DE L'EDUCATION
Les hommes se suivent toujours l'un l'autre, comme les brelais d'un troupeau,
Et l'épidémie du jour infectera la source de l'éducation ;
La mode est un garde posté auprès de l'arbre de la science,
Qui en arrache le fruit vert pour le jeter aux oiseaux :
Mais quant à ses pommes d'or, — elles sèchent aux branches.
Et ceux qui sont assez courageux ou assez sages pour en manger, en dépit de la mode, sont en petit nombre :
n y a des époques de délire oil l'on n'apprend que des choses inutiles,
Des erreurs réprouvées en des langues mortes, quoique l'occasion de s'en servir soit rare ;
Et le matin brillant de la vie, durant de longues années de temps malemployé.
Consumé à la recherche des sons, n'a découvert que peu de bon sens.
Jusqu'à ce que l'homme, au midi de la vie, se trouve jeté dans le monde avec un esprit subtil et frivole.
N'ayant encore rien appris de ce qui peut le rendre vertueux ou utile :
L'esprit scrutateur de la vérité est gorgé de mets indigestes,
Quoique mourant de soif pour le lait pur de la nature, sa mère ;
Les fables colorées de la dépravité séduisent par leur vernis classique,
Et la vérité tient en vain le miroir qu'on méprise tant.
^U temps jadis, on avait la passion des armes, on voulait des meurtriers
accomplis.
Et contraindre l'homme social à jouter contre son semblable ; Après cela vinrent les sciences occultes, les arts mystiques, et les symboles. L'art d'exorciser un magicien, et de conjurer un revenant. Bientôt, on ne s'occupa que de galanterie et d'une belle apparence, le
menuet, le palefroi, et le fleuret, Et le grand objet de l'éducation fut de produire un fat: Ensuite vint la dispute scolastique avec l'argument aux têtes d'hydre, Et la vraie philosophie se perdit dans un labyrinthe de mots ; Alors, on vit le Panthéon, et ses orgies, initiant l'enfance docile. Et la jeunesse diligente fit de grands efforts pour rendre son tout à
César; A présent, on se passionne pour l'utilité, parce que toute chose a
son prix, Et la sagesse des sages s'occupe à faire éclore des œufs d'or ; Il se peut, qu'au bout de quelques lunes, les matières abstruses redeviens
nent la mode,
DE l'éducation. 141
Et qu'on effile le voile d'hiéroglyphes qui cache les dieux d'Egypte ; Ou, peut-être, dans tant d'étranges Avatars, cherchera-t-on l'aimable
Vichnou, Kàli, et la belle Kamala, et Ganesa, l'objet de tant d'invocations. (■^'')
îles mines de la science sont souvent révélées par la baguette du hasard,
Et dans une montagne de quartz nous trouvons un grain d'or.
Il serait beau, je l'avoue, de savoir toutes choses, et de les apprendre
toutes à la fois, Mais quoi ! l'insufiSisance humaine en approfondit-elle une seule ? L'homme aime l'exclusion ; le sentier stérile et battu lui plaît. Quoique la prairie verte et spacieuse soit émaillée de fleurs agrestes : Vaut-il mieux suivre la foule dans le chemin battu, Ou cueillir des parfums inconnus dans les sentiers détournés ?
33ès que sa raison porte du fruit, fais de ton enfant un ami ; Car l'ami filial est un double gain, un diamant enchâssé en or. Lorsqu'il n'était qu'un enfant, ton mandat suffisait ; qu'il voie maintenant
tes raisons ; Confie-toi en lui, mais avec discrétion, et incline ton oreille volontiers à
ses demandes.
Qu'il doive à toi, plus qu'à qui que ce soit, de bons conseils et de bonnes
instructions ; Qu'il sente que tu prends plus d'intérêt à ses occupations que qui que
ce soit.
Etudie sa capacité naturelle ; alimente ce qui lui convient le mieux ; Et cultive de bonne heure les inclinations vertueuses qui lui manquent : Est-il phlegmatique et découragé ? que de petits succès le consolent : Est-il opiniâtre et ardent : que de petits revers l'accoutument à la vie : Fait-il voir un esprit sordide ? hâte toi de lui inculquer la générosité ; S'il penche vers l'excès de la libéralité, qu'il apprenne ce que le gain
te coûte.
Réunis autour de ton foyer des amis dignes d'honneur et d'estime. Car les compagnons que l'homme choisit sont l'indice de son cœur : Mais que le pasteur qui t'instruit ne fréquente point trop ta maison De peur que tes enfants ne voient ses infirmités, et ne trouvent à redire
à ses discours.
Il est bon de profiter des occurrences, et d'instruire indirectement ; Il vaut mieux enseigner d'après un système, et récolter la sagesse dans
les livres :
142 DELEDUCATION.
L'histoire des nations offre de grands traits; celle des individus de
minutieux détails :
La poésie polit l'ame, de hautes abstractions la purifient. Considère la position sociale de ton fils, et élève-le, selon sa fortune,
judicieusement:
Beaucoup de choses peuvent être utiles aux riches qui n'offriraient presque
point d'avantage aux pauvres.
Toutefois, malgré tous tes soins, malgré tous tes efforts pour le bien-être
de ton fils.
Attends-toi, au désappointement, prévois le chagrin : l'enfant est d'une
souche corrompue, et il t'affligera.
ffiB lu €]i\H\inxî,
3L'?^ommc prudent, dans une rue où la foule se presse, se fraie un chemin par la douceur,
Sans repousser malhonnêtement l'étranger qui se trouve sur son chemin :
n sait qu'une précipitation aveugle ne serait qu'un obstacle, et qu'elle exciterait l'opposition,
n tient bon, cependant, le visage tourné vers son but:
De même, dans le conflit des opinions, sur le grand chemin encombré de l'intelligence.
Chacun doit consulter son voisin et lui accorder son droit.
Des termes mal-définis, des formes mal-entendues, et des coutumes dont les raisons sont ignorées,
Ont provoqué bien des âmes enthousiastes au combat contre des géants imaginaires ;
Mais la sagesse écoute jusqu'au bout, et souvent, telle est la vivacité de sa perception.
Elle retrouve, sous un déguisement étrange, la vérité précieuse qu'elle cherche ;
Ainsi elle laisse au préjugé ou à la fantaisie le costume et la manière de se présenter.
Charmée de voir si près d'elle l'objet de son amour.
Il n'existe point de ressemblance dans la nature qui n'ait aussi sa différence.
Bien plus, il n'y a pas deux baies tout-à-fait semblables, quoique jumelles sur une même tige ;
Pas une goutte dans l'océan, pas de galet sur la plage, pas de feuille dans la forêt, qui ait son double,
Pas d'ame dans sa demeure mortelle, pas d'esprit dans le monde invisible :
Si, par conséquent, la capacité et l'essence diffèrent aussi bien que l'accident,
H faudrait être bigot et partisan pour désirer ce qui est impossible,
l'unité.
Est-ce la paix que tu cherches ? veux-tu ne pas lutter contre les flots de
la contestation ?
Veux-tu qu'on estime ta sagesse, et obtenir l'amitié des hommes ? Epargne à l'erreur modeste l'œil menaçant de la censure, Et ne dirige pas, à tout moment, vers tes semblables, la lorgnette de la
vérité :
Je ne te dis pas de compromettre ce qui est juste, je ne veux pas que tu
encourages ce qui est injuste.
Mais d'un cœur charitable prête l'oreille aux raisons d'un jugement sincère ; Car toi-même tu as souvent erré, et tu ne sais pas quand tu as le plus de
raison.
Ni si la sagesse de demain ne prouvera point la folie d'aujourdhui: Peut-être blâmes-tu dans un autre ce que tu étais jadis toi-même ; Peut-être reprends-tu durement ce que tu seras ci-après. L'homme qui a des raisons à alléguer, mérite qu'on lui réponde. Mais celui qui combat pour la victoire, ne mérite point les égards de la
Vérité.
ÎTant que l'homme vit, il peut se corriger : ne regarde point ton frère
comme réprouvé ; Quand il est mort, il n'y a plus d'espoir : ne te rappelé point amèrement
ses fautes.
En attendant qu'il meure, l'homme est immortel à tes yeux ; ensuite, il
n'est rien ; Ne fais point des vivants tes ennemis, et ne tire point des morts une
lâche vengeance :
Car la vie est une partie aux échecs, où le plus petit produit les plus
grands résultats.
Celui qui case mal perd, et il se peut qu'un pion assure la victoire. As-tu des soupçons ? tâche de trouver la certitude ; car, en attendant,
tu te châties toi-même :
Ou, par ta colère déraisonnable, tu te fais tort ausse bien qu'à ton prochain ; Le soupçon est une leçon précoce, enseignée à l'école de l'expérience. Et tu ne la désapprendras pas facilement, quoique la charité t'exhorte
avec de si vives instances ; Fournis-toi de preuves, toutefois, avant que la méfiance te harcèle,
Que la frayeur te glace le sang, ou que la jalousie te rende furieux ; Car un regard, une parole, un geste, peut se prendre en bonne ou en
mauvaise part.
Selon la latitude de l'interprétation de l'amour, ou la froide exactitude
du soupçon.
îL'Knjustîce avec la sincérité, vaut mieux que la justice avec le mensonge : Et l'homme prudent n'assiégera point la forteresse de l'ignorante bigoterie. Bouleverser un esprit faible, ce serait im triomphe aussi inglorieux que
facile, Et une cause puissante fait peu de cas du vil suffrage d'un insensé. On l'a vu s'attacher légèrement au faux, on le verra s'accrocher lâchement au vrai ; La faiblesse est l'essence de son ame, le roseau ne saurait porter le gland. L'opiniâtreté hargneuse est souvent l'arc-boutant qui étaie un esprit qui
vacille, Mais l'homme candide avoue sans rougir, qu'il est plus sage aujourd'hui
qu'il ne l'était hier.
L'homme doué d'un peu d'esprit passe pour sage parmi les sots ; Il est lui-même le chef des sots, s'il compte sur leur admiration. L'hérésie est un mal, car son opprobre est son orgueil : Cette différence nécessaire qui constitue l'erreur est le caractère qu'elle
estime le plus :
Accorde à l'homme tout hormis la liberté, il ne t'en témoignera aucune
reconnaissance.
Et le succès contre ton adversaire sera peu de chose, si tu démontres les
points qu'il admet.
Le sable agité par la tempête trouble les flots ; et le texte de la vérité
eut été clair.
Si les gloses humaines n'avaient pas obscurci la simplicité de la foi. Réfléchis sur ton ignorance à tous égards, et saisis avec empressement
l'occasion de t'instruire ; Mais ne permets pas qu'un excès de libéralité neutralise l'indépendance
de ton ame.
À cause de leurs fautes et de leurs folies, la mort de la plupart des
hommes est un gain :
Toi-même aussi tu es homme plein de fautes et de folies ; Ainsi, pleure les morts, ou personne ne te pleurera, Car la mesure de charité que tu accordes à autrui, sera versée dans ton
propre sein.
Ce qui te fâche maintenant, t'incitant à haïr ton frère,
Il faut l'endurer ; le désagrément s'évanouit, et, peut-être, pour toujours :
Il se peut que les combinaisons et les résultats qui vexent ton ame
aujourd'hui, Ne se rencontrent plus durant des siècles entiers dans le kaléidoscope
des circonstances ; ' Puisque l'homme et les choses varient sans cesse, de nouveaux éléments
se mélangeant à tout moment.
Transmuant, comme par magie, l'âcreté en douceur : Un peu d'explication, un peu de patience, un peu d'indulgence pour le
faible du prochain.
Et voilà, les atomes déchiquetés s'emboîtent, comme les caillons polis
d'une mosaïque.
Tu ne saurais adapter l'ame d'un étranger au tempérament de ton propre
corps, Ne prétends donc plus munir son cerveau des notions qui te plaisent. La Charité marche d'un pied ferme, un rien ne la fera pas broncher : La Charité a les yeux perçants, quoiqu'à moitié voilés par les paupières : Tout le monde loue la Charité ; ne redoute point cet éloge. Dieu ne t'en aimera pas moins, parce que les hommes ne t'en aiment
que mieux. (^)
Dr U Snulrur,
S^ ïïîsaCs, je tâcherai de trouver la douleur, et de lui offrir le baume de
la pitié, Ainsi je la cherchai dans le séjour du deuil ; mais la paix était dans son
cortège.
Alors je la vis songeant en silence à ses malheurs dans l'antre ténébreux
du Regret ; Mais un rayon d'espoir céleste brillait sur son aile, qui était plojée. Ainsi je dirigeai mes pas vers la cabane du pauvre, le repaire de la faim
et de la maladie ; Mais le lit du malade était uni, et le laboureur sifflait à son travail. Ainsi je m'arrêtai, et je me mis à penser, tâchant de découvrir l'habitation de la douleur.
Car je voulais la voir seule, sans consolation, sans compagne. Je tournai mes pas vers la prison, mais le repentir était là, et la promesse
d'un avenir plus heureux ; J'écoutai auprès du cabanon de la folie, mais il retentissait des éclats
d'un rire insensé.
Alors je me rendis chez les riches et les nobles ; j'observai ceux qui
donnent le ton au monde :
Je vis sur la joue éteinte un sourire, auquel le cœur n'avait aucune part; Des pensées voluptueuses, feux impurs, brillaient dans l'œil. Et la douleur séjournait avec ceux dont les plaisirs étaient des crimes.
Son Hnfance n'avait pas été sans péché ; sa vie n'avait été qu'un tissu
de vice :
Il suça l'orgueil avec le lait de sa mère, et les lèvi-es de son père lui
apprirent le blasphème.
Je l'avair connu enfant revêche ; je le retrouvai jeune homme déréglé; Je le vis trahir l'innocence, et sacrificer l'affection à la sensualité ; Je le vis le compagnon des escrocs, prodigue d'un gain illicite :
148 DELADOULEUR.
Je l'entendis maudire sa misère, tandis qu'il baisait ses lourdes chaînes :
Car l'expérience n'avait que trop démontré l'amertume des plaisirs criminels,
Mais l'habitude l'avait empêtré dans les plis de son filet de fer.
Derrière lui, l'orage, brassé dans le chaudron de sa scélératesse, se rembrunissait ;
Devant lui, je voyais le coteau glissant, le précipice affreux, à sa base la ruine et le désespoir.
Alors il s'élança dans sa fureur, tâchant d'oublier tout :
L'orgie bruyante, de viles débauches, l'exaltation féroce du jeu,
La triste alternation de plaisirs fades, remplirent le cercle ennuyeux de l'existence :
La mémoire était devenue son ennemie, ainsi il eut recours au vin, faux consolateur,
Etourdissant, chaque soir, son adversaire ; mais, chaque matin, comme un géant, elle le déchirait.
3c me détournai pour pleurer ; pendant quelque temps, je le perdis de vue : Je le revis, au bout de plusieurs années ; l'hiver de l'âge avait blanchi
ses cheveux.
Quelle était alors son espérance ? quel baume y avait-il pour sa tristesse ? La mémoire du passé c'était le crime ; le présent ne lui offrait que remords, Alors il donna ses affections à l'or, il adora l'autel de Mammon, Et, pour enrichir son idole, il s'affama lui-même ; Ainsi ayant donné sa jeunesse au libertinage, il finit sa carrière dans les
tourments de l'indigence :
Pour se venger plus complètement du prodigue, l'avare se refusa les
gousses.
Alors je dis, c'est ici la douleur ; elle est inaccessible à la pitié : •Cet homme était vraiment malheureux, coupable sans lieu de repentir.
Sb lu 3nir
3Lk ^Tristesse s'était emparée de mon ame, c'est pourquoi je cherchai la demeure de la Joie :
Je ne la trouvai point dans le rire ; je ne la trouvai ni dans les richesses ni dans le pouvoir ;
Mais je la vis dans un foyer tranquille, oii la religion souriait au contentement,
Et où l'ambition du cœur, satisfaite de la faveur de Dieu, triomphait.
Voilà l'homme heureux, sa face rayonne de joie,
Ses pensées sont calmes et délicieuses, personne ne conçoit l'étendue de son bonheur :
Je l'ai observé dès l'enfance, et je l'ai vu dans les bras de la mort.
Cependant, je n'ai jamais remarqué sur son front le nuage du découragement.
H se mettait à genoux à côté de son berceau ; le cantique de sa mère l'endormait :
Dès l'enfance il aimait la piété, et il buvait à cette source de paix.
La sagesse en fit son élève guidant ses pas dans la pureté,
n a vécu loin des souillures du monde ; son jeune cœur haïssait le péché.
Sa religion, toutefois, n'était point le faux culte de la faction et de l'austérité,
Et le fer chaud de la superstition n'a point flétri les rejetons de son ame.
Son amour pur, simple, et sincère, ne connaît point le changement ;
Car son âge mûr a eu le bonheur de posséder celle que sa jeunesse avait choisie :
Voilà sa bien-aimée, elle s'appuie sur son bras,
Et il voit dans les années qui ne sont plus, l'aurore de sa tendresse.
Il en chérit la mémoire, c'est à sa vue un paysage exquis ;
Chaque objet qui le compose le charme, le tableau complet est l'harmonie de la nature.
150 DELAJOIE.
Vois-tu ses enfants autour de lui ? ils se chauffent à la lumière de son sourire,
Et l'innocence enfantine, une joie pure, rayonnent sur leui-s heureux visages ;
n est pieux, et ils l'honorent ; il est aimant, et ils l'aiment :
Il est conséquent, et ils l'estiment ; il est ferme, et ils le craignent.
Ses amis sont l'élite de l'humanité ; et les liens de leur intimité sont forts ;
Sa demeure est le palais de la concorde : car le Prince de Paix est là.
Comme l'homme épuisé de fatigue à sa couche, comme le penseur à ses méditations,
De même, las du tumulte de la vie, il rentre dans son foyer paisible,
Et quoiqu'il pèche souvent, il y rentre, la larme à l'œil :
C'est qu'il jouit de la grâce du pardon, et que son ame brûle de reconnaissance.
^însf, marchant dans le sentiur du bonheur, son ame était étrangère au chagrin ;
La lumière de l'affection réchauffait son cœur, la larme de la reconnaissance arrosait ses pieds.
Avec persévérance, il mit la main au bien, les anges connaissaient en lui un frère.
Et les satellites actifs du mal tremblaient devant l'allié de Dieu :
Il usa de ses richesses en sage économe, se faisant des amis pour l'avenir :
Il appliqua son savoir à la religion, et la religion ne le quitta plus :
Car, au bout de plusieurs années, je le vis au moment du départ.
Et j'aurais voulu qu'un monde assemblé eût contemplé le saint expirant.
Comme l'aloès, qui est vert et vivace, jusqu'au dernier été de son âge, et c'est le plus beau,
Puisque c'est alors qu'il suspend ses clochettes d'or, unissant la gloire à la corruption ;
Comme le météore qui brille dans sa course, détonne enfin, et nous éblouit de sa lumière ;
Telle fut la fin du juste : sa mort fut nn soleil couchant.
Regardez ce portrait de la joie ; souvenez-vous ; de celui de la douleur,
Voilà la piété dans tout son éclat, voilà le péché dans toute sa laideur !
Jusqu'à quand, fils des hommes, dédaignerez-vous les paroles de la sagesse ?
DELAJOIE. 151
Jusqu'à quand chercherez-Yous le bonheur dans les cavernes où naît le
désespoir ?
Quoique plongés dans la misère, vous consolerez-vous en niant l'existence
du bonheur, Et de votre expérience de l'infortune tirerez-vous la preuve que personne
n'est heureux ?
La joie n'est point sur votre route, elle n'aime point l'air froid du chemin
large et nu.
Mais ses fleurs émaillent les bords d'un sentier plus étroit, Et les voyageurs de ce monde, lorsqu'ils sont fatigués, peuvent les cueillir
eux-mêmes, Versant dans les plaies de leurs cœurs le baume adoucissant de l'ama-
ranthe céleste.
©En AOHA.
|5ljil00ii|i[iîe l^rnanhialn
SECONDE PAKTIE.
3^ebîens, et salue-moi en ami, compagnon de mon pèlerinage sur la grande route de la vie,
Quitte, pour un peu de temps, le chemin brûlant et poudreux, et arrêtetoi sous le feuillage de la Réflexion.
Viens dans ma grotte fraîche et sombre ; elle est arrosée par le ruisseau de la vérité,
Et tu verras grimper, sur son roc taché par le temps, les fleurs enchantées du contentement.
Dépose, ici, sur un banc de mousse, le fardeau de tes peines,
Partage mon repas frugal, et jouis d'une heure de calme.
îJoîla, je voudrais te regarder comme un frère, et converser avec l'ame de
celui qui m'aime ; Quoique enveloppé dans le manteau d'un prophète, je suis le chétif écolier
de moi-même.
N'aie point d'égard au disciple qui enseigne, à moins que le savoir ne se
trouve sur sa langue ; Car vanité et folie seraient les seules instructions de ses lèvres ignorantes : La denrée précieuse dont je dispose est venue d'un meilleur pays, Le blé que j'ai moissonné est le produit d'une semence étrangère: Ce pauvre pensionnaire de la Miséricorde se vantera-t-il de son mérite ?
Le sauvageon greffé, tirera-t-il vanité des pommes qui ne lui appartiennent pas ?
Je plonge ma coquille, humble ermite, dans le ruisseau qui murmure ; L'iiomme reçoit, il est la coupe, mais la sagesse est la rivière.
Pliant à ce filigrane, tissu de la fantaisie, cette garniture orientale de
similitudes.
Le monde, hélas, est vieux, et tout ce qu'il contient l'est aussi : Je tiens le chemin battu, j'aime les bons vieux sentiers; Des prophètes, des prêtres, des rois, ont accordé la harpe que je touche
de ma faible main. La vérité, dans le costume du passé, sera mon choix, mon simple thème ; Aujourd'hui point de vérité nouvelle ; quant au manteau, d'autres l'ont
porté.
SToutcfofs, un essaim d'insectes, une nuée bourdonnante d'images, S'exhalant comme une fumée d'atomes et se pressant, malgré moi, dans
mon ame ; Souvenirs de récoltes studieuses, analogies diversifiées et naturelles, Sensations nouvelles irréprimables, jaillissant du cœur spontanément, Faits et comparaisons, molécules de méditation, choisies dans le monceau
où le hasard les combine.
Se mêlent dans le tissu de mon discours avec les songes légers de la
Rêverie.
Je n'ai pas besoin de battre le taillis pour faire lever le gibier; mes
faisans s'attroupent sur la pelouse, Et les lièvres folâtres jouent sans crainte sur les perles de la rosée : Je n'erre point sur les collines empourprées de bruyères, tristement à.
l'affût pour une bande.
Mais les pensées rapides volent à mon piège, impatientes d'y tomber ; Je ne m'assieds pas, tranquille pêcheur, attendant patiemment le poisson, Mais je jeté le filet, et je prends la troupe étincelante ; Je ne chasse pas, haletant, et suivant à la piste, le cerf isolé. Mais, avec Aureng-Zeb, j'en environne des milliers, et je les perce de
ma lance. (')
ïBfreT'bous, ceci n'est qu'ostentation? ne l'imagine point indulgente
charité !
Le chien de mer et la raie venimeuse sont pris du même coup que le
rouget :
La grue et le milan occupent mes pensées aussi bien que la perdrix et la caille,
Et j'étale dans mon abattoir des viandes immondes aussi bien que des viandes nettes.
— Que dit cet homme ? nous trompera-t-il, déguisant en lion le chacal ?
Teindra-t-il des couleurs fixes de la vérité la soie changeante du mensonge ? —
Frëre, cela peut se faire, cela se fait, indubitablement, sans le vouloir:
L'homme est plein de défauts, et comment serait-il juste !
Mon jardin a été soigneusement sarclé, les chardons ne l'en défigurent pas moins ;
J'ai émondé diligemment ma vigne, bien des raisins, toutefois, sont aigres :
J'ai rejeté de mes filets ce qui ne valait rien, autant qu'il était en moi ;
Il se peut, néanmoins, qu'une couleuvre gluante se soit glissée parmi les anguilles.
Le gouvernail de notre plus ferme espoir ne nous dirige pas toujours loin de l'erreur ;
Quoique l'homme vise droit au but, sa flèche vole au dessous de la vérité :
C'est pourquoi, ne châtie point un aveu sincère comme si c'était présomption,
Et ne te mets point sous ma conduite, sinon quand la raison me guide.
iî la <§ùlU
Coutcigc, prisonnier du temps, car il y a bien des consolations, Suspends ton travail dans la mine, et cliauflfe-toi un peu avec les oisifs
au soleil ; Réjouis-toi, homme soucieux, car les cliances de ce monde sont innombrables.
Brise les entraves de l'inquiétude, et promène-toi avec les amateurs de
la tranquillité : Pourquoi douterais-tu ? si à présent tu es entouré de biens, Souhaiter un changement peut être avantageux, mais il vaut mieux
désirer la permanence de ton bien-être ; Au contraire, dans la crise de l'adversité, espérer quelque allégement
serait sagesse, Et porter gaîment ta croix, avec la force de la patience, est ton devoir. Je parle de peines communes, et des petites misères de la vie. Fantômes de l'incrédulité, espions qui sont aux aguets à ses postes avancés, Le soupçon rusé, la défiance stupide, la morosité sombre et sévère. Chefs dans cet essaim de sauterelles, conduisent l'armée nébuleuse. Tu as besoin de force d'ame et de foi, car les adversaires approchent, se
pressant les uns les autres.
Celui qui fuit fournit des ailes à l'ennemi qui le poursuit ; Combats, et les lâches fuient ; ta hardiesse est leur déroute ; Redoute-les, et ton cœur perfide donne à leurs rangs une légion : Les gémissements d'Heraclite se mêlent aux acclamations de la victoire, Tandis que Démocrite, confiant et joyeux, enlève l'étendard de leur
camp. (^)
SHtS iFarïreau): de la vie ne sont ni légers ni en petit nombre ; ainsi n'y
ajoute point l'abattement de l'esprit ; Maladies, indigence, travail d'enfant, — voilà assez de maux réels : Nous errons dans les ténèbres, et la lune décroit; ne descendons pas
imprudemment au milieu des joncs, Oïl des exhalaisons froides et empestées éteindront le flambeau de l'espoir: La marée nous est contraire ; bons rameurs, nagez ou périssez, — Si la crainte relâche vos bras, jamais vous ne surmonterez le courant.