CHAPITRE IV
Vues de Comte sur le rapport entre l'esprit et le cœur. — Leur influence sur sa conception de l'histoire et de l'idéal social.
Nécessité de V unité dans la vie intellectuelle et morate de V homme, — Caractères de F opposition entre l'esprit et le cœur. — C'est en réalité un conflit de V intelligence avec elle-même. — Critique de la théorie de Comte qui subordonne V esprit au cœur. — Influence de cette théorie sur sa conception de l'histoire, surtout de F histoire du christianisme. — Les deux éléments dans le christianisme, leur conflit et leur réconciliation finale. — Tendances négatives du catholicisme du moyen âge et tendances positives de Père moderne. — Vues incomplètes de Comte sur la Réforme et la Révo lution. — Restauration par lui de T idéal du moyen âge. — Position générale de sa philosophie.
Dans le chapitre précédent, j'ai étudié la synthèse subjective de Comte, ou en d'autres termes sa tentative de systématisation de la connaissance par rapport à la vie morale. En effet, nous l'avons vu, la science ne peut donner ses meilleurs fruits que si elle est systématisée, c'est-à-dire si ses parties différentes sont
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reliées enlre elles cl mises ;i leur vraie place comme
parties d'un même tout. Des lueurs dispersées ne donnent pas de lumière ; et c'esl par ['esprit d'ensemble, par l'idée générale qui commence et finit notre connaissance, que soûl finalement déterminées la valeur scientifique de chaque branche spéciale de la connaissance. Mais, si nécessaire que soit la synthèse, il n'est pas nécessaire selon Comte qu'elle soit objective.'. L'erreur de l'homme dans le passé a été de se croire capable de connaître le principe réel ou objectif qui donne son unité au monde, et capable aussi de faire de son système de connaissance la reproduction idéale du système des choses externes. Un tel système est cependant hors de notre portée. Les conditions de notre destinée et la faiblesse de notre intelligence nous rendent incapables de connaître le véritable principe d'unité du monde, et même de dire s'il existe un tel principe. Les efforts pour le découvrir, faits par la théologie et la métaphysique, n'ont guère été que de laborieux systèmes anthropomorphiques, où l'homme a prêté à la réalité inconnue et inconnaissable une forme empruntée à sa propre nature consciente. Il a vu dans les nuages qui l'entourent une image exagérée et défigurée de lui-même, et regardé ce spectre du Brocken comme une force directrice dont l'activité est la source et l'explication de toutes choses. D'autre part le positivisme renaît chaque fois que l'homme finit par reconnaître la nature de cette illusion et par limiter son ambition à ce qui ne dépasse pas la portée de son intelligence. Tout ce que nous pouvons connaître, ce sont
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les ressemblances et successions de phénomènes, et non les choses en soi, qui en sont les causes; quant au principe d'unité de ces phénomènes, il faut le chercher en nous-mêmes et non en eux. Il nous faut organiser la connaissance par rapport à nos besoins plutôt que par rapport à la nature des choses. Chaque chose doit être considérée comme un moyen en vue d'une fin déterminée par un principe contenu en nous-mêmes, non parce que nous supposons que le monde et tout son contenu sont créés pour nous, ou trouvent en nous leur centre, mais parce que c'est le seul point de vue qui nous permette de systématiser la connaissance, de même que c'est vraiment le seul au nom duquel nous avons besoin de la systématiser.
Mais, peut-on demander, pourquoi cette systématisation ? Pourquoi ne pas nous contenter d'une conscience fragmentaire du monde, au lieu de chercher à ramener à un principe central les lueurs dispersées de la science? Pour des critiques comme J. S. Mill l'effort de systématisation de Comte semble dû à « un pli original d'esprit, fréquent chez les penseurs français, à un désir déréglé d'unité ». Que toute perfection consiste dans l'unité, c'est là pour Comte une maxime qu'aucun homme sain d'esprit ne songe à discuter. Il ne semble pas concevoir qu'on puisse faire une objection ab initio, et demander pourquoi cette systématisation universelle et perpétuelle. Pourquoi faut-il que toute la vie humaine ne tende qu'à un seul objet, et devienne un système de moyens dirigés vers une seule fin ? A cela M. Bridges répond que l'unité, au sens donné par Comte à ce mot, est « la première et la plus
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évidente dei conditions que les novateur» moraux et religieux, de bout temps et de tout pays, oui dû s'imposer, à oause de la pâture même de leur rôle (1 . < lin d'autres termes, toute la vie morale et spirituelle dépend de l'accord de l'individu avec lui-môme <-t avee le monde. La vie isolée est une vie de faiblesse et de misère ; et la vie ne peut être isolée intellectuellement, sans être ou finalement devenir isolée moralement. L'unité, il est vrai, n'exclut pas et, dans un être envoie de développement connue l'homme, ne peut pas exclure les différences et même les oppositions. Le progrès le plus régulier d'une vie intellectuelle a ses moments d'arrêt provenant de difficultés et de doutes ; et le progrès moral le plus continu présente des luttes avec soimême et avec autrui. Mais ces difficultés et ces doutes ne réussiront guère à nous affaiblir ou à nous gêner, s'ils restent partiels, s'ils n'entament pas les principes essentiels de vie et d'action, si Ton conserve une foi immuable qui domine le trouble, une certitude inaccessible au doute. Mais dès que nous perdons la conscience de ces principes, et prétendons nous reposer sur d'autres dont nous sentons cependant l'insuffisance, notre vie spirituelle perd sa pureté et son intensité, en même temps que son unité et sa cohésion. Elle devient forcément caprice, incertitude et le jouet d'influences et de tendances accidentelles, et elle rabaisse ses fins intellectuelles et morales. C'est d'après Comte ce que nous avons vu dans le passé. La chute des anciennes croyances et de la synthèse objective fondée sur elles
(1) Comte and Positivisme, p. 140.
nous a libérés de bien des illusions, mais en nous ôtant ce qui inspirait pour ainsi dire notre vie. Elle a fait de la connaissance une chose pour spécialistes ayant perdu le sens de l'ensemble, le sens de la portée de leurs études particulières par rapport au tout ; et elle a rendu l'action faible et capricieuse en enlevant aux hommes la foi en un but unique et universel.
Ces effets seraient encore plus évidents, si l'homme était moins lent à réaliser les conséquences du changement de croyances, et si les habitudes et inclinations développées par la croyance ne continuaient à subsister longtemps après la disparition de la croyance ellemême. A la longue cependant, le changement d'attitude intellectuelle par rapport au monde doit entraîner un changement complet de vie. Cessant d'avoir foi en la croyance qui le réconciliait avec la vie et l'unissait à ses semblables, l'homme est forcément rejeté sur luimême, si une autre croyance, aussi forte ou plus forte que la première, ne vient pas inspirer et diriger sa vie. L'individualisme pur est en effet synonyme d'anarchie. C'est ce que n'ont pas vu les créateurs de ce système. Ils croyaient au contraire trouver dans l'affirmation du droit individuel, non seulement un moyen de détruire la croyance et l'organisation sociale anciennes, mais encore le principe d'une croyance et d'une vie meilleures. Mais pour nous, qui venons après l'époque où l'on pouvait espérer que la destruction des anciennes formes de vie et de pensée entraînerait la construction de formes nouvelles, il est certain que les principes de jugement personnel et de liberté individuelle ne sont que des négations. En effet, le vrai problème de notre vie intel-
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lectuelle consistant à découvrir* le moyen d<- s'élever à un jugement qui soit plus qu'un jugement personnel, de môme le vrai problème de notre vie pratique consiste à réaliser une liberté qui soit plus que la licence individuelle. Aussi Comte parle-t-il des trois derniers siècles comme d'une période; de révolte; de L'esprit contre le cœur, expression par laquelle il veut montrer à la fois l'actif et le passif du mouvement révolutionnaire. l'actif en tant que ce mouvement a libéré l'esprit d'illusions superstitieuses, et le passif en tant qu'il a détruit la foi qui constituait le lien social, sans la remplacer par une autre. Cette expression fait voir en même temps, dans la psychologie de Comte, une particularité qui influe sur sa conception entière de l'histoire, surtout religieuse, particularité qu'il nous faudra donc examiner soigneusement.
L'esprit peut-il se révolter contre le cœur ? Il le peut au sens déjà indiqué. Bref, il est possible que l'esprit moral et intellectuel d'une croyance gouverne encore la vie de qui, dans sa conscience explicite, a renoncé à cette croyance. Tenant par ses racines à une vie plus large que la sienne, l'individu ne peut avoir pleine conscience que d'une faible partie de lui-même. De plus les hommes, étant peu habitués à s'analyser, ignorent d'ordinaire la force inspiratrice de leurs croyances. Généralement, au premier abord du moins, ils considèrent leurs croyances en gros, sans en distinguer les éléments essentiels et ceux qui ne le sont point. Ils confondent dans le môme respect les principes premiers, qui donnent à la croyance|sa valeur spirituelle, et les accidents locaux et temporaires de la forme sous laquelle elle leur
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a été tout d'abord exposée ; et ils sont tout prêts à en défendre à outrance quelque ouvrage extérieur inutile, comme s'il s'agissait de la citadelle elle-même. Pour la même raison, ils sont tout prêts à croire que la citadelle est perdue lorsque cet ouvrage est pris. Ils supposent par exemple que la nature spirituelle de l'homme est une illusion, s'il n'a pas été directement créé par Dieu de la poussière terrestre, et que la conception chrétienne du monde cesse d'être vraie, si l'on doute de la possibilité des miracles. Cependant, si peu capable que soit l'individu de séparer les détails contestés de l'ensemble auquel ils sont accidentellement liés, toute sa nature doit se révolter contre le sacrifice que la logique semble en pareil cas exiger de lui. C'est une expérience pénible que la première brèche dans l'unité implicite de la foi première, et cette épreuve est d'autant plus dure que cette foi a donné à l'individu une conscience spirituelle plus profonde. Incapable de séparer ce qu'il est obligé de mettre en doute, de ce qui est le principe de sa vie morale et même intellectuelle, il est « pressé des deux côtés », et aucune voie ne lui est ouverte qui n'implique l'abandon, ou de la probité intellectuelle, ou de la conscience supérieure, qui seule donne « de la valeur à la vie ». Une telle crise passe ordinairement pour une lutte entre le cœur et l'esprit, parce que en pareil cas la logique claire et consciente est le plus souvent du côté du doute, tandis que la foi tenace prend en général la forme d'un sentiment, d'un instinct, d'une intuition, que l'individu possède en lui, mais qu'il ne peut communiquer avec la même force à autrui. Ces intuitions individuelles étant nécessairement soumises à