DE LA RENOMMEE
Ne savez-Yous pas que la censure des impies est l'arc-lboutant de la gloire
du juste ?
Les ignorants ont beau persister, s'obstinant dans leurs décisions inhumaines,— L'ignorance et la calomnie s'assortissent ; deux négatives affirment ; Se tiennent-ils autour de la colonne, formant un cercle, et poussant contre
elle?
Malgré tant d'efforts et de force mal employée, les insensés ne servent
qu'à l'étayer.
Et prends y garde : ils sentent, au fond de leurs coeurs, que le sarcasme
est faux.
Et ne peuvent s'empêcher d'honorer le courage, qui avance, sans répondre,
au milieu des calomnies :
Il s'arrête, comme un chef intrépide, se moquant des boulets ou des
bombes ; Il s'est confié en Dieu, son Juge ; ni trait ni peste ne le toucheront.
3Lt (Slœux noble est un sacrifice céleste : s'abaissera-t-il parmi ceux qui rampent dans la poussière ?
Leur dira-t-il que ce que Dieu approuve mérite leurs éloges ?
Il n'accueillera jamais cette pensée ; mais poursuivant en triomphe, jusqu'aux cieux, sa carrière lumineuse.
Il trouvera, parmi ses trophées, la renommée, qu'il dédaigne.
La grande ame est un autel sur une montagne : le prêtre descendra-t-il de cette cime altière.
Pour briguer les offrandes et le culte des habitants de la plaine ?
N'aimera-t-il pas mieux, avec une persévérance majestueuse, grand, quoique isolé, exercer son ministère.
Persuadé que le temps viendra oh les pèlerins afflueront au sanctuaire.
La renommée est le droit de naissance du génie ; et il se soucie peu de la longueur du délai :
L'héritier ne se hâte point d'obtenir son patrimoine, sachant que la tenure est éternelle.
Le poète nonchalant de l'Avon, l'inquiétait-elle sa renommée,
Ou le profond historien du Paradis, s'embarrassait-il du suffrage de ses contemporains ?
Homère, au lieu de s'affliger, confia tous ses honneurs à l'avenir,
Et Horace, debout sur son échauguette, entendit l'éloge des siècles. ('^)
%t 3LÎU fumant s'enflamme, et la flamme peut éclairer un monde ;
Où est celui qui dédaignait la fumée comme une vapeur infecte et noire ?
Le ruisseau du village se grossit, c'est une rivière, et cette rivière
enrichit un royaume, Où est celui qui se vantait qu'il pouvait enjamber ce ruisseau ? Tels sont les premiers pas des hommes célèbres : aux yeux de leurs
contemporains ils sont peu de chose, Le jugement de la postérité, beaucoup plus équitable, les fixera dans les
orbites de la Grandeur.
Voilà pourquoi le triste Zoïle, l'ascendant criailleur de l'époque, Sera bientôt contraint de cacher sa haine, et, retenu par la honte, d'ensevelir son amertume :
Voilà pourquoi Momus, le moqueur, censurant la démarche de la
Beauté, ('^) Poursuivi de huées, chassé de son trône au milieu des étoiles, obtiendra
le prix de sa présomption.
En effet, comme l'ombre d'une montagne se prolonge avant le coucher du
soleil, Jusqu'à ce que cette hauteur qui le cache ait obscurci tout le canton. Ainsi, la Renommée des grands hommes les exalte ; leurs images
grossissent et s'élèvent avant de disparaître ; Mais l'ombre de l'ame est légère, et la terre est remplie de sa gloire.
(Dtuant à toi, disciple de la vérité, qui attends de Dieu ton éloge, Veux-tu l'approbation des hommes ? — ne la cherche point, ne l'évite point. L'antique renommée a des lambris de cèdre, et ses murs sont de marbre ; La renommée moderne habite un taudis, une loge chétive et temporaire : N'entasse pas les trésors de ton ame dans cette chambre humide, De peur que la teigne de la détraction ne ronge ta robe, et ne dépose ses
œufs sur ton motif.
Ou que la rouille d'une réserve décourageante ne dépouille ton or de son
éclat.
Jusqu'à ce que sa splendeur rembrunie ressemble à de l'airain terni ; Ou que des larrons, s'ouvrant un passage pour voler, réclament tes
pensées ornées de bijoux.
Et revenant sur leurs pas, te chargent de larcin, — c'est toi qui les as volés !
£1 2 a de la magnanimité dans le mépris de la renommée, pourvu qu'on
en soit digne.
Lorsqu'on se précipite, avec l'intrépidité du pouvoir, un sentiment intime
de son mérite :
208 DELARENOMMEE.
Et il y a de la petitesse dans cette jalousie de la renommée, qui ressemble
à une faiblesse, Eampamt avec tant de précaution, de peur qu'on ne lui dispute son
titre.
Le sanglier, rassasié de faînes, se jète au milieu des ronces ; Le monstre hérissé, se confiant dans sa force, dort sans garde : Mais le lièvre, craignant de brouter, se tapit dans son gîte mollet ; Toujours vigilant, de ses yeux timides, il épie ; de ses oreilles tremblantes,
il écoute.
Ainsi la force du géant s'unit à l'ame du Génie, La confiance fortifie son cou, et il s'élance, montrant les défenses du
pouvoir :
Il erre hardiment dans la forêt, ou se chauffe au soleil dans les marécages
et dans les champs.
Et alarme, dans leur reposée fangeuse, une armée d'ennemis craintifs. 11 y a, au contraire, un Talent imitateur dont la sûreté dépend de sa
légèreté.
Être timide et dissimulé, qui revient sans cesse sur ses pas, n'osant
presque regarder en face son ami :
Prompt à reprendre, habile à saisir l'occasion, Avide de louanges, et chagrin de perdre un iota de sa gloire. C'est un pauvre défenseur de sa renommée, que celui qui est toujours à
l'affût pour la conserver sans tache :
Tant de soin est un indice de faiblesse, la garnison compte sur la
sentinelle.
La force est passive ; dédaignant de se justifier, elle attend patiemment
une réaction.
Elle sait que la vérité est grande, et qu'elle triomphera un jour ; Mais l'infirmité chagrine se hâte d'expliquer, redoutant un préjugé qui
l'inquiète.
Et elle ignore que le mensonge, chose périssable, meurt comme une
branche retranchée.
£1 est rare que la pureté des motifs, que la noblesse de l'ame se soumette À prouver ses droits, à jaser des torts qu'on lui fait, ou à convaincre
autrui de son mérite.
La conscience heureuse et altière se souciera très-peu De ce que des amis jaloux, ou des ennemis envieux, ou des sots vulgaires,
auront pensé.
Dès qu'un chacal glapit, le lion se retournera-t-il pour le déchirer ?
Ou l'aigle s'arrêtera-t-il, au milieu de sa carrière, pour cliâtier la pétulance des moineaux ?
Le palmier courbera-t-il son diadème pour réprimander la ronce à ses
pieds, Au lieu de lui aider à grimper, si elle a des espérances, et si elle est
ambitieuse ?
Le rossignol se donnera-t-il la peine de défendre sa musique, Devant quelques chétifs bouvreuils, prétendus juges en harmonie? Non: plus d'une injustice, plus d'un coup d'œil méprisant, plus d'un
outrage, Est négligé par le noble dédain des amis de la vraie renommée : Ils savent que la gloire se colore en bien ou en mal, Selon le caractère de ceux qui la distribuent, comme le vin prend le goût
de la peau:
De manière que la bonne renommée ne coule jamais que d'une bonne
source.
Et qu'au contraire, le rapport le plus favorable d'une troupe d'esprits
faux ne signifie rien.
Si la sensibilité du génie compte en secret les injures qu'il a reçues, Elle cachera sagement les douleurs dont la foule endurcie se moquerait : Car l'ame supérieure s'attriste avec raison, lorsqu'elle prend garde à la
petitesse de ses frères, Et que la ferme assurance de ses mérites la console et la réjouit,
iFînîssons, mon ami, monélève ; — cherchons de nouvelles pensées, de nouveaux thèmes ;
Ou l'éblouissante Renommée, avec ses feux perfides, nous attirera à jamais.
C'est qu'il n'y a point de sujet concevable qui ne puisse se ranger sous sa bannière,
Et le temps nous manquerait, la patience s'épuiserait, s'il fallait dénombrer cette armée.
La mine est profonde, elle a de vastes branches, — et qui pourrait l'exploiter ?
Des années de réflexion laisseraient, à peine effleuré, ce sujet immense, la Renommée.
D n'y a point de matière dans l'univers qui ne soit tellement enchaînée à quelque autre.
Qu'un traité complet sur une chose pourrait devenir l'histoire de tout ce qui existe.
210 DELARENOMMEE.
Et avant qu'une seule thèse eût été discutée à fond,
Le penseui' errant se perdrait dans le labyrinthe de l'existence.
Où serait la substance, où serait l'esprit, qui n'aurait point de part à la
Renommée ?
Où serait le fait inconséquent, ou l'hjrpothèse déplacée ? Le maniement de ce vaste thème s'entendrait du passé à l'avenir. Saisissant le présent sur son chemin, comme un voyageur que le temps
accable ; Des hommes de toute espèce, leurs actions, leurs espérances, leurs fortunes, leurs ambitions, Des événements et des objets de tout genre, climat, circonstance, coutume. L'argent et la guerre, la crainte et l'espoir, le contentement, la jalousie,
la dévotion, L'habileté et le savoir, la vérité, le mensonge, la connaissance du passé
et de l'avenir, L'orgueil et les louanges, l'honneur et le déshonneur, conseils, exemples,
rivalités, Ceux qui excellent en vertu, et ceux que le vice a blasés, aussi bien que
la nuée de spectateurs neutres, — Vague après vague, avec l'impétuosité d'une inondation, accourent des
foules de pensées.
Comblant ce sujet démesuré, la hauteur et la profondeur de la Renommée. Mécontent, alarmé même, lorsque mes pieds ont touché le seuil. J'ai répandu ces fleurs, ces fruits, mon offrande, sur cet autel : Regardez ! qu'il est vaste le temple, — le dôme est le séjour des nuages ! On pourrait, cependant, en remplir l'immense étendxxe, de volumes sur
la Renommée.
il lu jrutttrit.
3it3 Bouvtis louent la musique ; — mais est-il méprisé cet éloge?
Non sans doute : le musicien flatté l'écoute avec transport.
Les aveugles louent la beauté ; — mais est-il désapprouvé ce compliment?
Non, sans doute : quoique faux et peu sincère, la femme l'écoute avidement.
La Folie hébétée parle haut des raisonnements les plus abstraits de la Science :
Est-elle haïe à cause de son inanité ? — la Science ne l'en a jugée que plus sage.
Le mondain et le voluptueux, pour aller à leurs fins, ont fait hommage â> la religion :
Et l'homme de bien a rendu grâces pour un converti, où d'autres n'ont vu qu'un hypocrite.
^a.H un d'eux, toutefois, n'a été réellement trompé, pas un n'a constamment ajouté foi à ces flatteries ;
Ils craignaient que le cœur ne fût pourri, bien qu'ils espérassent que la peau était saine :
Mais le parfum de ces fruits, si agréables à la vue, était si doux,
Que de n'y avoir vu que des pommes de Sodome, c'eut été un désenchantement malhonnête.
Ainsi, par un grand efifort, ils crurent que tous étaient sincères, fermant les deux yeux ;
Imposant silence aux modestes insinuations d'absurdité :
Ils oublient volontiers les infirmités qui rendent cet hommage chimérique,
Et leurs cœurs indulgents pallient les fautes qu'ils ne veulent point voir.
C'est que l'encens plaît à l'idole, et elle n'aime point à faire opprobre à ses suppliants,
Et si elle les convainquait de faux, ses honneurs mourraient avec les leurs :
212 DELATLATTERIE.
"Une offrande, comme telle, est reçue avec plaisir, mettant de côté le
donneur, Et, quoique énoncé par le perroquet ou par l'oiseau moqueur l'éloge est
précieux à l'homme.
3Le mon"ûe est plein de sots ; et la flatterie basse vit aux dépens des
insensés :
Ainsi, ce parasite, cajoleur adroit, devient riche et puissant. Tantôt, il s'incline comme un roseau, rampant devant l'orgueil fastueux, Tantôt, il se pavane comme un homme du bel air, nourrissant les caprices
de la vanité ; Je l'ai vu écouter les simples, en silence, feignant l'étonnement, Prêter l'oreille à quelque richard stupide qui expose la pauvreté de son
esprit ; Je l'ai entendu disputer avec l'opiniâtre, protestant qu'on ne le convaincrait point.
Pour flatter quelque pauvre jouvenceau qui redoutait sagement le mauvais
succès :
Tout à l'heure, il était à peine gagnant, — afin d'exalter ensuite ton
triomphe ; Maintenant, à peine veut-il perdre, — mais il ne cesse de s'émerveiller de
ton habileté :
Il loue son propre mérite, afin que le chef tire gloire de son subalterne ; H avoue humblement son indignité, afin que le chef tire gloire de soi-même. n a bien des ruses, bien des manières d'attraper, Mais chaque piège est l'égoïsme, chaque appât est l'éloge !
3Bcoute! je vaudrais te prévenir, t' armer d'avance; car les armes dont
il se sert sont tranchantes ; Et, quoique mon ame le dédaigne, j'ai observé de loin son adresse. L'artifice est dans toutes ses pensées, il combine, afin de mieux tromper,
les contradictions.
Et lorsqu'il combat dans l'homme, il se ligue avec le perfide amour de soi. J'ai remarqué des choses étranges, contraires à ce qu'on imagine
ordinairement ; Nous quittons la surface apparente, afin de sonder les profondeurs
inconnues.
C'est le flatteur qui élève l'amant aux nues, même aux dépens de la
maîtresse ; Tant de sagesse, de bonté, de grâce, — en fera-t-on des esclaves ?
Jusqu'à ce que le Narcisse, amoui-eux de lui-même, inondé de flatteries, Est fraudé de la constance et de l'ardeur de l'amour par la louange adroite
de l'amitié.
D'autre part, il exaltera un père censurant par là son enfant. — Ô scion dégénéré, d'une souche si noble, si excellente î Il sera chiche d'éloges, quelque bien mérités qu'ils soient, d'un fils devant
son père ; Et il lui ari'ive rarement de louer la beauté naissante d'une fille devant
sa mère :
Il n'en célèbre pas moins la fille devant le père, et il loue le fils devant la
mère d'un ton chaleureux :
Sachant que l'amour propre n'interviendra point, résistant aux applaudissements, grâce à la jalousie.
Il épargne discrètement l'hyperbole ou la véhémence des éloges humilierait, Vu que peu de pères aiment à être réputés inférieurs à leurs fils : Et le flatteur, comptant malignement sur la vanité qui se cache au fond
du cœur de la mère.
Sa langue a été lente à parler des grâces de la fille. Mais s'il descend une génération, il parle à l'aïeul du petit-fils, Parce que cette haute louange diminue l'honneur du fils ; Et la fille d'une fille peut exceller en beauté, en amour, en savoir ; C'est que, sans y penser, la vieillesse se dit à elle-même, — elle ne saurait
être mon émule.
Telles sont les profondeurs de la flatterie : et plus d'un frivole sycophante S'est étonné sans raison que l'éloge des enfants n'ait point gagné les
parents.
Observe ceci, par conséquent, afin de la surprendre : la flatterie sait
railler aussi bien que sourire ; Et un maître passé dans ce métier, sait qu'un coup oblique est le plus sur.
3la 3I'"tttcrîc adhère comme le glouteron ; elle a des ancres qui
s'attachent au sol, Semence vivace, naturelle, subtile, robuste, indigène. Ouvre le trésor de ta mémoire, et prends-y ce qui est sous ta main, — L'action honorable, la phrase spirituelle, pour lesquelles on flatta ton
orgueil :
Que de fois dans ton isolement tu as touché cette corde, elle t'a consolé
dans la foule, Grâce à elles, tu t'es promené comme dans un rêve, et tu as levé la tête
au-dessus de tes pareils ;
Ce doux et brillant soleil d'un instant a compensé des mois de tristesse, Desséchant les mares de l'apathie, et allumant le feu de l'ambition : Bien plus, le parfum de cet aromate, mêlé dans la coupe de l'existence, Se retrouvera même dans la lie, et la saveur en sera délicieuse ; La bonne vieille entretiendra sa petite-fille de la retenue et des amourettes
de sa jeunesse, Et le grisou babillard nomme l'étranger, qui loua son thème au collège.
glu îPstresscu); et au stupide, la flatterie fut souvent utile :
Elle excite l'émulation et encourage le cœur abattu.
De même, un poison stimulant, discrètement administré par le médecin,
Kavivera le pouls, ranimera la vie, et trompera la mort étonnée.
C'est que, comme le nageur timide se hasarde sur des vessies.
Jusqu'à ce que se confiant en ses forces et en son adresse, il dédaigne
leur secours.
Ainsi la louange peut être avantageuse, quoiqu'un enfant en soit peu
digne ; Mais des éloges non-mérités sont une flatterie, et la guérison est suivie
de chagrins :
Car il se peut que ton fils te démasque, et que tu te repentes du remède : C'est pourquoi, si tu ne saurais louer, réprimande franchement.
3^m bu les objets du flatteur distinctement réfléchis sur la surface,
Oii l'amour-propre répand les louanges, afin d'en recueillir lui-même.
C'est une denrée de commerce, des paroles mises à l'intérêt :
Une sollicitation de votes, où tout sent la partialité.
Cet imbécile est un innocent ; que ta commisération indulgente se prête
à ses caprices :
Si un poétastre cite ta chanson, ménage la réputation de son poème : Le peintre a-t-il loué ton croquis? sois obligeant, prône son tableau; Il s'attend que tu lui rendras sa politesse ; remercie-le par tes éloges. Lorsqu'il s'agit de petites choses et de petits esprits, regarde le syco-
phante comme un courtisan.
Et restitue, si tu le peux, en aveugle, un honneur trop transparent.
Sî, toutefois, la flatterie est délicate, n'étant pas importune et venant à
propos.
Quoique sa vérité te soit suspecte, sois, au moins, généreux, parce qu'elle
est gracieuse.
L'adroit voleur de Lacédémone obtint l'éloge de ses juges,
Et plus d'un scélérat, génie dans sa vocation, est applaudi.
D'ailleurs, son intention peut être bonne, — et tu es débiteur à sa langue ;
Hâte-toi de payer la dette, avec compassion, avec finesse :
Il ne faut point qu'il te croie pris au piège, ni qu'il se sente démasqué,
Et s'aperçoive que ton compliment est aussi faux que le sien,
Quoique ce soit un ennemi qui te sourit, qu'il respecte en toi l'ami sans
crainte ; Un regard pénétrant, un mot piquant, lui diront que tu es sur tes gardes : Aie pitié, cependant, de sa faiblesse, quoique ton regard perce au fond
de son ame.
Qu'il ne soupçonne point ta discrétion : garde son secret, et le tien aussi.
©ù, néanmoins, la flatterie est grossière, le mensonge évident et dégoûtant.
Écrase le crapaud venimeux, malgré le joyau que sa tête recèle.
Dis au flatteur présomptueux, qu'avant de t'éclabousser d'éloges.
Il aurait dû s'arrêter un moment, et demander ce qu'ils valent.
Tu n'as point sollicité son sufi'rage, — qu'il ne te contraigne point de le refuser.
Homme, pense à toi, ton escrime est déjouée, — c'est ainsi que nous déconcertons le complot.
Celui qui se connaît n'est jamais sans armure, il est ceint d'épée et de poignard,
Mais il a des fouets pour la flatterie, et il sangle cette esclave :
Le novice dans cette grande science, au contraire, va, comme un thon avide.
Se gorger de l'appât et de l'hameçon, ne cherchant qu'à se rassasier :
11 flaire la louange, il l'avale, — bien qu'elle soit palpable et claire.
Dis-lui, Folie, tu es la Sagesse, — il te bénira pour ton mensonge.
iFlattciir, tu te repentiras de ton métier, quoiqu'il offre tant d'avantages
actuels ; Cette poterie vernissée se vendra à bon prix; elle n'en détruira pas moins
ton crédit, La coupe qui enivre est à toi, celui qui en boit s'en dégoûtera ; L'artifice et la fraude sont à toi ; mais la déception ne plaît que pour un
temps.
Et quoique, durant sa fraîcheur, ton parfum ressemblait aux rosées de
la charité.
Elle infecta bientôt ton encensoir de l'odeur d'une fumée acre.
C'est que l'ame supérieure te découvrit tout-à-coup, répondant par la
commisération à ton inanité, Elle vit que ton zèle n'était qu'intérêt personnel, et ne se laissa pas séduire par une vaine gloire :
Et l'esprit pusillanime, gonflé de louanges, dédaigne celui qui l'en comble, Le sot devient ton tyran, parce que tu l'as qualifié de grand. L'ame médiocre des hommes ordinaires, que ta musique avait d'abord
charmée, Ensuite, lorsque les harmonies se taisent, se souciera peu de leurs échos ; Car, ou il discernera ta fausseté, sachant qu'il ne mérite point ce que tu
lui attribues.
Et, te haïssant pour tes mensonges, il se méprisera bientôt lui-même à
cause de la vérité.
Ou si le mérite laborieux est digne de quelque louange. Quoique, pour un temps, sa faiblesse ait éprouvé l'extase de ton prestige, Ne s'apercevra-t-il pas, trop tôt, au grand chagrin de son esprit
contrarié, Que ta langue exagérative l'a dépouillé de sa juste renommée ? Tu l'as payé de fausse monnaie, et il avait gagné de bon argent : Au lieu de la substance d'une louange honnête, tu t'es débarrassé de lui
avec les ombres du sycophante :
Tu es tout à tous les hommes, pour des fins trompeuses et intéressées. Ainsi tu ne seras rien à personne, quand on verra quelles sont tes fins.
3BloÎ2nc=toî, jeune littérateur, éloigne-toi des accents de la Flatterie ! Elle a la voix harmonieuse des Sirènes, pour t'enchanter et te trahir. Sa langue distille le miel, mais c'est le miel d'Anticyre ; Son visage est un masque séducteur, mais la difformité se cache
derrière lui ; Elle arrive avec la démarche d'une reine, annoncée par la courtoisie et la
beauté, Mais, lorsqu'elle se retire, la queue de sa robe est portée par le Dégoût,
nain hideux.
€^onnaîs-tot toi-même, en mal et en bien, et la flatterie ne te fera aucun
tort:
Ses paroles te serviront même d'avertissement, elles t'humilieront, elles
t'instruiront :
Car l'adulateur t'applaudira surtout à cause de ce qui te manque le
plus,
Et ses félicitations seront toujours les plus chaleureuses, où l'homme les
mérite le moins.
Voilà, la flatterie est doublement perfide ; elle déprise ce que sa victime
a de meilleur, Et, pour soulager la conscience d'un insensé, vante l'excellence de ce
qu'il a de pis.
Elle est, par conséquent, dangereuse, — c'est le cas de tous les mensonges : • Ajoute foi à ses fables, et péris : si tu te conduis par de tels conseils. Son point de mire ce n'est pas toi, c'est ce qui t'appartient, tes biens, et
non ton bien-être.
Ton suffrage, et non ton salut, ton aide et non ton honneur. D'ailleurs, ayant gagné son but, toute sa cajolerie cesse. Elle s'est servie de toi comme d'une manivelle, — mais c'était sa main
savante qui la faisait tourner :
Ainsi elle exaltera son adresse, qui a surpris ta bonté si finement, Ainsi elle dédaignera ta bonté, si flexible, si soumise à son art. Alors le flatteur changé deviendra ton ennemi, le plus acharné, le plus
ardent.
Parce qu'il te doit beaucoup de haine, ayant tant d'humiliations à
venger.
Aujourd'hui qu'il s'est élevé, crois-tu qu'il aime à se souvenir de sa
bassesse.
De l'air servile, du sourire complaisant, delà conscience qui se dégrada? Non, cette heure est à lui, et le flatteur se montrera un railleur perpétuel ; Alors, celui qui te caressait de sa langue, grincera les dents contre toi. Il sera même le boute-en-train des rieurs, — que tu étais simple de
l'écouter à ton préjudice, Nous espérions à peine prendre aux gluaux de la flatterie encore
un sot.
îSnffn, jeune littérateur, sois charitable, — même à l'adulateur convaincu ; Ne sois pas, envers toi-même, un Brutus, sévère dans ta propre cause. Pardonne l'éloge exagéré ; vu qu'il y a une impulsion naturelle Qui excite l'ame généreuse à prêter aux faits le coloris des sentiments; Considère avec indulgence les intérêts personnels de chaque individu. Que tes excuses soient amples et libérales ; cette infirmité n'est-elle pas
aussi la tienne ?
Sonde ton ame, et sois humble ; la miséricorde séjourne avec l'humilité ; Ainsi les dissimulés, même, verront ta compassion, et ils t'aimeront.
Mets doucement de côté, sans rudesse et sans rebufifade, la main
caressante de la flatterie, Car la politesse et la bienveillance ont porté son costume, et tu aurais
tort de les réprimander.
2ru es incapable de vol ; mais les fleurs dans le jardin d'un ami,
Sont à toi; cueille avec confiance; hésiter serait désobligeant:
Tu détestes la flatterie : mais un généreux excès de louanges
Est ce qu'un cœur honnête peut accorder, et la charité qui en doute
serait fausse :
La difi"érence est dans le but que tu te proposes ; l'obligeance et la bonté
ont la charité pour mère, Mais les desseins iniques de la flatterie sont égoïstes, malfaisants, vils,
odieux.
Ëî h JlfgligBHrB
Ea. JBovdzux est généreuse et juste, enfant méprisé de la sensibilité ;
C'est que la bienveillance attise l'amour, mais les eaux de l'indifférence l'éteignent :
Ton ame est altérée de sympathie, elle est affamée d'affection ;
Les tendres rejetons de ton cœur, soupirent après le soleil de la bonne volonté ;
Et pénible, cruel, est le destin de la Charité au visage riant,
Lorsque, au matin de la vie, elle avance gaîment, agaçant le monde de son sourire,
De se voir accueillie par les pèlerins avec froideur, soupçonnée, repoussée même,
Et d'être changée en pierre dure et sans ame par la face de cette Gorgone, la Négligence,
Ô frère, ardent et jeune, avide de la faveur humaine,
Je te vois réprimé, glacé, pleurant la censure ou l'oubli:
Que des esprits grossiers et vulgaires dédaignent — cette blessure de ta vanité.
Hélas, j'observe une cause plus fâcheuse, le mépris te ton amour.
Que des êtres sensuels et blasés, frustrés de tes éloges, se moquent de toi ;
Hélas, ta douleur est bien plus juste, puisqu'ils t'ont fraudé de leur bienveillance :
C'est un sujet digne de larmes que l'endurcissement du cœur sensible,
Que l'haleine glacée de l'apathie scellant la fontaine de la tendresse ;
C'est une agonie, amère aux bons seulement que d'être outragé, malgré ses mérites.
Et la Négligence qui s'endort est un outrage, — Ne pouviez-vous point veiller une heure ?
Quand Dieu lui-même se plaignit, c'est que personne ne s'en souciait.
Et l'indifférence se soumit à ce reproche, Quand je suis entré chez toi, tu ne m'as pas donné de baiser.
33'aflleurs, la louange est utile ; l'honneur est un trésor digne de nos
soins ; L'éloge de l'homme vertueux présage celui de Dieu, et le ciel est dans son
sourire ; Mais les hommes persistent dans l'insensibilité, endurcissant aux censures
leurs cœurs corrompus, Et lorsqu'on se joue des réprimandes, l'amour des éloges serait infirmité ; Le juge qui n'est point l'objet de ta crainte, n'aura jamais l'hommage
profond de ton espoir, Et oiî est le sage de ce monde, qui avouera qu'il tremble devant ses
pareils ?
Calme, insouciant, insensible, il se moque du blâme et de la calomnie, Et il ne veut pas qu'une dose légère de louange humilie sa dignité : Que, plutôt, un faux orgueil affecte de fouler aux pieds le trésor, Que, dans sa force secrète, la Nature ne cesse jamais d'estimer. Il étouffera plutôt la félicité naissante du triomphe, De peur qu'ensuite, il ne reconnaisse l'amertume, dans la Négligence du
monde.
Voilk, le monde est immense, vaste et populeux continent,
Son soleil d'airain c'est mammon, son sol de fer c'est le chagrin :
Un monde où les hommes se pressent, oii chacun s'attache à son
idole ; Un monde où les hommes se pressent, où chacun chérit ses douleurs ; Un monde où les hommes se pressent, où les foules s'entrepoussent ; Une mer houleuse, où chaque vague soulève une Argo, — nous-mêmes; Une plage sans borne, où chaque caillou est un monde microscopique
isolé :
Une forêt d'arbres innombrables, où chaque racine est indépendante.
<Sî donc les unités se perdent dans le million, est-ce un sujet de merveille
ou de honte?
As-tu raison de murmurer, parce qu'une feuille tombe sans qu'on y prenne
garde ?
Que sa structure est admirable, quelle est compliquée, qu'elle est belle !
que ses nuances sont délicates ! que son parfum est doux ! Exquise dans ses sensations, mystérieuse dans sa vie, personne ne s'est
mis en peine de sa croissance, ou de son dépérissement. Personne? non, — pas môme un de ses pareils, — ni cèdre, ni palme, ni
ronce, —
Personne ? sa sœur jumelle s'est à peine aperçue de son absence dans le menu branchage :
Personne? — si personne n'y a pris garde, que la négligence de l'homme serait amère ;
La vie serait une terre sans soleil, le globe serait sans Dieu !
Vous-mêmes, fleurs du désert, il est des êtres qui chérissent votre beauté :
Vous-mêmes, joyaux de l'abîme, il est des êtres qui apprécient votre éclat ;
Enfants de l'injuste oubli, il est des êtres qui veillent sur vous, qui cherchent à s'en faire aimer.
Et plusieurs cultivent vos parfums d'une main officieuse et douce :
Un concours d'esprits bienheureux, Celui qui est toujours présent le Seul Bon,
Kecherchent avec ardeur ces précieuses merveilles, que l'homme n'a point le courage d'aimer,
Bijoux modestes ou superbes, modèles de pureté et de patience,
Ames que le mauvais traitement n'a pas endurcies, et que le luxe n'a point corrompues.
32t Tous, pauvres désolées, étrangères au soleil, qui vous tourmentez
dans la mine humide et ténébreuse.
Filles haletantes de l'oppression, écrasées sous le char de l'avarice, Il y a des êtres qui comptent vos larmes, — Il a compté les cheveux de ta
tête,— Il y a des êtres qui pardonnent vos fautes, avec une compassion généreuse
et réfléchie :
Que ceci vous serve de consolation, la Justice a ses balances. Et il se peut que, dans un autre monde, tout soit compensé. La patience, martyrisée, jour après jour, ne manquera pas de récompense ; Le devoir est un arbrisseau piquant, mais sa fleur sera le bonheur et la
gloire.
Uous aussi, malheureuses sans amis, quoique dépendantes, qui n'avez ni
foyer ni amant.
Tristes coeurs captifs, pris au filet des circonstances, — Et vous, qu'on juge avec trop de rigueur, intelligences nobles et
inappréciées.
Qui, bien que vous soyez capables de choses sublimes, fixez votre juste
ambition à l'humble niveau du contentement, — Et vous, surtout, enfants afl"amés du pauvre, qui vous tourmentez pour
nourrir vos parents, 19*
Fatigués, cependant, abattus, sans consolation, faute d'amour et de
science, Qui luttez avec l'impitoyable mécanique, conflit ennuyeux et sans relâche, À qui des hommes de fer, qui ne se soucient que de votre travail, imposent
de dures tâches, — Soyez de longue souffrance, prenez courage : attendez la volonté du Ciel ; Dieu est pour vous ; sa tendresse n'oublie rien :
Ses serviteurs vous aideront ; ou s'ils vous abandonnent, par Négligence, 11 reste encore, dans son royaume, du temps, de l'espace, pour une justice
éclairée et complète :
Même quand, sur cette terre inique, vous seriez frustrés de tout droit, de
toute miséricorde, Les larmes dont nous ne tînmes point compte, notre Dieu les essuiera.
ÎTotltefûîs, esprit humain, susceptible et sincère,
Douce colombe qui n'es pas aimée, dans une bande d'oiseaux carnassiers,
Mimeuse sensitive, qui te resserres au souffle des vents qui affermissent les
racines du sapin.
Faible nautile, naufragé par la brise qui réjouit la conque. Il n'y a pour cette vive douleur qui t'est particulière aucun espoir de
consolation, Car c'est une blessure délicate et spirituelle, que la sonde de la pitié
froisse :
Prête l'oreille, cependant, à cette foule de pensées qui atténuent son
tourment.
Même lorsque sa présence arrache des pleurs à un coeur humain. L'aiguillon de la négligence, le voici, — tous nos pareils nous oublient. Hommes et femmes, toute la parenté, font très-peu de cas l'un de
l'autre :
Point de sympathie pour des coupables, tels que nous, bien que les anges
en soient les ministres.
Et que l'amour d'un pécheur, son frère, soit précieux a l'ame susceptible. Les plus méchants aiment ceux qui les aiment, les meilleurs demandent
cœur pour cœur, Et cette soif de .reconnaissance que l'amour inspire est sacrée : Il est dur, dur et triste, d'aimer et de ne pas être aimé ; Et plus d'une épine perce le côté de l'homme qu'on oublie. Le silence accablant de la réserve, l'air glacé de l'amitié qui s'éteint, L'affection détruite par un regard repoussant, ou refroidie par une politesse
banale.
Les efiForts sans appui, les larmes que personne n'observe, le sacrifice
dont on ne fait aucun cas.
Le don, marque précieuse de bienveillance, dû de longue main, mais qui
n'est jamais offert.
Le regard aliéné, la lettre rejetée, le salut mal-accueilli, Les services modestes, sans remercîments, peut-être inaperçus, Ce sont des choses dont l'homme dur se moque, mais elles déchirent les
cœurs sensibles.
C'est que le tissu délicat d'une ame spirituelle est lacéré par ces flèches
barbelées ; La froideur d'un confident chéri, plénitude dont la fin est le vide. C'est le globe solide qui crève comme tme bulle d'eau.
Soubîcns'toî, toutefois, enfant de la sensibilité, que la destinée de
l'homme est le travail.
Travail pour la bouche, travail pour l'esprit, travail sévère et personnel. Les intérêts, les espoirs temporels, exigent l'attention de tous. Et il est nécessaire que l'égoïsme s'enracine dans tous les cœurs mortels. Les desseins de la prudence, les insinuations de l'orgueil, les rêveries de
l'amour qui absorbe tout, L'ambition, la douleur, la crainte, la joie, obligent chacun de penser à soi ; Voilà pourquoi le centre d'un cercle, vers lequel tout l'univers converge, Se voit dans l'isolement de l'homme tombé, où le cœur nu n'aime que soi : Dépouillé d'illusions conventionnelles, débarrassé du harnais de la société, Nous pouvons tous lire inscrit sur tout ce que nous faisons un petit mot ; Les autres que nous sont-ils ? le siècle, la foule, la populace, — Nous séparons, comme exception d'une règle générale, cette particule
isolée, le moi :
C'est la vraie loi de notre vie, loi pour le corps et pour l'ame. Loi terrestre des hommes terrestres, êtres responsables, mis à une rude
épreuve.
C'est que chacun est tout pour soi, et nous avons beau déguiser ce fait. Chacun infini, chacun le plus précieux des êtres ; quoiqu'il ne soit rien
aux yeux de son prochain.
Regarde, nous nous pressons dans une avenue, surpris dans le piège du
temps.
Derrière nous l'irrévocable passé, devant nous l'illimitable avenir. Peut-on, s'étonner que le voyageur, épuisé de fatigue, plein d'espérance
ou de crainte.
Surchargé lui-même, prenne si peu garde au fardeau de son frère ?
T'émerveilleras-tu, te chagrineras-tu, parce que les pèlerins ne se soucient point de te connaître,
S'il faut que chacun apprenne à fond les leçons de la vie et de l'immortalité ?
3i'^tlleur.«r, qui es-tu, — toi qui es impatient, si mal à propos, parce qu'on te néglige ?
Où est l'excellence, qui te rend digne de tant d'honneur ?
Que la juste sentence de l'humilité tienne compte de tes démérites,
Du petit nombre de tes qualités aimables, et de ce qui excite en toi notre mépris !
Le cœur double, la langue amère, l'esprit téméraire et faux,
Ô les plus purs des hommes, sont-ce là vos passeports à la faveur ?
Jalousie de l'amour de sa créature, c'est miséricorde dans l'Être miséricordieux, et justice dans l'Être juste.
Mais le crime ou la duplicité s'arrogera-t-il l'afiFection?
Où l'amour est bonheur et devoir, jalouser cet amour, c'est un attribut divin,
Mais comment révérer un coupable ? comment se complaire dans la bassesse ?
Réprime tes espérances présomptueuses : réfugie-toi dans les ténèbres, et rends grâces à Dieu,
Ou, si tu allègues tes mérites, ton péché sera proclamé sur les toits.
3IB*autre part, considère les bons, les grands, les savants des temps
Dont la sagesse fit le bonheur du monde, et dont la pureté glorifia leur
Créateur.
Entrèrent-ils en faveur ceux-là ? furent-ils chéris, admirés ? A-t-on honoré tous les prophètes? a-t-onloué tous ceux qui le méritaient? Que dirai-je de la bande que je vois, nuée glorieuse de témoins. Méprisés, diffamés, insultés, — l'élite de la terre? Comment énumérer les nobles noms, les hommes illustres, négligés durant
leur vie.
Que personne n'estima, ni ne voulut aimer, jusqu'à ce que la mort les
scellât sous la tombe ?
Les justes sont le salut du monde, on ne le prise que lorsqu'il n'est plus, Comme l'eau, la lumière, l'air, tous précieux dans leur absence. Qui est-ce qui a regardé la respiration comme un grand bien, avant que
l'asthme l'infectât de son poison ?
DELANÉGLIGENCE. 225
Qui est-ce qui a rendu justice aux pulsations égales de son cœur, jusqu'à
ce que le spasme ou la paralysie les ait suspendues ? Ainsi, une suite inaperçue, jour après jour, de grâce et de sagesse. Lorsqu'elle ne fut plus, obtint l'hommage du monde, dont le repentir
expia la négligence.
Le génie vivant se voit entouré d'infirmités, dont les hommes médiocres
sont exempts, Et d'autres intelligences rivales se pressent dans cette arène ; Il y a bien des soucis ; et l'homme connaît à peine son frère ; Nous apprécions un motif faiblement ; nous sommes lents à compatir
aux émotions d'autrui :
La différence sociale est un grand obstacle ; et une triste expérience nous
apprend Le nombre des amis perfides, le danger des ennemis affables. Cet amas d'influences opère efficacement sur tous les hommes, Nous entourant d'épines, restreignant nos sympathies ardentes, Et nos esprits se matérialisent, oubliant ce que nous ne voyons pas, Parce que, plongés dans les perceptions actuelles, nous ne pensons plus
à celles qui sont loin de nous :
Ainsi, où l'ingratitude, le crime, le travail, l'égoïsme endurciraient le
cœur, L'homme pieux se soumet humblement, et sans murmure, à la Négligence.
^3t*âte encore l'oreille, toi que la Négligence afilige, soit que je te console,
ou que je te réprimande :
Car, malgré tes justes plaintes, le monde est plein d'amour. ô cœur de l'enfance, tendre, confiant, affectueux, 0 jeunesse, jeunesse ardente, prodigue d'attentions généreuses, O femme, femme qui s'oublie elle-même, poésie de l'humanité, Et toi qui ne lui es pas inférieur, ô homme, si souvent, frère désintéressé. Que de sourires d'amour, que de larmes de pitié. Que de paroles consolantes, que d'actes magnanimes. Que de riches ruisseaux de lait et de miel vous répandez sur la terre. Et que de boutons de rose, asiles de l'amour, la rosée de votre affection
embellit !
La Négligence ? Ô monde généreux, tu disposes de bien des prix : La Négligence ? Ô monde charitable, des milliers vivent de tes libéralités ; La Négligence? 0 juste monde, il est rare que les hommes jugent
mal ; La Négligence ? Ô calomnie 1 la moitié de ce monde est femme !
226 DELANEGLIGENCE.
Oh sont les affligés, dont la voix, aussitôt qu'on l'entend, n'émeut point
une armée de consolateurs ?
Où sont les malades sans secours, ou ceux qui sont en prison, et vers
lesquels on n'est point venu ?
On nourrit ceux qui ont faim, on donne à boire à ceux qui ont soif,
jusqu'à ce que les moyens entravent la volonté. Et ceux qui leur ont fait ces choses, les ont faites à Dieu ! C'est que la bienfaisance est grande, en dépit de tout ce qui l'empêche de
croître, La prudence, l'ignorance, l'imposture, et les obstacles des circonstances
et du temps.
Si, donc, tant envers le corps qu'envers l'esprit, la plupart des hommes
sont généreux, L'appréciation de ceux qui nous connaissent le mieux, est rarement fausse ; Assure-toi que c'est ta faute, soit orgueil, soit légèreté, soit vaine gloire, Si tous ceux qui t'entourent, bons et mauvais, négligent ton mérite
prétendu :
Personne ne fut digne d'estime, sans trouver quelqu'un qui l'aimât ; Et celui qui n'a jamais conservé d'ami, ne doit en blâmer que lui-même : Plusieurs languissent et meurent à cause de leur manque de mérite, mais
tous n'en sont pas entièrement dépourvus ; C'est un terroir bien froid, celui qui tue toutes les semences. Ainsi, soi-disant martyr de la Négligence examine ton état, Ton méi'ite n'est, peut être, qu'une coudée, ta mesure une demi-vergée ; Mais, suppose qu'il excède ta pensée, et que les hommes, tes semblables, Livrés à leurs plaisirs, occupés de leurs affaires, ou de leurs intérêts, te
maltraitent, t'oublient, te négligent, — Triomphes-en, pour tout cela, par le sentiment intime de mérites
supérieurs ; Qu'il te suffise d'être estimable ; ne soupire point après les éloges ; Tel que tu es, sois reconnaissant : quoique avec confiance, marche humblement.
Et plante ton pied sur le cou de cette adversaire impuissante, la Négligence.
Btt ÊnntntBmBut,
2la l^cté et le Contentement, — voilà les colonnes de la félicité,
Jachin, celle qui l'établit, et Boaz, en lui est sa force : (")
Et sur leurs chapiteaux l'ouvi'age est en façon de fleurs de lis, le fruit et
la fleur du lotus, Types ravissants et parfumés de sainteté, d'innocence et de beauté ; Les colonnes sont richement ornées, d'entrelacs de rets et de chaînes d'or, Et elles se tiennent droit dans le portique du temple, la maison oîi la
Gloire habite.
3Lt Corps demande la nourriture, et l'esprit a soif de la paix.
Celui qui les a, ne manque de rien ; car tout le reste est vanité.
Le dégoût saute par dessus le plaisir, pour retomber de ce côté de la douleur,
Et de grands biens causent de grands soucis, surtout lorsqu'ils s'accroissent avec rapidité.
Quoique trop peu soit un malheur, trop accumule les maux,
Si la sagesse n'est pas là, modérant les désirs :
C'est que la convoitise toujours insatiable, se plaint, sans relâche, de ses besoins,
Et qu'ordinairement, il est plus nécessaire d'inculquer le contentement aux riches qu'aux pauvres.
Cet abyme dévorant dans leur forum s'entr'ouvre encore, il n'est point satisfait,
Non, quand vous y jèteriez tous les trésors de Rome, — il demande de plus illustres victimes ;
Ainsi, quand l'or de l'avare ne comble point la mesure de son dérèglement,
Curtius se précipite dans le goufi"re, et l'avarice le ferme sur lui. (*')
ÎÀfflnrTîC l'Indépendance sous ses haillons, contente à trop peu de frais ; Ne s'inquiétant de rien, reconnaissante pour tout, elle ne se plaint point de sa pauvreté :