SI LE MONDE EST UNIQUE ET PARFAIT
Le monde est défini par Aristote : U7i assemblage composé du ciel, des éléments, et des natures qui y sont contenues. La plupart des anciens disaient que c'était un grand animal. Trismégiste àaLUsPimandre, Pythagore, Platon dans le Timée, les Stoïciens, d'après Cicéron, n'ont pas craint de le répéter. Dans cet animal , la terre et la mer seraient le ventricule et la vessie, la lune le foie, le soleil le cœur, les étoiles les yeux, etc.; ils pensaient encore que ces membres
et ces organes étaient vivifiés par un esprit commun ; quelques chimistes modernes ont même appelé cet esprit Vâme du monde, Virgile avait dit (Vl^ livre de V Enéide, vers 724):
Principio cœlum, ac terras, campo-ique liquentes, Lucentemquç glohnm lunœ , iitaniaque astra, Spiritus intùs a.Iit ; totamque infusa per artus Mens agitât molem , et magno se corpore miscet.
Le ciel, la terre et l'onde et les globes de flamme Pour principe de vie ont tous une même âme ; Cette âme s'infiltrant, se mêlant dans les corps, De l'univers entier fait mouvoir les ressorts.
Mais cette opinion ne s'accorde ni avec la raison ni avec la Foi, à moins qu'on ne l'explique métaphoriquement ; comme le corps animal est composé de plusieurs membres au mouvement desquels l'âme préside , le monde sera réellement composé de parties diverses et ordonnées , et la providence de Dieu, qui règle et vivifie tout, serait ici prise pour l'âme du m.onde; mais aucun autre esprit n'anime le monde ni ne le régit immédiatement, cela n'est nullement nécessaire, aucune raison ne le démontre, et les enseignements de l'Écriture sainte sur la création du 'inonde y sont tout à fait contraires. Il n'est donc pas nécessaire de réfuter plus longuement ces rêveries.
De leur côté , les Épicuriens ont fait du monde un amas confus d'atomes, marchant sans providence, créés sans raison ^i'être , et construits au hasard : cette doctrine impie leur a valu le mépris de l'espèce humaine tout entière ; elle est du reste clairement réfutée par la sage disposition des parties du monde. Chacun y peut voir qu'il n'est pas l'œuvre du hasard, mais celle d'une raison suprême. Si des caractères typographiques jetés au hasard et pêle-mêle n'ont jamais pu produire un poëme comme celui de Virgile ; si un lingot de métal fondu sans moule et manœuvré sans intention ne peut
nous donner ce qu'une horloge nous donne, c'est-à-dire l'indication précise des heures et des minutes , un concours confus et fortuit d'atomes pourra~t -il produire un ouvrage aussi admirable qu'est le monde? Nous avons du reste abondamment démontré cette vérité dans la première partie de la Physique en traitant de la cause finale.
Or cet assemblage de corps désigné sous le nom de monde est-il un ou multiple, c'est une question qui a été vivement discutée parmi les anciens. Quelques-uns ont voulu qu'il y eût plusieurs mondes. Suivant eux, il est aussi absurde de supposer un seul m,onde dans des espaces aussi immenses qu'un seul épi dans un vaste champ ; seulement ils n'arrivaient pas aisément à déterminer combien il y en avait, ni si le nombre en était fini ou infini. Ce furent ces questions traitées par Anaxarque devant Alexandre le Grand qui, dit-on , firent pleurer le héros , et comme ses amis lui demandaient !a cause de sa douleur : N'y a-t-ilpas, dit-il, pour nous grand sujet de pleurer à voir que de tant de mondes, nous n'en avons encore soumis qu'un seul'? L'opinion de l'infinité des mondes avait été mise en avant fort timidement par quelques anciens ; mais les Épicuriens l'ont affirmée avec tant d'assurance, qu'on pourrait croire qu'ils en sont revenus. Diogène, se riant de leurs affirmations imperturbables à propos d'une chose tellement incertaine, demanda un jour à l'un d'eux : Combien y a-t-il de temps que tu es revenu de ces pays et de ces mondes sans fin, pour nous en parler d'une façon si précise et avec une mémoire si fraîche? Les autres plus avisés, surtout ceux qui ont regardé le monde comme créé par Dieu, ont affirmé qu'il n'y en avait qu'un. Donnons donc notre :
Première conclusion. — Plusieurs mondes sont pos- 1 sihles, mais en réalité il n'en existe qu'un seul. -J
La première partie de cette conclusion s'appuie sur la Foi et sur la raison. En effet, la puissance de Dieu étant infinie et ne pouvant s'épuiser, Dieu peut toujours produire
des effets nouveaux plus parfaits , et par conséquent aussi des 7nondes nombreux et plus parfaits que celui que nous habitons. Descartes a donc péché contre la raison aussi bien que contre la Foi quand il a affirmé que Dieu ne pourrait pas créer plusieurs mondes. Du reste, l'argument sur lequel il s'appuie est faux, à savoir (II^ part, des Principes, no22) que la matière de ce monde occupe tous les espaces , même ceux que l'intelligence ou l'imagination peuvent se représenter comme indéfiniment étendus, et que, par conséquent, elle ne laisse pas de place à un autre monde; comme s'il n'était pas libre à Dieu de créer autant de matière qu'il lui plaît , et d'ajouter à une matière finie contenue dans un espace fini une autre matière, et encore une autre dans d'autres espaces ; mais nous avons parlé de cela plus haut au sujet du vide et de l'infini, et nous avons montré qu'il ne pouvait y avoir aucune quantité infinie en acte.
La seconde partie n'est constante pour nous qu'au moyen de la Révélation. En effet , Dieu ayant pu créer plusieurs mondes ou un seul , suivant sa volonté , il nous faut en ce point suivre cette règle de Tertullien : Apprends ce que tu detnandes là de Dieu, ou ne l'apprends de personne ; or, nous voyons dans l'Écriture qu'il n'y a qu'un m,onde, puisqu'elle ne rapporte la création que d'un seul, et qu'elle enseigne que les œuvres de Dieu y sont toutes contenues. {Genèse, chap. i.) Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très-honnes ; et (chap. ii) Dieu au septièm,e jour termina l'œuvre qu'il avait faite, et il se reposa le septième jour de l'œuvre entière qu'il venait d'accomplir. Et il bénit le septième jour, et il le sanctifia , parce qu'en lui il s'était reposé de toute l'œuvre qu'il avait produite par la création.
Il y a , du reste , des raisons plausibles qui ont poussé la plupart des anciens à affirmer la singularité du monde;'^ Thaïes , Pythagore , Empédocle , Parménide , Heraclite , Platon , Arislote , Zenon le Stoïcien , et d'autres philosophes
du premier rang, ont accepté cette opinion. La première raison s'appuie sur l'unité de l'Auteur : il convenait que l'unité de l'artisan se fît reconnaître dans son œuvre entière ; c'est par là que Platon prouve que le monde est un : N'est-il pas , dit ce philosophe , fait à l'image d'un seul? A son tour, Aristote déduit l'unité de l'auteur de l'union des parties du monde; c'est à cette idée que se rapporte la fameuse parole de Trismégiste : L'unique a engendré l'unique, et a réfléchi son ardeur sur lui-même [Menas genuit monadem , et in se suum reftexit ardorem) , c'està-dire, comme l'expose saint Thomas, Dieu un a produit le monde un , afin de manifester sa bonté , en faisant ainsi retourner sur lui-même l'amour par lequel il l'a produit. Je sais que quelques-uns veulent que ces mots mystérieux indiquent le mystère de la Trinité, mais le premier sens n'est pas infirmé par le second.
Saint Thomas (pe p., q. xlvii", art. 3) donne ainsi la seconde raison : selon lui , il convient que les œuvres d'un ouvrier habile ne soient pas éparses ; autant que possible , elles doivent s'unir et s'ordonner dans l'harmonie d'un seul tout , la division et la dispersion étant une sorte de mal , tandis que l'unité et l'harmonie sont un bien positif; or l'auteur du monde est parfaitement sage : il lui convient donc d'ordonner toutes les productions matérielles en un seul assemblage, et de former ainsi comme un chefd'œuvre universel : c'est le monde.
On peut ajouter cette troisième raison : Nous voyons toutes les choses se réunir en une seule et se joindre pour constituer un certain tout; nous comprenons nous-mêmes ce tout sous le nom de m,onde; or on n'oppose guère que des conjectures frivoles ou ridicules à cette thèse : c'est donc une témérité de nier l'unité du monde et de lui attribuer la pluralité. On ne peut attribuer qu'à la folie ces vers où Lucrèce (liv. Ile, vers 66 et suivants) exalte ainsi Épicure : Celui dont la force d'âme toute vivante triomphe, s'avance extérieu-
rement loin des murailles enflammées du monde, parcourt en son âme et en son esprit toute Vinimensité, et nous en rapporte victorieusement ce qui peut exister, et ce qui ne peut pas être; et (livre Ille, vers 16 et suivants) : Les murailles du monde s'ouvrent; je vois tout s'agiter dans ce qu'on appelle le vide, et la terre ne m' empêche plus de considérer ce qui est sous mes pieds : tout s'y agite encore à travers les espaces ; de cette contemplation je tire une sorte de satisfaction et de volupté divines : ainsi la nature s'est découverte sous les efforts vigoureux de ce grand homme, et elle n'a plus de 7ny stères pour ses regards.
Pline le dit fort justement: Ils sont fous, oui, fous à lier, ceux qui veulent aller à la découverte en dehors de ce monde, et, comme si toutes les parties qu'il renferme nous étaient déjà parfaitement connues, s'occuper exclusivement de ce qui le dépasse de si loin : l'homme pourrait-il donner la mesure d'autres choses, quand il ne sait mesurer ce qui le touche lui-même'? L'intelligence humaine peut- elle comprendre ce que notre monde n'emhrasse pas ?
Seconde conclusion. — Le monde est parfait, c'està-dire qu'il a tout ce qui lui est nécessaire , et qu'il est complet en tout point. Ainsi l'enseigne l'Écriture; les philosophes en conviennent, et la raison elle-même le démontre.
D' abord, il appartient à l'ouvrier parfait et sage de rendre le plus parfaite possible l'œuvre unique à laquelle il applique son talent ; or le monde est cette œuvre unique et totale à laquelle Dieu a appliqué son habileté : donc le monde est très-^àrfait ; à lui se rapporte excellemment cette maxime de l'Écriture : Les œuvres de Dieu sont parfaites; et ce mot de Thaïes dans Laërce : Le monde est la plus belle de toutes les choses, car c'est l'œuvre de Dieu.
Deuxièmement. Le monde est comme l'image de Dieu ;
et Dieu , étant la première beauté et la source de toute perfection , a formé le monde pour y reproduire , comme dans une peinture ^agréable , les splendeurs de sa perfection. Il se fait connaître parfait par la perfection de son œuvre : il a donc fait le monde très-beau et très-parfait.
Troisièmement enfin. Tout ce qui est requis pour la perfection d'une œuvre se trouve exactement dans ce monde. Trois conditions constituent cette perfection : l'ordre des parties, leur variété et leur intégrité; or il est évident que toutes les parties du monde sont entières; elles sont d'une intégrité irréprochable : où voit -on manquer quelque chose du nécessaire, soit dans les animaux, soit dans les plantes , ou les éléments ? Les philosophes , après un examen attentif de la nature, n'ont -ils pas formulé leur conviction dans cet axiome : Dieu et la nature ne font pas défaut dans les choses nécessaires , et ne surabondent 'pas en superfliiités? On remarque aussi une merveilleuse diversité dans les parties de l'univers : combien d'espèces d'animaux remplissent les forêts et les montagnes ; combien de genres d'oiseaux nous charment par leurs chants , appellent nos regards soit par la variété de leurs couleurs, soit par la gracieuse disposition de leurs corps ! Les airs n'en sont-ils pas peuplés? Et dans les eaux, combien de sortes de poissons? Les plantes dans les champs, les minéraux dans les profondeurs de la terre, les étoiles au sommet des cieux : tout cela ne nous rnontret-il pas surabondamment l'inépuisable fécondité de l'auteur du monde? Voyez enfin cette disposition harmonieuse de toutes les créatures, devant laquelle pâlit toute habileté et toute sagesse d'ici-bas; dans quel ordre admirable viennent les saisons , les jours , et tous les autres mouvements et phénomènes que ce monde créé étale incessamment à nos regards. C'est pour confesser cette harmonie et cette beauté que les Latins ont donné à l'œuvre de Dieu le nom de monde {mundus) , qui indique la convenance parfaite de
toutes les parties ensemble, et les Grecs celui de ■/.ôau.o^ {cosmos), qui en indique l'ordre irréprochable. Plutarque nous apprend que ce dernier mot fut employé d'abord par Pythagore , et adopté ensuite partout. Auparavant on ne connaissait que le nom de tout ou àhmivers.
Objection. Si le monde est parfait, pourquoi tant de monstres et de malheurs , qui sont comme les opprobres de la nature ? Que signifient ces luttes incessantes de tous les éléments toujours disposés à troubler la paix du monde? A quoi bon tant de poisons et d'animaux nuisibles? Comment expliquer ces froids intempestifs qui détruisent le fruit dans sa fleur, et ces chaleurs excessives qui nous apportent la stérilité?
Réponse. Les monstres et les maux servent à faire ressortir la beauté et l'intégrité des autres créatures , comme l'ombre au tableau donne aux couleurs un éclat particulier: tout cela sert à l'ornement de la nature. Les contrariétés entre éléments divers , loin de troubler la paix du monde, y concourent , puisque chaque être en défendant ses privilèges obtient de garder ainsi sa place dans l'univers; même tous ceux qui combattent, ne le font que pour conserver la paix du globe, et leurs luttes font naître plus de choses qu'elles n'en font périr; les animaux ne vivraient pas, si la chaleur, le froid, l'humidité et la sécheresse ne cherchaient à se supplanter : c'est de ce combat que naît la nutrition, l'augmentation et le mouvement vital dans les animaux. Nous nous ennuyons facilement du brouillard, de la grêle, de la pluie, de la neige, de la foudre, des éclairs et du tonnerre ; mais tout cela sert à l'organisation des principaux produits de la nature : les fruits, les plantes et les animaux en viennent , et les effets merveilleux de lumière qui sont l'ornement du globe. C'est pourquoi nous avons comparé, au commencement de la Physique, la nature à un atelier de forgeron : les coups répétés du marteau, les pétillements des flammes, les agitations du soufflet, produisent
des instruments indispensables : l'épée , le fusil , le canon , et mille autres machines.
Les poisons et les animaux nuisibles ont aussi leur utilité; car ils peuvent être employés en doses médicinales, comme nous le voyons pour la vipère, le scorpion, etc. Enfin ils châtient l'homme coupable, exercent sa patience d'une façon salutaire , ou l'instruisent de ce qu'il ignore , comme dit saint Augustin. Ajoutons que la nature, comme une mère miséricordieuse, a mis auprès de la plupart des poisons leur antidote : le scorpion, l'herbe dite napel, et mille autres en témoignent.
Les froids intempestifs et les chaleurs extrêmes sont plutôt des remèdes pour la nature que des défauts ; quoiqu'ils nuisent accidentellement à la végétation , ils sont en principe utiles à tout le monde, surtout aux animaux; ils purifient l'air, et consument les humeurs nuisibles qui causeraient des maladies : un arbre trop abondant en fruits demande à être taillé , ainsi notre monde sublunaire veut que par des chaleurs ou des froids extrêmes certaines parties soient sacrifiées au bien des autres. Il n'y a donc dans le monde rien d'absolument nuisible ou inutile ; si nous ne le comprenons pas toujours pour tout, sachons conclure de ce que nous connaissons à ce qui nous est encore inconnu.
ARTICLE DEUXIÈME