DE LA VERITE DANS LES CHOSES FAUSSES
Elles saisissent les événements, à mesure qu'ils approchent, avec un
pressentiment infaillible.
Voilà pourquoi un cerne d'attraction annonce l'arrivée d'un ami, Revêtant de ses attributs quelqu'étranger, son avant-coureur. La parole est encore sur tes lèvres, et voilà qu'elle s'accomplit ! L'objet de notre entretien répond pour soi . . . Homme ! dans les choses les plus vraies tu n'as presque rien découvert
de la vérité.
Comment donc, pauvre aveugle, comprendrais-tu la vérité des choses
fausses ?
Tu n'as pas encore entrevu les causes de la vie et du mouvement, Dès lors, comment définirais-tu les sympathies subtiles de l'ame ? Car l'esprit, plus agile et vigoureux à mesure que le corps se dissout, Accueille, nuit après nuit, des esprits qui lui sourient. Ou des spectres sans repos lui révèlent les secrets ténébreux des vivants, Et la justice tardive, qu'un rêve épouvantable éclaire, saisit sa proie.
331 n'est, certes, rien de si vrai que les vapeurs du faux ne l'aient gercé, Il n'est, certes, rien de si faiix qu'on n'y entrevoie une bluette du vrai : Car l'Adversaire, le père du mensonge, l'Upas gigantesque de la création. Dont l'ombre mortelle a flétri le jai'din autrefois verdoyant de l'Éternel, Habile à pervertir le bien, est incapable de créer le mal : n détruit, mais il ne bâtit rien ; car il n'est pas l'antagoniste-dieu : Enorme est son pouvoir dérobé, mais il n'en est pas moins créature et
vassal ; Le mal abstrait n'est point son ouvrage, mais c'est lui qui dénature le
bien concret :
Jamais diadème ne ceignit le front de l'ennemi ; bandit ravissant. Il lui est permis, pour quelque fin mystérieuse, d'infester le chemin du Roi, Et le glaive tranchant qu'il porte n'était jadis qu'un simple contre. Oui ! l'erreur, sa panoplie, n'est que la vérité tordue : La faucille qui moissonnait la justice, rebattue, privée de sa courbure utile, A la fois hache et pieu, surmonte la hallebarde du maraudeur. Ne cherche plus, ô mortel, à résoudre l'énigme obscure du péché : H suffit que la source du mal soit dans ton cœur dépravé.
iB rantiriptiim
Eu as vu bien de douleurs, pèlerin du monde aux habits fangeux !
Mais le pressentiment du mal est ce qui t'a le plus tourmenté ;
Et, bien que les calamités aient traversé ton chemin, bien que la misère
se soit amoncelée sur ta tête, Des malheurs non avenus ont causé tes plus vif chagrins. Une longue attente émousse l'aiguillon de la douleur et la pointe du plaisir, Car les eaux de la patience tempèrent le fiel et le baume ; Et, maintefois, ta lèvi'e a savouré le miel, avant que le calice lui fût ravi, Et tandis que, jusqu'à la lie, tu bois le fiel de la terreur, le mal s'éloigne
de ta demeure.
La vie de l'homme qui ne voit que périls est un tourment continuel, Mais le riant espoir d'un cœur tranquille est une source intarissable de joie. Oui ! quand l'haleine des revers glacerait le cœur ardent, Soudain il se ranime devant la cendre vive de l'espérance ; Quoique la vague pesante et noire submerge la tête, pour un moment, L'heureuse agilité de la Confiance surnage, et triomphe du Désespoir. En vérité, c'est la méfiance qui cherche à plaire au Malheur ; Car l'auteur de notre salut, Médecin prudent, n'aime point l'esprit
incrédule, Et, à ceux qui se fient en sa main, il accorde ses bienfaits. Abandonnant au mal ceux qui le craignent, mais qui ne se fient point
en Lui.
Demande le bien, et l'espère, puisque l'océan du bien est insondable : Demande le bien, et saisis-t'en ; car ton Ami veut ton bonheur: Mais au cœur timide, à l'enfant de l'incrédulité, de l'épouvante. Qui s'appuie sur son bâton fragile, et se fie à la clarté de ses yeux, Le mal qu'il redoutait viendra, car le sillon attend la semence. Et la défiance a froidement repoussé la main secourable. C'est pourquoi, lève les yeux, esprit abattu ; courage, faible de cœur, Ou la peur sera ton fléau, quoique le mal ne suive point ses traces.
DE l'anticipation. 9
Cesse d'anticiper l'infortune — il reste encore bien des moyens d'évasion ; Mais si elle arrive, prends courage, fais lui face, et triomphe de ta calamité. Il n'est point d'ennemi assez fort pour prendre d'assaut la citadelle
de l'ame, A moins que son infirmité ne le trahisse, à moins que la terreur n'en
déverrouille les portes.
L'homme de cœur, debout comme un rocher, voit les vagues écumantes
se briser autour de lui ; Le timide, esquif à la drive, est le vil jouet des rides de l'eau. L'homme de cœur s'attache au bien, jusqu'à ce que le mal le lui arrache : Le timide le jette au loin, et court au devant de l'infortune. Le mal, néanmoins, n'est souvent qu'un fanfaron ; il insulte, mais il ne
veut point se battre, Ou bien c'est la feinte d'un escrimeur habile, dont le coup d'estoc frappe
ailleurs.
Ou ce n'est, peut-être, qu'un bienfait masqué, l'épreuve de ta foi. Le châtiment précieux d'un ami, dont le front se ride parcequ'il t'aime : Souvent la tempête nous menace ; mais elle est poussée vers d'autres
climats, Et le lâche s'est évanoui de frayeur, quand l'homme ferme s'est réjoui
dans sa confiance.
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2,'^l2ue, (*) qui flotte sur l'onde, roulée par le flux au haut de la grève,
Vous l'estimiez vile et sans valeur, l'accablant de noms de mépris:
Elle n'en a pas moins glorieusement triomphé, et l'homme est humilié par
son ignorance, Car la santé se trouve dans sa fraîcheur savoureuse, et elle encombre la
rive de richesses ; Soulageant, par la vertu de son essence violette, les agitations de la douleur, Et de ses modestes cendres enrichissant maint orgueilleux. Que ce soit une leçon pour toi ! Ne crois pas qu'une chose ne vaut rien, Parceque son utilité n'a point frappé tes sens, ou parceque tu ignores ses
vertus.
Ainsi, dans tes promenades au bord de la mer, les herbes de rebut seront
le type et le gage De cet amas de richesses innombrables que les créatures de Dieu recèlent. Il y a des fleurs qui font la joie du désert, et des racines qui fécondent
le sol, Et aux lieux secrets de l'abyme des pierres précieuses, jetées çà et là
dans les forêts de corail.
Et pour chaque souhait une couronne de jouissances, et pour chaque
besoin un remède, Des influences imprévues, une foule de vertus et d'inventions, Et des ressources, soit au-dessus, soit autour de lui, dont l'homme n'a
point tenu compte.
Ce n'est que de puis peu que le colchique (*) nous a livré sa bulbe, charme
de nos douleurs.
Que le saule nous a prêté son écorce, la morelle son venin dompté ; Ce n'est que depuis peu que la feuille tortillée, don parfumé des Chinois, Que la racine nourrissante, bienfait du Pérou lointain. Que la dahlia fière de tant de couleurs, que le superbe et flamboyant cactus,
DE l'utilité IÎVI prévue.
Qu'une infinité de fruits et de fleurs soutiennent la vie et contribuent à
nos plaisirs :
De même, il y a des vertus inconnues dans le feuillage rebuté de 1 orme, Dans l'aride et fragile campanelle de nos dunes, dans l'hyacinthe des
prés, ivre de rosée. Dans le fruit ailé du sycomore, et dans les pommes à facettes ciselées du
cèdre: , , .,
Et ce n'est point seulement à cause de leur éclat que la pensée ou le brillant géranium ont reçu la vie, Ou la fleur de cire de l'arbousier, quoiqu'elle meure dès le premier jour, Ou le panache entaillé du sapin qui n'est vu que des étoiles: Et l'herbe la plus vile de nos jardins sert à bien des usages. Le tamaris salé, le glaïeul succulent, l'arum moucheté, la marguerite. Le monde peut se moquer de la famine, quand les arbres de haute-futaie
lui donnent du pain, Quand le gland lui verse une boisson parfumée, (^ et quand la sève du
tilleul engraisse :
Car toute herbe verte, depuis le lotus jusqu'à l'ivraie. Abonde en secours délicats qu'elle offre à l'homme nonchalant.
ÎLIEsprît, cependant, est debout; il s'ébranle, et fouille dans les replis de l'invention, , , -n *
Glanant même, souvent, dans les recoins les plus obscurs, de brillantes semences de vérité : , . -, v
L'intelligence a rogné les ailes de l'éclair ; elle l'encage pour atteindre a
son but, , j • 1
Exerçant à quelque tache domestique l'ame de feu de l'oiseau du ciel. L'esprit de l'ouragan est dompté ; désormais, esclave des arts paisibles, n escorte la culture et la science, il combat dans l'avant-garde qui s'oppose à la mort :
Et le chimiste balance ses éléments avec une adresse plus que magique, Commandant aux pierres qu'elles deviennent du pain, et arrachant la
douceur à l'absinthe.
L'homme, néanmoins, oubliant qu'il y a un Dieu, fait de faux calculs, Craignant qu'une espèce trop féconde ne le heurte et ne l'affame ; Et c'est lui qui demande, alarmiste incrédule, durant combien peu d'années, Les noirs souterrains du monde fourniront, chaque hiver, l'aliment de
son foyer.
L'océan, vaste désert, ne serait-il jamais contraint de reculer ses bornes . Pourquoi le bras de la diUgence ne transformerait-il pas en jardin l'inculte solitude ?
12 DE l'utilité imprévue.
Et, ne t'en déplaise, il peut y avoir mille moyens
D'entretenir la douce chaleur de tes membres, sans qu'il t'en coûte une
étincelle.
Ne crains plus, fils de l'homme, ni pour toi ni pour ta race ; — l'abondance
suit la multitude ; La bénédiction de Dieu donne l'accroissement, et avec lui plus que le
nécessaire.
Srâclje de comprendi'e la sagesse de la nature, il y a des profondeurs dans
tout ce qu'elle fait ; On dirait qu'elle prodigue son pouvoir ; mais sa règle est l'économie la
l^lus exacte :
La plante rafraîchit l'air, et l'air filtre l'eau, Et l'eau est sucée par le nuage, et la fécondité tombe, goutte-à-goutte,
sur la terre.
La nature embrasse, dans un plan gigantesque, l'utilité universelle. Et elle n'en assigne pas moins à chaque objet un destin microscopique. Il y a un but dans l'air emprisonné, qui enfle les gousses du laburnum. Un dessein dans les aiguillons vénéneux, qui défendent les feuilles de
l'ortie.
Une cause finale pour la gomme odorante, qui glace l'enveloppe mousseuse
de la rose.
Une raison pour chaque brin d'herbe, qui se dresse, fier de son humble cime. L'homme mécontent sait-il quelle chaîne de désastres s'ensuivrait, Si le plus vil des serfs de la nature s'acquittait mal de sa charge secrète? Si jamais chardon ne germait pour se moquer de la culture nonchalante, Ou si jamais la peste ne balayait la chose maudite dont l'existence est un
mystère ?
Voudriez-vous anéantir les armées bourdonnantes, qui flottent sur l'haleine
du soir ?
Voudriez-vous fouler aux pieds les créatures du Seigneur qui peuplent
le fruit qui se gâte ?
Ne toléreriez-vous point ces forêts de moisissure qui tachent le mur
malsain ?
Ni l'exhalaison infecte du bourbier qui enfante la mort ? La douleur est utile à l'homme, car elle lui apprend à respecter sa vie, Et les vapeurs du marais fétide l'invitent à fuir le danger : Et l'esprit contemplatif, y prenant garde, une nourriture solide assouvit
sa faim.
Quand il voit la racine salutaire produire une baie mortelle :