I OTÉ POSITIF I
<|ui gouverne la vie, réunion possible seulemenl chez qui aime La puissance à Laquelle il se soumet. Mais La vie humaine est en définitive Limitée et déterminée par des conditions cosmiques et physiques, dans Lesquelles Comte ne voit qu'une fatalité dont il est impossible de faire un objet d'amour. Il essaie, nous Ta vous vu, (réchapper à cette difficulté, en montrant qu'entre nous et cette fatalité dernière il existe un intermédiaire, l'Humanité, qui dans son long processus historique a peu à peu adapté la sphère de notre existence à nos besoins physiques et moraux.
Il sent pourtant que ce n'est là qu'une solution partielle, et que l'idée d'une nécessité externe indifférente doit faire obstacle à l'union parfaite de la soumission et de l'amour. Il a donc recours à la poésie pour faire renaître l'esprit du fétichisme, et pour ranimer le monde mort par les images d'agents divins de bienveillance. « Le culte de l'Espace et de la Terre, qui complète celui de l'Humanité, nous fait voir en tout ce qui nous entoure les vrais auxiliaires de l'Humanité ». Comte aboutit ainsi à ce qu'on a nommé le système de « la tenue des livres spirituels en partie double », qui permet à l'imagination de faire revivre dans un but pratique les fictions détruites par la science. La poésie ne doit pas seulement donner vie et forme sensible à notre croyance, en nous faisant voir dans la partie ce que la raison ne peut découvrir que dans le tout ; elle doit encore remédier aux défauts d'une vérité trop dure et trop pénible pour le cœur humain. Elle doit nous faire oublier dans notre culte l'antagonisme de la nature et
caiiuj
de l'humanité, et nous réconcilier avec le destin en lui prêtant l'apparence d'une providence. Il est évident que la poésie devient ainsi une sorte de superstition voulue, qui stimule Téclosion du sentiment religieux, en nous cachant momentanément les réalités de notre condition. Mais la raison en est que Comte a été conduit, par le développement final de sa pensée, à chercher dans l'univers une espèce d'unité, qu'il ne pouvait cependant admettre sans reconnaître la fausseté de ses premières suppositions. Il y a quelque ironie du sort dans le processus dialectique inconscient qui a conduit Comte, l'ennemi de la théologie, à constituer l'étrange « trinité », qui est le dernier mot du positivisme.
La reconstruction de la religion semble avoir chez Comte quelque chose d'artificiel, quelque chose de « subjectif » au pire sens du mot. C'est une religion faite pour ainsi dire de propos délibéré. « L'expérience de notre passé et de celui de l'humanité nous a fourni, semble-t-il dire, une idée claire de ce que doit être la religion ; et cette expérience nous montre aussi que, sans religion, nous ne pouvons avoir la plénitude dévie spirituelle dont nous sommes capables. Allons, faisons une religion aussi conforme à la définition de la religion que le permet la science. Ramassez les morceaux qui restent afin que rien ne soit perdu. Dieu, l'être absolu, nous est caché ; mais l'humanité sera une sorte de Dieu « relatif » ou « subjectif » ; ou plutôt ce rôle sera joué, non par l'humanité, mais par les individualités d'élite, que leurs services rendent dignes de notre reconnaissance, et que nous incorporons par
< OTK rosi I II
suite au a Grand Etre ». Quanl à la fatalité impénétrable, qui limite dos vues, »'t dont doit dépendre <'u dernier ressort le destin de l'humanité, nous De pouvons que nous soumettre a elle ; ou plutôt, eoinine une, telle
séparation entre la soumission et l'amour serait irréligieuse, Invoquons les puissances de l'imagination pour
la cacher à nos yeux. A l'humanité, représentée pour nous par les bons et les sages du passe, nous pouvons offrir les anciennes offrandes de la louange et de la prière, dans un esprit tout à fait désintéressé, car nous n'avons aucune raison de croire qu7/.ç existent en dehors de notre mémoire, et que le Grand Etre, à qui ils sont incorporés, puisse nous récompenser dans l'avenir autrement qu'en nous faisant revivre une vie semblable dans la mémoire des autres hommes. D'ailleurs, le Grand Etre, qui seul fait coopérer les choses en vue de notre bien, et que seul nous pouvons aimer, n'est pas absolu ou objectif ; et du véritable être absolu, principe de l'univers, nous ne savons rien, sinon peut-être qu'il n'est pas ce que les hommes appellent bon.
Dans la première partie de ce chapitre, j'ai essayé de faire voir que la théorie de Comte sur les limites de la connaissance n'est soutenable qu'au nom de principes excluant toute connaissance, et, d'autrp part, que la possibilité d'une synthèse subjective, tel qu'il la demande et croit l'avoir réalisée, implique aussi la possibilité d'une synthèse objective ou absolue. Je veux ici me borner à faire voir que, la conception générale des choses donnée par Comte étant admise, la religion telle qu'il la définit est impossible. Une religion « relative » n'est en rien une religion ; elle est tout au plus une
morale, qui essaie de s'adjoindre quelques-uns des sentiments ayant appartenu à la croyance religieuse. S'il n'y a pas de garantie pour la foi chrétienne, qui trouve Dieu dans l'homme, et l'homme en Dieu, qui nous montre l'être absolu trouvant son expression et sa définition les meilleures dans ce que nous vénérons et aimons le plus, ou, ce qui revient au même, nous montre dans l'idée de plus en plus claire delà perfection morale, sommet du développement humain, l'interprétation ou la révélation de l'absolu, il nous faut alors renoncer à l'espoir d'une renaissance de la religion et de cette énergie harmonieuse, que seule la religion peut éveiller dans l'âme humaine. A cet égard, M. Spencer et Comte semblent se partager les éléments de la vérité. M. Spencer, regardant l'absolu comme inconnaissable, et voyant que la religion suppose un rapport avec l'absolu, réduit la religion aux seuls sentiments de crainte et de mystère. Comte, regardant lui aussi l'absolu comme inconnaissable, cherche un objet plus proche pour les sentiments qui se portaient jusqu'ici vers Dieu. Mais la religion de M. Spencer, si elle pouvait jamais devenir une réalité, serait une résurrection du panthéisme superstitieux des Indes, le culte d'une force sans attributs moraux ou spirituels. Quant à la religion de Comte, elle ne serait guère qu'une pieuse aspiration, à moins de pousser jusqu'au mensonge la licence poétique du culte. C'est ce qui semble partiellement admis par Comte, lorsqu'il affirme avec tant d'énergie, dans ses derniers ouvrages, que l'art plutôt que la science est le vrai but de l'intelligence humaine, et qu'il serait désirable et utile de nous arrêter à des
cote posiTii i.;.';
conceptions idéales, sur lesquelles les preuves scientifiques n'auraient aucune prise, pourvu <pi«' ces conceptions soient favorables au développement du sentiment altruiste.
« La logique religieuse, déclare-t-il, dégagée de l'empirisme scientifique, ne se restreint plus au domaine des hypothèses vendables, qui seul convenait à la préparation positive. Elle doit finalement se compléter par le domaine, beaucoup plus vaste et non moins légitime, des conceptions propres à développer le sentiment sans choquer la raison. Mieux adaptées à nos besoins moraux, les institutions de la vraie poésie sont aussi conformes que celles de la saine philosophie aux conditions intellectuelles de la synthèse relative. Elles doivent désormais obtenir autant d'extension et d'influence dans la systématisation logique, qui pourtant n'exposera jamais à confondre deux modes ouvertement consacrés, l'un à la réalité, l'autre à l'idéalité (1) ». On ne peut exprimer plus clairement le désir de réunir les avantages de la foi et de l'incrédulité, en conciliant la réalité objective avec nos sentiments et nos aspirations. Mais le culte de fictions avérées est impossible. L'art, il est vrai, est parent de la religion ; et l'art, dit Platon, est un « noble mensonge » ; ce qui signifie, toutefois, que l'art ne nous trompe sur les apparences immédiates des choses que pour nous suggérer la réalité plus profonde, cachée sous ces apparences. Mais, selon Comte, l'imagination a pour but de satisfaire les besoins du cœur, que ne peut satisfaire la réalité, ni dans son aspect
(1) Synthèse subjective, p. 40.
superficiel, ni dans son «aspect profond, c'est-à-dire <]<■ nourrir notre nature morale avec des conceptions purement fictives. Il est facile de prédire que ce schisme entre l'esprit etle cœur doit finir par le sacrifice de l'un ou de l'autre, par l'affirmation dogmatique de l'optimisme poétique, ou par un brusque recul de cet optimisme, recul qui séparera non seulement l'homme de l'univers, mais encore l'individu de l'espèce, et qui finira par réduire l'humanité, d'objet de culte à un simple idéal moral subjectif. En effet la religion, Comte fa bien vu, ne peut exister que lorsque pensée et sentiment, esprit et cœur, sont conciliés dans la conscience de Y idéal subjectif supérieur, qui est en même temps la réalité objective dernière. A quoi bon la religion, si, au lieu d'appuyer nos pieds sur le « roc des siècles », elle nous laisse toujours sur le a banc de sable » du contingent et du passager ? « Toutes les^nations, dit Hegel, ont senti que c'est dans la ^conscience religieuse qu'elles trouvent la vérité, et c'est pour cette raison qu'elles ont toujours regardé cette conscience comme donnant à leurs vies la dignité et le bonheur. Tout ce qui éveille doute et angoisse, chagrin et soucis, et intérêts limités du fini, l'esprit religieux le laisse sur le banc de sable du temps. Et, comme de la cime d'un mont, au-dessus de la vision limitée de la terre, nous dominons paisiblement toutes les bornes du paysage, de même en cette pure région, pour l'œil spirituel de l'homme, la dureté de la réalité immédiate se résout en simple apparence, et toutes dis-
( oit: P0SITI1 135
tinctions et orudités de lumières et d'ombres du inonde sont adoucies en paix éternelle par les rayons du soleil
Spirituel. « S'il ne nous esl |>lus possible, sans nous
mentir à nous-mêmes, d'avoir cette conscience des choses sub specie 3eternitatis) en cette vérité et cette unité supérieure, <>ù se résolvent toutes difficultés et contradictions, il vaut mieux les abjurer tout à l'ait que de lier nos sentiments les plus élevés à nno illusion poétique.
Il est naturel de se demander si, et à quel point, l'histoire de la philosophie de Comte éclaircit les difficultés et contradictions trouvées dans ses ouvrages. Le premier schisme dans ce qu'on nomme d'ordinaire positivisme fut celui auquel se rattachent, en France, le nom de Littré, le plus distingué peut-être des disciples de Comte, et en Angleterre les noms de Mill et de Lewes, qui toutefois n'ont pas été ses disciples au sens strict du mot. Ces auteurs se séparèrent de Comte dès qu'il rompit ouvertement avec la philosophie individualiste du xviiie siècle. Pour eux l'essentiel de l'œuvre du maître est dans la loi des trois états et dans la classification des sciences, et s'ils acceptent les spéculations sociologiques de son premier livre, c'est avec bien des réserves. Mill conteste la perpétuelle négation que Comte fait de la métaphysique, tant individualiste (1) que réaliste, et il ne voit, dans son besoin excessif d'unité et de systématisation, que l'exemple d' « un pli mental fréquent chez les Français, et par lequel Comte s'est distingué particulièrement (2) ».
(1) Mill. Comte et le Positivisme, p. 73.
(2) Id. p. 140.
Littré trouve peu à reprendre au premier ouvrage de Comte, et veut bien admettre que « l'homme individuel est une abstraction et qu'il n'y a de réel que l'humanité. )> Mais il recule dès que Comte parle du Grand Etre et change sa philosophie en religion. Tous deux attaquent la « synthèse subjective » comme une nouvelle forme de métaphysique, voyant bien que, telle que l'expose Comte, elle implique l'abandon du point de vue scientifique, et ni l'un ni l'autre ne peut admettre que cette unité subjective puisse se révéler comme objective.
Un schisme moins important a éclaté récemment (l) dans l'église positiviste, ou en d'autres termes chez ceux qui acceptent dans son intégralité le système de Comte, tant religieux que philosophique. M. Congreve et ceux qui pensent comme lui se sont séparés du gros des positivistes, qui suivent M. Laffîtte, lequel est devenu le chef, au moins provisoire, de l'école, après la mort de Comte. Toutefois la différence n'est que dans la forme et l'application, et non dans les principes. « Il n'existe aucune différence, dit M. Congreve, à l'égard delà doctrine prise en son entier; ce n'est que sur la manière de présenter cet entier que nous sommes en désaccord. » Mais si ce schisme n'est pas une hérésie, comme dit M. Laffîtte, il peut facilement en devenir une, s'il y a quelque vérité dans ce qui a été dit plus haut sur l'opposition finale entre poésie et philosophie dans le système de Comte. M. Laffîtte soutient que les prêtres du positivisme devraient, au moins au premier
(1) Ecrit en 1879.
l <» rî: P0SITI1 1.7
abord, chercher à s'adresser au cœur au moyen de ['intelligence; « car il est clair que leur action directe sentimentale (<m morale) manquerait de base, et ne pourraitmôme avoiraucun résultat sérieux, si auparavant L'opinion générale n'avait été modifiée jusqu'à un certain point par Tenseignemenl positif. » M. Congreve affirme, de son côté, que le positivisme doil triompher de suite comme le christianisme, par un « appel direct aux femmes et aux prolétaires » ; ce qui veut dire qu'il faut s'efforcer d'agir sur le « cœur » sans attendre l'esprit, et que, selon les termes mêmes de Comte, « l'arme de la persuasion est préférable à celles de la conviction ». « Ce que nous cherchons à constituer, dit M. Congreve, c'est une union des fidèles, une église au sens élevé du terme, c'est-à-dire une société où l'élément religieux dominera, où il sera marqué de façon si décisive et si hardie, qu'il ne restera aucun doute sur nos intentions ; une société qui pourra rallier à elle tous ceux qui sentent le besoin de protection et d'appui, le besoin de la consolation d'une foi active et sympathique. C'est pourquoi nous prêchons l'Humanité comme principe d'union, afin de rassembler un corps solide, formé surtout de femmes et de gens du peuple, qui servira de fondations pour le reste. C'est dans ce corps que l'ordre des instructeurs trouvera son support, puisque sans le stimulant d'un auditoire il lui manquerait une base solide aussi bien qu'une sphère d'activité. Par cet ordre d'instructeurs, j'entends naturellement un sacerdoce et des prêtres, et non pas ce qu'on paraît offrir à leur
place, des professeurs et un professorat. Il serait impertinent à qui n'est pas membre de l'église positiviste de discuter les questions personnelles ou à demi privées, qu'implique naturellement cette division entre esprits d'accord à d'autres égards. Mais qu'on nous permette de remarquer que le positivisme ne deviendra une église véritable qu'en trouvant, pour s'adresser au peuple, quelque moyen direct, tel que le suggère M. Congre ve, sans attendre ceux qui ont le temps de s'instruire des six ou sept sciences du système positiviste ; et M. Dix tlutton a suffisamment montré que Comte aurait approuvé une telle politique (1). « Dieu a choisi la faiblesse pour confondre la puissance ; » et Ton peut affirmer qu'aucun grand mouvement moral ou spirituel ne s'accomplira jamais si ses promoteurs attendent d'avoir convaincu les classes instruites. La question qui se pose, à qui considère les difficultés de la « synthèse subjective », est celle-ci : l'appel fait au cœur n'implique-t-il pas des éléments impossibles à justifier par l'esprit ? Dans ce cas, la vieille querelle entre poètes et philosophes, foi et raison, se répéterait dans l'église positiviste, et avec autant d'acharnement, bien que cette église soit fondée précisément dans le but de mettre fin à cette querelle. L'opposition de l'esprit et du cœur ne serait-elle pas plutôt celle de l'esprit avec lui-même? C'est ce que suggère le dernier ouvrage de Comte. Dans mon dernier
(1) je dois remercier M. Dix Hutton d'avoir bien voulu me procurer des copies de ses circulaires et lettres, et de celles de MM. Congreve et Latitte, au sujet de la division entre positivistes.
< (» i i: i-osi i m
chapitre, je dirai quelque chose è ce sujet, el j'essaierai de montrer comment la réponse insuffisante, donnée par Comte à celte question, l'a naturellement conduit a d'autres défauts, dans sa conception de l'histoire du passé, surtout du christianisme, e1 aussi dans sa conception de l'idéal social de l'avenir.