DE L'UTILITE IMPREVUE
Ainsi, quelquefois, le vrai, réduit à l'extrémité, Enfante l'amère folie, fruit avorté de la sagesse. 0, ton œil est aveugle s'il ne discerne point l'aptitude de tout ce qui
existe ; 0, ton cœur est de glace, s'il ne brûle point de reconnaissance pour tout
ce qu.i existe :
Dans le cercle parfait de la création pas un atome n'est de trop, Depuis la zone magnétique de la terre, jusqu'au liseron qui ceint l'aubépine.
3Lz sage, et l'escarbot qui rampe à ses pieds, ont, l'un et l'autre, un ministère :
La ronce et le palmier ont un salaire à vie, ils rendent un service secret.
Cela ne se restreint point aux seules existences définies de la matière,
Mais mouvement et son, circonstance et qualité, toutes choses, en un mot, ont leur ofi&ce.
Le zéphyr qu'une feuille de peuplier amuse, — le tremblement de terre qui brise un continent ;
Le rayon de l'astre des nuits qui argenté un arc en ruines, — la vague du désert s'élançant contre une pyramide ;
Le tonnerre rauque et discordant des rochers de glace, — les sons mélodieux de la flûte champêtre ;
Les hurlements du tigre dans le ravin, — la tourterelle appelant son époux ;
La fureur cruelle du vautour, — la grâce majestueuse du cygne ;
L'insultante férocité de l'œil du lynx, et la morne stupidité du paresseux :
En tous, et en chacun d'eux, L'UTILITE se manifeste, malgré l'inattention de l'homme frivole ;
Car la Puissance n'a décerné rien dont rEconomie n'ait prévu le besoin.
SToutes choses étant essentielles à la vaste ubiquité de Dieu,
H n'y a nul être superflu, nul être exempt d'une servitude honorable.
Si la sagesse n'était point nécessaire, rien ne serait comme il est ;
Car existence sans nécessité suppose faiblesse morale.
— Nous voyons comme dans un miroir, obscurément, nous ne saisissons
que des lueurs de vérité ; Mais, n'en doutons point, si le nuage vogue, la Providence est son pilote; — N'en doutons point, ce n'est pas sans dessein que la racine du chêne
est genouillée ; L'état prédéterminé d'un jonc est aussi fixe que celui d'un roi. Et la paille de la main du vanneur suit, comme les étoiles, la course qui
lui est tracée.
14 DE LUTILITÉ IMPREVUE.
L'homme seul vit pour soi, mais l'Eternel vit en tout ce qui existe,
Et son unité pénétrante vivifie toute la création.
L'homme fait une chose à une fois ; il ne saurait penser à deux choses
en même temps ; Mais Dieu embrasse tout, enveloppant le globe, à l'instar de l'atmosphère,
comme un manteau :
Et nous rendons hommage à sa sagesse, parcequ'en toutes ses créatures
L'UTILE domine, Car l'univers périrait, peut-être, si toutes choses n'étaient point ce
qu'elles sont.
Sî lu (Cnmpnsutinîi»
33n distribuant le plaisir aux hommes le gouvernement céleste égalise
les lots, Et juste est la loi éternelle qui a conjoint le bonheur et la vertu : Car, en vérité, le désappointement et le chagrin planent sur tout le reste, Afin d'apprendre à l'homme frivole le vide des jouissances mondaines. Vous qui possédez le nécessaire, pourquoi envier au riche son abondance ? Filles de l'affluence, à quoi bon convoiter la chaumière et le contentement
de la villageoise ?
Prenez le bien avec le mal, car vous êtes tous pensionnaires de Dieu, Et pas un n'a le droit de choisir ou de refuser la coupe que sa sagesse
mélange.
Le pauvre jouit de son travail, et son pain journalier lui est doux. (Content du bien actuel, il n'anticipe point le mal à venir : Le riche languit dans l'indolence, et ne se plaît à rien. Il enferme l'inquiétude avec son or, et redoute les caprices de la fortune. Une tasse peut-elle contenir la mesure d'un seau ?
Ou les appétits bornés de l'homme boire plus que leur soûl de volupté ? Il y a un terme à la jouissance, quoique les sources de la richesse n'aient
point de bornes ; Et les plaisirs les plus exquis de la vie, se trouvent dans le cercle étroit
de la modération.
3Be même, quoique la pénurie et la douleur soient des maux réels et amers. Je voudrais parler raison au pauvre affligé, car il n'est point si misérable
qu'il le paraît.
Quel droit un transgresseur a-t-il de se plaindre, quoique ses semblables
échappent au supplice, Si les coups du malheur qu'il mérite le surprennent en flagrant délit ? Pourquoi ne te résignerais-tu point aux maux que tu ne saurais détourner ? Car la douleur, lâche adversaire, s'enfuit dès que tu lui fais face.
Quelque soit ton sort, souviens-toi qu'il aurait dû, qu'il aurait pu, être pire,
Et qu'il est en ta main de cueillir des afflictions la bénédiction même.
Demande, pourquoi me furent-elles envoyées ? et l'habitude n'en auraitelle pas émoussé la pointe ?
L'espoir, la patience, le courage, sont-ils nécessairement étrangers à la cabane la plus chétive ?
Ton état est déplorable, — il serait cruel de te refuser la compassion,
Mais, dans la plus affreuse des calamités de ce monde, il n'y a point de mal qui n'ait ses adoucissements ;
Je ne touche point à la plaie de ton iniquité ; mais quelles que soient tes angoisses humaines, je te conseille
De te défaire de l'infirmité des regrets, de te ceindre les reins, et de racheter le temps perdu :
Tu as acquis, dans la fournaise de l'affliction, la connoissance de toimême, la patience et l'humilité,
Et elles sont la mine précieuse qui attend le coin de l'habile monnoyeur :
Ne dédaigne point les avantages de l'adversité, ni le salaire qui t'a coûté tant de larmes.
Et maintenant que tu as sucé la lie de l'amertume, garde-toi de perdre la douceur.
ïl est rare que le pouvoir soit innocent, et l'envie marche à côté de la
supériorité ; Et la rouille du trésor de l'avare ronge son ame comme un cancer. Le malheureux ne tient nul compte de ce que son or lui a coûté : Il voudrait se voir au sommet des Alpes, sans en avoir gravi la montée : Mais l'équité demande un dédommagement : pour le haut rang, la calomnie et les soucis ; Pour la grandeur, le faste sans agréments, qui dévore le cœur du foyer ; Pour la renommée guerrière, les périls et la mort ; pour un nom parmi
les savants, un esprit épuisé ; Pour l'honneur, quelle que soit sa nature, l'aiguillon de l'ambition ; à
chaque triomphe, l'impôt de l'inquiétude. Celui qui veut changer sa place contre une autre, doit prendre la coupe
telle qu'elle est mélangée :
La pauvreté avec un grand cœur ; ou une bourse bien garnie avec un
esprit sordide ; La sagesse dans un corps maladif; ou un ame vulgaire avec la santé : La piété avec le mépris des hommes ; ou le bon accueil des puissants avec
le crime :
La beauté avec un cœur volage ; ou des traits communs avec l'affection. Car, tel est le décret de la Providence, afin que l'homme ne discerne
point, au premier coup-d'œil, Le bien ou le mal sans mélange, instigateur d'envie ou de haine. Sinon insensé, téméraire est l'homme qui voudrait changer son sort contre
celui d'autrui :
L'échange serait désastreuse, et la miséricorde céleste y a mis obstacle : Car nous connaissons nous-mêmes le pire qui est en nous, mais les secrets
d'autrui nous sont cachés.
Et mieux vaut le mal certain que la crainte et l'appréhension de ce qui
est pis.
Sustc, inflexible, et opportune est la règle morale de Dieu ;
Elle rend son fniit dans sa saison, elle est ferme dans ses jugements, égale
dans la mesure de ses dons :
Les hommes, toutefois, ne considérant que la surface, croient les impies
heureux.
Et ne tiennent nul compte de cette tranquillité de l'ame, qui dédommage
le juste au milieu des afflictions.
Ils ne voient point les rêves affreux qui se pressent autour du chevet de
l'impie.
Comme des vipères entortillées, rampant, nuit après nuit, dans les alentours de sa conscience ; Ils n'entendent point les suggestions terribles qui frappent au portail de
sa volonté.
L'incitant à effacer de la vie l'unique et fragile témoin du forfait ; Ils ne connaissent point la torture des soupçons qui déchirent son cœur
haletant, Quand l'œil serein de la pénétration lit, d'un bout à l'autre, la vérité. De même, que savent-ils de l'homme de bien ? des souvenirs riants Dont le cœur du mortel bienfaisant est le sanctuaire, et qui brillent dans
ses yeux ; De cette raison calme et justifiante qui confirme l'intention de l'homme
intègre, De ces épanchements de volupté céleste qui inondent toutes les pensées
de l'homme piexix.
Tel qui mendie son pain de porte en porte, maint pâtre aux cheveux
blancs, rustre méprisé des landes, A plus de ce qui constitue la fin de toute richesse, que cent mondains qui
en multiplient les moyens.
#utrc cela, la compensation morale atteint le secret de la pensée,
Car si tu as mauvaise opinion de ton prochain, il sera, tôt ou tard, ton
ennemi ; Et néanmoins, peut-être ignore-t-il la cause de ta répugnance, — La cause des soupçons injurieux, pour lesquels tu es puni : Et s'il t'inspire des mouvements de charité, si tu formes des vœux pour
son bonheur.
Il ne devinera point le charme secret qui te porte à l'aimer : C'est que la loi universelle qui rend à chacun la pareille est juste. Samson, séduit par Dalila, pécha grièvement. Et, devenu captif du Philistin, il forfit ses yeux et sa force. Jacob supplanta son frère, et la douleur fut sa portion jusqu'au sépulcre : David est contraint de fuir devant son ennemi, et cela quoique son péché
soit couvert :
Et celui qui, dès sa jeunesse, avait l'air d'un vieillard, (*) fut froissé pour
le péché d'autrui ; Car il n'y a point de crime qui n'ait son châtiment particulier : Soit sensualité, témérité, ou inclination vicieuse, le membre qui a péché
souffre, — Voilà pourquoi le grand Expiateur a souffert dans tous les pores.
^ Tesclabe, comme à celui qui l'opprime, la nuit apporte une douce fraîcheur,
Et la moitié de la vie du plus misérable des mortels, est un sommeil calme et doux.
La douleur rend le plaisir plus piquant, et elle rehausse les délices de la santé ;
L'affliction a sa joie, et elle n'est connue que de celui qui pleure ;
La folie a sa chimère de bonheur ; et la plupart des hommes n'ont rien de plus ;
La vieillesse vit dans le calme, et la jeunesse n'a point le temps de jouir:
Jour après jour, au sein de la félicité, l'ame du juste a ses vexations;
Et pour la misère du péché même, il y a le ravissement du pardon.
Qu'as-tu vu dans les traits de l'aveugle-né, si ce n'est le contentement ?
Et l'oreille sourde écoute la musique intérieure et silencieuse du cœur.
Le mal est répandu sur la terre par les débordements de la corruption,-—
Maladie, et pauvreté, et souffrance, et crime, et démence, et soucis ;
Mais comme l'eau de source monte et baisse pour trouver son niveau,
La justice travaille sans cesse afin d'égaliser les sorts.
Oui ! l'habitude, et l'espoir, et l'ignorance, et l'isolation,
Et la vigueur de la raison du sage, et l'esprit obtus de l'imbécile,
Et l'élasticité légère du coxu-age, et la résignation tranquille de l'humilité,
Et la patience endurante de l'homme résolu, et la froide indifférence de
l'apathie, Et les secours réels, quoiqu'invisibles, et les faveurs célestes dont on sent
l'influence.
L'assistance des anges avec la ruine, selon le monde, le dommage du
corps avec le gain de l'ame.
Des douleurs cachées et des joies muettes, des aiguillons dans la chair, et
les consolations de l'esprit, ( — Si ce n'était la barrière impassable entre l'innocence et le crime, — ) Peu s'en faut qu'ils ne nivellent tout, grâce à cette loi de miséricorde, —
la Compensation.
irs SEfUnin^s SniirntBS.
jfàîs face à ton ennemi en champ clos, et peut-être trouveras-tu ton
maître, Car le glaive est enchaîné à son poignet, et son harnais est endossé pour
le combat ; Mais rencontre-le lorsqu'il ne te cherche point, vise au défaut de sa cuirasse, Et il baissera la crête de son orgueil, sa cruauté mordra la poussière. Ne brave pas un lion dans sa tanière, mais creuse la fosse secrète. Ainsi tu subjugueras le fort, tu triompheras, en dépit de ta foiblesse. L'ouragan sévit, mais le promontoire n'en est pas ébranlé. Il repousse l'artillerie des cieux, comme les javelots rejaillissent des boucliers du crocodile :
Mais la marche silencieuse et continuelle de la mer, qui s'insinue, pas-à-pas, Mine le mur de diamant, et prépare, à la dérobée, sa ruine. La faiblesse du hasard réussit, où la force du dessein fourvoie : Et xme analogie fortuite suffit, pour convaincre l'esprit que le raisonnement effarouche.
L'homme n'écoutera-t-il point ? garde le silence ; et prouve ta maxime
par l'exemple :
Ne crains rien ! Tu n'as point lâché prise, quoique ta bouche manque
de rendre raison.
Ne dispute point sérieusement avec un fou, car ton bonsens fait trop
d'honneur à sa vanité ; Et telle erreur ne se serait jamais répandue, si on ne l'avait point savamment réfutée.
Même en luttant pour la vérité, l'homme sincère a fait beaucoup de mal, Et celui qui hait la sagesse a fait beaucoup de bien, sans le vouloir: Car l'entendement est un juge exact, et si tu outrepasses ton argument, Ou si tu n'es point d'accord avec toi-même, ou si tu perds de vue l'objet principal,
L'esprit, qui t'accompagnait s'arrêtera, revenant sans toi, sur ses pas, Et tu te seras suscité un adversaire, où tu aurais pu te faire un ami.
33es insinuations adroitement semées jettent dans l'ame un trouble étrange, Lorsqu'une accusation directe serait trop effrontée, trop futile, pour la
calomnie :
Un soupçon finement hasardé touche les nerfs, les nerfs contractent les
frondes.
Et la mimeuse sensitive de l'affection tremble jusqu'à sa racine; Et des amitiés, chênes qui avaient pris un demi-siècle à croître, et qui
bravaient la tempête.
Ont été frappées dans une nuit, par un ver, comme la gourde du prophète. As-tu aimé sans connaître la jalousie ? car une œillade Ravit ton cœur ou le désole plus que mille preuves. As-tu haï sans découvrir que ton silence dédaigneux Tourmente ton ennemi plus que les cris furieux de la malédiction ? Le sage triomphe par sa supériorité, parce qu'il cache le bélier destructeur, Mais l'insensé frappe en aveugle, et son adversaire en profite.
3^023 rire ces arceaux mutilés, ces embrasures sans vitrage,
Cette colonnade chancelante qui blanchit au soleil,
Cette moitié brisée de fût élancé, l'arc-boutant qui s'isole.
Et s'avance nonchalamment pour étayer une touffe de lierre :
Crois-tu que ces milliers d'yeux qui rayonnent d'extase vis-à-vis d'une
ruine.
Auraient contemplé, avec autant d'émotion, l'édifice parfait ? Et pourquoi non — si ce n'était que de légers indices, suggérant des
beautés inaperçues.
Remplissent le spectateur flatté d'images que lui-même a créées ? Voilà comment l'esquisse rapide procure à l'artiste plus d'éloges. Que le chef-d'œuvre laborieux qui orne son chevalet. Tout de même, le lion helvétique taillé dans la roche vive A plus de force et de majesté que s'il reposait sur un piédestal de marbre.
î3fs*mot, fille aux goûts purs, par quel charme secret la musique a-t-ella
captivé ton oreille ?
Est-ce par la difiSculté de l'exécution, par une fugue capricieuse, par un
centon ? Ne serait-ce pas plutôt par les étincelles d'intelligence qui jaillissent de
quelque note étrange,
Ou par la mélodie de sons que leur simplicité rend encore plus doux ? Dis-moi, fils de la science, d'oîi vient le trésor qui orne ton esprit ? Est-ce du tome riche en détails, oîi tout se voit dans le plus bel ordre, De manière que ceux qui lisent courent, puisqu'il est inutile de s'arrêter
pour réfléchir ; Ce livre scrupuleusement exact, qui te traite en imbécile, ou peu s'en faut, Surchargeant l'esprit passif d'éclaircissements éclaircis ; — Ne seraient-ce point plutôt les pensées qui ne s'insinuent qu'à-demi, les
énigmes dont tu devines le mot, Les idées ravissantes, beautés modestes, épiant, comme déjeunes amours,
au milieu des roses.
Conceptions arabesques exquises, moitié chérubin, moitié fleur, L'analogie légère, ou l'allusion profonde, ouverte à ton savoir, La confiance qui présuppose ton adresse à développer le sens des mystères ?
Car, souvent, les idées redoutent le costume étroit des paroles, Et pour communiquer cette pensée en laquelle seule est le pouvoir, il ne
faut qu'une suggestion :
L'éclair de l'orage nocturne qui verse, tout-à-coup, un jour efî'rayant au
fond d'une vallée.
Grave la scène dans l'imagination mieux que cinquante étés.
33Le mondain boufiS d'orgueil se vante que l'argent fait tout ;
Et il juge des hommes par leur revenu ;
Il s'empare de tous les termes d'honneur, — considération, distinction,
respect, — Jadis l'héritage de la Vertu, qu'il prostitue à l'Opulence : Il repousse le sage indigent dont les lumières ont enrichi les peuples, Et les enfants de la pauvreté et de la science, sans lesquels la terre serait
un désert :
La musique adoucit nos peines, elle met à l'unisson les fibres dissonantes
du cœur, Mais elle n'ofi"re au mondain que des sons, que le gagne-pain de quelques
misérables.
Poème, tableau, statue, il ne voit là que babioles. Que l'opulence honore de sa faveur, afin que le patron soit encensé. L'insensé ne devine point la puissance des moyens qu'il méprise. Ignorant que ce sont les fils qui meuvent les marionnettes du monde : Une sentence a formé un caractère, C) et un caractère a subjugué un
royaume ;
Des âmes ont été ruinées par un tableau, un tableau les élève au ciel :
La plume a ébranlé les nations, elle a établi la paix du monde ;
Et si la corne de l'abondance déborde, c'est que le seau de la science l'a
emplie.
11 ne voit dans l'homme qu'un être sensuel, le roi de la matière créée, Et ne fait aucun cas de l'esprit, qui l'associe aux puissances invisibles : Il repaît sa chair, et fait bombance, quoique son ame soit affamée et
chétive.
Et l'énergie stupide et brutale du cbrps l'asservit au corps même.
SSL'Jl^ommz vit au jour le jour, et ne sait ce qui peut arriver;
Un cercle d'influences l'environne, et il n'en est pas moins responsable de ses actions :
Car le mortel qui se maîtrise plie les événements à sa volonté.
Tandis que l'esclave égoïste de la passion est le jouet des circonstances.
A celui-ci la tentation est un poison, à celui-là elle donne un surcroît de vigueur ;
Et il est loisible à chacun de se rendre les influences bonnes ou mauvaises.
Selon la direction que tu donnes à la force le mal ou le bien en résulte :
Et le torrent qui ravageait la vallée fait tourner un moulin ;
L'indomptable éclair électrique aurait pu attiser des comètes ;
Mais, au moyen d'un fil d'archal, il soulage un enfant malade.
Car ce n'est point la matière, ce ne sont point les événements, qui forment l'homme intérieur.
C'est l'individu lui-même, cédant ou résistant, qui se façonne l'ame.
©tt a dit, Qu'y a-t-il dans un nom ? — une influence plastique merveilleuse ;
Le nom est un mot qui caractérise, et sa répétition établit le fait :
Un terme de reproche ou d'honneur, qui tend à l'obscurité, ou à la
renommée.
Et, moins on soupçonne la force d'un moyen, plus elle est grande : Un nom bas est une épine au côté qui retarde le coureur ; Mais le nom d'ancêtres célèbres hâte le pas du coursier. Peu d'hommes, dont les noms s'alliaient au ridicule, ont atteint la
grandeur, Et, sans un nom illustre, plusieurs ne se seraient point abandonnés. Le sage ne dédaigne point une chose parcequ'elle est chétive et commune, Car il ignore la loi secrète qui, peut-être, lie cette chose à de vastes
conséquences.
Dans son enfance, le monde était crédule, il redoutait la vengeance des étoiles,
Mais le monde, aujourd'hui qu'il est sur le retour, n'en est pas plus sage ; il ne craint point l'influence des petites choses :
Les planètes ne gouvernent point l'ame, elles ne guident point les destinées de l'homme.
Mais des bagatelles, plus légères que la paille, sont les leviers de l'édifice du caractère.
C'est l'homme qui tient le timon ; il peut lutter contre le courant.
Ou se laisser aller au gré du flot qui l'entraine, jusqu'à-ce que l'abjme ait englouti sa nacelle.
^t h Miïïinixî.
©U est-tu, trésor de l'ame, dépôt de faits et de fictions, —
Dans quel étrange firmament les solives de tes chambres hautes ont-elles
été posées ?
Ne serais-tu pas la petite caverne, (*) centre du cerveau qui rumine, Et dont la portion sableuse atteste l'origine de l'homme ? As-tu quelque vaste globe, quelque domaine commun de l'intelligence, Quelque marché spacieux pour la pensée, où tous se rendent avec leurs
produits, Oîi, joyeuse afî"ranchie de la petitesse, de l'étroite prison du moi, L'ame privilégiée trouve l'accès facile, lorsqu'elle vient sous la livrée du
savoir ?
Existons-nous comme des mondes isolés, substance parfaite, esprit parfait, Dont chacun est une sphère, douée d'une intelligence à soi, renfermée
dans sa coque matérielle ?
Ne serions-nous point plutôt des radiations convergentes, parties d'un
tout majestueux, Kayons du Soleil, ruisseaux du Fleuve, branches du grand Arbre, Les uns portant fruit, les autres portant des feuilles, le reste gâté et
stérile, Les uns pour le festin, les autres pour l'aire, et le reste — combien y en
a-t-il — pour le feu ?
La Mémoire n'est, peut-être, que le pouvoir d'entrer dans le trésor des
Faits, Une désertion momentanée de soi-même, l'absence en esprit quant au
présent, Le couroir où l'ame, que la laisse ne retient plus, s'élance et bondit, Toute une vie, qui s'écoule, comme dans le mystère des songes, en un
instant.
3L'5ï)omine abruti n'y connaît rien, et l'insensé n'entend point ceci, Mais la mémoire a des secrets profonds, merveilleux, effrayants. 3 (25)
Si j'étais à Petra, ne dirais-je point, Avant moi, mon ame était ici? Suis-je étranger aux longues salles ornées de colonnes, à la grandeur
calme et morte de Palmyre ?
Ta montagne, ô Carmel! ne m'est-elle point connue? N'ai-je point vogué
sur le Danube ?
N'ai-je pas vu l'éclat des neiges arctiques, — les tentes noires des Tatars? Serait-ce un songe qui me rappelle les traits des hommes du passé, Quand j'erre dans les bosquets avec Platon, quand j'écoute Zenon dans
le portique ?
J'ai vu Paul et Pythagore, le Stagyrite m'a parlé en ami, Et l'œil débonnaire de Celui qui était avec Pierre dans la cour, m'a aussi
regardé.
D'Athènes et de Rome, de Persépolis et de Lacédémone, ne suis-je pas
également citoyen ?
Et toi, surtout, ô Jérusalem ! mon cœur compatissant peut-il t'oublier? . . . C'est que la magie puissante de la conception, se mêlant aux vapeurs de
la mémoire, Me donne une vie dans tous les siècles passés, et ajoute à l'avenir l'existence.
Soyez mes juges, âmes Imaginatives, emplumées pour un essor jusqu'au
soleil.
Vous dont la sagesse a sublimé les pensées terrestres, N'avez-vous pas une conviction, une conscience étrange et vague ? Qu'autrefois vous suivîtes cette route, et que, maintenant, vous reprenez
votre vie journalière.
Retraçant ime ancienne voie, sur quelque plage lointaine ; Retrouvant l'empreinte de vos pieds, où jamais vous ne fûtes en personne? Un ami récent ne vous a-t-il pas quelquefois suggéré les traits d'un vieux
familier.
Quelque nouvelle circonstance, quelque nouveau site, n'a-t-il pas enfanté
d'anciens souvenirs ?
Un éclair alarmant répand, pour un moment, le jour sur tous les objets, Puis il s'éteint dans les ténèbres, et laisse l'esprit tremblant et glacé.
3la mémoire n'est point la sagesse ; des idiots savent par cœur des volumes : Qu'est-ce, toutefois, que la sagesse sans mémoire ? un enfant étranglé en
naissant, La trace de l'aigle dans l'air, la trace du dauphin dans les eaux. Un tonneau qui s'écoule, un abyme sans fond : telle est la sagesse sans
la mémoire.
Il y a bien des sages, qui ne savent point faire provision de leur savoir ; Cependant, ils se sufi&sent à eux-mêmes, car la fontaine est en eux :
DELAME MOIRE. 27
Plusieurs accumulent, mais la sagesse leur manque,
Et leur arsenal est encombré d'armes que leurs muscles ne peuvent
soulever :
n y a beaucoup de voleurs et de brigands, qui glanent et qui amassent
déloyalement, Invoquant à l'aide de la mémoire quelque Cabale ingénieuse : Mais pour nourrir ton ame, pour remplir ton grenier de froment, Au lieu d'amonceler la balle et le chaume dans l'aire de la raison. Moissonne les idées, et serre les bien, laissant là l'éteule des grands mots : Recherche ce qu'on a pensé, méprisant ce qu'on a dit. Puisque l'ame est esprit, buvant les idées, comme la flamme se mêle à la
flamme ; Mais, quant aux mots, lourde et périssable marchandise, elle les emballe
sur les planchers.
©.uelques instants de souffrance, une heure de crainte, une semaine d'espérance,— quelle longueur ! que d'ennuis !
Mais se souvenir de quatre-vingts ans, c'est se rappeler un jour.
Aux yeux du pèlerin, l'avenue semble se prolonger,
Cependant, aussitôt qu'il se détourne, ces ormes stationnaires se pressent dans l'enceinte d'une aune ;
S'il parcourt les rues éclairées de quelque cité qui dort,
Malgré ce grand nombre de lampes, il ne voit, dans le faux tableau de la perspective, qu'un luminaire ;
Ainsi — douce trahison — l'homme âgé se séduit lui-même.
Il lève les yeux vers la cime fleurie des collines, les marais à leur base lui sont cachés ;
Et le télescope flatteur de la mémoire pénètre l'intervalle incolore,
Contemplant, avec \m retour de tendresse, l'étoile chérie de l'enfance.
La vie est l'étincelle qui fuit sur la roue de caiUous du mineur ;
Tant qu'elle tourne, il y a lumière ; dès qu'elle s'arrête, tout est ténèbres:
La vie est un morceau d'encens qui brûle dans le palais de l'Éternité ;
n n'est plus, — mais un nuage de parfums monte en spirale jusqu'à la noble voûte :
La vie est un morceau de sel, qui se dissout dans le lavoir du temple ;
Il n'est plus, — mais sa saveur atteint l'atome le plus éloigné.
De même, soit en bien, soit en mal, la vie est l'échantillon de l'homme,
Puisque les souvenirs de ses vertus et de ses vices pénètrent toute la sphère de son existence.
Pour espérer et jouir, il n'y a que le moment qui passe,
Mais, dans le calendrier de la mémoire, ce moment est tout.
ïî %tnî h rambitinu
5fe quittai les champs heureux et riants qui entourent le hameau de
Contentement, Et mes pieds capricieux se dirigèrent vers le désert torride de l'Ambition. J'errai, longtemps, harassé de chaleur et de fatigue, dans ces sables
brûlants.
Et le basilic et la vipëre jonchèrent mon sentier, au lieu de palmes ; De noirs scorpions, l'aiguillon en haut, se pressèrent autour de moi : Je fuyais : ils me semblaient se moquer ; (alors je devinai que c'était un
rêve, — Mais, souvent, la vie ressemble tant à un rêve, nous ne savons plus où
nous sommes:) Ainsi, je redoublai mes efforts, harcelé de doutes, gravissant un coteau
sablonneux.
Dont la cime jaunâtre pénétrait les nuages d'un ciel d'airain ; Et je fus, soudain, ravi au sommet, comme sur des ailes invisibles. Qui m'enlevèrent comme un feuille : (je crus alors que c'était un rêve ; Souvent, cependant, la vie ressemble tant à un rêve, nous ne savons plus
oii nous sommes :) Ainsi je me trouvai sur la montagne, et, devant moi, je vis une pyramide
gigantesque.
Et je franchis, d'un pas impétueux, ses énormes et dangereux gradins, Car j'aspirais, comme un nouveau Bélus, à monter jusqu'au ciel, Et je ne m'arrêtai qu'au moment où mes pieds dédaigneux foulaient la
crête de la terre.
Je m'assis alors sur mon trône de granit, sous un soleil brûlant. Et le monde souriait au pied des monts, mais j'étais enveloppé de flammes ; (Et j'espérai, durant une lueur de raison, que tant de tourments n'étaient
qu'un rêve, — Souvent, cependant, la vie ressemble tant à un rêve, nous ne savons plus
oîi nous sommes.) J'étais encore oppressé de chaleur, lorsque la pyramide trembla jusqu'à
sa base.
Et je vis l'épouvantable masse s'élancer de ses fondements sablonneux:
LE RÊVE DE l'ambition. 29
Elle chancela d'abord, ensuit elle tournoya, comme si elle eût été remuée
par d'invisibles leviers, . . .
(Et c'est alors que la raison parla en moi ; je sus que c'était un rêve : J'imposai, toutefois, silence à cette voix secrète, car j'espérais apprendre
de la sagesse.
En suivant les traces de mes pensées errantes, quel était leur but:) Et, soudain, comme si des roues l'eussent entraînée, la pyramide se jeta
de haut en bas.
Et je pensai, dans mon délire, au talut glacé des Moscovites ; Mille pas dans un instant nous sillonnâmes les mers sablonneuses, Nous ravageâmes ces champs heureux, ce hameau riant. Et, avançant toujours, comme un être vivant, mon superbe trône se ruait, Avec un bruit de tonnerre, écrasant, dans sa marche, les milliers qui se
trouvaient sur mon chemin :
Devant moi tout était vie, tout était joie, c'était l'été dans sa gloire. Derrière moi c'était mort et douleur, le désert et le simoon. Alors je versai des larmes, je poussai des cris de pitié et d'épouvante; Mais je ne pus m' arrêter: comme une comète, je volais sur cette masse
enragée Par dessus les cités broyées, les obélisques renversées et les tours. Les colonnes fauchées, pour ainsi dire, les dômes majestueux cassés
comme une coque d'œuf, Et les bataillons épais, et les femmes se pressant dans les rues. Et les enfants à genoux, criant " miséricorde ! " et tout ce que j'avais
jadis aimé, Oui, par dessus tout, mon trône fatal se rua, comme par instinct. Par-dessus les forêts qui éclatent, par-dessus le rivage rocailleux. Avançant toujours avec un sifflement terrible, à travers les flots écumants,
indomptés, de la mer atlantique :
Ils mugissaient autour de moi, mais ne glaçaient point mon courage. Avançant encore, à travers les solitudes étonnées, nous brisâmes le lit
de l'océan.
Descendant jusqu'à la voûte centrale, jusqu'aux portes verrouillées de
l'enfer ; Et d'un choc épouvantable mon énorme trône les fracassa. Avançant toujours, jusqu'à l'abyme des abymes, oh l'ardeur était insupportable.
Et décuplant sa fureur, et triomphant des mers qui s'y précipitaient avec
moi ; — C'est là que je m'arrêtai : une voix épouvantable m'y cria, "Voilà la demeure du Mécontentement ; voilà le repos de l'Ambition ! "
Db U lulftînn.
SToute» choses sont sous l'empire de la Loi, elle gouverne l'esprit et la
matière, Car il y a réciprocité de droits, que nulle créature ne peut contester. À chacune d'elles l'Ordonnateur annexa, dans la chaîne parfaite de l'être, Des dépendances, des sustentations, des accidents, des qualités, et des
pouvoirs ; Et chaque être continue son vol dans la courbe, à laquelle il fut d'abord
assujetti; Il faut que chacun attire et repousse ; autrement, la monarchie de l'Ordre
n'est plus.
Les lois sont des émanations essentielles du caractère indépendant de Dieu, Et elles rayonnent de ce soleil jusqu'aux lisières du cercle de la création. En vérité, le Législateur suprême s'est soumis à ses propres lois. Et Dieu est le premier grand exemple de l'obéissance libre et sans réserve: Sa perfection, restreinte dans les limites du juste, est incapable de
l'injuste, Parcequ'il s'est constitué lui-même la fontaine du bien seulement. Et se prescrivant jusques là des bornes, il a abandonné le mal à l'Adversaire, Cet être ténébreux s'étant revêtu du mal que la toute-puissance a déposé. Pour Dieu même il y a des impossibilités ; car le Véritable ne saurait
mentir.
Ni l'Etre sage s'écarter de la route qu'il s'est tracée : Car, déterminée de toute éternité, sa volonté, ferme dans l'amour de
l'ordre, Est inaltérable, comme la loi des Mèdes et des Perses. Dieu est l'origine de l'ordre, et le premier modèle de son précepte, Puisqu'il y a subordination de son Essence, et que de lui-même il est saint. Il y a aussi subordination entre ses personnes, selon la dignité de leur
procession :
Car le Fils, en tant que Fils, est sujet ; et l'Esprit le sert :
Mais ces choses sont pour l'homme des mystères, — il ne peut ni les
atteindre ni les sonder.
Et tous ses discours sont des paradoxes, quand il s'eflForce de définir Dieu ; C'est qu'en vérité. Dieu est seul, sa puissance est libre et sans entraves, Et l'égalité éternelle est l'attribut de ces Personnes adorables.
^însî donc, partez de la fontaine, et suivez la rivière de l'existence, Dont le courant est borné jusqu'à son embouchure par les rives de la
subordination :
Trônes et dominations, et puissances. Archanges, Chérubins, et Séraphins, Anges et ministres flamboyants, chariots et harpes animées ; Car il y a au ciel des degrés, différentes capacités de bonheur, Des échelons d'Intelligence, des rangs dans l'avenue de la Perfection : La vénération, sans doute, est un juste tribut aux oracles de la sagesse, Servir est, sans doute, un devoir ; s'il ne l'était, la gloire du trône serait
peu de chose. Contemple, maintenant, cet univers matériel, substance de la création
visible, Que le Grec, observateur exact, nomma, jadis, avec tant de justesse,
Ordre: (") Où y trouverons-nous un atome mal placé ? une particule qui refuse
d'obéir ?
Un fragment qui soit libre ? deux choses absolument égales ? Jusqu'à l'homme la chaîne est entière, et les anneaux au delà sont
complets.
Mais lui seul est péché, chaos merveilleux que Dieu tolère.
Cette apparence d'erreur dans l'échelle d'une juste subordination Sera-t-elle une tache, un désert infertilisable, au milieu de la vigne du
Seigneur ?
Notre orgueil présomptueux brisera-t-il le lien salutaire qui unit tout ? Notre folie aveugle et égoïste dédaignera-t-elle le fardeau qui maintient
tout?
Homme, tu n'es qu'un être créé ; ne t'élève point audessus de la loi : N'imagine point que tu es libre : la dépendance t'entrave. Quel est le sommaire de ton devoir ? Obéissance à la domination légitime, A l'oracle suprême, dont ses ministres sont la voix ! Tu ne saurais rendre hommage à l'Omniprésence abstraite, Si ce n'est par le symbole de l'autorité établie.
Ceux qui n'oTbéissent point à l'homme, sont presque toujours rebelles à
Dieu; Car il est rare que le délégué soit assez hardi, pour commander le mal
connu.
Toutefois, prends-y garde, adversaire insolent! Je ne dis point, obéis
au péché ; Mais, quand le Chef se tait, garde-toi de mépriser le Député : Et Dieu, l'Ami de l'ordre, recompensera ta foi. Si tu reconnais sa sanction, dans les pouvoirs qui dictent les lois humaines.
© SToï, qui représentes l'Eternel, image majestueuse du Très-Haut, Objet des épanchements du cœur pur de l'homme vertueux, Reine, dont les prières de toute une nation sondent les responsabilités, Toi, pour qui les sages tremblent, parcequ'ils t'aiment, n'enviant que
tes vertus, Qu'il te souvienne, au faîte étourdissant des grandeurs, que tu es sujette
toi-même, Et que le trône de ta gloire terrestre n'est que le marche-pied de ton Dieu. Regarde l'hommage que tes roj^aumes te rendent, comme offert à Lui : Et ne t'estime, quoiqu' entourée de magnificence, que la première servante
du Seigneur ; Ainsi tu prospéreras, tu t'affermiras, entée sur un plus puissant que t-oi, Ainsi ton cœur vierge se réjouira dans son humilité, Et tu fleuriras comme le chêne, monarque de tes forêts insulaires. Dont les racines profondes entrelacent les côtes gigantesques du globe : Fier du sourire des cieux, grand dans la stabilité de la terre, Il brave la fureur des tempêtes, le soleil des étés fait sa joie.
3l*Slutorftc du gouverneur n'est point pour lui, son faste n'est pas un
sujet d'orgueil ; Mais, sous l'hermine officielle, il doit porter le rude cilice de l'humilité. Obéis-lui, néanmoins, en tout cas, de peur que tu ne transgresses un
commandement plus relevé :
Néron fut un méchant roi, Paul n'en prescrit pas moins la sujétion. Si les chefs de la nation sont saints, l'Eternel a béni cette nation ; S'ils sont profanes et impies, le châtiment fond svir le peuple. Car le fléau le plus terrible d'un pays est l'iniquité de ceux qui le
gouvernent.
Et le péché des fils de Josias mena Israël pleurant captif à Babylone.
DELASUJÉTION. 33
Sois, néanmoins, résolu contre eux, s'ils changent les commandements
de ton Dieu, S'ils touchent l'arche de son alliance, où est le trésor de toutes ses
miséricordes :
Sois résolu, mais ne sois pas rebelle ; de peur que tu ne sois de l'assemblée
de Coré :
Mets ta face contre eux comme un caillou : mais ne sois point dénombré
avec Abiram.
Daniel désobéit noblement ; non point par un esprit de sédition. Et Azarias, du milieu de la fournaise, cria, — je ne m'inclinerai point
devant toi, 0 Roi.
S'il fallait sacrifier la vérité à l'unité, la fidélité serait folie ; S'il faut obéir à l'homme plutôt qu'à Dieu, les martyrs ont répandu leur
sang en vain :
Pas un, cependant, de cette armée bienheureuse n'a injurié les princes
du peuple ; Les saints tonnent contre le péché, mais ils se courbent devant l'enseigne
du pouvoir.
L'Intégrité, dédaignant de se compromettre, marche à côté du Respect ; S'il n'en était ainsi, la hardiesse des justes aurait l'air d'une rébellion
opiniâtre :
Que ta censure, par conséquent, soit toujours assaisonnée de déférence. Et souviens-toi que le mortel pèche, mais que le sceptre de son pouvoir
est de Dieu.
J!^onimE, tu es doué d'un esprit social, et ce que tu dois à ton espèce est
immense :
C'est pourquoi ne réclame point tous tes droits; mais cède, afin de
ménager tes avantages.
La société est une chaîne d'obligations, et ses anneaux se soutiennent
réciproquement :
Le sarment sèche inévitablement, s'il est retranché de la vigne, sa mère. Voudrais-tu séjourner dans les forêts, et jeter loin de toi les liens qui
t'attachent.
Cherchant, dans ton amertume ou ton orgueil, à t'exiler loin de tes
semblables ?
Voilà ! les bêtes te poursuivront, proscrit sans demeure, être faible et nud, La Maladie et la Mort s'acharneront sur tes traces, comme des limiers
du désert :
n vaut mieux être ce qu'il y a de plus vil, dans la foule odieuse des
humains.
84 DELASUJÉTION.
Que de vivre, misérable solitaire, redoutant tout, manquant de tout ;
H vaut mieux travailler comme un forçat, dans les ruelles sombres de
la vie.
Que de régner, monarque indolent, sauvage isolé.
^fnsf, d'où vient la prétention, que tous doivent être égaux et libres ? C'est le mensonge qui peupla l'enfer, quand les Séraphins rejetèrent la
sujétion.
Personne n'est l'égal de son prochain, car il n'y a point deux âmes qui
soient semblables.
Et les accidents, aussi bien que les qualités, offrent toutes les nuances
hormis l'identité :
L'atome le plus léger de différence détruira l'équilibre délicat de l'égalité. Et tout concourt, soit au dehors, soit au dedans, à différencier l'homme. Nous sommes égaux et libres! voilà le mot de guerre qui souleva les
légions de Satan ; Nous sommes égaux et libres! voilà le double mensonge par lequel il
enlace ses conscrits ici-bas :
Les messagers de ce despote infernal flatteront ta licence et ton orgueil, Et te séparant de la foule où tu vis en sûreté, ils te saisiront dans la
so itude du désert.
Malheur à celui dont le chant de cette sirène, la Liberté, séduit le cœur; Malheur à celui dont l'ame est fascinée par cette beauté perfide ; Dans son zèle insensé, il lance au loin les entraves du devoir et de la
contrainte.
Et s'offre lui-même en holocauste à cette riante idole des Réprouvés. L'homme n'est libre en rien, si ce n'est dans ce qui gêne le méchant. Il est libre quant à Dieu et au bien ; mais, à tout autre égard, il est vassal.
2Cu occupes une sphère moyenne, afin de rendre et de recevoir honneur ;
Si ton roi commande, obéis ; et ne t'arrête point dans la voie des rebelles,
. Mais, s'il le faut, mets la main à l'épée, et ne crains point de frapper
un traître, Car l'acquit honorable de l'univers récompense celui qui meurt pour
son roi.
Si un voleur perce ta demeure, et que tu le prennes, le relâcher serait
un délit ; Oui, quand même il implorerait ta miséricorde, tu ne saurais l'épargner
sans encourir le blâme :
Car son forfait n'est point contre toi seul, il n'est question ni de ton
argent ni de ta marchandise,
DELASUJETION. 35
Mais il a outragé la Loi, dont le devoir t'impose le maintien.
Au lieu d'assouvir ta vengeance, souviens-toi que tu es homme aussi,
Et déplore la triste nécessité, dont la chaîne de la Providence t'a lié :
Faire miséricorde n'est point ton attribut ; violeras-tu le privilège d'autrui ?
Ou renverras-tu, parmi tes semblables, un scélérat endurci par l'impunité ?
Souviens-toi du père romain,' ferme dans son intégrité sévère,
Et que jamais une lâche indulgence ne te porte à conniver au crime.
Quand même un meurtrier lèverait le couteau contre toi ou contre les tiens,
Et que, grâce à la providence et à ton courage, tu tuerais celui qui voulait
te tuer, Tu ne perdrais rien de ta droiture, en te rendant ainsi prompte justice : Un jour, peut-être, tu te verrais au nombre des bien-heui*eux, quoique
tes mains soient rouges de sang.
Tu n'en serais toi-même ni pire ni meilleur ; mais tes concitoyens t'estimeraient leur créancier ; Ta bravoure a défendu le droit, et le droit n'en est que plus fort. De même, à la recousse de l'innocence, ne crains point de frapper le
ravisseur :
S'il meurt sous ta main, quoi donc ? un beau nom vaut mieux que la vie ; Et si Phinée obtint une renommée éternelle, dans le cas du fils de Saleu, Combien plus honorable sera l'absolution d'un tel libérateur ? Maintiens les lois de ta patrie, et ne crains point de combattre pour elles ; Mais sois convaincu toi-même de leur excellence : car celui qui doute
pèche.
Surtout, regarde autour de toi, si le devoir austère te contraint A tirer le glaive de la justice, et à le teindre du sang de tes frères.
©elle qui repose sur ton sein, l'objet chéri de ta tendresse.
Il faut qu'elle obéisse : si elle n'est sujette, le mal inonde ta demeure.
L'enfant qu'une sage contrainte a dompté, ne craint point plus qu'il
n'aime ; Mais lâche la bride à ton fils, et tu en seras à la fois haï et méprisé. Le maître d'une maison bien réglée est bon envers ses domestiques, ^lais il s'attend qu'on le respecte ; chacun reste à son poste, et craint. Il n'y a rien sur la terre de si bas, auquel le devoir ne prête quelque
importance ; Il n'y a point de condition si dégradante, qu'elle ne soit anoblie par
l'obéissance :
Oui ! brise les pierres sur le grand chemin, que l'Éternel soit ta portion, Et tu seras plus heureux, plus honorable que les enfants de l'opulence.
Toi qui méprises les formes extérieures, garde-toi de perdre l'esprit
intérieur ; Car elles sont ce que les paroles sont aux idées, les symboles de choses
invisibles.
C'est pourquoi, conserve la forme du bien ; retiens, et révère l'exemple ; Et en toutes choses observe la subordination, puisqu'elle comprend tout
le devoir de l'homme.
3Lt cheval connaît son cavalier, il discerne le hardi du timide,
Et le naturel féroce de Encéphale ne cède qu'à Alexandre ;
La tigresse, lancée dans les roseaux par les épagneuls de l'oiseleur,
Tremble, sous l'œil de l'homme ; un regard prouve sa supériorité ;
Les vaisseaux mêmes, ces cygnes gigantesques, bravant les eaux profondes.
Roulent dans le gouffre, ou brisent la vague, et obéissent au nautonnier :
Combien plus l'homme, qui discerne la Fontaine de l'autorité,
Ne doit-il honorer un supérieur, et se faire respecter lui-même ?
Cependant, n'as-tu pas vu souvent, en parcourant la terre.
Une armée de héros conduite à sa ruine par un faible Xerxès ?
N'as-tu pas vu souvent la mollesse, indolente et lascive.
Souiller de son brouillard assoupissant le diadème terni ?
Hélas ! des milliers de pères, victimes d'une lâche oisiveté.
Ont versé le seau de la confusion sur mille foyers.
Hélas ! que de palais et de cabanes, au lieu d'être des pépinières pour
le ciel, Sont devenus, par les dissentions domestiques, des écoles pour l'enfer: Personne ne connaît sa place, tous, cependant, refusent de servir. Personne ne porte la couronne, tous, cependant, usurpent le sceptre ; Et peut-être, quelqu'esprit plus remuant, génie doué d'une noblesse
naturelle.
Qu'une douce contrainte aurait rendu grand et bon. Maintenant — la riche moisson de son cœur étant étouffée par l'ivraie, — Capable de tout oser et de tout faire, ayant brisé les entraves de la crainte, Raillant les dévots et le sacerdoce, rebelle au gouvernement de Dieu Et porte-étendard des séditieux, conducteur des fils de Bélial, Sera le roi de ce petit état, chef-tyran des trente. Brandissant la torche de la discorde dans son foyer champêtre. Timide Éli de la maison, un humble curé
Vit dans la honte et dans l'amertume, redoutant l'œuvre de ses mains ; La mère, le cœur navré de douleur, est descendue, prématurément, au
tombeau ;
Les sœurs taciturnes voudraient quitter cette demeure qu'elles ne sauraient aimer ; Les frères, dédaignant toute contrainte, suivent leurs volontés fantasques, Et le pèlerin que le hasard conduit chez eux se hâte de partir, bénissant
son heureuse étoile ; Son humble foyer, au moins, est exempt de ce fléau domestique. Ce fléau, toutefois, est le fruit, ou plutôt, la racine du mal : C'est ime bonté cruelle qui a toujours épargné la verge. Une indécision honteuse qui a paralysé l'esprit qui devait être maître, Une folle tendresse, source de haine, qui ne fronça jamais le sourcil au
péché ; Une lâcheté de cœur, qui n'osa jamais commander.
3le royaume est une réunion de plusieurs familles, une famille est un
petit royaume ; Et le gouvernement du tout et de sa partie ne difl"ère que par l'étendue. La famille où le père gouverne, est forte, grâce à l'union et à la sujétion. Le seul commandement suivi d'une promesse, fera le bonheur de cette
famiUe, si elle l'observe ; Mais si le chef lâche la bride, tout sera faiblesse, discorde, anarchie, Et les liens de l'amour et de l'unité se fondent, comme des cordes de sable, Le royaume, dont l'administration est vigoureuse, ne manque ni de paix
ni de gloire, H ne craint rien des ennemis étrangers, ni des rebelles domestiques : Mais cette basse crainte qui temporise déshonore un royaume. Et l'oisive et faible indulgence sème la discorde qui le ravage. Le gouvernement patriarcal est le meilleur de tous, La suprématie légitime d'un seul, la sujétion préscriptive de plusieurs Voilà pourquoi les enfants de l'orient ont prospéré d'âge en âge, Obéissant, comme à Dieu lui-même, au père royal du Cathay : Voilà pourquoi, jusqu'à ce jour, il y a quelqu'un appartenant aux fils de
Récab, (^°) Qui assiste devant l'Eternel sans transgresser le commandement de
leur père :
Voilà pourquoi Magog se réveillera parmi les nations, dans sa tanière
septentrionale.
Pour déchirer, dans la fureur de sa puissance, le monde insurgé, sa proie : Car pour lancer la foudre concentrée, il ne faut que la volonté d'un seul, Tandis que les forces éparses ne sont que des éclairs d'été.
U ïlîpH. (")
3Sans les veilles silencieuses de la nuit, cette calme mère de tant de
pensées, ('*) Quand l'ame fatiguée se distrait, durant les heures sans souci du sommeil, Je fis un rêve. Je vis une vallée riante, dorée des rayons du soleil,
arrosée de ruisseaux, Et des milliers la traversaient, multitude innombrable. Quoiqu'ils parussent défaillants et épuisés de fatigue, bronchant souvent,
tombant même, Us avançaient toujours, n'ayant aucun repos, et, comme une cataracte,
coulaient sans cesse.
Alors je remarquai des vipères sous l'herbe, et des fosses creusées sous
les fleurs.
Des gouffres béants entre les coteaux, et un sol glissant et crevassé : Mais l'Espoir, et la Crainte, sa sœur, ne permettaient point qu'un pied
se reposât.
De fausses joies, brillants fantômes, parleurs gestes séducteurs, attiraient
les pèlerins en avant.
Tandis que des monstres hideux les poursuivaient, hurlant : Et continuellement, comme les essaims de la Laponie, cette foule de
misérables poursuivait sa course Vers les rives nébuleuses d'un fleuve noir et troublé. C'est là que je vis, à mi-chemin dans l'eau, vin géant pêcheur, Et il avait à la main plusieurs lignes : on le nommait l'inflexible Destin. Je découvris alors que chacune de ces chaînes subtiles retenait un des
pèlerins.
Et je compris pourquoi ils ne pouvaient s'arrêter: Car le pêcheur se divertissait, il amenait, sans cesse, les lignes à soi ; L'enfant nouveau-né, aussi bien que le vieillard, était entraîné dans ce
triste fleuve :
DUREPOS. 39
Le monstre attirait des milliers de victimes, pas un n'osait prendre haleine, Et plusieurs, harcelés de fatigue, auraient voulu se noyer dans le courant.
^lors je connus que cette vallée était la Vie, et qu'elle penchait vers les
eaux de la Mort :
Mais, en deçà, je vis s'étendre une plage calme et silencieuse, Où tout dormait, et la rive populeuse était tranquille : J'y vis plusieurs de ceux que j'avais connus, mais ils me regardèrent
d'un œil glacé Comme ceux qu'un profond sommeil a saisis ; et se pressèrent les lèvres
de leurs doigts.
Alors je connus que cette rive était le séjour du Repos, oîi les esprits
observaient leur Sabbat, Et ils m'auraient appris bien des choses, s'il leur eût été permis de rompre
ce silence ; Car la loi de leur être était un mystère : ils s'écoulèrent, sans dire un
mot, et disparurent.
Encore plus loin, sous le soleil, à la base des pourpres montagnes, Je vis une clarté glorieuse, telle que les feux nocturnes du nord ; Et j'entendis le murmure de la joie, une mer de mélodie, pour ainsi dire, Et à perte de vue, il y avait des milliers d'êtres heureux Qui se chauffaient aux rayons de la lumière dorée ; et je connus que
c'était le Ciel.
Alors la colline sur laquelle je me tenais se fendit, et un cratère s'ouvrit
à mes pieds, Noir, profond, effroyable, enclos de roches hérissées : Des spires de flammes répandaient, de loin, une clarté lugubre sur les
ténèbres ; Et je vis au dessous une masse animée se mouvoir, comme des reptiles
nés de la corruption, Où tout était inquiétude affreuse, cris et gémissements, et tonnerre.
^însC je m'éveillai, pensant à mon rêve : il me sembla que la sagesse
l'avait envoyé.
Où est l'homme qui trouve le repos, bien qu'il poursuive d'année en
année ?
Comme enfant il ne s'est jamais fatigué, il ne s'est point mis en peine
de le rechercher ; Comme jeune homme, il n'a poiût aimé le calme, puisque l'agitation
l'excitait au combat ;