DE LA BEAUTE
Recherchons exactement le secret de leur essence,
Et devinons l'énigme, de Zorobabel, D'oîi vient la puissance de la beauté? {')
3la îlafîieur n'est naturelle à rien, mais c'est un attribut du mal concret;
En tout être créé, quand le mal est au pis, la lie n'est point sans attraits ;
Nous nous sommes précipités dans l'abjme, mais nous étions sublimes avant la chute.
Puisque l'homme, originellement parfait, était l'image gracieuse de son Créateur :
Ainsi le mal nouveau-né est assaisonné de bien antérieur.
Et l'homme porte avec lui, même dans le crime, les membres flétris de la beauté,
Les passions ne sont, peut-être, que des générosités perverties ; le fripon vole pour ses enfants ;
Le meurtre vengeait l'innocence, ou lavait la honte dans le sang.
Bien des vertus, appesanties par l'excès, tombent parmi les vices ;
Bien des vices, soutenus par l'indulgence, flottent parmi les vertus.
C'est que, bien que le péché soit la haine, turpitude amère et sale,
Puisqu'il rejeté insolemment contre le Donneur tous ces dons,
Lorsque, toutefois, le vice s'identifie avec le pécheur, il semblera participer à ces attraits,
Et il voilera sous un manteau séduisant sa peau lépreuse ;
Les rayons brisés d'une beauté perdue illumineront sa noirceur,
Et la réfraction de cette lueur blafarde éclairera l'hideuse bosse.
3peut*ctre, n'est-ce qu'une imagination futile, mais elle m'a surpris au milieu de mes rêveries,
Comme rendant compte des agréments du plaisir, sans atténuer, en aucune manière, la licence.
Que même tant de désirs ardents pour la beauté, dans la jeunesse fantasque et voluptueuse.
Lorsque, étrangère à tout but ultérieur, elle ne demande qii'à contempler l'amabilité,
Ne semblent que des efforts de l'ame qui se souvient obscurément de sa préexistence,
Et cherche en aveugle ce dieu longtemps perdu, qui seul peut assouvir ses désirs ;
' ^omme si quelque nourrisson, songeant tendrement à sa mère,
Epuisait des tetins venimeux, suçait les mamelles d'un dragon.
202 DELABEAUTE.
Notre source primordiale fut la beauté, et nous soupirons après elle pour
toujours ; Mais le péché a encombré le sentier d'épines ; nous nous en écartons, nous
nous égarons, nous sommes perdus.
33ÎCU, le bien sans mélange, est la racine et la souche de la beauté, Et c'est de cette tige que chaque enfant de la raison, dérive son existence. C'est, par conséquent, l'intuition, un violent désir de l'ancien séjour, Un retour délicieux à la fontaine, d'oii notre esprit est émané, Qui poussent ces âmes obscurcies, quoiqu'elles en ignorent la cause, A jour des faibles restes de cette lumière éblouissante de leur beauté primitive, De manière qu'elles boivent à longs traits, exilées idolâtres, dans les
citernes de la création.
Des eaux croupissantes, au lieu des sources vives dont le Créateur est l'origine.
ïl est braî qu'étant chargé du corps, l'appétit spirituel se déprave,
Et que l'homme sensuel, dont le goût est vitié, s'enivre de pollutions :
L'impulsion reste, mais elle ne distingue rien ; sa faim se régale d'immondices ;
Son amour de la beauté, quoique naturel, raffole de la beauté périssable.
Il a soif du beau, pour tout cela ; mais son idéal exquis est devenu grossier.
La soif elle-même, devenue fièvre, n'est plus tendresse, c'est une passion.
Il se souvient du bonheur de la lumière, mais sa mémoire est celle d'un vieillard,
Vieillard aveugle dès le berceau, qui, autrefois, vit le soleil.
Et dont une longue expérience de la nuit offusque les réminiscences enfantines.
Jusqu'à ce que sa plus brillante conception du midi ne soit qu'une nuance du noir.
IJoîcî, donc, ton prestige, 0 beauté qui remplis tout ;
Voici, donc, ta force merveilleuse, 0 beauté qui triomphes de tout ;
L'esquisse de notre mieux, qui n'est qu'une ombre, l'être créé pur et gracieux,
Qui engage la conscience, et qu'on admire en tremblant :
Et une soif ignorante de Dieu, la racine de tout plaisir ;
Naturelle aux êtres créés, malgré leur ruine, et aussi ancienne que l'ame.
C'est que Dieu, apposant son sceau, confirma, lui-même, le modèle des
proportions.
Riche en amour, abondant en sagesse, parfait dans la plénitude de la
Beauté. (")
Sb lu lUiinmmh,
Sonne de la trompette, déploie tes ailes, jète ton rouleau en l'air, Réveille, Ô Renommée, le monde endormi, et remplis la sphère de tes échos ! — Il tressaille au son de ta fanfare, et le vent ajjporte de rauques murmures, Des regards étincelants, des mains qui hérissent l'horizon, déclarent
qu'ils ont entendu ton message :
Roulant, se soulevant comme la mer, ce torrent de visages qui lèvent les
yeux.
Ces langues innombrables s'empressent de répandre le récit étonnant ; Ce bruit confus de voix nouvelles devient enfin le mugissement d'une
cataracte, Et ce rapport exagéré sera ballotté rapidement de vague en vague. Jusqu'à ce que ses clameurs étourdissantes, affaiblies peu à peu par la
distance, S'éteignent de honte, reculent d'épouvante, et ne soient plus. Alors le Silence rêveur, quittant ses antres profonds. Affublé de nuages, se glissant lentement, ombre froide au pas furtif, Se mêle encore une fois dans la foule, et marche, parlant tout bas, Calmant toutes ces oreilles, empressées d'apprendre quelque nouveau
Prodige.
^însî tout redevient tranquille ; mais rien de ce qui s'est passé n'est
oublié ; Le souvenir de la trompette résonne dans tous les cœurs, et les agite : Chacun d'eux, soit qu'il envie ou qu'il admire, aurait voulu que c'eût
été sa chance De remplir ainsi le monde ébloui de renommée, de terreur, ou d'étonne-
ment.
C'est ce qui attisa ton flambeau sacrilège, Eratostrate d'Ephèse ; ('") C'est ce qui creusa ta tombe, lorsque tu y descendis vivant, Pythagore,
pèlerin des enfers ;
C'est pour cela qu'Empédocle se précipita dans les flammes du gouffre
tourbillonnant ; C'est pour cela que les conquérants, les régicides, les rebelles, ont osé
commettre tant de crimes péi'illeux.
Dans tous les hommes, depuis le monarque jusqu'au mercenaire, l'amour
de la renommée se cache ; Le sauvage et le philosophe regardent, l'un et l'autre, leurs ouvrages
avec orgueil :
Même à l'heure de la mort, l'œil qui se voile brille de l'espoir de la
célébrité.
Et le guerrier frappé d'un coup mortel se réjouit, parce que la gloire est
le baume de ses blessures.
3La îSlcnoînm^e est, en effet, un doux hommage à soi-même, offrande qui
charme l'idole.
Le nectar spirituel qui étanche la soif de l'esprit, le pain intellectual de
l'ame, L'évidence manifeste à tous d'une existence immatérielle à venir, La preuve que l'ame est indestructible, lorsque son tabei-nacle est
dissous.
Outre cela, les nombreux plaisirs de la renommée sont recherchés par les
impies et par les justes :
Plaisirs de divers genres, et assaisonnés pour tous les goûts : Le penseur aime la renommée comme un avant-goût de l'heureuse
immortalité.
L'homme laborieux et estimable l'aime, comme un symbole d'appréciation juste.
L'égoïste comme un moyen d'avancement, pour ceux qui lui sont chers, Et les âmes vulgaires, parce qu'elles sont flattées que l'homme sache
qu'elles ont existé.
£1 g a un amour irréprochable de la renommée, dont le désir de se rendre
justice est la source.
Lorsque l'homme a gagné par ses talents, et réclame franchement, l'honneur qui lui est dû.
La renommée sert alors d'encouragement au sentiment intime du mérite, Réjouissant par la bienveillance et les remercîments, récompense de ses
efforts.
H y a, cependant, une imitation sordide, une soif fiévreuse de célébrité, Qui accompagne la vanité et l'indolence, n'ayant aucun égard au mérite :
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La renommée est alors une malédiction ; les moufettes s'accumulent dans
la mine :
L'ame se gonfle d'air infect, l'étincelle tombe, et il détonne.
Î3cs Causes frivoles, longtemps divulguées, produisent de grands résultats,
On aurait tort, par conséquent, de dédaigner toujours les rumeurs.
Vous avez vu le chimiste mélanger des gas invisibles ;
Et voilà, le produit est une substance, un précipité pesant et noir:
Ainsi la renommée, faisant retentir dans le calme ses langues innombrables,
Peut de rien créer des fruits, et ses fleurs se nourrissent d'air.
Plusieurs ont obtenu des honneurs, des titres, des richesses,
À cause de mensonges éphémères, de quelque méprise fortuite ;
Plusieurs, naufragés sur les écueils de l'infamie, ont lutté contre l'indigence et le mépris.
Victimes des insinuations de l'envie, des calomnies inventées contre l'innocence.
Qui est à l'abri de la médisance ? ses traits sont décochés au hasard
Qui est à l'épreuve du soupçon ? les plus nobles ont été pris dans ses filets.
La femme de César, quoique sans reproche, fut immolée à la fausse renommée ; (")
Et, dans les affaires de ce monde, la Rumeur est un géant qui nous ruine ou qui nous sauve :
Plusieurs pauvres, plusieurs riches, ont attesté sa toute-puissance populaire.
Et plus d'une armée, saisie de terreur panique, a péri comme celle des Assyriens.
<Sf, néanmoîns, l'opportunité ne vaut rien, attends ton heure ;
A moins que ce ne soit une affaire de commerce ou de conquête, ne crains
rien pour ton caractère.
Si un menteur t'accuse d'un délit, ne te hâte point de répondre ; Au contraire, laisse-lui, pendant quelque temps, le champ libre: ton
honneur en profitera :
Jamais la calomnie ne s'est propagée, sans que les bons l'aient aussitôt
découverte.
Et l'innocence s'est arrachée à l'injustice, comme un monde riant et vert
roulant hors des ténèbres du Chaos.
Les méchants ont beau railler, — les injures se convertissent en éloges ;