III
Seconde objection. Des termes différents exigent des actions différentes ; or la génération se termine à la svihstance, et l'altération à l'accident : donc ce sont des actions différentes.
Réponse. Je distingue la majeure. Des termes différents, non subordonnés ni connexes, je le concède; des termes subordonnés et connexes , je le nie. La disposition dernière et la forme sont entre elles connexes et subordonnées : elles sont comme les termes premier et dernier d'une opération : elles découlent donc de la même action , qui produit d'abord la forme accidentelle ou la disposition; puis, plus intense, el arrivée à son dernier degré, la forme substantielle ellemême.
Instance. La disposition dernière, celle qui précède immédiatement la forme, n'est pas connexe à cette forme substantielle et engendrée : elle ne se produit donc pas par la même action. On prouve l'antécédent. Si la production d'une chose est la destruction d'une autre , ces deux choses ne sont pas connexes entre elles ; or par la production de la forme substantielle tous les accidents de l'ancien composé sont détruits, même les dispositions qui précédent immédiatement cette forme nouvelle, comme on le dira plus loin : donc ces accidents ne sont pas nécessairement connexes à la forme produite.
Réponse. Je nie l'antécédent. Pour la preuve, je distingue la majeure. Si la production d'une chose est la destruction d'une autre , ces choses ne sont pas connexes entre elles, d'une connexion de concomitance, c'est-à-dire de sorte qu'elles soient simultanées , je l'accorde; d'une connexion de succession, de sorte qu'après une de ces choses suive nécessairement l'autre , je le nie. Et concédant la mineure^ je distiyigue aussi le conséquent. La forme engendrée n'est pas connexe avec les dispositions préparatoires , d'une connexion de concomitance, je le concède ; d'une connexion de succession, je le nie. Car, ainsi que je l'ai dit, les disposi-
lions préparatoires se comportent vis-à-vis de la forme engendrée comme le terme premier vis-à-vis du terme dernier, ou plutôt comme une voie qui conduit au terme. Ces formes transitoires sont, en effet, comme des voies qui conduisent à la forme substantielle : aussi , de même que le terme est relié à la voie qui l'y conduit de telle sorte que , celle-ci disparaissant, le terme lui succède aussitôt, de même la forme substantielle est connexe aux dispositions qui la précèdent immédiatement d'une connexion de succession , et l'altération se continuant ne demeure pas dans ces dispositions, elle devient plus intense, et parvient enfin à la forme substantielle comme à son dernier degré d'intensité.
Nouvelle instance. L'altération n'existe plus au moment où la forme substantielle est engendrée : ce n'est donc pas la même action que la génération.
Réponse première. Je nie la conséquence. En effet, pour dire de la forme qu'elle est produite par altération , il suffit que l'altération l'ait immédiatement précédée , et qu'elle succède à cette altération comme son terme dernier. Ainsi le lieu où je suis, pour dire que je l'ai acquis par un mouvement, il n'est pas nécessaire que je sois en même temps dans ce lieu et en mouvement. Cela même ne pourrait être, il suffit, au contraire, que le mouvement ait immédiatement précédé le repos, et m'ait en même temps conduit vers le lieu de ce repos, comme vers son dernier terme.
Réponse seconde. Je distingue l'antécédent. L'altération n'existe plus au moment où la forme est engendrée , formellement, je le concède ; terminativement et consommativement, je le nie. En eflet , puisque la forme substantielle, ainsi que je l'ai dit, est le dernier terme de l'altération, l'altération s'y trouve comme dans son terme.
Réplique. L'altération et la génération ne sont pas dans le même sujet, car le sujet de l'altération est un composé soumis à la corruption; mais le sujet de la génération est la matière première : ce sont donc deux actions distinctes.
Réponse. Je distingue l'antécédent. Ces deux actions ne se trouvent pas dans le même sujet complet, je le concède; partiel, je le nie. La matière , en effet , qui est sujet de la génération, est au moins le sujet partiel de l'altération. Ou bien encore : Je distingue : La génération n'est pas dans le même sujet que l'altération; si elle est considérée comme changement, je le concède, car de la sorte elle est dans la matière comme dans son sujet ; mais la génération considérée comme action, je le nie. Celle-ci étant avec l'altération une seule et même chose, elle est dans le même sujet, c'est-à-dire dans le composé soumis à la corruption, ce que fait proprement l'agent qui ne peut agir sur la matière nue.
On dira enfin, que de l'explication donnée il suit que la forme substantielle n'est produite que secondairement et comme par ricochet ; elle ne serait, en effet, qu'une conséquence des dispositions préparatoires, et celles-ci seraient le terme propre et premier de l'altération. Or il ne convient pas de dire que la forme substantielle soit produite secondairement : ce mode de production , étant imparfait , doit appartenir seulement aux êtres imparfaits.
Quelques Thomistes admettent cette conséquence , mais c'est à tort; car on ne peut dire que ce qui ne peut simultanément exister avec une chose soit le résultat de cette chose : or la forme substantielle ne peut exister avec les dispositions préparatoires ; elle n'en résulte donc pas. Ensuite la dimanation est proprement la production d'une chose secondaire à l'occasion de la production d'une chose principale; or la forme substantielle est le terme principal vers lequel tend un agent. Enfin, si la forme substantielle était produite secondairement, tout ce qui se trouve dans le composé nouveau ne s'y trouverait que de la même façon, car les propriétés sont une dimanation de la forme : si la forme ellemême n'est qu'une production secondaire , que peut produire de principal l'action propre? Ainsi nous nions cette conséquence, ha forme substantielle est proprement et prin-
cipalement le terme de l'intention , bien que dans l'exécution, ou l'action altérative, elle soit postérieure; car cette action peut se considérer sous deux aspects : 1° comme fait de l'accident pris en lui-même , et de la sorte elle a pour terme propre les dispositions préparatoires; 2° comme fait de l'accident en tant que cet accident est la vertu de la substance, et alors elle a pour terme propre et dernier la forme substantielle, et elle produit cette forme, non comme elle produirait un terme secondaire concomitant avec le terme principal , par exemple, comme sont produites les propriétés qui pour cela sont appelées dimanation et résultat , mais comme un terme qui a été le dernier but de ses efforts et succède aux termes préparatoires , c'est l'acte final de l'influx de l'agent. C'est pourquoi saint Thomas, bien que souvent il dise que la forme substantielle est le terme dernier de l'altération , ne dit nulle part que celte forme soit produite secondairement.
ARTICLE DEUXIÈME
Première remarque. Le terme de la génération est double : il y a le terme qui, ou l'effet , et le terme quo, ou la cause. Le terme qui, c'est celui qui termine la génération dans l'être qui reçoit d'exister, et ce terme a l'être ut quod , c'est-à-dire comme une chose qui est réelle. Le terme quo termine la génération, non qu'il soit produit ni qu'il s'agisse de son existence elle-même ; mais il est la raison par laquelle ce qui est engendré se trouve constitué.
Seconde remarque. Par la génération quatre choses se produisent : la forme substantielle; le composé de matière et de forme, c'est-à-dire la nature complète; la personne ou le suppôt, que l'on nomme ordinairement le composé métaphysique , parce qu'il est composé d'essence et de subsistance, et enfin les propriétés. Cela posé :
Diso7is premièrement : La forme substa7itielle est le terme quo de la génération.
Preuve. Que la forme substantielle soit [un terme de la génération, cela est constant par la définition : la génération est un changement de la forme substantielle. Qu'elle soit le terme quo, on le prouve; car le devenir etl'être produit se proportionnent à l'être même , ainsi que le dit saint Thomas (!■•«' part, quest. c, art. 2) : Le devenir n'est autre chose qu^un acheminement vers l'être; mais la forme substantielle n'est pas proprement ce qui est, c'est ce par quoi une chose est, toujours suivant le saint Docteur (pe part., quest. XLV, art. 4). Par conséquent, celte forme n'est pas produite comme terme qui est, mais comme terme par lequel une chose est; ainsi la forme substantielle n'est que le term,e quo, ou la cause de la génération.
Deuxièmement. Le composé physique, ou la nature complète, est aussi le terme quo total de la génération.
Preuve. La nature n'est pas proprement ce qui est, ni ce qui existe, c'est ce par quoi une chose est. La nature humaine n'est pas l'homme, c'est ce qui le constitue. Elle n'est donc pas produite ut quod, mais seulement ut quo.
Troisièmement. Le terme qui de la génération , c^est rindividu ou le suppôt.
L'individu, ou le suppôt, est bien distinct de la nature; et le suppôt est ce qui est, ce qui opère, ce qui est engendré, etc. , tandis que la nature n'est que ce qui fait être le suppôt, ce qui le fait opérer, ce pourquoi il est engendré. Ainsi quand l'homme parle, quand il meurt, on ne dit pas que la nature parle, ou qu'elle meurt ; c'est la personne même de l'homme. Nous remarquons ceci en passant, car nous l'expliquerons tout au long dans la Métaphysique.
Prouvons-le par le principe déjà donné. Le terme qui de la génération, c'est ce qui est engendré; or il n'y a que le suppôt, la personne, qui soit engendré; le suppôt est donc
le terme qui de la génération. La majeure est évidente. Prouvoris la mineure. Le devenir correspond à l'être même; or il n'y a que le suppôt qui existe ; donc le suppôt est aussi ce qui devient et est engendré.
Première confirmation. Le terme qui de la génération doit être quelque chose de complet dans la ligne de l'être, or le suppôt seul est complet dans la ligne de l'être : donc il est le terme qui de la génération.
Seconde confirmation. Tout être tend à produire son semblable. Or le suppôt de l'agent est ce qui agit ; aussi diton communément que les actes appartiennent au suppôt: Actiones simt suppositorum ; donc c'est proprement le suppôt du patient qui est engendré, il est donc le terme qui de la génération.
Quatrièmement. Les propriétés sont les termes secondaires de la génération.
Preuve. D'abord les propriétés provenant d'une manière secondaire de la forme substantielle, elles sont le terme secondaire de la génération et comme des appendices du composé engendré. Ensuite celui qui donne l'être, donne secondairement les conséquences à l'être ; or les propriétés sont les conséquences de l'être; donc elles ne sont que le terme secondaire de la génération.
Dans le même sens nous dirons de la corruption que son terme quo, c'est la privation de la forme ou de la nature qui périt, et son terme qui, c'est d'abord le suppôt corrompu, et ensuite la destruction des propriétés qui périssent dès que la forme substantielle disparait; celles-ci sont le terme secondaire de la corruption.
Cette conclusion s'appuie sur le fait que la corruption se comporte en détruisant les êtres comme la génération en les produisant : donc, de même que la forme, la nature et le suppôt sont à leur façon les termes de la génération, ainsi la privation et la destruction de cette forme, de cette nature et de ce suppôt sont les termes de la corruption.
Objection contre la première conclusion. La forme substantielle n'est pas toujours produite par la génération. Ainsi l'âme raisonnable, qui est l'effet d'une création, n'est pas le terme d'une génération.
Réponse. Je nie la conséquence. En effet, il suffît que la génération donne la forme et l'unisse à la matière, pour qu'on dise de cette forme qu'elle est le terme quo de la génération. La forme termine la génération, en ce sens que par elle l'engendré se trouve constitué. Or, pour que l'engendré se trouve constitué par une forme , il n'est pas nécessaire qu'elle soit produite, il suffît qu'elle soit unie à la matière. Donc, quoique l'âme raisonnable ne se produise pas par une action générative , elle se trouve néanmoins unie à la matière par celte action. Et nous disons qu'elle dépend de la génération, non quant à son être , mais quant à son inhérence, non comme en résultant par elle-même, mais comme y trouvant le moyen naturel de s'unir la matière.
Objection contre la troisième conclusion. La sainte Vierge a véritablement engendré Jésus - Christ. Or l'action de la sainte Vierge ne s'est pas terminée à la Personne de Jésus-Christ. Donc le suppôt ou la personne n'est pas le terme de la génération. La majeure est certaine. Onprouve la mineure. Le Suppôt divin ne peut être atteint par une créature : il n'a donc pas pu terminer l'action de la sainte Vierge.
Réponse. Je nie la mineure. Pour la preuve , je distingue l'antécédent. Le Suppôt divin ne peut être atteint par une créature ; en tant qu'il existe dans la Nature incréée, je le concède; eîi tant qu'il subsiste dans la nature créée, ie le nie. De même , en effet, que la Personne divine, en tant que portant la Nature divine, n'a pu subir ni faire une action humaine, comme naître, manger, mourir, etc., tout cela lui a été possible seulement parce qu'elle subsistait dans la nature humaine, et c'est ainsi que Notre-Seigneur est né, qu'il a souffert et qu'il est mort ; de même en tant qu'Elle
existait dans la nature humaine , Elle a pu être atteinte par l'action de la sainte Vierge ^ et terminer cette action , comme l'eût terminée la personne créée à laquelle Elle s'est substituée. Aussi bien donc que le suppôt créé eût réellement et proprement terminé l'action générative delà sainte Vierge, la Personne divine termine réellement et proprement cette même action générative. C'est pourquoi nous appelons la sainte Vierge formellement et proprement mère de Dieu, et nous disons qu'elle a engendré Dieu. Cependant si le Verbe divin a été substitué à une personne créée , ce ne fut pas en vertu de l'action de la sainte Vierge, mais par le bon plaisir de Dieu ; et l'on ne peut dire en aucune façon que le Verbe soit causé par une action de la sainte Vierge, ni qu'il en dépende, même en tant qu'il subsiste dans la nature humaine.
ARTICLE TROISIÈME
De ce que nous avons dit, il résulte que la matière première est le sujet de la génération et de la corruption. En effet, c'est la matière première qui passe d'un être substantiel à l'autre, parce qu'elle est une pure puissance versatile, pouvant prendre tous les êtres substantiels ; nous l'avons fait voir (Ire part, de la Physique, quest. ii). Mais il reste deux questions à débattie, et elles sont très-graves toutes deux. La première est de savoir si la matière dépourvue de toute forme substantielle et accidentelle est le sujet de la généralion et de la corruption; ou bien , ce qui revient au même, si dans la corruption substantielle se trouve la résolution de l'être à la matière première, de sorte que nulle forme, nul accident ne subsiste dans le composé engendré de ce qui était dans le composé corrompu ; la seconde, de savoir si les accidents qu'entraîne avec elle la forme engendrée disposent la matière à être le sujet de cette forme. Expliquons l'une et l'autre question en deux paragraphes.
S'il y a, dans la corruption substantielle ^ résolulion à la matière dépourvue de toute forme.
II y trois opinions. La prenr.ière est celle de Scot : il prétend que la matière a une certaine forme substantielle qui lui est contemporaine; cette forme, il l'appelle forme de corporéité; elle subsisterait numériquement la même après toute corruption : ainsi, quand l'homme meurt, l'âme raisonnable se retirerait, mais la forme corporelle demeurerait dans le cadavre la même numériquement qu'auparavant. La deuxième opinion veut que dans la corruption toutes les formes substantielles périssent, mais que plusieurs accidents subsistent numériquement tels qu'ils étaient dans le composé corrompu: ainsi, dans l'homme mort la figure, la quantité, les linéaments du visaye, etc., demeureraient numériquement les mêmes. Suivant la troisième opinion , la matière se dépouille entièrement de toute forme substantielle et accidentelle, et ainsi il y a résolution à la matière première. Ainsi donc :
Conclusion. — Dans la corruption substantielle aucune forme substantielle de l ancien composé ne demeure; tous les accidents disparaissent aussi, et quand l'homme meurt, l'âme raisonnable se retirant, tous les accidents de l'homme périssent en même temps; si quelques-uns semblent subsister, c'est qu'ils sont remplacés par des accidents semblables.
Telle est la doctrine de saint Thomas (I^r p. de la Génération, leç. ii'e) : Il faut dire que l'accident ne subsiste pas numériquement le même dans l'engendré ; ce qui était d'abord s'est corrompu par accident à la corruption du sujet. Partout il établit que les accidents dépendent de la substance, de telle sorte qu'une fois la substance détruite, il est nécessaire aussi que les accidents le soient. C'est aussi
ce qu'enseigne Aristote, définissant la génération : C'est le changement du tout au tout, rien de sensible ne subsistant, le sujet ne restant pas le même. (Liv. l^"" de la Naissance et de la Mort, chap. iv.)
La première partie se prouve par le principe que nous établirons dans la IV^ partie (quest. i^^, art. 2). Dans un composé il n'y a qu'une forme qui est la forme substantielle; or par la corruption cette forme se retire de la matière : donc il ne reste plus de forme. La majeure sera prouvée au lieu que nous venons de dire. La mineure résidte de la notion même de la corrupÂion.
Prouvons la seconde partie. Si le sujet qui porte les accidents périt, il faut que les accidents périssent aussi; or, dans la corruption substantielle : par exemple, dans la mort de l'homme ou dans la combustion du bois, le sujet renfermant les accidents périt : il est donc nécessaire que les accidents périssent. La majeure est certaine; car l'accident ne peut naturellement se conserver sans le sujet, et il ne peut d'un sujet passer dans un autre. Prouvons la mineure. Le sujet qui renferme les accidents n'est pas matière seulement, c'est un composé substantiel ; mais dans la corruption, qui est substantielle , le composé substantiel périt : donc le sujet des accidents périt. La mineure est certaine. La majeure se p)rouve de trois manières : 1° Le sujet qui porte les accidents doit être un être existant en acte. En effet, comme le dit saint Thomas (P^ p., q. Lxxvne, art. 9), la forme accidentelle ne donne pas l'être simplement, elle suppose son sujet existant en acte simplement; or la matière seule n'existe pas en acte, nous l'avons déjà prouvé : donc elle n'est pas le sujet des accidents. 2° Le sujet des accidents doit exister par soi ; en effet , subsister par soi précède le fait de porter des accidents ; mais la matière seule n'est pas un être existant par soi, car elle reçoit de la forme l'attribut de la subsistance; on l'a vu plus haut: donc elle ne peut supporter les accidents. Enfin 3°, la matière seule
n'est pas sujet de la quantité , par conséquent elle ne le sera pas des autres accidents. La conséquence est évidente. En effet , la quantité est l'accident qui a le plus d'affinité avec la matière : elle est le premier accident corporel; c'est par elle que les autres accidents adhèrent : si donc la matière seule n'est pas le sujet de la quantité, et qu'il faille le composé entier pour porter celle-ci, à plus forte raison elle ne portera pas les autres accidents. Prouvons l'antécédent. La quantité est la propriété du composé corporel total ; elle suit toute la forme corporelle : donc elle n'est pas dans la matière seule , mais dans le composé de matière et de forme corporelle. C'est pourquoi Scot, pour sauver le principe de la même quantité restant après la corruption, a mis en avant une forme substantielle de corporéité retenant cette quantité.
On dira : Plusieurs accidents sont inhérents à la forme seule : l'intelligence et la volonté , la grâce et les hahitus de l'esprit n'appartiennent qu'à l'âme, et cependant, à raison de l'âme, ils indiquent l'homme tout entier, et l'homme est dit, par rapport à ces accidents, sujet de dénomination, et l'âme seule sujet d'inhésion. Pourquoi la matière n'auraitelle pas aussi ses accidents, surtout la quantité, de façon que, s'ils servent à désigner le composé entier, ils n'appartiennent pourtant qu'à la matière?
Réponse. Je nie la parité. Ce que l'âme raisonnable a en propre, c'est de subsister par elle-même, et de pouvoir exister indépendamment de la matière : il n'est donc pas étonnant qu'elle seule soit sujet d'inhésion de certains accidents. Quant à la matière dépourvue de forme, elle ne peut exister en acte ; elle n'existe que dans le composé entier : elle ne peut donc porter des accidents qu'en raison de ce composé.
Confirmatio7i par un autre principe de saint Thomas. Ce qui vient d'abord étant supprimé, il faut que ce qui vient ensuite périsse, si le second n'était appuyé que sur le premier : par exemple , les battements du cœur cessant ,
tous les mouvements vitaux , qui viennent de lui , cesseront aussi ; enlevez les fondements, la maison entière s'écroulera ; or la forme substantielle précède dans la matière les formes accidentelles , elle en est le fondement : donc si elle se retire par la corruption, tous les accidents périront nécessairement. La majeure est claire, pour ainsi dire, par les termes mêmes. La mineure est la notion commune de la forme substantielle. Nous l'avons suftîsamment établie et développée en parlant des principes des choses naturelles : la forme substantielle est définie l'acte premier de la tnatière, et saint Thomas (quest. des Esprits créés, art. 3) dit qu'elle est le fondement de tous les accidents.
Les adversaires répondent que la forme substantielle précède d'une priorité de noblesse et d'intention , en tant que forme principale, vers laquelle la nature tend principalement, et non d'une priorité de temps.
Mais, au contraire : La forme substantielle précède aussi d'une priorité d'exécution et de dépendance : on n'a donc rien répondu. Prouvons Tanfécédenf. Comme l'expose saint Thomas {I^^ p., q. lxxvii, art. 6), être simplement, même dans l'exécution, est antérieur à être d'une certaine manière : ainsi être homme vient avant être docte ; or la forme substantielle donne l'être simplement, et les formes accidentelles donnent seulement l'être d'une certaine manière : donc la forme substantielle, dans l'exécution même, est antérieure aux formes accidentelles.
Première objection. Saint Thomas et Aristote disent que quand la génération d'un élément premier se fait d'un autre élément premier; quand de l'eau, par exemple, il sort de l'air, il y a toujours quelque accident qui se conserve : ainsi dans l'air qui s'évapore de l'eau, le froid et la pesanteur de l'eau disparaissent, mais l'humidité reste : par conséquent tous les accidents ne périssent pas.
Réponse. Saint Thomas et Aristote n'ont ici voulu parler que de la présence d'accidents semblables ; ils n'admettent,
ni l'un ni l'autre, la présence d'accidents identiques. Saint Thomas le dit expressément (au livre le^ de la Génération, leç. x).
Instance. Saint Thomas (dans la partie IV"^, chap. Lxxxi) dit expressément que, dans le cadavre d'un homme mort, les mêmes dimensions subsistent numériquement; et il en conclut que le même corps numériquement peut ressusciter: donc il n'y a pas de résolution des corps jusqu'à la matière première, mais il doit rester au moins la quantité identique.
Réponse. Le saint Docteur parle là contre A verroës et d'autres Infidèles, qui admettaient qu'après la mort de l'homme ses dimensions demeuraient les mêmes numériquement dans le cadavre, et niaient cependant la possibilité de la résurrection. Saint Thomas entendait les combattre d'après leurs propres principes, et non d'après les siens. Vous admettez, disait-il, que la matière de l'homme défunt demeure, que l'âme demeure également, que les dimensions demeurent les mêmes numériquement : donc rien n'empêche que le même homme numériquement puisse être ressuscité par la Puissance divine. L'argument demeure donc efficace, comme cet argument du philosophe péripatéticien contre les Stoïciens : Celui d'entre vous qui est sage, doit être impassible, or nul d'entre vous n'est impassible : donc nul d'entre vous n'est sage. Cet argument est parfait, quoiqu'il ne s'accorde pas avec la doctrine des Péripatéticiens.
Deuxième objection. On voit dans l'homme mort les mêmes cicatrices , les mêmes linéaments , la même quantité, la même couleur, etc. : il est donc faux que tous les accidents périssent.
Réponse. Les accidents de cette sorte, dans l'homme mort et dans l'homme vivant, ne sont pas les mêmes numériquement ; ils sont seulement semblables par l'apparence. Il n'y a rien d'étonnant si les sens n'aperçoivent pas cette mutation individuelle , car ils ne savent pas discerner entre des
choses pour peu qu'elles soient semblables : ainsi, nous prenons deux hommes qui se ressemblent pour un seul et même homme; et si de deux œufs de même grosseur l'un est substitué à l'autre , l'œil le plus exercé n'apercevra pas le changement.
Instance. Nulle cause n'a pu détruire les accidents anciens ; donc ils subsistent. On prouve l'antécédent. Le contraire n'est détruit que par son contraire; or il n'apparaît aucun contraire qui aurait pu détruire les anciens accidents : les cicatrices, la forme des yeux, la fluidité du sang dans l'homme mort, etc., donc :
Réponse. La destruction de ces accidents est elle-même un accident de la perte du sujet. En efî"et, de même que l'ancien sujet est détruit, et qu'il est remplacé par un nouveau , ainsi périssent les accidents anciens , et ils sont remplacés par de nouveaux, en partie semblables et en partie dissemblables. Par conséquent , en forme, je nie l'antécédent. Quant à la preuve, je distingue la majeure. Le contraire n'est détruit que par son contraire , quand il est détruit par soi et directement , je le concède; quand il est détruit par accident à la destruction du sujet, je le nie; car en ce cas l'agent qui détruit le sujet détruit aussi tout ce qui s'y trouve, que ce soit contraire, semblable ou analogue.
Nouvelle instance. Dans le cadavre il n'y a pas d'accidents nouveaux , pas de cicatrices nouvelles , pas de nouvelle dureté pour les os, pas de nouvelle flexibilité à la chair : donc les accidents anciens subsistent. Oyi prouve l'antécédent. Aucun accident n'est produit sans cause; or on ne peut assigner de cause efficiente de ces accidents nouveaux : par conséquent ils ne sont pas de nouveau produits.
Réponse. Je nie Vaniécédent. Pour la preuve , je réponds que la cause qui produit la forme cadavérique pro-
duit en même temps les accidents que nous voyons dans le cadavre.
On dira : La cause qui produit le cadavre , c'est quelquefois une épée, une corde, de l'eau, du feu, etc.; or ces causes ne peuvent produire les accidents cadavériques: comment l'épée, par exemple, donnerait-elle de la fluidité au sang , de la chaleur aux viscères, de la pâleur au visage? Donc la cause qui produit la forme cadavérique ne produit pas ces accidents.
Réponse. La cause principale efficiente de la forme du cadavre, ce n'est pas l'épée, ni la corde, par lesquelles l'homme a péri , ce sont les agents universels , qui , après avoir conservé aussi longtemps que possible la forme de vivant, l'abandonnent quand les blessures ou les maladies ont détruit les dispositions nécessaires, et produisent une nouvelle forme, dans laquelle les accidents renouvelés se conforment à la disposition de la matière.
On ajoutera : Tout agent produit son semblable; or, quels que soient les agents qui produisent la forme du cadavre, ils n'ont rien de semblable aux accidents que l'on trouve dans le cadavre. Où est, en efiet, soit dans les astres, soit dans l'épée, la similitude avec des marques et des linéaments, qui sur le cadavre apparaissent les mêmes que dans le corps vivant ? Donc ces agents ne produisent pas ces accidents sur le cadavre.
Réponse. Je distingue la majeure : tout agent produit son semblable, dans les sujets qu'il produit par lui-même, je l'accorde; dans les sujets qu'il produit par accident, et en vertu de la disposition des sujets, je le nie. En effet, par accident et en vertu de la disposition de la matière, l'agent, quand il est seulement équivoque à l'efîet, produit généralement des accidents dissemblables : c'est ainsi que le soleil, lumineux, noircit l'Éthiopien; que le lait, blanc, répandu sur du bois incandescent , produit un charbon plus noir. C'est une loi de la nature , que les accidents communs
de l'engendré suivent moins la condition de l'aident que la disposition de la matière : ainsi, quand les accidents de l'ancien composé périssent dans l'engendré, ils sont remplacés en général par des accidents semblables , auxquels les accidents disparus ont prédisposé la matière.
Troisième objection. S'il y a résolution en la matière première, les viandes qui passent pour les meilleures: celles du veau et de la perdrix, ne seront pas plus succulentes que les plus grossières : celles du ronard et de l'àne, par exemple. En effet, la matière première de l'âne et celle de la perdrix sont une seule et même chose : si donc cette matière subsiste seule , la chair de l'âne et celle de la perdrix seront également nutritives.
Réponse. Bien que la matière soit la même dans toutes ces chairs, les qualités alimentaires, qui facilitent ou empêchent la digestion, et celles qui leur succèdent, quand la nourriture est suffisamment macérée pour se convertir en la substance de l'homme , ces qualités ne sont pas les mêmes dans la chair de la perdrix et dans celle de l'âne ; il peut donc y en avoir de meilleures pour la santé , et de pires , c'est-à-dire que l'estomac et la chaleur vitale supportent mieux les unes, qui leur sont similaires, et trouvent les autres contraires et répugnantes.
Quatrième objection. Au moins quand la matière prend une nouvelle forme substantielle , les dispositions préparatoires doivent demeurer dans cette matière : donc tous les accidents ne périssent pas. On prouve l'antécédent. La matière, pour recevoir telle forme plutôt que telle autre, doit être disposée à cette forme ; or elle ne peut être disposée à cette forme , si , au moment de la génération , elle ne retient les dispositions qui l'y préparent : donc celles-ci demeurent.
Réponse. Je distingue V antécédent. Les dispositions préparatoires doivent demeurer, formellement , je le nie; virtuellement, je le concède. Explication. Au moment où le m. 13
194 PHYSIQUE, m. PArxTIE. THÈSE UNIQUE.
bois, par exemple, est converti en feu, il est vrai que tous les accidents du bois disparaissent, même celle chaleur qui disposait la matière du bois à la forme du feu ; cependant cette chaleur est dite demeurer virtuellement , parce qu'elle laisse une matière déterminée à la forme du feu , et aussi parce qu'au moment où cette chaleur préparatoire périt, une autre semblable lui succède avec la forme du feu, et qu'elle semble demeurer elle-même dans ce qui la remplace.
histance. Ceiie détermination que les dispositions laissent dans la matière est un accident : donc il reste quelque accident. On prouve l'antécédent. Autrement , que serait cette détermination ?
Réponse. Une détermination de cette sorte n'est qu'une entité de la matière , entité indiquant des dispositions immédiatement précédentes : par le fait même que la matière du bois , par exemple , s'est trouvée tout le temps qui a précédé dans l'état de caléfaction , il faut qu'à la fin de cette caléfaction elle ait la forme du feu, vers laquelle conduit la caléfaction, comme vers son but dernier. On peut éclairer parfaitement tout cela par l'exemple du mouvement local : Une personne qui s'est trouvée tout im temps en route vers Paris , à la fin de la route ne se trouve-t-elle pas nécessairement à Paris, et ne résulte-t-il pas du mouvement qui a précédé son arrivée qu'elle est en tel lieu plutôt qu'en tel autre , quoique dans l'instant où elle se trouve à Paris , elle ne se trouve plus sur la route, et que le mouvement ait cessé? Ainsi, par le fait, tout le temps qui a précédé la génération, la matière s'est trouvée dans les dispositions préparatoires ; elle est déterminée à se trouver maintenant sous la forme; vers cette forme l'ont conduite ces dispositions, comme une voie conduit vers un but; mais dans l'instant où elle a reçu la forme, les dispositions préparatoires cessent d'exister. Cet exemple est assez clair.
Nouvelle instance. La matière ne peut être disposée for-
mellement, si dans l'instant de la génération les dispositions ne se trouvent en acte dans cette matière : donc les dispositions subsistent en elles-mêmes. On prouve l'antécédent. Il ne peut exister d'effet formel , si la forme ellemême n'existe en acte ; or la matière ainsi disposée est un effet formel des dispositions : donc, pour que la matière soit disposée, elle doit avoir les dispositions en acte.
Réponse. Je nie l'antécédent. Pour la preuve, je distingue la mineure. La matière ainsi disposée est un effet formel des dispositions, des dispositions entendues au sens droit , je le nie; des dispositions similaires, je le concède. Celte disposition est , il est vrai , causée formellement dans la matière, et par une préparation antécédente elle-même, non que cette préparation y subsiste encore, mais parce qu'elle a été immédiatement remplacée par ce qui y est maintenant. En effet, pour qu'au moment de la génération la matière soit dite disposée formellement, il suffit qu'en elle ces dispositions aient précédé.
Il faut ajouter qu'au moment de la génération les dispositions préparatoires périssent par la ruine de l'ancien composé, où elles résidaient comme dans leur sujet, les dispositions concomitantes à la forme engendrée leur succèdent aussitôt. Comment elles disposent la matière à cette forme, nous l'expliquerons âu paragrcqjhe suivant. Par conséquent, pendant tout le mouvement de la génération, l'on peut dire que la matière est disposée formellement même par les dispositions qu'elle a en acte. Ainsi en forme, on peut distinguer l'antécédent ; la matière ne peut être disposée dans l'instant delà, génération, s'il ne s'y trouve quelques dispositions préparatoires, je le nie, car toute disposition préparatoire périt quand le composé est dissous; concomitantes , je le concède; car celles-ci succèdent immédiatement à celles-là, et se trouvent dans la matière au moment de la génération.
On dira : La quantité au moins dans l'homme a pour su-
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jet la matière seule. Donc cette matière reste la même numériquement. Preuve de l'antécédent. L'âme raisonnable ne peut être le sujet de la quantité; donc la matière seule en est le sujet. Preuve de l'antécédent. Une chose spirituelle ne peut être le sujet d'un accident corporel , comme est la quantité; or l'âme de l'homme est spirituelle : donc elle ne peut être le sujet de la quantité.
Réponse. Je nie l'un et l'autre antécédent. Pour la preuve, je distingue la majeure. Une chose spirituelle ne peut être le sujet d'un accident corporel, prise isolément, je le concède; comme informant la matière, je le nie. En effet, par ce fait même qu'une forme, quoique spirituelle, est chargée d'informer une matière , elle constitue avec cette matière un seul composé corporel , et de la sorte elle peut être au moins un sujet quo des accidents corporels, absolument comme une forme corporelle quelconque.
On insiste. L'accident corporel exige un sujet corporel. Or une chose spirituelle , telle que l'âme, n'est pas corporelle. Elle ne peut donc être le sujet d'un accident corporel.
Réponse. Je distingue la majeure. Une chose spirituelle ne peut être corporelle ; celle qui est purement et parfaitement spirituelle, je le concède; une chose spirituelle destinée à informer un corps, je le nie. Ainsi l'âme raisonnable est spirituelle, et elle peut exister sans le corps; mais comme elle est destinée à informer le corps, elle y remplit les mêmes fonctions que les formes corporelles.
Si les accidents que la forme engendrée comprend avec elle disposent la matière à recevoir cette forme.
D'après ce que nous avons dit, il demeure constant qu'à l'instant de la génération la matière se dépouille de tous ses accidents , et même des dispositions préparatoires. Mais de même qu'à l'instant où l'ancien composé disparait , et où la
forme subslantielle précédente s'est retirée, le tout est aussitôt remplacé par une forme nouvelle ; de même , les anciens accidents qui périssent voient leur poste occupé par des accidents nouveaux qui accompagnent la forme nouvelle ; nous entendons parler ici des accidents insépar-ablementunisà la forme substantielle : les pulsations du cœur à l'âme, la chaleur à la forme du feu , l'humidité à la forme de l'eau ; car ces formes sont toujours inséparablement accompagnées de leurs accidents. Disposent-ils réellement la matière à la réception de la forme qu'ils accompagnent? Plusieurs le nient. Tous les Thomistes l'affirment. Cependant il se peut que la contradiction des écoles ne soit que dans les termes.
Conclusion. — Les accidents qu'apporte avec elle la forme engendrée, disposent réellement la matière à la réception de cette forme; ils sont comme ces ornements, ces meubles et ces équipages dont le roi est toujours accom-pagné et qui rendent ses palais dignes de lui 'servir de demeure.
Preuve. Ce qui assujettit la matière à une forme la dispose à recevoir cette forme; or les accidents concomitants assujettissent la matière à une forme : donc ils la disposent à la réception de cette forme. La majeure est évidente par les termes. Disposer la matière , c'est l'adapter à une forme dont elle sera le sujet convenable. Expliquons la mineure. Il est impossible que la matière puisse recevoir la forme, au moins naturellement, sans être affectée d'accidents qui la préparent. Telle est la doctrine de saint Thomas (liv. III, dist. xiii, quest. m, art. 1 ) : La matière est appropriée à la forme parce que des accidents préparatoires lui surviennent: par exemple, la forme du feu vientà la matière quand la chaleur l'a préparée : donc, etc.
Confirmation. On peut dire, toutes proportions gardées, de la réception de la forme ce qu'on dit de sa conservation ; or la conservation des accidents concomitants dispose lama-
tière à conserverlaforme elle-même: donc la réception deces accidents dispose la matière à la réception de la forme. E'ccpîiquons la mineure. Dès que ces accidents se corrompent, par exemple, les pulsations du cœur pour l'âme , la chaleur intense pour le feu, l'humidité pour l'eau, la forme ellemême qu'ils accompagnent se trouve détruite. Donc la conservation de ces accidents dispose la matière à la conservation de la forme.
Il y a ainsi deux genres de dispositions : les unes sont préparatoires et précèdent la forme; les autres sont concomitantes, la forme les porte avec elle. Ainsi la caléfaction du bois, et cette chaleur à laquelle il arrive avant de s'emflammer, précèdent immédiatement la forme du feu. Au contraire, la chaleur intense que la forme du feu ne perd jamais est une disposition concomitante. Les dispositions préparatoires périssent au moment de la génération; les concomitantes surviennent aussitôt pour les remplacer, elles en sont le terme. Ainsi, les dispositions préparatoires amenaient le devenir de la forme, et les dispositions concomitantes amènent son être et sa conservation dans la matière.
Il en résulte que les dispositions concomitantes précèdent la forme d'une priorité de nature dans le sens de cause dispositive et matérielle , et que la forme précède ces dispositions dans le sens de cause efficiente et formelle ; c'est la doctrine de saint Thomas en maints passages , et particulièrement au liv. IV, dist. xvii, quest. i, art. 5, quest. m, où il dit expressément : Les dispositions dernières à une chose sont les effets de la forme prise comtne cause formelle, et elles la précèdent en tant qu'elles en sont les causes matérielles.
Expliquons cette inférence, qui parait d'abord assez compliquée. La priorité de nature n'est que la dépendance d'une chose relativement à une autre , comme nous l'avons expliqué à propos des postprédicaments ; or la forme substan-
QUEST. I. DE LA GÉNÉRATION' ET DE LA CORRUPTION. ii)9
tielle dépend des accidents concomitants comme tout être dépend de ses propres dispositions , ce sont ces accidents qui approprient la matière, comme nous l'avons dit déjà; mais eux-mêmes , ils dépendent à leur tour de la forme comme de leur racine, ils sont les propriétés qui découlent de la forme ; donc, dans le sens de cause dispositive, ils précèdent la forme , et la forme les précède dans le sens de cause formelle et efficiente.
Objection. Ce qui n'existe pas ne peut rien disposer; or les accidents que la forme comprend avec elle n'existent pas quand la matière reçoit la forme ; ils ne disposent donc pas la matière. On prouve la mineure. La présence de la forme dans la matière précède la dimanation de ces accidents; la fonction première de la forme est de mettre en acte, d'actuer {actuare) la matière, ce n'est qu'en second lieu qu'elle donne naissance aux accidents.
Réponse. Je nie la mineure. Dans un même instant réel les accidents et la forme substantielle se trouvent dans la matière : la chaleur intense et la forme du feu se trouvent au même instant réel présentes dans la matière du bois. Je distingue pour la preuve. La présence de la forme dans la matière précède la dimanation des accidents, d'une priorité de temps, je le nie; d'une priorité de nature, je sous-distingue; dans le sens de cause efficiente, je le concède; dans le sens de cause dispositive, je \e nie. En effet, quoique tout se produise simultanément, chacune de ces choses néanmoins dépend de l'autre , suivant les différents sens de la dépendance et de la causalité. Si la forme dépend des accidents comme toute chose dépend de ses dispositions, réciproquement les accidents dépendent de la forme comme de leur racine. La priorité de nature n'est autre chose que la dépendance; dans ces sens différents la forme donc peut suivre ou précéder les accidents. C'est ce qu'explique saint Thomas par un exemple très-juste : le vent souffle par une fenêtre qu'il entr'ouvre , bien qu'il souftle dans la chambre et qu'en même
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temps il ouvre la fenêtre , et que son entrée soit simultanée à l'ouverture qu'il procure , néanmoins dans le genre de cause efficiente le souffle du vent et son entrée précèdent l'opération d'ouvrir la fenêtre, car celle-ci est ouverte par le souffle du vent qui pénètre, et l'opération d'ouvrii- la fenêtre dans le sens de cause dispositive précède le souffle et l'entrée du vent dans l'intérieur. En eflfet, le vent ne soufflerait ni ne pénétrerait dans l'intérieur, si la fenêtre, en s'entr'ouvant, ne lui donnait accès, et, au sens inverse, la fenêtre ne s'entr'ouvrirait pas , si elle n'était poussée par le vent qui souffle et pénètre.
QUESTION DEUXIÈME