‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 14 sur 52 · DE LA GÉNÉRATION, ET DES CHOSES ENGENDRÉES · texte numérisé non relu

DE LA GÉNÉRATION, ET DES CHOSES ENGENDRÉES

Comme les formes des choses sublunaires dépendent, dans leur être^ dans leur développement , et dans leur co7iservation, de l'influx des mouvements célestes, il faut qu'à chaque variation des influences célestes il y ait quelque changement dans les formes substantielles d'ici-bas. Ces changements se font par la génération et la corriqotion; par conséquent, après avoir parlé du ciel et de son mouvement, puis de ses influences, il nous reste à parler de la génération et des choses engendrées; nous le ferons en cinq questions.

La première a pour objet la génération et la corruption: car elles sont toujours l'une avec l'autre; la deuxième traite des cinq mouvem^ts qui prédisposent à la génération : ce sont l'altération, la mixtion, la condensation, la raréfaction et la réaction; la troisième nous instruira sur les éléments; la quatrième sur les mixtes parfaits; et la cinquième sur les imparfaits, ou les météores.

QUESTION PREMIÈRE

Le fait de la génération et de la corruption substantielles a été établi au commencement de la Physique; il nous reste

174 PHYSIQUE. III. PAPxTIE. THÈSE UNIQUE,

à expliquer : 1° ce que c'est que la génération et la corruption, et comment il faut les distinguer de l'altération; 2" quel est le terme de l'une et de l'autre ; 3» quel est leur sujet.

ARTICLE PREMIER

CE QUE c'est que LA GÉNÉRATION ET LA CORRUPTION, ET COMMENT ON LES DISTINGUE DE L'aLTÉRATION.

La génération et la corruption en général se définissent des changements quant à la forme substantielle. La génération se définit spécialement : le passage du non- être à l'être substantiel; la corruption, au contraire, est le passage de l'être au non-être substantiel.

Explication. Un être peut changer de deux manières : d'abord quant aux accidents, c'est-à-dire quant à une manière d'être secondaire qui se surajoute à son essence , mais n'en fait pas partie : un homme, par exemple, e.stbien portant d'abord, malade ensuite, puis il redevient bien portant; ce ne sont pas proprement des générations, ce sont des altérations. Un être peut aussi changer quant à sa substance première , c'est-à-dire quant à cette nature qui reçoit les accidents : ainsi pour un homme qui naît ou meurt, le changement du non-être à l'être dans cet homme, c'est la génération; au contraire, le changement de l'être au non-être, c'est la corruption.

Cette notion établie, il est certain avant tout que la génération et la corruption sont deux changements. La première est le changement de la privation à la forme ; la seconde, de la forme à la privation. Il est certain encore qu'une même action peut produire ces deux changements. En effet, l'action par laquelle une forme nouvelle se produit dans la matière détruit aussi une forme précédente : par le même coup de marteau un clou est chassé et l'autre pénètre : de là vient cet axiome général : Generatio unius est cor-

QUEST. I. DE LA GÉNÉRATION ET DE LA CORRUPTION. d75

ruptio alterius : La génération de l'un est la corruption de Vautre. Il est aussi constant que la génération et la corruption, sous le rapport du changement, se distinguent de l'altération ; celles-là atteignent la forme substantielle , et celle-ci la manière d'être accidentelle.

Ces notions sont universellement admises. Mais voici une question plus délicate : La génération est -elle une action indépendante de l'altération? La plupart des philosophes l'affirment, même parmi les Thomistes; d'autres le nient. S'il faut entendre par action tout ce qui se produit avec changement, J'on peut dire certainement que la génération est une action distincte de l'altération , puisqu'il y a en elle changement et production substantiels, et que l'altération est un changement accidentel. Mais si le mot action est pris plutôt dans l'acception d'influx et de causalité d'un agent qui, un en soi, produit souvent plusieurs changements dans le sujet, la génération et l'altération sont une même action; le même influx par lequel l'agent altère le sujet passif corrompt aussi ce sujet, et de sa matière produit une substance nouvelle : c'est ainsi que le même influx qui échaufle le bois finit par détruire le bois, dans la matière duquel il introduit la forme du feu ; ainsi :

Conclusion. — La génération n'est pas une action distincte de l'altération; elle est le terme et la consommation d'une action altérative. Telle est la doctrine de saint Thomas (I Métaph., lect. xii, et Opusc. III, chap. il, et ailleurs) : la génération est le terme de l'cdtération; la même action qui altère d'abord engendre ensuite.

La preuve est de saint Thomas (quest. de l'Ame, art. xii). La substance n'est le terme immédiat et premier d'aucune action de la créature : le terme immédiat, c'est l'accident; quand la substance est atteinte, ce n'est qu'au moyen de l'accident avec lequel elle est jointe. Or, si la génération était une action distincte de V altération, elle aurait la substance pour terme immédiat et premier : elle n'est donc pas une

action distincte. La mineure est évidente. Prouvons la majeure. Le terme immédiat de l'action correspond à son principe immédiat, car les choses n'agissent que sur ce qui leur est semblable; or le principe immédiat de l'action dans les créatures, c'est l'accident, nulle substance créée, comme nous l'avons vu plus haut, n'étant opérative immédiatement: donc le terme immédiat de l'action créée, ce n'est pas la substance, mais l'accident. Et c'est ce que l'expérience constate dans les agents matériels, qui n'agissent que par leurs accidents : comme le feu par la chaleur : le feu produit immédiatement la chaleur dans le bois , et par ce moyen la forme du feu.

Confirmation. Il ne faut pas multiplier les actions sans nécessité; or l'action par laquelle l'agent altère peut amener la forme substantielle, et, par conséquent, engendrer; la génération n'est donc pas une action distincte de l'altération. Prouvons lamineure. 4° Les choses nécessairement connexes peuvent être produites par une action commune : ainsi , grâce à la connexion , le premier anneau d'une chaîne entraîne les autres; la même force qui entraîne le tronc arrache aussi la racine; or la forme substantielle est nécessairement connexe avec la disposition immédiatement précédente, car elle la suit aussitôt: par exemple, quand la chaleur est à son plus haut degré dans l'étoupe, celle-ci s'enflamme : donc la même action par laquelle l'agent, en altérant le sujet, y introduit la disposition dernière, sert aussi à amener la forme substantielle ; c'est le feu qui , en élevant l'étoupe à une chaleur intense, l'a déterminée à s'enflammer,

2° La corruption dans la forme se produit comme la gé^ nération, mais dans un ordre inverse; or l'altération, qui fait disparaître la disposition dernière, détruit aussi la forme substantielle : ainsi celui qui supprime la chaleur éteint le feu ; et en arrêtant le mouvement du cœur on fait périr l'animal. Par conséquent, l'altération, en mettant dans le

sujet la disposition dernière, y met aussi la forme substantielle.

3° L'altération est proportionnée à la vertu dont elle procède ; car elle est la causalité de cette vertu , et elle fait en acte second ce que la vertu fait en acte premier; or la vertu qui altère a deux fonctions : d'abord elle est accident , puis elle est vertu instrumentale de la substance , comme nous l'avons vu (I^e partie de la Physique , quest. de la cause efficiente) : donc l'altération a aussi deux fonctions : action de l'accident, elle produit l'accident; procédant comme vertu instrumentale de la substance, elle se termine à la production de la forme substantielle. Cet argument est employé souvent par saint Thomas (question m de la Puissance , art. X, rép. à la 13« objection, et ailleurs) : La forme accidentelle agit par la vertu de la forme substantielle , et, par conséquent, la forme accidentelle peut se terminer à la forme substantielle.

Première objection. Saint Thomas (au III* liv. contre les Gentils, chap. clxiii) dit que la forme substantielle aune action à elle propre; or l'altération n'est pas l'action propre de la forme substantielle : donc il y en a une autre , et c'est la génération.

Réponse. Je distingue la mineure. L'altération n'est pas l'action propre de la forme substantielle , dayis ce sens précis qu'elle se termine à l'accident, je le concède; en tatvt que générative et s'étendant à la forme substantielle comme à son dernier terme, je le nie. Ainsi que nous l'avons dit, la même action produit la disposition dernière et la forme qui suit immédiatement cette disposition. Dans sa première fonction, elle est dite altération, et c'est l'action propre de l'accident ; dans la seconde, elle s'appelle génération : et ainsi elle est l'action propre de la forme substantielle. Elle ne s'étend à la forme substantielle que par la vertu de la substance, comme nous l'avons fait voir, (l" part. , thèse ne, quest. iv, art. 3.)

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