point fléchir le genou devant l'Être que tu ne saurais comprendre :
Il faudrait être doué d'un esprit égal à la perfection pour la concevoir ; Et la raison refuse son hommage à un Dieu tout-à-fait compris.
ÎTof qui méprises le mystère, et, cependant, ne peux rien expliquer, Pourquoi rejètes-tu le fait qui résout l'énigme de tous les êtres ? Pourquoi te voiler les yeux, de peur que le soleil de la révélation ne les
éclaire.
Et mettre de côté la clef qui ouvre l'écrin de la vérité ? Le caractère et la nature de Dieu sont représentés dans tous ses ouvrages. Et personne n'aurait deviné son essence, s'il ne l'avait lui-même révélée. C'est pourquoi, enfant de la folie, toi qui dédaignes l'oracle de sa sagesse, Apprends des conformités de la nature le miracle nécessaire de la Divinité : Que le païen, qui adore plusieurs Dieux, soit ton instructeur, Car il n'y a point d'erreur dominante dont la vérité ne soit l'origine. Contente-toi de ce que tu vois; tu n'embrasses point d'un coup d'œil tous
les côtés d'un cube, Et ton esprit ne peut s'occuper au même instant de deux idées : n y a déjà bien des merveilles dans ton symbole, si tu crois ce que tu vois, Et la présomption de ton intelligence ne doit pas t' empêcher d'adorer le
mystère.
Mï la 3^îUBh.
3la réflexion est une fleur de l'ame, qui répand un parfum salutaire,
Mais la rêverie est la même fleur, lorsque, devenue forte, elle monte en graine.
Il vaut mieux lire peu et méditer beaucoup, que de lire beaucoup, légèrement, rapidement ;
Car l'ame n'est point comme une denrée, que la consommation diminue,
Elle ressemble plutôt aux passions de l'homme, que l'exercice réjouit et développe :
Ne te nourris point, toutefois, de tes propres idées seulement, de peur qu'elles ne t'égarent ;
Car en esprit, comme en substance, tu es une créature sociale ;
Et si tu t'appuies sur toi-même, tu rejètes les conseils de tes supérieurs,
Bien plus, tu méprises tous les hommes, — Ne suis-je pas plus sage qu'eux?
Une sotte vanité t'aveugle, et donne un faux pli à ton jugement ;
Car, quoique de nouvelles idées coulent de nouvelles sources, et augmentent le trésor de tes connaissances.
Ecoute, cependant, beaucoup, avant de penser beaucoup ; et regarde autour de toi avant de juger.
La Mémoire, fille de l'Attention, est la mère féconde de la Sagesse,
Et il y a plus de sûreté pour celui qui fait provision de connaissances, que pour celui qui veut les créer.
2L'îîma3fnatîon n'est point la pensée, ni la fantaisie la réflexion :
La pensée est un vieillard qui mesure ses pas, mais l'imagination a les
ailes de l'aigle ; La réflexion considère tout rigoureusement ; s'il faut condamner le vice,
elle ne l'épargne point ; ^lais la fantaisie rit de tout, dans les jardins brillants oii elle s'amuse. Pour le gibier timide de l'oiseleur, plus le coup est prompt, plus il est sur ; Mais le canonnier, visant au but, avec une lenteur circonspecte, braque
son canon :
Ainsi, dans les petites occasions, la première idée est la meilleure. Mais si tu veux mjûtriser les grandes, que ton canon soit d'un plus fort
calibre.
n est bon, il est salutaire, de rechercher son péché mignon, Mais se faire le héros d'imaginations égoïstes, c'est le venin subtil de
l'orgueil :
La nuit, dans le calme de ton alcôve, prends garde à tes pensées, et tiens
les en bride, Et en racontant les événements du jour, n'oublie point de prier Dieu, Ou la pensée ne t'offrira qu'un plaisir stérile, et la revue du passé sera
sans fruit.
Dirige la barque de ton ame loin de l'île de cette sirène, la rêverie, Et qu'un esprit vigilant se mêle au coup d'œil du ressouvenir : Aussi, quand tu examines ton cœur, quand tu sondes la source de tes
actions, Sois plus attentif au mal qu'au bien ; afin que ton péché t'humilie.
3Ul 3^acfiTr des pensées utiles c'est de te connaître toi-même,
Car c'est le seul moyen d'apprendre les relations entre Dieu et toi.
n t'a fait, et tu es ; il t'a racheté, et tu seras :
Tu es coupable, cependant il t'aime : tu pèches, cependant, il te pardonne.
Quoique tu ne l'aperçoives paslui-même, il n'en est pas moins dans tous
ses ouvrages, Infini dans le vaste contour, infini dans les moindres détails : La nature est la carte de Dieu, et tous ses attributs y sont marqués ; L'art est l'ombre de sa sagesse, et il copie ses ressources. Tu sais que les lois de la matière émanent de sa volonté, Et ta meilleure raison pour tout ce qui existe, la voici, — Seigneur, telle
est ta volonté.
Qu'est-ce, en effet, qu'une loi quelconque sinon le décret absolu de Dieu ? Ou les propriétés de la matière et de l'esprit, sinon les arrêts arbitraires
de Jéhovah ?
H a créé la nécessité, il l'a prescrite ; il a forgé la chaîne de la raison Et tient à sa main droite le premier des anneaux d'or. L'insensé regarde l'ame comme l'essence spirituelle de la matière, Au lieu de regarder la matière comme un accident grossier de l'ame. Le fini peut-il gouverner l'infini, ou une partie excéder le tout ? Ou la sagesse de Dieu s'asseoir aux pieds de la nécessité innée ? La nécessité est l'œuvre de sa main ; car il ne peut changer; Et le hasard n'existe point oii tout est nécessaire.
DELAPENSEE. 85
33eu):=^tu mesurer la Toute-Puissance, peux-tu concevoir l'Ubiquité,
Qui dirige le plus vil des reptiles, qui vivifie le plus glorieux des séraphins,
Qui conduit un grain de poussière, et prescrit à la comète son sentier ?
Devant Lui toutes choses sont égales, car toutes choses sont nécessaires :
Le forgeron, épuisé de fatigue, souda le métal nonchalamment,
Et l'ancre est brisée dans son lit, le vaisseau sombre, avec tout son
équipage.
Un mot offensant, un murmure, engendre le meurtre secret : Le soleil perce le nuage, et le laboureur se désespère. Ces choses seront-elles, sans que Dieu le sache ? Le saura-t-il, s'il n'est pas en elles ? les verra-t-il, s'il n'est point aveo
elles ?
Et peuvent-elles être autrement de ce qu'il sait qu'elles sont ? En effet, l'Éternel est en tout ce qui est ; tout ce qui se fait c'est lui qui
l'opère.
Que ce soient là tes pensées, et elles seront inébranlables, puisque tu
attribues chaque circonstance à Lui seul ; Sache, néanmoins, et crois cette vérité, que Dieu ne veut point le mal : Car les adversités sont des bienfaits voilés, et l'Eternel abhorre l'iniquité : Qu'il est en toutes choses c'est un axiome, et qu'en toutes choses il est
juste.
Attribue la sainteté à ton Créateur, quand tu médites sur le mystère du
péché.
Car l'infini peut embrasser, ce que le fini ne peut saisir.
Sur les productions de l'art, pense juste: quel honneur peux-tu rendre à l'homme ?
Car il n'est ni l'auteur de son ame, ni la source de l'invention.
Si quelque habile ouvrier construit une machine qui exécute de curieux ouvrages,
A qui l'honneur ? est-ce à la machine, ou à celui qui l'a faite ? à l'instrument, ou à celui qui l'inventa ?
L'ouvrier était-il assez subtil pour lui communiquer la volonté et la liberté.
Pour la douer de facultés si compliquées, d'une ame rayonnante de vie et de gloire ?
Quelle que soit notre admiration pour l'intelligence merveilleuse de l'être créé,
Comment ne pas rendre au Créateur des esprits sublimes un hommage plus profond ?
86 DELAPENSEE.
Si tu le refuses, tu es insensible comme le païen, qui adore l'œuvre de ses
mains.
Et, tandis que tu tires vanité de ta sagesse, ton ame est l'ame d'un sauvage. Attribuant à la machine raisonnante l'honneur qui n'est dû qu'à son
créateur.
2La ®lef de voûte de ton ame, l'art de consolider tes pensées,
Et de les cimenter, comme dans une arche, de les fixer comme le monde
dans sa sphère, C'est d'apprendre, dans le livre de l'Éternel, à boire à la fontaine de la
sagesse.
Oïl est celui qui condensera le soleil, celui qui analysera la Bible, cet
inépuisable trésor, De manière à en récolter les idées, à serrer les gerbes de sa sagesse ? C'est un livre facile à comprendre, pour l'homme qui y met tout son cœur, Mais pour l'insouciant et le profane c'est la folie de Dieu ; Elle est la coupelle de ton or, l'épreuve délicate de ton état moral ; À l'humble disciple c'est du pain, à l'orgueilleux et à l'incrédule c'est
une pierre :
Le moqueur ne trouvera que des gousses pour apaiser sa faim. Mais aux cœurs simples, elle est un froment abondant et mûr. L'Écriture, majestueuse dans sa vérité, demeure toujours la même ; Et les différents points de vue de sa doctrine naissent de la diversité des
esprits.
Celui qui désire apprendre à penser obtiendra cet avantage en la lisant ; Car la parole vivante se tient, comme un ange, à la porte de la sagesse. Et crie. C'est ici le chemin, marchez-y sans crainte. La Religion donne la main à l'humble disciple du repentir. Et lui enseigne des leçons mystérieuses, répondant aux questions du doute ; Elle rend l'homme digne de lui, et de la raison, sa noble prérogative, Elle enfile tous les labyrinthes de la pensée, et le conduit à son Dieu.
Vitns ici, fils de la méditation ; sur ton front ouvert et serein Resplendit l'étoile de l'ame, dont l'éclat n'est point de ce monde : N'as-tu rien à nous dire de tes joies célestes. Lorsque, portée sur des ailes vigoureuses, robustes comme celles du
condor, L'ame, après avoir plané quelque temps autour des Andes de la réflexion,
qui se perdent dans les nues, Eière du sentiment intérieur de son immortalité, laisse derrière elle un
monde,
DELAPENSEE. 87
Pour défier, d'un vol impétueux, l'Atlantique, barrière de l'autre ? N'as-tu point des angoisses secrètes à révéler aux hommes ordinaires. Quelque appréhension au sujet de tes énergies, sans cesse actives, nuit
et jour?
Ne crains-tu point que l'ardeur de tes extases ne te volatilise, ne t'anéantisse.
Ou que les fibres tendues de ton cerveau n'éprouvent de vives horreurs,
un délire brillant ?
Dans les visions informes du sommeil, tes aberrations ne t'ont-elles point
alarmé ?
N'as-tu pas craint que la raison, comme le faucon qui se vautre, n'entendît
plus ton appel, Lorsque, te reveillant dans cette vie triste et dure, la tête et le cœur
agités, Tu bénis le point du jour qui a mis fin à ton tourment ? Car l'esprit excédé ressemble à la vierge évanouie, Captive, emportée sur le coursier écumant du guerrier. Et il tombe, comme un gladiateur blessé, sur l'arène. Tandis que le glaive-pénétrant de l'Intelligence coupe le fourreau de l'ame. L'Imagination, comme le géant nébuleux, qui s'élève, un moment, dans
le crépuscule du Hartz, Accablera d'eflFroi le jugement, le renversant de son trône : Il se peut que, dans un rêve, tu deviennes fou, et que tu sentes un feu
te consumer, Il se peut que, dans un rêve, tu voyages hors de toi-même, et que tu te
voies des yeux d'autrui ; Ou que tu dormes dans ton propre cadavre, ou que tu te réveilles dans
plusieurs corps ; Ou que tu croisses, te développant jusqu'à l'infinité ; ou que tu te
resserres, renfermé dans un point ; Ou qu'au milieu de sombres ruines que la mousse revêt, tu erres avec
des êtres sans corps, tristes compagnons, Fixant tes regards sur leurs yeux glacés jusqu'à ce que ton cœur frisonne.
Seul, Ô homme ! il faut que tu paraisses seul à la barre du tribunal ; Seul tu subiras ta sentence, seul tu rendras compte de tes œuvres : C'est donc avec raison que tu te réfugies au sein de la solitude, '
Afin de sentir, éloigné de tes semblables, ta responsabilité. Car la foule voile à nos yeux la vérité, la société noie la pensée,
88 DELAPENSEE.
Et n'être qu'un dans un grand nombre, étouffe les murmures de la conscience.
La solitude tourmente le méchant ; car elle lui dit tout bas ses crimes ; Mais elle donne la paix au juste, car il tient compte des miséricordes de
Dieu.
Tu peux connaître l'état spirituel d'un homme — aime-t-il les plaisirs
bruyants ou la solitude ?
Car le fleuve agité se précipite dans la mer, mais le lac tranquille dort
au milieu des montagnes.
Que les pensées que l'isolement enfante sont chères à l'ame du sage Car son cœur est l'asile de l'harmonie, et il s'entretient avec ses pensées,
comme si c'étaient ses amies :
Mais le crime rend l'homme furieux, la terreur éclate dans son regard, Lorsque le malfaiteur, dans sa cellule, lutte contre le remords. Que je trouve une loge dans le désert, qu'on me laisse sur une île inhabitée, Et la pensée fera mon bonheur, quoique je ne puisse point l'augmenter
en le communiquant :
Car l'ame ne sommeille jamais, mais elle est comme l'œil de l'Eternel, Et l'ame, le souffle de Dieu, ne connaît point le vide idéal, La nuit, épuisé de fatigues et de veilles, le corps cède au sommeil, Mais l'œil de l'ame veille, et dans tes rêves tu raisonnes : H se peut que dans un rêve toute une vie se passe, et, quand le matin
vient, tout est oublié :
Il en est de même de la vie, sa mémoire périt tout aussi vite.
iB U f arnh.
3La 3,9aroIe, moisson d'or, suit la fleuraison de la pensée ;
Souvent, néanmoins, il y a beaucoup de paille, et le grain est rare et
gâté:
La parole est la sœur de la raison, et une des prérogatives royales de
l'homme, Qui l'assimile à son Maître : Il parla, et cela se fit : L'Esprit peut s'unir à l'esprit, mais le sens exige im symbole ; Et la parole est le corps de la pensée, sans lequel elle serait invisible. Quand tu te promènes, solitaire et pensif, dans les vertes clairières de la
forêt.
Enonce à haute voix tes sentiments, leur donnant l'être et la forme ; Car celui qui médite en secret encombre le dépôt de son ame. Et quoiqu'il amasse de grands trésors, ils ne sont d'aucun usage. L'homme qui parle trop peu, qui pense et approfondit beaucoup, Corrode les fibres de son cœur, et prive ses semblables de ce qui leur
est dû :
L'homme qui parle trop, et ne réfléchit que peu ou point, Dépense sa vie en paroles, et les hommes le regardent comme un insensé : Mais-toi, quand tu as pensé, ourdis soigneusement le tissu de la méditation, Et revêt l'esprit idéal du costume qui lui convient, la parole.
^Proféré hors de propos, ou supprimé mal-à-propos, le bien participe du
mal ; Aimer le mystère ressemble au crime, parler à bouche ouverte engendre
la dispute :
Souvent, j'ai vu le cœur honnête, brûlant d'une vertueuse indignation. Exciter une guerre inutile, grâce à la témérité de la langue, son interprète : Souvent, j'ai vu l'homme charitable poursuivre sa mission d'un air si rusé, Que ceux qui le rencontraient, au crépuscule, le croyaient un voleur : J'ai entendu certain jeune enthousiaste révéler de pieux secrets
90 DELAPAROLE.
Devant une populace grossière, dont il était la risée,
Et il m'a semblé, qu'au moment où une reserve judicieuse eût pu gagner
leur sympathie, Sa franchise indiscrète endurcissait les moqueurs : J'ai prononcé un jugement téméraire et dur contre la main libérale en
secret, Parce qu'elle a cru l'économie, au grand jour, une vertu : Et j'ai condamné la langue taciturne, parce que la réserve l'a enchaînée. De ce qu'elle cachait, même à un frère, la bonté qui a consolé tant de
maux.
Il n'est pas besoin du son de la trompette, bien moins dois-tu cacher celui
de tes pas :
Fais le bien ouvertement, non point comme si c'était un crime. Le secret se capuchone, et la Probité demande pourquoi ? C'est qu'elle juge, — ne juge-t-elle pas bien ? — que rien ne doit être caché
sinon le crime.
Pourquoi médirait-on du bien que tu fais, à cause de ton silence injuste? Si on te défie parle, et fournis les preuves de ta bonté. Le libre exemple d'une bienveillance, qui, sans se trop faire valoir, ne se
cache point, Crie dans l'oreille de l'indolence, Va, et toi aussi fais de même : Le péché de l'hypocrite n'en est que plus atroce. De ce que l'homme pieux, saisi de crainte, cache sa lumière : Mais ni Dieu, ni l'homme, ne t'a dit de masquer ta vertu. Lorsqu'un mot à propos te placerait dans ta sphère, où tous te verraient
briller.
Attribue l'honneur à ton Dieu, mais ne sois point jaloux de cet honneur, Et ne l'estime point frivole et vil, parce que tu ne saurais t'en décorer
toi-même :
Souviens-t'en, ta grande prérogative, c'est l'expression libre et sans
entraves, Et ne permets point, qu'au fort de la marée, les écluses du secret arrêtent
le fleuve de ta parole.
^pprodjc, et je te ferai part d'une affliction qui n'est point comptée parmi
les chagrins de ce monde, Quoiqu'elle soit réelle, accablante, acharnée, empoisonnant la coupe de
la vie.
Il y a des hommes qui méditent beaucoup, le feu s'embrase dans leurs
cœurs,
DELAPAROLE. 91
L'éloquence attend sur leurs lèvres, mais ils ne parlent point de leurs
langues :
Il y en a que le zèle anime, que la calomnie indigne et presse de répondre, Que le besoin contraint de demander, ou auxquels la pitié confie sa mission ; Mais la crainte, la honte, l'extrême susceptibilité, gèlent le courant de
leurs discours :
La bouche est, pour ainsi dire, scellée de plomb, le cœur gémit sous un
poids de glace, Au moment critique, la promesse dérisoire du pouvoir est encore violée, Et ils se lèvent, impuissants quant à la parole, en travail de pensées qui
ne sauraient naître :
Le courage tremble au portail, la sagesse n'a plus de voix ; Celui qui était venu pour consoler est lui-même un objet de pitié; celui
qui devait censurer ne dit rien :
Et les insensés, au lieu d'écouter et de s'instruire, regardent et rient ; Tandis que des amis obligeants blessent au vif par l'excès de leur compassion :
La pensée qui n'a point d'issue couve sous la cendre, rongeant le cœur, Et manque d'un vain son, l'homme n'est plus dans sa sphère. Il y a bien des soucis, bien des chagrins, dont tu n'as point tenu compte. Et c'est avec raison que ton ame se complaît dans l'heureux privilège de
la parole ; Car manquer le mot à tout moment, — c'est un besoin que tu ne conçois
pas ; C'est comme si le souffle ou le pain te manquait : la vie n'a point de
chagrin plus provoquant.
^|)prûci)C, et je te ferai part d'une joie que les parasites de la volupté
n'ont pas connue.
Quoique l'air, la terre, et la mer, aient assouvi leurs appétits grossiers. Regarde ! comme son œil brille ! comme sa joue se colore ! Quel majestueux torrent des mots ailés! comme ils bondissent! comme
ils volent !
C'est l'expression complète d'une pensée sublime, d'un argument
vigoureux et triomphant.
Le choc de l'éloquence spontanée, irrésistible comme la Niagara, L'interrogation adroite, la réponse claire, l'image poétique et gracieuse, L'analogie recherchée, le fait terrassant, la métaphore libre et hardie, La force de l'entendement concentré maniant la toute-puissance de la
vérité,
92 DELAPAROLE.
La grandeur de son langage dans la majesté de son ame !
Défenseur du juste, patriote ou prêtre, avocat de l'innocence,
Sur tes lèvres l'abeille mystique a distillée le miel de la persuasion, C^')
Un charbon vif pris de dessus l'autel a touché, comme autrefois, ton cœur
et ta langue ; Et ta paix, comme elle s'étend au loin ! que de plaisirs tu bois à longs
traits !
Lorsque tu tiens, comme si ce n'était qu'un homme, le vaste auditoire
qui respire en cadence, Mille êtres dont les yeux éclairent, soumis à ta volonté ; Mille cœurs que le feu consacré de tes paroles embrase, Les hécatombes spirituelles qui s'enflamment, ofi'ertes sur la montagne
de Dieu :
Cependant, tu t'arrêtes: quel tressaillement! — ils ne vivent que de tes
paroles, — Tu as rompu la digne de ta personnalité, comme le Nil quand il déborde, Tu t'épanches en eux, une foi, une espérance, un esprit, Ils ne respirent que ton soufiSe, leurs âmes te prêtent une obéissance
passive, Tu portes la clef de leur amour, tu plies leurs affections, à ta volonté, Et tous, liés par la sympathie, tressaillent d'émotions tumultueuses : N'en doute point mortel ! si ton argument est la vérité, un trône parmi
les archanges sera ta récompense.
Sb la tîxhïî.
2ïlne drachme pour un bon livre, et mille talents pour un véritable ami : Tel est le cours du marché, où ce qui est rare est toujours coûteux: Quand même les diamants de Golconde seraient aussi communs que le
galet de la côte.
Une pomme mûre, mieux qu'un brillant, rançonnerait un roi : De même, si un livre solide est aussi rare qu'un ami fidèle, À moi le livre, aux autres l'ami.
Ni changement de visage, ni jalousies, ni craintes, n'ont lieu là. Le volume silencieux écoute, et quand tu veux, il parle : Il loue sans envie le bien qui est en toi, il blâme sans malice le mal, Il est à la fois l'esclave qui te sert, et le maître inflexible qui t'instruit. Tu n'as point de caprices à ménager, tu n'as point d'infirmités à supporter; Ton péché, tes calomnies, ta négligence, ne refroidissent point, n'éteignent
point son amour :
Sans jamais varier, il dit la vérité ; ni l'erreur ni l'intérêt ne le séduisent ; Car le meilleur des amis est un bon livre, le même maintenant et pour
toujours.
33our te soustraire à toi-même, à tes projets frivoles, à ta fausse prudence, Pour t' apprendre ce qui te manque, pour te faire connaître l'étendue de
ton bonheur.
Pour enter sur toi la sagesse d'autrui, pour émonder ta propre folie. Fais ton choix avec discrétion, et digère le volume qui convient le mieux
à ton état, Ne traitant jamais la religion d'un ton léger, ni les sujets profonds quand
tu es fatigué.
L'air du matin récrée ton esprit, lutte alors avec la science et la philosophie ; Si la chaleur du midi énerve ta pensée, nourris-la de rêves et de fictions : Le soir tranquillise l'ame, marche alors avec ceux qui adorent : Mais c'est de nuit que la raison creuse le plus avant, et que l'imagination
prend le plus haut essor.
94 DELALECTURE.
# JLVûVts, monuments de l'esprit, lumière condensée des plus sages, Doux consolateurs de la vie ; preuves et résultats de l'immortalité ; Arbres portant des fruits de toutes espèces, dont les feuilles sont pour la
guérison des nations ; Jardins de la science, où tous peuvent se rassasier, sans redouter l'épée
flamboyante, Campagnons agréables, conseillers obligeants ; amis, consolateurs, trésors : Secours, gouvernements, diversités de langues ; comment trouver le poids
de votre valeur ? — Ne marcher plus avec le juste ; se voir banni du portique de la sagesse, Dire adieu à tes compagnons intimes, poètes, philosophes, pi^écepteurs. Ne voir uucun registre des sympathies qui serrent les nœuds de ta communion avec les bons ; Être repoussé du pied de Celui qui parla comme homme n'a jamais parlé ; N'avoir, pour avenue du ciel, que la sombre lueur de la superstition ; Vivre, comme l'Esquimau, dans la léthargie ; mom'ir, comme le Mohawk,
dans l'ignorance :
ô ! que serait la vie ? un grand feuillet blanc : que serait la mort ?
épouvante ; Que serait l'homme ? un être à charge à soi-même : que serait l'ame ?
misère.
Oui! qu'un nouvel Omar incendie l'ample trésor des connaissances
humaines, (^) Et ce monde immense périra dans les flammes, sur les cendres de sa
propre sagesse !
Sf rltriftrrî.
3la îplume de l'écrivain diligent, à quoi la comparera- t-on ? Demande au savant, il t'en informera, — aux chaînes qui lient Protée: Demande au poète, il dira, — au soleil, à la lampe des cieux: Demande au premier venu, il répondra, peut-être, à l'ami qui révèle ma
Le commerçant réfléchit avant de répondre : c'est, nous dit-il, un navire
chargé de trésors ; Selon le théologien, c'est un miracle, il fait parler les muets ; Il fixe, développe, dissémine le sentiment ; Enchaînant une pensée, en démêlant le mystère, et la rendant au monde
avec un nouvel éclat.
Penser juste, c'est savoir; parler coulamment, c'est un don de la nature; Gagner à lire, c'est attention ; mais écrire bien, c'est habitude. Il n'est point de talent parmi les hommes qui ait plus d'écoliers, et moins
de maîtres :
Car écrire, c'est parler hors de portée, et il n'y a point d'interprète à
côté de nous.
Si tu veux être exact, écris ; si tu veux te ressouvenir, écris ; si tu veux
te connaître, écris ; Quant à la prière écrite, c'est la prière de la foi ; spéciale, ferme, et Dieu
l'exauce.
Une pensée flotte-t-elle sur ton cerveau, saisis-la ;
Ou d'autres pensées s'y arrêteront, et aussitôt celle-ci prendra son essor. L'unité incomplexe de ton ame, cause et preuve de son immortalité, Livi-e, pour un moment, son être à une seule pensée ; C'est pourquoi, si tu veux ménager tes idées, et les rendre stables et
solides, Ecris souvent en secret : ainsi tu croîtras en sagesse. L'esprit le plus commun est plein de pensées ; elles seraient quelquefois
dignes des esprits rares :
Et s'il les voyait clairement rédigées, sa richesse l'étonnerait.
96 DEL'eCRITURE.
© ©ompensatîon précieuse aux muets, d'écrire leurs besoins et leurs désirs ;
Ô dédommagement cher à la langue du bègue, de tracer lui-même ses pensées brûlantes !
D'être du collège de l'Eloquence, grâce à ces symboles silencieux ;
De répandre le torrent de l'ame, sans se donner la peine de parler ;
D'offrir au monde, ce babillard, le modèle d'une élocution plus harmonieuse ;
De démontrer que le commerce des mots n'est point le monopole de la sagesse ;
De prendre une douce vengeance de ce ramas de jaseurs, l'ignominie de notre langue.
Par le triomphe éclatant de la plume, par l'hommage rendu à un écrivain.
Voilà pourquoi ce télégraphe de l'ame nous est plus cher que l'or et la sagesse.
Nous mettant en état de plaire sans offense, et de donner sans humiliation.
iFîlIe des champs dont l'œil est ébloui par l'écriture informe de l'amour, Que ton front brillant, que ta joue vermeille, confessent, dans cet heureux
moment, — Que ton cœur gonflé, pauvre coupable, qui reçois l'acte de ton pardon, — Que ta face joyeuse, Ô tendre mère, que les nouvelles de l'enfant qui est
si loin de toi inondent de larmes, — Que ta joie noble et grande, pèlerin isolé.
Lorsque la douce voix de ta fiancée t'adresse l'épître de l'affection, — Que le jeune poète, fier de son délire, enchanté de l'espoir (quelle
illusion!) de la célébrité.
Lorsqu'il médite de nouveaux vers, durant les veilles de la nuit, — Que l'enfant au front serein du génie, dont le nom ne mourra jamais. Parce qu'en transcrivant, pour ainsi dire, son ame, il immortalise sea
pensées, — Que ceux-ci, que tout le genre humain, non pas avec de faibles éloges,
non pas avec une reconnaissance légère, confessent Les bienfaits que la plume de l'écrivain diligent répand sur la terre.
îBe plus, le désir que ces bienfaits inspirent, lorsqu'ils viennent à manquer,
prouve leur excellence.
Lorsque, désespère, l'amant attend, jour après jour. Attend le mot consolateur, le mot que cette main a tracé, Et maudit amèrement l'aube qui le trompe encore :
del'écriture. 97
Ou lorsque la réponse si longtemps différée prouve que l'amitié se refroidit,
Et l'ame en proie aux soupçons est tourmentée de doutes inexplicables,
Tandis que ton cœur navré compte ses plaies imaginaires,
Tu es l'innocent et la victime, ton ami capriceux le seul coupable :
Ou lorsque tu demandes avec instance les secours dont tu as besoin.
Ta pétition est négligée, pas même ouverte, et le délai te harcèle et
t'affame :
Ou lorsque le silence d'un fils, qui aurait dû annoncer sa prospérité, Répand la consternation dans le cœur d'un père. Une lettre, écrite à temps, est le rivet de la chaîne de l'affection. Une lettre, différée hors de temps, est la rouille de la soudure. La plume, d'oiî découlait l'amour, ou qui était trempée dans le fiel de la
haine.
Ou garnie de prévenances, ou acérée d'âpres censures, A enfanté plus de bien que le soleil, plus de mal que l'épée. Plus de joie que le sourire de la beauté, plus de douleur que l'infortune; Et si tu demandes que j'indique ce qui, selon moi, serait le plus utile au
monde.
Voici ma réponse. Une lettre écrite à propos.
31'î^eure dont tu as pris note n'est point perdue ;
La pensée que tu rédiges à minuit rachètera toute la journée
L'idée est comme l'ombre qui fuit, la parole est un vent qui s'envole,
La lecture un amusement dont on ne se souvient plus ; mais l'écrit est
éternel :
Car en lui, quoique mort, le cœur vit ; la langue froide et sans vie est
éloquente.
Et l'œil pénétrant de celui qui lit est dessillé par le roseau du scribe. Comme un fossile dans le roc, ou une médaille dans le ciment d'une ruine, Le symbole des pensées annonce le trépas d'une ame : La statue atteste la main créatrice de l'artiste, le tableau l'œil exercé
d'un maître.
Et de même, l'ame d'un homme comme nous est embaumé dans ses écrits.
iB Vêi^nUuî.
3le i9ro"Df3ue a une sœur, la Bassesse, son antagoniste déterminée et sa
compagne, Qui dépasse souvent la courte carrière du frère qu'elle méprise ; Elle a les lèvi-es minces et le regard perçant, les yeux rouges, l'air affamé ; Mais il marolie les yeux baissés, son langage est dissolu. Si le dissipateur atteint la vieillesse, il s'adonne à l'économie. Et s'applique à rebâtir, en lésinant, ce que son extravagance a renversé : Ainsi, chez la plupart des liommes, les richesses méritent une double
malédiction:
Elles sont acquises par un traffic dur et malhonnête, elles se consument
en dépenses coupables et folles.
Donne-moi la suffisance, dit la Sagesse; — car elle craint de demander
plus que cela ; Et que je l'obtienne à la sueur de mon visage, s'écrie l'intrépide Indé-
■ pendance :
Donne-moi la suffisance, et ne m'accorde rien de moins, car le besoin se
ligue avec le tentateur ; La pauvreté désespère l'homme, et le précipite impitoyablement dans le
crime :
Donne-moi la suffisance, et ne m'accorde rien de plus, si ce n'est pour les
enfants de l'affliction ; L'opulence tue souvent, où. l'indigence réprime seulement le bourgeon
du vice :
Il y a un été vert et riant aux environs du pôle, quoiqu'il soit bref, et
qu'il suive de près un long hiver.
Mais les mamelles brûlées de la zone torride ne nouiTissent point. Si tu veux être pauvre, jeté ton argent aux riches, — et moissonne l'ivraie
de l'ingratitude ; Si tu veux être riche, donne au pauvre, — tu recevras ce qui t'appartient
avec usure :
Car la main secrète de la Providence prospère l'homme charitable dans toutes ses voies,
del'opulence. 99
Toutes ses entreprises réussiront, et son cœur tressaillera de joie ; Peut-être, toutefois, ne découvrira-t-il jamais que, même quant au gain
terrestre, La cause de ses succès, ainsi que de sa joie, ce sont de petites libéralités
distribuées aux pauvres.
î3aus la plaine de Benarès se trouve une racine qui est la mère d'une forêt :
Là, autour de l'arbre sacré, ses rejetons vivants s'inclinent.
On dirait qu'ils ont soif, ils tendent vers la terre, comme des stalactites
dans une grotte, Ils poussent de fortes racines, ils jetent des branches, se prolongeant
en fraîches arcades :
Le dervis y danse comme un fou, le faquir s'y met à la torture, Et le calme bramine y adore le taureau gras au poil lisse ; De maigres chacals se tapissent au pied de l'arbre géant, tandis que, de
la cime altière.
Le boa pend, comme une branche énorme, guettant sa proie d'un œil sinistre, fixe et stupide.
De même aussi, dans le cœur de l'homme, il y a un péché, la racine de
tous les maux.
Ses fibres étranglent les affections, ses rameaux étouffent l'ame : Tu verras, souvent à l'omble de son feuillage, la piété pervertie, — Le poing rigide et fermé, les yeux retournés vers le ciel, Le fanatisme amer et l'avarice austère, le gain et la dévotion, Et celui qui foule aux pieds la passion, à genoux devant le veau d'or : Les chiens affamés de l'extorsion sont là, l'obligation, l'hypothèque, et
l'exploit, Tandis que la soif de l'or, soif qui ne dort jamais, guette l'occasion de
s'assouvir ; — Le cœur, offusqué de cette ombre, peuplé de ces monstres, est froid pour
tout le reste ; Il ne voit plus les rayons du ciel, il ne sent plus la douce chaleur de l'astre
de la charité.
©'est que l'avarice ne croit pas en Dieu, et qu'elle se moque des droits
de l'homme, Excitant au vol et au mensonge, suggérant le poison et le couteau ; Elle brise les liens de l'amour, elle attise le feu de la haine ; C'est une malédiction qui séchera le cerveau, qui garnira le cœur d'acier.
Le contentement est la vraie richesse, car sans lui il n'y a point de satisfaction.
Mais une faim canine, qui dévore tout, ronge les parties nobles de l'ame.
Le sage sait oti s'arrêter, lorsqu'il dispute le prix à la course de la fortune,
Car une longue expérience lui a appris, que le bonheur l'attend à michemin ;
Et plusieurs, dans l'ardeur de la poursuite, se sont précipités vers le but de l'opulence.
Mais, en courant, ils ont perdu ces pommes d'or, — la raison et la capacité de jouir.
3x1 n'y a point de plus grand mal parmi les hommes qu'un testament injuste :
Oii le caprice a guidé la bienfaisance, et oii l'injustice a refusé ce qui était dû.
Il y a quelque chose de noble dans l'audace d'un voleur de grands chemins,
Lorsqu'on le compare au poltron caché, dont la malice et la cruauté lui survivent ;
Qui est descendu tranquillement dans le sépulcre avec le sourire de l'imposture.
Le dernier acte de son existence étant un noir forfait, un tort sans remède :
Car l'oreille des morts est sourde, elle n'entend point les raisuns exténuantes ;
Celui qui a frappé n'est plus parmi les vivants, et c'est en vain que le Droit plaide.
La malédiction de l'opprimé n'en est pas moins comme la bruine sur la tombe de l'homme injuste,
Et l'écriture du défunt rendra contre lui, au jour du jugement, un témoignage amer.
J'ai vu l'humble parente qui avait soigné l'opulence chagrine.
Et dont la douce main avait tant de fois apaisé les lamentations de la maladie et de l'ennui :
J'ai noté comme l'insomnie et l'inquiétude minaient la vigueur de sa jeu-
Etj'aivule pénible joug de la dépendance aggravé par une tyrannie
vétilleuse ; Souvent, cependant, j'ai entendu cette insinuation consolante, — Ce ne
sera que pour un peu de temps, La patience, la soumission muette, obtiendront, quelque jour, une riche
récompense.
DE l'opulence. 101
Ainsi, cette humble amie attendit en silence, souffrant beaucoup, Renvoyant l'amant de sa jeunesse jusqu'à l'aube de l'opulence : Et ce jour de délivrance vint enfin, et le cœur affranchi ne put s'affliger, Caries années si longtemps promises semblaient lui offrir des moissons d'or: L'espoir si longtemps différé se rallumait dans ses yeux languissants. Se promettant un avenir plus heureux, elle oubliait les misères du passé, Et elle réprimait, comme ingrate et indigne d'elle, la pensée soupçonneuse et sombre Que son droit aurait été peut-être, mieux assuré, si elle ne l'avait point
confié à l'honneur seul :
Mais, hélas, elle eut bientôt la triste certitude, que le testament de son
dur maître Avait récompensé tant de services par un mot piquant, tant de patience
par le dénuement absolu ! — La verge de la justice ne frappera-t-elle point ce lâche atroce, Qui a mêlé à l'amertume des contre-temps le fiel de l'ingratitude ? La haine, la vengeance des hommes acharnés contre lui, Ne poursuivront-elles point le misérable qui pèche dans sa tombe ? Idolâtre de lui-même, il se croyait à couvert de la fureur de ses semblables.
Mais Hades, le voyant entrer, l'a montré au doigt d'un air dédaigneux ; n faut qu'il se rencontre face à face avec cette orpheline, et qu'il lui
rende compte de sa conduite.
Et les torts qu'il a faits seront attachés à son cou, afin qu'il ne ressuscite
point avec les justes :
Car le dernier et le plus solennel de ses actes unit son nom au mensonge. Et le crime d'Ananias flétrit son front.
JL^ommt de bien remet sa cause au seul grand Protecteur de l'innocence.
Ne doutant point qu'à la fin justice ne lui soit faite, et certain de son bonheur, en attendant.
Il sait qu'il a un Gardien, sage, bon, et puissant,
Et il Lui rend grâces volontiers pour ce qu'il donne ou pour ce qu'il refuse, le dépôt ou le fléau des richesses :
Sa confiance est un rocher ; il ne craint ni la malignité ni le caprice.
Ni les chuchotements de l'homme rusé, ni l'influence envieuse et secrète ;
H dédaigne le compromis servile, et l'affectation doucereuse de l'imposture ;
H ne fait point semblant d'aimer, où il ne peut accorder son estime ; 9*
Il regarde le bien mal-acquis, comme la source féconde des misères humaines, Ainsi il marche dans l'intégrité, s'appuyant sur Dieu et sur son droit.
33oîtit de gain qui n'ait son prix ; le travail pour le repas du pauvre,
Et souvent le cœur lui manque de fatigue, pour le morceau qui assouvit
sa faim :
Le travail pour le chaland à son trafic, routine triste et monotone, Année après année, jusqu'au trépas ; quel ennui ! Le travail pour le blême écrivain, qui se peine au bureau qu'il déteste, Echangeant pour le nécessaire, l'or incalculable de la santé ; Le travail, avec la crainte, au négociant, qui risque sur les flots tout son
espoir ; Le travail, avec l'inquiétude, à l'homme de loi, toujours responsible de
ses profits ; Le travail, avec l'envie et les vexations, si des étrangers vous lèguent un
bien; Le travail, avec l'indolence et l'obscurité, lorsqu'on hérite le bien de son
père ; Le travail pour tous, soit que les nerfs, la tête, ou l'esprit, souffrent, — La malédiction sur les fils de l'homme, quelle que soit leur condition, est
le travail.
Pour l'homme diligent, néanmoins, le travail est un grand bien ; Le sentiment du devoir en adoucit la peine, le travail devient plaisir; Et il y a des agréments, que la paresse ignore, dans le temps bien
employé ; Grâce à l'alchimie prévoyante de la Miséricorde, la fatigue se change
en joie.
Le travail est utile à l'homme, il ranime cette énergie qui triomphe de tout, Et sans lui la vie est triste, l'homme étant convaincu de son inutilité ; Car le corps ennuyé gémit, comme une porte sur des gonds enrouillés, Et l'intelligence s'affaiblit, comme les serres du vautour enfermé. L'Opulence n'a jamais donné le bonheur, quoiqu'elle ait souvent accéléré
la misère ; La suffisance n'a jamais enfanté la misère, quoiqu'elle ait souvent hâté
le pas du bonheur : Assez est une pensée au dessous de la tienne, créature surnourrie de la
société.
Et quiconque dépasse ce terme, est un voleur : il empiète sur les droits
de son frère.
§t rSniiBîitinii.
3l'?^ominc, fier de son intelligence, se vante qu'elle le déifie, Néanmoins, quelles que soient ses facultés, elles ne peuvent être l'origine
de rien.
Car le gi-and Dieu, dans toutes ses œuvres, s'est répandu largement. Se réservant un droit spécial, l'auguste prérogative, — la Création, n nous est permis d'améliorer et de développer, de restreindre et de défaire, Mais de créer une pensée ou un être, c'est un vain espoir, une impossi-
biUté.
L'homme est-il capable de former la matière ? — toutefois, ce prétendu
dieu S'imagine qu'il forme l'ame qu'il invente des idées : De même qu'il faut au potier son argile, au maçon sa carrière. De même, il faut que l'ame tire ses idées de tout ce qui l'entoure, Le sol produit-il des herbes ? l'air brûlant engendre-t-il des mouches ? Ou l'eau forme-t-elle ses monades, ou le brouillard ses essaims destructifs ? Médiatement, durant mille générations, ayant leur semence en ellesmêmes.
Toutes choses, rares ou denses, reconnaissent un père commun. Ce que la Sagesse a dit est vrai. Rien de nouveau sous le soleil : Nous arrangeons, nous combinons, les éléments primitifs, et voilà tout, L'invention est l'ame dans son activité, comme le feu est l'air en mouvement ; Cette pénétration de l'œil de l'esprit, par laquelle il discerne des aptitudes
cachées :
La corbeille et l'acanthe ont servi de modèle à l'élégant chapiteau. L'ombre du profil sur le mur aide au peintre à saisir la ressemblance ; L'empreinte d'un pied sur l'argile offre à l'esprit l'idée de l'imprimerie ; D'étranges fourrures j etées sur le rivage suggèrent un autre hémisphère : (*') La chute d'une pomme apprit au sage que tout gra\ite ; Le Hurou voit des traces sur l'herbe, et il saisit sa proie :
ao3)
104 DE l'invention.
La sagacité, profitant de sa conjecture, suit à la piste, Mais il faut que l'indice, que la piste y soit, ou la vue la plus perçante n'est qu'aveuglement.
"Fojcfsbous ce récif stérile, qu'un tremblement de terre vient de mettre
sec
Il n'y a point là de beauté dont il puisse tirer gloire, ni de fruits délicieux
à recueillir :
Mais bientôt le lichen s'y arrête, puis il meurt, se creuse un sépulcre, (^) Et, malgré sa résistance, la surface, attendrie par le soleil, fendue par
la gelée, tombe en poudre ; Les cormorans y juchent, le limaçon y dépose sa glaire, Les lézards aux pieds fangeux y apportent leur tribut utile, La mer y vomit ses morts, dans un linceul d'algues marines, Et la nature économe arrange de nouveau les atomes désunis ; Bientôt la pierre froide et polie se voit revêtue d'un gazon plumeux, Et le vent qui passe y laisse tomber les sporules agiles de la fougère, Le ramier, d'un vol rapide, y laisse son jabot plein de grain, L'écureil jaloux y plante la pomme de pin et l'aveline : Les années passent, et le rocher stérile se couvre d'herbe touffue ; La vigne sauvage s'accroche à la ronce, et le lierre, toujours vert, rampe
dans le blé.
Des hêtres majestueux parsèment la colline, les saules se pressent au bord
du ruisseau, Et les bouquets du pin et du coudrier ombragent le chasseur vagabond. Le rocher se glorifiera-t-il de sa fertilité ? Levera-t-il la tête dans un
accès d'orgueil ? — L'esprit humain tirera-t-il vanité de la récolte de ses pensées ? Le sauvage est ce rocher ; et une infinité de chances extérieures, Agissant, peu-à-peu, sur l'esprit, forment une couche fertilisante, la société ; L'amie nourrie et fortifiée par les idées et par les objets qui l'entourent, Croît et se perfectionne, chargée de fruit, le fruit de semences étrangères. Il ne faut qu'un demi-mot, et nous apprenons ; un fil, et nous découvrons ; Notre produit se centuple ; mais le grand semeur est l'Analogie. D'abord c'est l'acre prunelle, ensuite la pêche succulente, La tige du lin qui rouit, ensuite le voile nuptial ; L'œuf, ensuite l'aigle ; la pensée, ensuite la chose ; Une étincelle dans l'amadou qui allume la lampe du savoir, La suggestion d'un léger coup de tête, qui dirige l'ame attentive, Une main à peine entrevue sur le mur, qui indique la balance de la Comparaison.
DE l'invention. 105
L'homme, grâce à la culture, peut tout, hormis le miracle, — la Création;
Voici la limite de ta puissance, — qu'ici ton orgueil s'arrête :
Le terroir peut être riche, l'ame active, mais ni l'un ni l'autre ne produit
sans semence.
L'œil ne peut former la lumière, ni l'ame former l'esprit : C'est, par conséquent, avec raison, que l'homme nomme tout ce qui est
nouveau invention ; Car inventer, c'est découvrir ce qui existe, non pas créer ce qui n'existe
point :
C'est s'attacher aux contiguïtés, c'est saisir adroitement les ressemblances, Et franchir, d'un saut énergique, les gouffres du contraste. Le globe ne croît point, soit quant à la matière, soit quant à l'esprit ; Les atomes et les pensées servent de nouveau, formant une diversité de
combinaisons.
Et quoiqu'en les remodelant, tu te les appropries, Ils ont servi des milliers d'êtres, et tout leur mérite vient de Dieu.
Su EiHruh*
Ses rayons de la pensée pour le front du sage, et les sillons du rire pour
le visage de l'insensé ; Car tout ce qui entre dans l'ame y laisse une trace : et le miroir de l'esprit est fidèle.
Vois-tu sur la joue un enjouement excessif? c'est que la pratique de la
vertu est peu de chose ; Puisque celui qui considère le monde, ne saurait se réjouir, s'il est bon
lui-même :
Eemarques-tu dans l'œil beaucoup de gravité? ne t'assure point d'y
trouver la sagesse ; Car elle est trop célèbre, pour ne pas avoir quantité d'imitateurs. Il y a une folie au maintien grave ; il y a, de même, une sagesse riante ; Et qu'importe, si des juges superficiels la prennent pour la frivolité. Il est vrai que l'excès est un mal, et il se peut que le champ reste en
jachère trop longtemps ; Souvent, cependant, la gaîté n'est, pour l'ame vigoureuse, qu'un voile
d'écume légère :
Et prends garde à cette vérité, — celui qui lorsqu'il est seul, est le penseur
le plus subtil, Dès qu'il se trouve à l'aise et l'esprit détendu est celui qui rit le plus haut. Aussi voit-on l'amabilité de la sagesse heureusement réfléchie sur une
face joyeuse, Il est naturel que les étangs les plus profonds soient indiqués par les
tournoiements de l'eau ; Car la vrai philosophie exige une vie innocente, Et l'esprit sans reproche est plus léger que le cœur d'une alouette ; Rien, en effet, n'embellit, l'homme autant qu'une conscience pure ; L'œil brille de confiance, l'affection épanouit la joue, Pas un souci n'a ridé le front, et la lèvre triomphe d'allégresse.