‹ Philosophie sociale et religion d'Auguste ComteChapitre 6 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Coté constructif ou positif de la philosophie de Comte. Substituts qu'il donne a la métaphysique et a la théologie.

Nécessité de substituts à la théologie et à la métaphysique. — Caractère relatif et subjectif de sa philosophie. — La relativité de la connaissance a un double sens suivant qu elle implique l'affirmation ou la négation de la connaissance réelle ou absolue. — Opposition des premières et des dernières idées de Comte sur ce point. — La synthèse subjective nest pas subjective au sens de l'individualisme, ni au sens quun sujet conscient est impliqué en tout objet. — Compromis établi par Comte entre ces théories opposées. — L'homme voit le monde in ordine ad hominem, mais non in ordine ad universum. — Impossibilité de séparer la nature de l'homme, ou de faire la critique du tout dont l'homme est partie. — Défauts de la religion de Comte d'après Vidée même qu'il se fait de la religion. — Schismes dans l'école de Comte.

Dans le précédent chapitre j'ai essayé de faire voir comment Comte est conduit à regarder métaphysique

<<>it; POSITIF

et théologie comme des formée simplement transitoires de La pensée humaine, et de prouver que cette vue implique une fausse conoeption <le leur nature, et même une Idée tout à fait erronée du épure de leur développement. Regarder L'histoire métaphysique et théologique comme un processus purement négatif, au la plénitude concrète originelle des conceptions religieuses s'est graduellement affaiblie au point de ne laisser subsister que l'idée abstraite de la nature, et, d'autre part, regarder Thistoire de la science comme le développement positif correspondant, où l'esprit humain a progressé du général au particulier, de l'étude des plus simples relations numériques et spatiales des choses à la connaissance de la nature sociale complexe de l'homme, c'est là une conception de l'histoire intellectuelle qui se recommande par sa simplicité et sa clarté, autant que par son accord avec la philosophie la plus répandue du temps présent. Mais, nous l'avons vu, elle implique une conception incomplète du mouvement de la pensée humaine, sous son aspect scientifique, et plus encore sous son aspect théologique et métaphysique. Comte lui-même nous fait voir que son premier exposé de l'histoire de la science est incomplet et même erroné, et que le mouvement de celle-ci se fait dans le sens de la généralisation aussi bien que dans le sens de la particularisation. Or la métaphysique n'étant que la forme la plus claire de la conscience de nous-mêmes, et cette conscience s'élargissant et s'approfondissant avec la conscience du monde objectif, nous pouvions prévoir que la métaphysique, elle aussi, se développe à la fois dans le sens de la généralisation et de la particularisa-

tion, et l'examen de l'histoire de la philosophie confirme pleinement, cotte prévision. 11 en est de même pour la religion qui est à la sensibilité et à l'imagination ce que la philosophie est à l'intelligence consciente ; et en effet la dernière religion est à la fois la plus profonde et la plus riche, la plus complexe et la plus générale.

On ne peut répondre de façon bien satisfaisante à la critique que fait Comte de la métaphysique et de la théologie, qu'en examinant de plus près le substitut qu'il voudrait mettre à leur place. Il n'est pas purement agnosticiste. Il ne nie pas la réalité des besoins que métaphysique et théologie ont essayé jusqu'ici de satisfaire ; il ne considère pas non plus ces besoins comme impossibles à satisfaire, par suite de la nature des choses et de notre intelligence. Il ne réduit pas la philosophie, comme le font quelques modernes, à la conscience des limites de l'esprit, et la religion à une vague crainte de l'Inconnaissable. Il soutient au contraire que le positivisme donne pour la première fois complète satisfaction à toutes les tendances de la nature si variée de l'homme ; au lieu que tous les systèmes antérieurs devaient acquérir chaque espèce de culture aux dépens des autres, satisfaire la sensibilité par le sacrifice de la liberté intellectuelle, ou bien cultiver l'esprit en négligeant les droits du cœur. Au métaphysicien il accorde qu'il faut systématiser la connaissance par un principe général qui lui fournisse à la fois son premier postulat et sa fin. Au théologien il accorde que cette harmonie intérieure avec soi-même et avec le monde, appelée religion, ne peut être assurée que parla

< OTÉ P081 lll (.)7

croyance Ferme h l;< confiance en un « Grand Etre » qui embrasse et dépasse noire étroite personnalité, et

qui est à la lois, selon l'expression biblique, « notre vie, noire mouvement et noire être ». Mais, tandis que Comte;, contrairement aux tendances de L'empirisme scientifique, auquel on donne ordinairement le nom de

positivisme;, reconnaît ainsi les droits de l'esprit et du cœur, que philosophie et théologie avaient essaye de satisfaire, il condamne pourtant ces dernières comme les empiristes, et cherche à prouver qu'il nous est possible, en nous fondant sur l'empirisme môme, d'assurer la satisfaction de tous nos besoins spirituels. C'est cette prétention d'occuper au nom de la science la position enlevée à la théologie et à la métaphysique qu'il nous faut maintenant examiner.

L'opposition établie par Comte entre sa philosophie et sa religion et celles de ses prédécesseurs s'exprime par les termes « relatif » et « subjectif». Son but est, dit- il, une « synthèse subjective », au lieu que ses prédécesseurs aspiraient à une « synthèse objective ». Ils essayaient de comprendre le monde en lui-même, en ramenant les phénomènes à un principe objectif, auquel tous se rapportent également, et dont ils sont tous la manifestation, tandis qu'il se borne à l'unité subjective de l'espèce, unité résultant de la coopération consciente ou non de toutes les générations passées, et se manifestant aujourd'hui par l'amour et le respect des hommes les uns pour les autres et pour le Grand Etre Humanité, qui les contient tous (1). En effet, l'existence de

(i) Il suffit de l'aire allusion à la vue de Comte d'après la-

GAIRD *7

ce Grand Etre est un fait que nous pouvons vérifier empiriquement, bien que nous soyons incapables de découvrir le sens de la fatalité objective plus étendue, dont dépendent finalement le sort et la vie du genre humain.

Comte oppose en outre sa philosophie à celle de ses prédécesseurs comme le terme « relatif » au terme « absolu ». Il entend par là que le positivisme cherche à s'appuyer, non pas sur la connaissance absolue, c'està-dire sur cette connaissance des causes nouménales à laquelle prétendait la métaphysique, mais seulement sur la connaissance des causes phénoménales ; et que, par suite, le seul centre auquel puisse se rapporter notre connaissance, et par rapport auquel elle puisse être organisée, est le centre relatif de l'humanité, et non pas le centre véritable ou absolu de l'univers. Comte emploie souvent aussi le mot « relatif » en un sens assez différent, pour montrer que sa philosophie tient compte des diverses conditions suivies par l'humanité dans son progrès vers son idéal, et qu'elle ne cherche à établir de modèle absolu de perfection que dans les limites nécessaires de chaque phase de développement. Or, comme il est préférable de critiquer un auteur en s' attachant à ses principes et aux fins qu'il se propose, j'essaierai de montrer que les principales erreurs de Comte viennent de ce qu'il n'est ni assez « subjectif », ni assez « relatif», au sens même qu'il donne à ces mots. Il n'est pas assez « subjectif » en admettant,

quelle l'humanité « s'incorpore » seulement ses meilleurs membres. J'en dirai quelque chose plus loin.

Page 1