‹ Philosophie proverbialeChapitre 42 sur 81 · BU CONTENTEMENT · texte numérisé non relu

BU CONTENTEMENT

Et là, en toute humilité, il réfléchit, — prit sa résolution, l'exécuta avec

promptitude :

Du naufrage de toutes ses splendeurs, de la lie du gobelet de l'opulence, Il sauva, grâce à l'économie, un morceau, une goutte, pour sa coupe et

pour son plat quotidien, Et voilà, ce peu lui suffit, la suffisance fut pour lui richesse ; Ses soucis dispaiTirent, — il dormait de nuit, et ses jours coulaient en paix ; Guéri de son coupable égoïsme, — de l'amour de l'argent, de l'envie, de la

concurrence, — Il éprouva dans une chaumière cette reconnaissance qu'il avait perdue

dans un palais ; Et il trouva dafis son abaissement, ce qu'il avait vainement cherché dans

la plus haute condition, Le repos de l'ame et du corps, quoique vêtu de l'ignoble bure.

3t Tlte souviens aussi qu'un prêtre, que sa haute vocation comblait de

bonheur, Servait à l'autel de son village, avec foi, avec espérance, et avec charité ; Selon le monde, il était pauvre ; mais il avait de grands trésors dans le

ciel.

Et grande était sa joie sur la terre, oii il faisait le bien pour l'amour de

Dieu:

Il avait peu de chagrins et beaucoup de consolations, bien reçu partout

011 il allait ; Le laboureur l'estimait son ami, et les grands lui rendaient honneur dans

leui's festins :

Doué d'un cœur généreux et de peu de moyens, il ne s'en entoura pas

moins de reconnaissance, Étant lui-même le centre d'un cercle, un centre de consolation, de

sérénité, de contentement.

Mais un jour solennel, moment funeste, — notre prédicateur étant aussi

éloquent que sage, Un étranger, qui l'entendit, par hasard, fit un brillant éloge de ses talents

rares et négligés :

Pourquoi s'ensevelir dans l'obscurité, et jeter tant de perles aux pourceaux ?

Ne pouvait-il pas faire le bien, et, en même temps, s'avancer? Alors, attisée par l'étincelle du mécontentement, vint la tentation ; Une chaire vaquait dans une ville du voisinage ; il la sollicita ardemment,

et l'obtint :

DUCONTENTEMENT. 231

Alors il devint populaire, on le rechercha, il écouta le charme de

l'admiration, Et se tourmenta pour satisfaire le goût, au lieu de toucher la conscience. Avide de louanges, il obtint, enfin, les égards et la protection des grands. On le vit altéré d'émoluments et d'honneurs, envier le bonheur des riches ; Ainsi, il flatta, il prêcha ; et l'or et l'argent débordèrent ; Ils débordèrent, — il moissonna ce qu'il avait semé, et il reconnut son

délire.

Hélas, après quelle ombre il courait, — quelle précieuse substance il avait

abandonné !

Dieu pour l'homme, l'or pour le bien, détestable marché. L'église du village, son humble troupeau, un pasteur plus humble encore. Le zèle, la dévotion, l'approbation céleste, — ses livres, ses mœurs simples. Sa petite ferme, ses carrés de fleurs, — les courses délicieuses qu'il faisait

avec son ami.

Et peut-être, au déclin du jour, les sauts des truites, qui contribuaient à

leur repas frugal.

Tout cela tristement échangé pour ce que le monde appelé fortune. Avec une conscience harcelée par le sentiment de sa chute, et de son

ambition chimérique.

Alors, — Dieu ayant pitié de son ame, — il revint à de meilleures pensées, Et ces pensées lui rappelèrent de plus nobles motifs, sa sainte conduite

d'autrefois.

Dégoûté du beau style, de l'ostentation, et des manières dissipées du

monde, H quitta les rangs de Mammon, et renouvella son allégeance au Seigneur : Persuadé que l'éloge des hommes, et tout ce que l'or nous procure, En comparaison de la piété et de la paix de l'ame, ne sont rien.

8b [a 33iî.

2Hn JBntîint, mignon joyeux, s'amusait dans un jardin,

Il bondissait, triomphant de santé, rempli d'heureuses fantaisies ;

Son cerf- volant voltigeait au soleil, — mais il attacha la corde à une

jeune branche.

Et s'élança parmi les roses à la poursuite d'un papillon nouveau-né ; Auprès de lui, sur un banc de gazon, reposait son alphabet; le petit

vagabond l'avait caché, L'avait enseveli sous un monceau d'herbe, de mousse, et d'odoriférant

serpolet.

Il lança sur le bassin un canot de papier, puis, se tirant soudain à l'écart, Entrelaça les fleurs parfumées du jasmin autour du marbre dégouttant: C'est ainsi que, préludant, par une diversité de petits jeux, aux projets

de l'âge mûr.

Cet enfant aux cheveux bouclés laissait couler ses heures d'or: Et je bénis l'incarnat de ses joues, enviant l'heureux bambin. Qui jetait des cris de joie, dans l'extase de l'être, battant des mains: Je dis, ô Vie, n'en doutons plus, bonheur, espérance, voilà ton nom, Tes jours sont brillants, tes fleurs sont embaumées, la condition d'un don

céleste est le plaisir.

23^n feurtc jB^ommc se promenait au clair de la lune, il n'était pas seul,

Une fille modeste et belle s'appuyait sur son bras tremblant.

Ils paillaient à voix basse, leur seul thème c'était la beauté, leurs yeux

rayonnaient d'amour, Pas une pensée dans leurs jeunes cœurs jumeaux qui ne se vouât à

l'amour et à la beauté :

Les étoiles, le monde endormi, et l'œil protecteur de Dieu, Le murmure de la cascade éloignée, et les rossignols gazouillant dans le

hallier.

De doux entretiens sur leur avenir, les promesses du plus tendre espoir, Et surtout, la joie actuelle d'une confiance réciproque,

Tout cela nourrissait leurs âmes de la manne qui est cachée, l'affection, Et leurs visages, béatifiés par l'éclat réfléchi de l'Eden, resplendissaient : Je regardai ce jeune enthousiaste, et j'enviai son cœur, Aux fibres harmonieuses, accordé pour les symphonies célestes : Je dis : Ô Vie, n'en doutons plus, ton nom est amour et beauté. Tes joies sont complètes, tes regards ravissants, tes émotions pures et exquises.

^t bis un homme assis auprès de ses marchandises ; rongé de soucis, il

n'était plus le même ; L'espoir de son réveil, la terreur de ses nuits, c'était l'argent, ses pertes : Le rire était rare sur ses lèvres, à moins que ce ne fût celui d'un amer

dédain, Pour les folies de son cœur, et pour cette fiction romanesque — L'Amour

est un trésor.

H ne parlait que de Réalité sévère, de faits glaçants, l'imagination n'étant

rien pour lui.

Des accidents de la matière inerte, du corps et des sens ; Il méprisait l'honneur sans profit, rafi"ection appauvrie n'étant que la

richesse d'un gueux.

Le devoir qui se tourmente sans salaire, le marché des dupes : n faut estimer la valeur d'une fantaisie par le prix qu'on en retire, Puisque ce n'est ni la réputation, ni l'amour, ni le devoir, qui nourrit

l'homme : — Ainsi, jour après jour, cet être froid et chagrin se fatiguait. J'observai ses traits hagards, et je m'affligeai de sa métamorphose : Je dis, Ô Vie, n'en doutons plus, ton nom est peine et dégoût. Ton sol est brûlé, tes vents sont furieux, et les soleils qui t'éclarient

t'endurcissent.

Safn Uicfllarïr ridé ne quittait plus son lit, dans un triste abandon, faible : Il ne rêvait qu'au passé, au passé lointain, aux jours de sa première

jeunesse :

Il se repentait amèrement des jours dérobés par le dieu de ce monde: Se souvenant de la vierge de ses amours, et de la femme dont son égoïsme

transperçait le cœur.

C'est que le matin brillant de la vie reparut à ses yeux avec l'éclat de la

réalité.

Les années de travail, au contraire, comme un rêve long et obscur, un

midi nébuleux et maudit :

Il voyait l'écolier abattre les noisettes, mais il oubliait le commerçant, et

ses spéculations ; L'amant généreux faisait honte au mari, calculateur endurci : Il savait que les mauvaises herbes de l'amour du monde, et l'haleine

fuligineuse de Mammon Avaient étouffé et tué ses désirs ardents d'honneur et de tendresse,

rejetons délicats ; Il avait la mort dans le cœur, ainsi j'en eus pitié, et je tâchai de

l'encourager, Mais, entre la consolation et son ame, je vis un abyme profond et

ténébreux.

Alors je dis, Ô Vie, n'en doutons plus, ton nom est vanité et douleur. Ton midi a vu bien des tempêtes, et le déclin de ton jour est voilé par les

remords.

#r, comme je pensais à ces choses, mon cœur s'attrista:

Je pleurai, de dures paroles m'échappèrent, et voici les mots de ma

complainte :

<' Pourquoi le bonheur et l'amour se flétrissent-ils, et deviennent soucis

et vanité ?

Pourquoi le bouton est-il si beau, la fleur et les fruits si niellés ? Triste est le sort de l'homme ; s'il est attiré par un feu follet,romanesque. C'est pour tomber dans le piège, dans la mare bourbeuse de la réalité."

Souïiatn, une lumière, — un esprit, — un souffle, — un sentiment intime.

Quelqu'un est devant moi, — Je tremblai, j'écoutai, je priai ; alors je connus l'Ange de la Vie : Forme vague, obscurément visible, mon œil ne pouvait le contempler, Tandis que, tranquille et sans passion, il regardait un mortel égaré ; Quoiqu'il fût invisible, je le vis des yeux de l'esprit ; quoiqu'il ne parlât

point, je l'entendis :

Un sentiment de sympathie jeta dans mon ame une lueur vive, électrique.

3PcilSÎonnaîte de Dieu, sois reconnaissant ; le don de la Vie est un bien :

La vie du cœur, la vie de l'ame, unie à la vie du corps.

Il est juste que la joie et la beauté soient son apanage, — cette beauté qui

t'a semblée romanesque :

Et les anges gardiens pleurent, si l'égoïsme et l'affliction la détruisent. Tu as vu l'homme corrompre ce don de la nature, et le changer en

malédiction :

Viens donc, et je te ferai un plaisir; je te montrerai ce qui constitue

l'excellence de la vie.

Conserve la pureté, et garde-toi de soupçons injurieux, — jamais l'amour

ne périra ; Préserve sans tache ton innocence, et l'élasticité de l'enfance demeui-era. De douces impressions idéales nourrissent l'ame, les souvenirs de ce qu'elle

aime la ravissent, L'affection chevaleresque d'un jeune homme désintéressé n'est point

incompatible avec l'honneur et la sagesse. N'impute pas à folie l'influence invisible, qui te rend plus heureux et

plus pur.

Aussi belles que fragiles, les visions de Romance sont plus utiles que les

maximes de la Réalité.

Vols^tVL ce vénérable patriarche ? la religion est son soutien ;

Son cœur est jeune, sensitif, c'est une fontaine jaillissante de générosité:

Enjoué, malgré sa sagesse, le bonheur de ses enfants le rend heureux

lui-même, Ses réminiscences sont si pures, que les premières amours de son fils

renouvèlent ses premiers feux ; De hautes aspirations, des affections profondes, de saintes espérances,

font ses délices ; Dépouiller la vie du vêtement que la charité lui donne, l'Idée, voilà ce

qu'il déteste.

Le railleur, insensible et froid, qui n'a égard qu'à l'utilité pratique, Et se moque de l'influence salutaire de l'imagination, est l'objet de son

dédain :

L'homme moderne, être dur et sans sympathie, qui ne voit que des faits

et des chiffres.

Circonspect, et grossier, esprit matériel, est l'objet de sa compassion. Jamais ardeur du gain n'enflamma son cœur, Les lourdes chaînes de ce triste amour ne l'ont point garrotté : Un monde malin se moqua de sa probité, un monde frivole calomnia son

honneur, Un monde perfide détesta sa sincérité, un monde de glace méprisa sa

tendresse.

n n'en garda pas moins son trésor, le cœur ardent et noble, Et dans cet heureux vieillard l'enfant et l'amant survivent. C'est que la vie humaine est, comme le vin de Chios, d'un grand prix à

celui qui la boit,

Parfum délicieux qui rajeunit l'ame, et qui lui est aussi nécessaire que le

pain l'est au corps :

C'est pourquoi, veille à ce que tu sois pur et sans fraude ; alors les

Réalités de la Vie Seront adoucies, modifiées, embellies par l'influence d'une imagination

romantique.

Souts^tu de l'existence, ô homme, jouis-tu de l'existence, — ou ne respirestu que pour le travail ?

Es-tu libre, ou l'esclave de la routine, le mécanisme journalier de

l'habitude ? C'est qu'où l'esprit vivifie un homme, il y en a mille qui croupissent dans

la torpeur, Mangeant, se tourmentant, dormant, cercle fatigant, digne d'un insensé : La charrue, le grand livre, le négoce, les soins et l'indolence de la vie

animale.

Voilà le sommaire de tes années, lourde masse sans levain. Ptepose-toi nonchalamment, être stupide, entravé par les circonstances. Tu ne t'éveilleras point, pour penser et sentir, une minute, chaque mois. L'épitome de la vie ordinaire se voit dans l'épitaphe ordinaire, Né un tel jour, mort un tel jour, entre ces deux dates, un intervalle de

soixante ans.

C'est que le temps a été prodigué aux sens, et que, jour après jour,

l'esprit s'est dégradé :

L'ame est chétive, elle languit, bien que le corps soit dans l'abondance. Il oublia les mondes qui l'attendaient, et la vraie noblesse d'un être créé, Ne voulant plus troubler par l'espérance et par une crainte salutaire son

contentement obstiné.

C'est là la mort au milieu de la vie ; c'est se perdre sous les flots de la

Réalité, Sans le moindre effort, sans le faible sentiment d'une région spirituelle

plus élevée :

Affection, fantaisie, sensibilité, mortes ; l'imagination, la conscience, la foi, Toutes effacées de plein gré, jusqu'à ce que l'homme ne soit, enfin, qu'un

cadavre.

Veille à ce que tu vives tandis que tu existes : il faut que le coeur vive,

et l'ame aussi.

Mais les soucis, la paresse, le péché, l'amour de soi, s'unissent pour tuer

la vie.

L'homme devient automate, l'accessoire du comptoir ou du bureau,

Si l'ame et l'esprit alarmés, ne ressuscitent ce ver rampant.

Ainsi rends grâces à Dieu pour les solennités, les livres, les rêves, les douleurs même.

Pour les attraits ravissants de la nature, et les affections ardentes de nos foyers ;

Et toi qui travailles, souviens-t'en — ton loisir n'est pas perdu.

S'il contribue à exposer et à miner ce roc, ce mensonge solide, le Bienêtre Matériel.

3la Vit est une avenue étrange d'arbres et de fleurs diverses ;

Éclairée d'abord, s'obscurcissant peu à peu, elle aboutit à un portail

massif dans le lointain.

Oîi elle commence, c'est un petit sentier, que bordent la violette et la

primevère, Un sentier étroit de pelouse, doux aux pieds mignons de l'enfance : Bientôt des chardons embarrassent le chemin, chagrins précoces de l'école, Et les arbres fruitiers, à droite et à gauche, sont les jours de fêtes

et de joie.

Ensuite, la rose et la mimeuse indiquent la sensibilité, Les vipères se cachent sous l'herbe, et les ronces s'entrelacent dans les

haies :

Un peu plus loin, environnés de pieux, en bel ordre, on voit les jeunes

arbres, Où la ciguë tubuleuse et de grêles fougères remplissent de nombreux

intervalles ; Ainsi, à mesure qu'on avance, agréablement diversifiés, des chênes

majestueux.

Des ormes vivaces, le hêtre et le pin des forêts, bordent le chemin : Ici, toutefois, le sentier s'élargit, il est hérissé de rochers, l'herbe y est rare, Le soleil est brûlant, la terre crevassée et aride :

Et, maintefois, se voit un tronc creux, pourri, que la foudre a frappé, Ou dans son isolement mortel, le sombre upas, Mais bientôt, en rangs plus serrés, les arbres sentinelles se posent. Et des ombres plus noires errent parmi les teintes adoucies de l'Automne ; Cà et là, un houx, — des genièvres, des cyprès, et des ifs ; Le sol est humide ; l'air est froid ; la nuit vient à grands pas : Hâte-toi, voyageur, de gagner le portail, — voilà la lune! Sa lumière riante te conduira sûrement à travers de cette ombre lugubre : Ecoute, — c'est le son creux du marteau, — voilà, le gardien ouvre, La porte recule, c'est pour toi ; — tu vois le vestibule de la Mort !

St lo 3Knrt.

Sîlcncc, fille de la frivolité, — la Mort est dans cette chambre ! Ne trouble plus, par des échos importuns, ce calme étrange et solennel. Ici la Mort, présente en esprit, veille sur un cadavre glacé, — Cet œil est fixe, ce cœur ne bat plus, — tranquillité affreuse ! La Mort, tenancière nouvelle de cette demeure, en occupe tous les appartements ; Elle est auprès de la tête, elle se tient aux pieds, elle se cache dans les

antres de la poitrine :

La Mort, anatomiste subtile, a séparé l'ame du corps. Divisant savamment dans chaque nerf l'esprit de la matière : La Mort, suzeraine inflexible, a réclamé son droit d'hériot, l'argile, Tandis que, rayonnante de jeunesse et de joie, l'ame allait recueillir son

héritage La Mort, usurière avide, a saisi le débiteur qui lui était engagé ; La Mort, tyran féroce, a surpris son esclave, il paie de sa vie ; La Mort, ennemie aveugle, assouvit sur la chair sa basse vengeance; La Mort, cannibale inhumaine, dévore des yeux sa victime, Et l'emporte avec elle au sépulcre, triste salle des festins, Oii, entourée d'une pompe odieuse, l'Empuse Royale célèbre ses orgies secrètes.

€^ac]^CJ^Ia, cachez-la, tirez le rideau modeste :

Hors d'ici, sot curieux, ne cherche pas à pénétrer la corruption:

Ici, les mystères terribles du changement se représentent.

Et plusieurs acteurs jouent leur rôle sur cet humble théâtre, la tombe.

Laisse l'argile, chose lépreuse, ne touche pas à cette robe de chair :

La poudre à la poudre, il faut qu'elle se mêle avec la terre sainte :

Les vents la dispersent, les vagues l'entraînent, elle sustente les herbes

et le bétail, Mais Dieu a eu soin de ces fragments-là, et sa main les a conduits ;

n faut que chaque ame attende, et réclame le sien, quand l'archange sonne

de la trompette, Et alors tous les champs, toutes les montagnes, seront une masse mouvante de vie ; Des corps innombrables sur la terre, des corps foulant aux pieds les

mers, Se précipitant dans l'air obscurci, recueillies dans le feu saines et

sauves ; Les pics de l'Himalaya, les steppes désertes de la Sibérie, rendront leur

dépôt.

Le Maëlstrom dégorgera sa proie, et le banc de glace affranchira son

captif:

Tout fourmillera de vie, des débris convergents de l'humanité. Jusqu'à ce que chaque être pensant salue la forme qui lui appartient ; Car, dans une ressemblance exaltée analogue, bien que différente en

gloire.

Ce corps sera formé de nouveau, séjour digne de l'ame: La cabane est devenue palais, la bulbe a fleuri, La matière a revêtu l'incorruptibilité, elle est en paix avec l'esprit.

^^Yicit, — ainsi sera-t-il ; — mais, en ce moment, la scène est affligeante. Quoique les promesses, quoique l'espoir s'empressent de tromper sa tristesse ; La douleur y domine ; c'est que bien que la foi puisse conduire l'ame à

bonne fin.

Celle-ci part sans le compagnon de ses travaux, il subit l'ordalie de l'altération. Cher compagnon, aussi fragile que cher, mon bien-aimé, mon modeste

séjour, — Me dévêtirai-je, sans un murmure, comme si tu n'étais qu'un habit

rejeté ?

Bien des années, joyeux ou triste, tu m'as servi de demeure. Comment ne me soucier point de ton bonheur ? comment ne pas souhaiter

ta perfection ? — Celui qui te prêta, afin que j'en fisse un bon usage, dans cet état

mortel.

Quand ce jour reviendra, accomplira ce vœu, sujet de louanges infinies: Voilà, tu seras glorifié: tu le seras, mon ami, quoique abject, Et serais-je assez bas pour mépriser ton état, en attendant ton agrandissement ?

240 DELAMORT.

A Dieu ne plaise, 0 mon ame, être aspirant,

Que tu sois indifférente, si l'outrage ou la folie profanent tes cendres :

Que ta tendresse les protège ; que le tertre soit sacré ;

Et, toi qui passes devant lui, révère les morts qui attendent.

WapUs, assise au bord des flots, est la clef de voûte d'une arche

d'azur, Couronnée, par le commun accord des nations, reine incomparable de la

gaîté :

Elle rit de la rage de l'océan, elle se moque de la fureur du Vésuve, Elle dédaigne la maladie, la misère, la famine, qui se pressent dans ses

rues brillantes :

La danse légère, la chanson folâtre, la procession solennelle et joyeuse, Le sommeil à l'heure du midi, la sérénade nocturne, — voilà sa Vie : Mais sa Mort? — quoi de sa Mort? — ayez l'œil à la fin de la vie, — Solon et Tellius l'Athénien, c'était avec raison que vous montriez la

tombe. Regardez cette enceinte affreuse, — ces puits de pierre innombrables, (''') Un puits pour chaque jour, un puits pour chaque jour, — un puits scellé

pour un an :

Et durant les ténèbres de la nuit, ils soulèvent le couvercle fermé pour

un an, — Regardez dedans, — la chaux rongeante a presque consumé les cadavres ; Jour après jour, on jète les morts dans cette horrible fosse, Les trépassés qui ne sont morts qu'aujourd'hui, — rebut méprisé ! Les voilà, blancs, nuds, entassés, sans pleurs, sans tendresse, sans

regrets.

Vieillards, jeunes filles, jeunes hommes, enfants, mélange hideux de corruption ; Jetez sur eux la chaux rongeante, — scellez le charnier pour un an ; L'aurore a déjà coloré le sommet de la montagne. Ô cité belle et perfide, prostituée volage et dorée, Malheur à toi, cœur lascif, malheur à toi, pécheresse endurcie : Malheur à toi, puisque les délices de l'Existence, sous les soleils de

l'Italie, Rencontrent les solennités de la Mort, dans un sépulcre si impur, si

eff"royable.

€^*cst que, même pour l'élite du monde, pour les sages, les purs, les justes, 0 Mort, reine aux ti^aits repoussants, ton sceptre de fer est terrible :

Oui, même avec tous les avantages, la réunion a ses parents ensevelis.

Les rites sacrés, les pleurs d'un ami, le vieux temple chéri de notre village,

Mort, froide et solitaire, ton visage de glace est odieux.

Les plus braves tremblent de peur à ton aspect, les plus humbles maudissent ton approche.

Cependant, hommes peu sages, votre folie a multiplié l'épouvante;

Le cimetière encombré, les ossements des catacombes, le caveau pestilentiel,

Les esprits passent dans le crépuscule, les gémissements, le bruit sourd des pas, fictions chimériques.

Les sons confus du cortège de la terreur, effroi de vos cœurs pusillanimes.

Nous ne parlons ici ni du péché, ni des fantômes d'une conscience ensanglantée.

Ni de consolations, ni des pardons de la miséricorde : il n'est question que du sépulcre inévitable ;

Le sépulcre, ce salaire de la mort, ce retour nécessaire à la poudre.

Le sépulcre, ce terme de tout ce qui est terre, ce point de départ du Ciel.

3,3lantX"S=5 des lauriers, parsème-le de lis, érige-le sur cette colline humide

de rosée Avec de saintes prières, une douleur généreuse, et les bénédictions du

ciel:

Que Sophocle dorme à l'ombre de son lierre, de ses festons immortels et

verts, ('*) Que les oliviers ombragent leur Virgile, que les roses s'épanouissent audessus de Corinne ; Livrez, non sans espoir, le corps du marin à sa nourrice, la mer ; Que, du sommet du bûcher embaumé, l'esprit du guerrier monte au

ciel :

Mais n'efttassez point les cercueils et la corruption, pour empester la

masse des vivants.

Et ne privez point d'odieuses réalités de la poésie charitable de la

Mort :

Décorer la laideur c'est sagesse, voiler la nécessité c'est sagesse, Tirer de spectacles joyeux et de sons enchanteurs une douce influence,

c'est sagesse :

Cachez les faits, les faits cruels, révoltants, épouvantables. Pleins d'espoir, ayez soin du corps, cela est louable, cela est prudent : 21 Q

Mais plonger dans la tristesse l'arae aux abois, qui aima, durant tant

d'années, son ténément d'argile, Ce serait vanité, ce serait folie, le conseil d'une humeur chagrine et du

désespoir.

Ce n'était pas ainsi que le Scythien d'autrefois accueillait la Mort de

chants d'allégresse ; Ce n'était pas ainsi que le savant Égyptien décorait la mort de magnificence ; Ce n'est pas ainsi que le Parsi, adorateur du soleil, dort sur sa tour

funèbre ; Ce n'est pas ainsi que le saint musulman se repose dans son mausolée

arabesque ; Ce n'est pas ainsi que l'homme rouge, l'Indien, chasseur du Missouri, A construit dans les arbres fleuris les nids de ses ancêtres forestiers ; ('•') Ce n'est pas ainsi que le montagnard suisse disperse les guirlandes ornées

de rubans Autour de la croix agreste qui sanctifie la couche de son amante ; Ce n'est pas ainsi que la villageoise souhaite mourir au printemps, Afin que son linceul neigeux soit jonché de violettes et de primevères; Ce n'est pas ainsi que le poète moribond demandait un tombeau riant, — Amis, qu'il repose au soleil, ne pleurez point, c'est un chrétien qui

sommeille !

#UÎ ; c'est la poésie de la Mort, c'est un Orphée qui charme les enfers. Témoigner tant d'amour, tant d'égards, bien que mort, à tous ceux

qu'on aime ; Kiche d'espoir, songer à eux, les attendre avec joie, et — si ce n'était

pour la vanité de cet acte naïf, — Prier, avec tout l'empressement de l'affection, pour des âmes dont le sort

est arrêté. L'arbre est abattu, émondé, nu, et voilà le Mesureur, la ligne à la main ; Le sort est jeté pour toujours, et la prière n'y peut plus rien ; Les hommes et les anges, bons et mauvais, ont rendu tout leur témoignage ; Le- procès est terminé, le jury est formé, on n'admet plus personne ; Ils sont d'accord quant au verdict, juste, déterminé, final. Et la sentence paraît claire, même avant que le Juge ait parlé : Maintenant, — tandis que la matière repose en paix sous la tombe. L'esprit, sensible à son danger, veille dans une incertitude indicible ; Tortm^é par une anticipation affreuse, ou savourant un avant-goût

délicieux,

Les âmes qui attendent avec ardeur remplissent l'intervalle solennel : Lorsqu'elles meurent, elles ne s'endorment pas, mais elles s'oveillent,

vivifiées par les terreurs du jugement; Elles ne reposent point insensibles dans les ténèbres, mais elles triomphent, prévoyant la lumière :

L'Idiotisme, rayonnant d'intelligence, au moment où ce voile est décliiré, llend grâces à Dieu; la torpeur a conservé son innocence: L'enfant frappé de mort comme il jouait, et les êtres sans fraude qui ne

sont pas encore nés, Affranchis des entraves de la chair, brillent tout-à-coup de l'éclat de

l'esprit :

La folie est sage, les visions des lunatiques ne sont plus, Et chacun se presse de louer la miséricorde qui l'a rendu irresponsable. C'est que l'ame est une, malgré la multiplicité de ses actes, mettant en

œuvre le mécanisme du cerveau, La raison, l'imagination, la conscience, la passion, n'en sont que des

phases ; Si, dans les desseins profonds de Dieu, la machine se brisait ou s'embarrassait, L'ame n'en serait pas moins la même, quoique difiFérenciée par cette

manifestation :

C'est pourquoi, écartez le cerveau, et relâchez celle qui l'habite. Voilà, les maniaques et les embryons sont à leur place, êtres intelligents. Ce dissolvant détruit toute la scorie, sans toucher à l'or : La matière reste dans la cornue, l'esprit s'est envolé dans le récipient. Qui est-il, donc, ce récipient des esprits ? C'est quelque monde aérien, Oasis à mi-chemin de l'espace désert, séparant le ciel de la terre. Prison des essences sans corps, limbes vagues et vastes, Tartare pour les méchants. Paradis, ce Hadès intermédiat, pour les bons.

Ô i^ort, qui es-tu ? un Législateur infaillible.

Apposant le sceau confirmatoire, par lequel les actes de la vie sont

constatés :

0 Mort, qui es-tu ? un huissier sévère et silencieux. Qui nous conduit au Jugement pour l'Eternité, après la scène du procès

dans le Temps :

O Mort, qui es-tu? un Laboureur qui moissonne toujours, Hors de saison, aussi bien qu'en saison, la faucille à la main : Ô Mort, qui es-tu ? l'ombre de toute substance. Dans le cabinet de verdui-e et au milieu des combats, rôdant nuit et jour:

ô Mort, qui es-tu ? Nourrice de sommes sans rêves

Récréant la chair fiévreuse, afin qu'elle veille pour toujours:

Ô Mort, qui es-tu ? Alchimiste étrange et grave,

Elaborant l'elixir de la vie dans ces creusets d'argile :

Ô Mort, qui es-tu ? Antitype des merveilles de la Nature,

Semence et chrysalide endormie, tu brises tes entraves, belle d'énergie

et de gloire, Mouillage sauf et tranquille des coques délabrées de l'humanité, — Ombrage d'une fraîcheur exquise, après l'haleine brûlante du désert, — Antichambre silencieuse, où Adam rencontre ses enfants, — Vue dans le brouillard, comme elle grandit, l'inévitable Mort, objet de

crainte, objet d'espoir :

De crainte, puisque tous ont péché ; d'espoir, puisqu'un Dieu nous sauve ; La crainte est engloutie par la joie, l'espoir est plein d'immortalité! — Passe, pèlerin de la vie, descends au tombeau sans trembler, Les terreurs ne sont que des ombres, elles errent dans la vallée de la

Mort.

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^tins tes reins pour la contemplation, habitant timide de la terre ;

Tenancier d'une cabane pour un jour, — tu es, pour l'éternité, l'héritier de l'univers !

C'est que, ni les glaces de la tombe, ni les eaux du firmament qui engouffrent tout.

Ni les airs expausifs du ciel, ni les feux destructeurs de la Géhenne,

Ni la rouille du repos, ni la détérioration, ni le dégât, ni la perte, ni le hasard, ni le changement.

N'éteindront, n'étoufferont jamais l'étincelle de l'ame qui t'éclaire!

ÎTu es une feuille indestructible du laurier toujours vert de l'Existence ;

Une parole des lèvres de la sagesse qui ne saurait être inexprimée ;

Un rayon de la lumière de l'Amour ; une goutte de la mer des Miséricordes :

Une créature, merveilleuse, étonnante, enfantée par un mot de la Toutepuissance.

Moi, qui parle entouré de faiblesse, et vous, dont la charité m'écoute.

Nous ne cesserons point de vivre et de sentir, quand la chair verra la corruption ;

Les portes de la prison matérielle seront brisées, et l'ame enchaînée sera libre.

Libre, soit pour le bien, soit pour le mal, afin de satisfaire à jamais ses désirs :

A jamais, — sentence ten-ible, entraînés éternellement au mal, —

À jamais, — heureux destin, mûrissant jusqu'à la perfection, à jamais.

<ï!t)érîrafS'tu, cependant, esclave du vice et de la crainte, une pensée, Une espérance ténébreuse et funeste, que l'esprit égaré meurt ? Que cette désobéissance originelle a nécessité la mort de Ta me. Et que l'iniquité personnelle t'a approprié cette peine, — ta malédiction, l'Anéantissement.

Fais attention, toutefois, à ceci ; il y a un sacrifice ; l'Auteur de la

créature est son Ptédempteur ; A tous librement, à tous sans exception, le privilège de l'essence est

restitué :

Soit pour la grâce, soit pour le crime, il faut que tous vivent par Lui, Qu'ils vivent dans la joie vivifiante, ou qu'ils vivent dans les douleurs

mortelles :

La Mort en Adam, la Vie en Christ : la malédiction fut suspendue à la

croix :

Est-ce toi qui estimes la rédemption plus bornée que la chute ? Tous étaient morts, — Il est mort pour tous; afin que tous vivent et

aiment ; Si les âmes vivantes refusent leur amour, — Il n'en est pas moins mort

pour elles.

Eve déroba la science ; le Christ donna la vie : Les connaissances et la vie sont les attributs de l'ame, le privilège de

l'Homme :

La miséricorde s'interposa, et arrêta le double vol ; Dieu donna ; en donnant, il acheta ; en achetant, il demande l'amour : Et, lorsqu'il demande ce retour, il rend le bonheur à tous ceux qui

l'écoutent et qui répondent, C'est que l'amour avec la vie est le ciel ; et que la vie sans l'amour est

l'enfer.

Créature de Dieu, il veut ton bonheur, et que ce bonheur s'augmente

éternellement ; Ne crains point de te confier à l'amour de celui qui t'a fait, à la rançon

d'un Sauveur :

Il a bu pour tous, — pour toi, et pour moi, — le poison de nos actions ; Nous ne mourrons point, mais nous vivrons, — et, par sa grâce, nous

aimons.

C'est que, dans les mystères de la Miséricorde, le seul Être doué de

prévoyance Dépasse la raison qui est lente à choisir, et II se fait aimer des hommes : Les profondeurs, qui les sondera ? Les hauteurs, qui les atteindra ? La liberté dans les fers du destin ; et la souveraineté réconciliée avec la

justice.

Cî^'cst pourquoi, si l'ame, anéantie parle péché, s'est perdue poui' toujours, La Divinité a payé l'énorme rançon, le gage a été racheté,

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