‹ Philosophie sociale et religion d'Auguste ComteChapitre 10 sur 42 · I OTÉ POSITIF I · texte numérisé non relu

I OTÉ POSITIF I

temps, nous les fa.il regarder avec indifférence. Nous sentons qu'ils sont l'expression de répugnances <•! de goûts individuels, déguisés sous la forme d'une censure morale ; et la seule réponse qu'ils méritenl est que « l'on ue discute pas des goûts ». I He bonne part du pessimisme superficiel de'notre époque vient, non d'une douleur profonde des maux réels de l'humanité, mais d'un relâchement du ressort moral, qui nous fait trancher la difficulté par les paroles en apparence sévères de saint Paul : « La chose faite dira-t-elle à celui qui l'a faite : pourquoi m'as-tu faite ainsi ? » Mais il existe un jugement tout différent, qui est l'expression, non pas des goûts et désirs individuels, mais de la loi intérieure et de la nécessité des choses, ou, en d'autres termes, de l'esprit général de l'humanité, qui, dans son long effort de développement, devient de plus en plus conscient de lui-même et de la loi du monde. Ce n'est que comme organe de cet esprit que l'individu peut prétendre à « juger le monde » ; et il ne peut élever cette prétention qu'en s'appuyant sur l'optimisme philosophique, et en reconnaissant que « Fàme du monde est juste ». En effet, le sentiment ou l'idée du bien, impliqués en ce jugement, doivent être, soit le dernier résultat du développement de l'homme dans le monde, auquel cas le monde, condition de ce résultat, ne peut être critiqué, soit la simple expression du sentiment individuel, auquel cas ils n'ont aucune valeur objective. Supposer avec Comte que ce sentiment est objectif, comme appartenant à l'espèce et non à l'individu, et cependant subjectif comme appartenant à la nature humaine, et non pas à la nature des choses en général, c'est faire un

vain effort pour concilier deux points de vue contradictoires : celui de la philosophie de Locke, pour qui l'individu ne peut saisir que ses propres états, et celui de l'idéalisme moderne, pour qui la conscience de l'individu pensant est, comme telle, universelle et objective.

Il est maintenant utile de jeter un regard en arrière, et de résumer les contradictions diverses, ou plutôt les diverses formes d'une même contradiction qui paraissent et reparaissent dans les différentes parties du système de Comte. Commençant par nier la métaphysique, en tant qu'elle fait des universaux des êtres réels, et par donner une définition individualiste de la science, entant qu'elle doit déterminer seulement les successions et ressemblances de phénomènes, Comte est bientôt forcé de signaler que nous avons affaire, en sociologie et même en biologie, à des êtres dont les parties et phases ne peuvent être définies que dans et par le tout auquel elles appartiennent. Après avoir commencé par la science objective, et avoir ainsi admis inconsciemment que la subjectivité de la pensée n'est pas contradictoire avec la connaissance des objets comme tels, il finit par affirmer qu'une « Synthèse subjective » est seule possible. Toutefois cette synthèse subjective est elle-même objective, car son point de vue est déterminé, non par les sensations et sentiments du sujet individuel comme tel, mais par l'idée que l'humanité est une unité organique. L'opposition du sujet et de l'objet se ramène ainsi à celle de l'homme et du monde. C'est pourquoi, au culte de Dieu, unité absolue à laquelle se rapportent toute pensée et existence, Comte voudrait substituer le

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culte de L'Humanité, « auteur r'éel de9 bienfaits dont on avait jusqu'ici remercié Dieu ». Enfin, cette conception dualiste du monde csi elle-même pratiquement abandonnée. En effet la relation négative de la Fatalité extérieure avec les désirs immédiats de l'homme se montre le moyen qui lui fait atteindre un bien supérieur. Et, comme si cela était insuffisant, OU fait appel à la poésie, afin de compléter la vue synthétique du monde, et de concilier les deux sentiments distincts, soumission et amour, qui doivent s'unir pour former la religion. Car, bien que Comte se borne d'abord à dire que l'humanité sert d'intermédiaire entre la nécessité des choses et l'homme, il finit cependant par sentir qu'il y aurait une imperfection essentielle dans son système religieux, s'il n'arrivait pas à identifier la fatalité dernière, à laquelle nous devons nous soumettre, avec le Grand Etre que nous devons aimer et servir. Il est utile de faire encore quelques remarques sur ce point.

Comte définit la religion (et Ton ne peut que reconnaître la vérité profonde de cette définition), la réunion de trois inclinations altruistes : respect de ce qui est au-dessus de nous, amour pour qui nous aide et soutient, sympathie pour qui a besoin de notre aide. La plus haute unité de notre vie interne et externe n'est possible que par le culte de l'être qui est l'objet de ces trois inclinations réunies. 11 est également certain que la foi qui a plus ou inoins rempli ces conditions a été le grand ressort de la vie humaine dans toutes les périodes de l'histoire où l'homme a manifesté ses facultés les plus hautes. « Le problème le plus profond, le seul

même, auquel tous les autres sont subordonnés, a dit Goethe, est la lutte entre la foi et l'incrédulité. Les époques où la foi a prévalu, quelle qu'en fût la forme, sont les grandes époques de l'histoire humaine, remplies de souvenirs émouvants et de gains substantiels pour les temps ultérieurs. Au contraire, les époques où l'incrédulité, sous toutes les formes, a remporté ses déplorables victoires, lors même qu'elles ont momentanément revêtu une apparence de gloire et de succès, semblent forcément insignifiantes à la postérité, qui ne gaspille pas sa pensée sur les choses stériles. » Les harmonies les plus délicates du sentiment, les exploits les plus grands de l'énergie passionnée, les aperçus les plus profonds sur les hommes et les choses, la puissance supérieure de l'éloquence inspirée, ne sont accessibles qu'aux esprits en accord conscient avec euxmêmes et avec la loi de l'univers ; et cet accord est précisément ce que nous appelons religion. L'homme n'est capable de bien agir que lorsqu'il se sent l'organe ou l'instrument d'un pouvoir ou esprit universel, et par suite irrésistibles, embrassant et se subordonnant même ce qui semble lui résister. Qu'une telle foi, au sens le plus large, soit encore possible à l'homme, que le Christianisme en soit la forme dernière et expirante, et qu'il nous faille en chercher le meilleur substitut encore à notre portée, c'est ce qui est en question. Mais il est presque certain que le culte de Comte pour l'humanité n'est qu'un substitut, au lieu de la chose elle-même. La religion, comme le soutient Comte, suppose réunies chez le fidèle la spontanéité avec la soumission et l'abandon complet de soi à la puissance

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