COTÉ POSITIF
sairement attaquer une métaphysique prétendant s.-iisir une réalité dépassant les phénomènes et leurs relations extérieures H trouvant dans celle réalité la vera causa de toute existence phénoménale. Il devait naturellement soutenir qu'une telle réalité est inconnaissable, et que les termes généraux qui semblent l'exprimer ne sont que (les noms collectifs d'individus, ou tout au moins d'idées abstraites d'éléments communs à beaucoup d'individus.
Mais il perdit le droit de s'exprimer ainsi, lorsqu'il eût modifié ses idées au point de soutenir que l' « homme est une pure abstraction et qu'il n'y a de réel que l'humanité ». En disant que l'individu est une abstraction, il risquait d'oublier que le général est aussi une abstraction. Or, la métaphysique moderne, en montrant que les objets sont relatifs au sujet pensant, a banni l'idée d'entités réelles, ou de choses en soi existant au-dessous et au-delà des phénomènes; et elle a prouvé en même temps, par le môme processus discursif, que l'individu est inséparable du général, comme le général est inséparable de l'individu. En d'autres termes, elle a prouvé que le monde ne peut pas être conçu, au sens du nominalisme abstrait, comme une collection d'objets et de faits individuels, regardés simplement comme semblables ou dissemblables, coexistants ou successifs, pas plus qu'il ne peut être conçu, au sens du réalisme scolastique, comme une simple apparence phénoménale de réalités nouménales, lesquelles répondent à des termes généraux. A ce point de vue l'universel est à la fois loi et cause, en tant que principe d'unité se manifestant dans les différences des
êtres particuliers, et les liant de façon à constituer un tout individuel.
Si Comte avait été jusqu'au bout de ses idées directrices, il aurait dû modifier toute sa théorie des relations entre la métaphysique et la science positive. En effet son principal mérite a été d'appliquer à une classe importante de la science cette idée de l'union du général et du particulier, c'est-à-dire de montrer que la société comme famille, état, humanité, est, non pas une simple collection d'individus semblables, mais un tout formé de membres en relation organique ; et que son développement est, non pas une simple succession d'événements, mais l'évolution d'une vie unique demeurant identique à elle même à travers tous ses changements. Par là, loin de réfuter la métaphysique, il marchait directement sur la trace des grands métaphysiciens de la génération précédente. On pourrait faire voir, d'ailleurs, qu'aucun des grands noms de la philosophie, ni Platon, ni Aristote, ni Leibniz, ni Spinoza, n'a été réaliste ou nominaliste au sens strict de ces mots, bien que chez tous les prédécesseurs de Kant l'on trouve des tendances vers l'un ou l'autre de ces extrêmes. Le mouvement idéaliste, inauguré par Kant, et que Comte aurait combattu si sa critique de la métaphysique s'était tenue, suivant une expression fréquente chez lui, « au niveau de son époque », ce mouvement idéaliste s'était proposé de dépasser cette opposition. Dans cette philosophie Comte aurait précisément trouvé ce qu'il cherchait, le moyen d'affirmer la réalité du général sans nier celle de l'individu. Faute de ce moyen, la fin de son système est en contradiction avec le début.
COTÉ POSITU 107
En effet, tandis qu'il commence par une négation caté gorique du général comme existanl en soi, négation exprimée dans la langue individualiste de l'école d<: Locke, il se termine | >< i ■* une affirmation non moins catégorique de la société, en opposition avec l'individualisme de Rousseau. Sa « synthèse subjective », même sous sa forme dernière, se trouve ainsi embarrassée d'hésitations et do contradictions, ducs surtoul à son impuissance à s'affranchir du nominalisme implicite de ses débuts.
("/est sur ce dernier point qu'il nous faut maintenant porter notre attention. Que veut dire Comte eii affirmant que la synthèse finale de la connaissance est « subjective et non pas objective » ? Pris au sens le plus naturel, ces termes pourraient faire croire qu'il est partisan de l'individualisme subjectif, qui résulte logiquement de l'idéalisme de Berkeley et qui fonde le scepticisme de Hume. J. S. Mill, en certains de ses ouvrages, a donné l'expression la plus récente et la plus complète de cette doctrine, que M. Spencer et le professeur Huxley regardent encore aujourd'hui comme Tune de deux alternatives, l'autre étant le matérialisme, entre lesquelles la philosophie doit toujours osciller. Dans cette conception l'individu ne connaît directement que ses propres états subjectifs, ou s'il paraît connaître autre chose, c'est par un processus d'association, dont le résultat est invérifiable, puisqu'il est impossible de sortir des limites de la conscience. Or, il est évident que s'il en est ainsi, le « subjectif» et l'individuel vont ensemble et s'impliquent, car l'homme ne pouvant sortir de son individu, pour saisir les autres choses
108 l'I'.ILOSOPHIE SOCIALE DE COMTE
et communiquer avec les autres êtres, ne peut vivre que d'une vie subjective. Si, d'autre part, Ton peut prouver que nous connaissons d'autres choses et d'autres êtres aussi directement et immédiatement que nous-mêmes, notre subjectivité n'est plus une limite pour nous, et la synthèse « subjective » peut être en même temps « objective ».
Or, l'un des principaux résultats de l'idéalisme allemand a été de montrer qu'il en est bien ainsi, et que la pensée n'est pas un simple état du sujet individuel comme tel. Dire que la conscience de l'individu est limitée à la perception de ses états subjectifs est le contraire de la vérité, car la conscience du moi implique celle du non moi, croît avec elle et par elle. Nous sommes « une partie de ce que nous connaissons », et tout ce que nous connaissons fait partie de nous. Notre vie s'élargit avec notre monde, est notre monde même, considéré à un autre point de vue. Cette corrélation du sujet et de l'objet dans la connaissance nous interdit de regarder l'être pensant comme un individu parmi les autres individus du monde. Elle nous oblige à reconnaître que la conscience du moi nous élève à un point de vue qui est universel ou central, non seulement par rapport à nos propres sentiments et états, mais aussi par rapport au monde objectif. L'être qui se connaît comme individu est par là même plus qu'un simple individu. Il peut connaître une réalité supérieure à celle de ses états subjectifs ou sensations, et il peut s'identifier à une fin supérieure au plaisir égoïste. La possibilité pour nous d'une vie intellectuelle consiste justement en ce qu'il nous est
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possible de regarder, <>u plutôt <'n ce que jusqu'à un certain point il nous est impossible de ne pas regarder notre propre individualité d'un point <l»' vue « objectif &, par rapport auquel elle n'a pas plus d'importance que les autres individualités, ou tout au moins n'en a que relativement au tout dont elle Paît partie. Le poète qui a dit: « quelle chose vile est l'homme qui ne peut s'élever au-dessus de lui-même! (1) », a bien vu que la vie morale, elle aussi, dépend de la transformation de l'individualité par cette conscience universelle à laquelle elle se trouve unie et liée.
Or, concevoir la conscience comme objective malgré sa subjectivité, comme universelle malgré son individualité, oblige à concevoir l'homme comme étant, non seulement Y une des nombreuses existences de l'univers varié, mais aussi comme /'existence même qui résume toutes les autres et peut les expliquer. Par un côté de son être, il est vrai, nous devons le regarder comme une « partie de ce monde partiel (2) » ; et à ce point de vue, nous ne pouvons comprendre sa vie que par rapport aux autres choses et aux autres êtres qui la limitent de toutes parts. Bien plus, comme il est le plus complexe et le plus dépendant des êtres, nous ne pouvons le connaître de façon suffisante qu'en nous appuyant sur la connaissance des phénomènes plus simples du monde organique et inorganique. Mais, d'autre part, la possibilité de toute cette science objective, c'est-à-dire de la connaissance par l'homme de ce qui
(l)Pope.
(2) Green. Introduction aux oeuvres de Hume.
n'est pas l'homme, consiste en ce que l'homme n'est pas simplement une partie du tout, ni simplement l'être le plus complexe du monde, mais en ce qu'il manifeste le principe universel, le principe qui donne au monde son unité. C'est, comme on l'a dit, parce que « la nature prend conscience d'elle-même chez l'homme », que ce dernier peut lire à son tour le livre ouvert de la nature. En épelant mot à mot le sens de la nature et de l'histoire, il prend la vraie voie, la seule qui puisse le mener à la connaissance de lui-même. Mais cette connaissance lui serait impossible, si la conscience qui fait de lui un homme n'était pas aussi le principe d'unité du monde objectif. C'est ce que Comte sent confusément lorsqu'il dit : « Il ne peut en effet exister de phénomène appréciable qui ne soit vraiment humain, non seulement d'après son examen subjectif, mais aussi dans sa nature objective, car l'homme résume en lui toutes les lois du monde, comme les anciens l'avaient pressenti (1). » Si seulement Comte avait rapproché l'unité subjective et l'unité objective, l'unité de la connaissance et l'unité de l'existence, il aurait reproduit la grande leçon de l'idéalisme allemand. Pour ce dernier, en effet, l'unité subjective, l'unité de la conscience, présupposée en toute connaissance ou expérience du monde, doit être en même temps regardée comme le principe objectif de l'existence de celui-ci. Le Macrocosme, pour employer une expression antique, approuvée quelque part par Comte, ne peut être compris que du Microcosme , lequel trouve dans le grand univers le moyen de
(1) Pol. Pos.,IV, 181.