‹ Philosophie sociale et religion d'Auguste ComteChapitre 3 sur 42 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

objective autant que subjective!, et qu'il ne peut y avoir de religion de l'Humanité qui né soit, en môme temps une religion de Dieu. Ce qui veut dire qu'il est logiquement impossible de dépasser le point de vue purement individualiste, point de départ de Comte;, si Ton n'admet pas que l'homme est en lui-même, ou bien présuppose, un principe absolu de connaissance. En eiïet, les arguments qui détruiseut les barrières entre les hommes, les détruisent aussi entre l'homme et la nature, car, puisqu'il faut voir dans l'humanité un tout organique, il est impossible de ne pas voir dans la nature une relation essentielle avec l'homme, lequel fait en un sens partie du même organisme. C'est ce que prouve l'histoire de la pensée de Comte, qui est, comme je tâcherai de le montrer, l'histoire d'un développement qui finit par la rétractation presque complète de ses négations initiales. En admettant, dans sa Synthèse subjective, l'idée poétique qui fait de l'Espace et de la Terre les amis divins de l'homme et les membres d'une sorte de Trinité, dont l'Humanité est la troisième personne, Comte accomplit une révolution presque complète sur lui-même. Bridges (1) n'a vu là, il est vrai, que l'ordinaire exagération de langage poétique, tel que nous le trouvons, par exemple, dans l'hymne à la terre du Prometheus Unbound de Shelley. « Si l'on blâmait pour de bon Shelley d'avoir ainsi animé la planète,* ne serait-ce pas une critique singulièrement bornée et pédantesque ? » Sans doute, peut-on répondre. Mais si l'on soutenait que la terre n'ex-

(1) Unity of Comtes Life and Doctrine, p. 60.

prime pas de quelque façon le principe spirituel manifesté à un degré supérieur chez les êtres vivants, et surtout chez l'homme, et que c'est par suite pure fiction de lui attribuer la vie, n'aurions-nous pas raison de dire que c'est là ne pas saisir du tout ce qu'il y a de vrai dans la poésie ? N'aurions-nous pas le droit de dire que c'est rabaisser la poésie, expression sensible, et par suite à demi fictive, de la vérité, à un simple jeu de l'imagination qui nous ferait voir en des fictions des êtres véritables ? Dans le cas présent, la fiction poétique a ceci d'intéressant que l'imagination de Comte lui fait pressentir une vérité vers laquelle il tendait, mais dont il n'avait pas encore une idée distincte. Son imagination lui avait fait dépasser ses premières théories, que son intelligence acceptait encore. Un pas de plus aurait suffi à « compléter le tour de roue », à remettre théologie et métaphysique à la place dont il les avait chassées, à lui faire « brûler ce qu'il avait adoré et adorer ce qu'il avait brûlé. »

Je ne veux pas terminer cet examen critique des théories de Comte, sans ajouter (ce que chaque lecture de ses œuvres, de sa Politique Positive surtout, me fait plus fortement sentir) que la valeur de son enseignement ne doit pas être jugée sur ses résultats purement logiques. Quoi qu'on dise de l'ensemble de sa philosophie, il faut lui accorder cet instinct du vrai, qui rend les contradictions et les erreurs du génie plus instructives que les raisonnements les plus évidents

[NTRODUCTION L3

des esprits méthodiques, qui suivent les sentiers bat-

tus de la pensée, et qui par suite « n'ont rien a regretter ».

Edward Caird.

Université de Glasgow, mars 1885.

CHAPITE PREMIER

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