‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 3 sur 52 · DE LA PRODCCTIO.N' DU MONDE ET DE SA DURÉE · texte numérisé non relu

DE LA PRODCCTIO.N' DU MONDE ET DE SA DURÉE

La controverse sur l'éternité du monde est célèbre parmi les anciens. Les Épicuriens ont prétendu non-seulement qu'il n'était pas éternel , mais qu'il n'existait que depuis peu de temps ; avant eux , Empédocle disait qu'il n'était composé que des ruines d'un monde précédent; d'autres ont dit encore autrement, chacun à sa manière. Arj|Me trouvait peu solides les arguments par lesquels les philosophes

voulaient prouver que le monde a commencé ; d'un autre côté, voyant la vie et le mouvement enchaînés à un cercle perpétuel , comme il arrive dans l'oiseau , qui sort d'un œuf, lequel est produit par un oiseau; dans la vapeur, qui s'engendre de l'eau, laquelle résulte de la vapeur ; enfin , tenant pour certain que les corps célestes , incorruptibles, étaient comme des sources impérissables de tout ce qui est sujet au changement, il s'ârEèta à cette idée que le monde est éternel, et l'enseigna constamment. Saint Thomas remarque cependant (I''°p., q. xlvi, art. le""), qu'il ne la regardait pas comme démontrée , puisqu'au ; 1er livre des Topiques, chapitre ix, il dit : Il y a certains [ problèmes dialectiques dont nous n'avons pas les raisons, entre autres celui de l'éternité du monde. 'j~^ Première conclusion. — Le monde n'est pas étemel; il a été fait dans le temps. Cette conclusion s'aj)puie d'abord sUria sainte Écriture, qui expose clairement la création et le commencement du monde.

Elle peut encore se prouver par certaines raisons de convenance. Il convenait que le monde fût créé dans le temps, d'abord afin que l'éternité restât comme un privilège de Dieu, ensuite afin qu'on n'eût pas occasion de penser que le monde existe par lui-même, ce qui engagea Pline et Varron à en faire un Dieu; troisièmement, pour qu'on ne crût pas que la création était nécessaire et non libre; quatrièmement enfin, pour montrer que Dieu n'a pas besoin de ses créatures , et qu'il suffit lui-même à son propre bonheur, ayant été sans elles pendant toute une éternité. Quelques-uns donnent pour raison péremptoire que le monde rC a pu être de toute é^ernifé.\Nous examinerons cette raison plus bas.

On peut ajouter quelques conjectures. Le genre humain n'est certainement pas une partie méprisable du monde , c'est même pour lui que tout le reste semble fait et ordonné ; on peut donc le donner pour contejuporain de ce monde,

et par conséquent les commencements de l'un nous peuvent faire connaître ceux de l'autre. Or beaucoup d'indices nous assurent que le genre humain n'a pas toujours existé, bien que ses commencements ne soient pas absolumenp::écents; il faut donc en dire autant dujm5îr(fé7 \ {\J

Expliquons la minei<re.~J^e 2iemier indice- est dans le silence de l'histoire profanqi Elle ne nous dit rien avant la guerre de Troie; et même ce qu'elle nous dit avant les Olympiades, c'est-à-dire avant le terme de deux mille cinq cents ans (1) , est aussi fabuleux qu'obscur. L'Histoire sacrée remonte assurément bien plus loin, mais elle touche au commencement mênie du-md«*^e-©t-an b^^au du genre humain. Ensuite^la tradition et l'histoire^otTs montrent le genre humain, comme à l'état d'enfance, ignorant et grossier d'abord , arrivant graduellement à l'âge de la force et de la sagesse. Nous voyons les premiers hommes, sauvages et sans culture, se nourrir de glands et de fruits agrestes, sans lois, sans cités, sans commerce, sans aucun de ces secours de la vie sociale que notre nature réclame. On les voit ensuite fonder des bourgs, des villes et enfin des cités complètes, se soumettre aux lois, développer le commerce, et se procurer tout ce qui est utile à la vie sociale. Ils sont donc arrivés d'une organisation presque informe au développement parfait que nous voyons aujourd'hui , et il n'est pas probable que ce qui est acq^uii.se-pei'dejamais. Le txoisième signe est dans la connaissance positive que nous avons du commencement de presque toutes les villes et de presque tous les peuples ; on sait comment et par qui telle ou telle région jusque-là déserte a commencé à être habitée et cultivée, et par là on s'assure que le genre humain , fort peu répandu d'abord, n'a occupé la terrequepeu à peu, et dans un temps facile à fixer. Le quatrième signe c'est. que, si le genre humain avait été de toute éternité, tous les ajlsseraient inven-

(1) Au temps flp «Jmiflin, (;iii écii\ail à l;i iîn du xvit^ siècle.

tés depuis un temps incalculable , et surtout ceux qui étant les plus nécessaires sont facilement appris et répandus parmi les nations, et ceux-là n'auraient jamais pu disparaître. Or il est évident que la plupart des instruments des arts ou des sciences ne remontent pas à un temps éloigné , puisque presque tous leurs inventeurs sont connus. Quelques-uns même ont été inventés récemment, et il n'est pas probable qu'ils fussent connus antérieurement. Tels sont les horloges à roues, la boussole, le télescope, le microscope, les armes à feu, et surtout la poudre à canon, l'imprimerie, etc.

On a dit, je le sais, que sans avoir eu jamais de commencement, le genre humain pouvait avoir péri presque tout entier un nombre infini de fois dans des cataclysmes, déluges, incendies, pestes, stérilités ou autres fléaux de ce genre, et s'être relevé ; passant ainsi par de nouvelles naissances, de nouveaux langes et de nouvelles enfances, il avait dû découvrir de nouveau les arts, fonder de nouveau les villes, etc.

Mais d'abord V affirmation est gratuite, ensuite la prudence de la nature ne nous permet pas de croire qu'un tel fléau puisse exterminer toutes les nations en épargnant seulement quelques hommes ; ce que l'Écriture sainte rapporte du déluge universel n'est pas arrivé naturellement. Enfin les réparateurs supposés du genre humain auraient pu conserver les arts, surtout les plus simples et ceux qui sont d'un usage quotidien. Supposons, par exemple, la poudre à canon connue avant le déluge : croit - on que les fils de Noé n'en eussent pas transmis l'usage à leurs enfants et ceux-ci à nous, comme nous faisons pour ceux qui nous suivent? La guerre et la chasse, qui emploient cette poudre, sont de tout temps, et il ne semble pas qu'elles doivent jamais cesser. Qu'on ne dise pas que beaucoup d'inventions que les anciens appliquaient sont perdues pour nous , et qu'ainsi ce que nous pratiquons a pu exister d'abord, disparaître ensuite, puis revenir. Ce que les anciens ont laissé perdre, ou était peu répandu, ou demandait de grandes dépenses, sans grand

rapport, ou a été remplacé par des procédés plus commodes; ainsi les halistes, les béliers, les arcs et les traits ont cédé la place aux armes à feu ; mais les choses dont l'utilité est constante, publique et à la portée de tous, ne s'oublientnine s'abolissent, elles sont, au contraire, développées et étendues chaque jour. 7^

Objection. Ce qui ne change pas fait toujours la même chose : or Dieu de toute éternité est le même; donc il a produit de toute éternité ce qu'il produit maintenant , c'est-àdire le monde.

Réponse. Je distingue la majeure avec saint Thomas (pe part., quest. xlvi, art. 1), ce qui ne change pas fait toujours la même chose, parmi les agents naturels, je Yaccorde ; parjni les agents Uh^^es/^e le nie.

Instance. Il est de la raison du souverain bien de se communiquer le plus possible ; or Dieu se serait communiqué davantage, s'il avait créé le monde de toute éternité ; donc il l'a créé de toute éternité.

Réponse. Je distingue la majeure. Il est de la raison du souverain bien qu'il se communique le plus possible ; dans l'acte premier, je l'accorde; dans l'acte second, je le nie. Le souverain bien doit être souverainement communicatif ; c'est incontestable, mais l'exercice de cette communicabilité est réglé par la Sagesse et la Volonté divines , si bien que dans l'acte second, la communication aura lieu quand Dieu le jugera convenable. On peut dire aussi que Dieu même dans l'acte second, de toute éternité, s'est communiqué souverainement d'une communication ad intrà, par la production du Fils et du Saint-Esprit. La communication ad extra n'est qu'un moyen de faire resplendir les perfections de Dieu. Les autres objections peuvent se voir dans saint Thomas (Impart., q. xlvi, art. 1).

0)1 demande d'ahord .-Depuis combien d'aimées le monde a-t-il été créé? Je réponds: Quelle que soit la diversité des supputations, tous sont d'accord que le monde n'a pas été

créé à plus de six à sept mille ans de nous : l'Église a suivi, dans son Martyrologe, le calcul des Septante ; suivant eux, depuis la création du monde jusqu'à la naissance de Jésus-Christ, cinq mille cent nonante-neuf ans se sont écoulés; si vous y ajoutez seize cent quatre-vingt-cinq ans qui se sont écoulés depuis la naissance du Christ jusqu'au moment où nous écrivons, cela fait six mille huit cent quatre-vingt quatre ans.

On dira : Les Chaldéens et les Égyptiens passent pour avoir fait autrefois des observations d'éclipsés et de conjonctions d'astres, remontant à trente mille ans et au delà. Les Chinois conservent encore gravés sur des tables d'or la série et les noms de leurs rois, remontant à quarante mille années : le monde est donc beaucoup plus ancien que ne le rapportent les historiens ecclésiastiques.

Je réponds d'abord : Ces observations , s'il y en a eu d'aussi anciennes chez les Chaldéens et les Égyptiens, n'étaient que des conjectures d'astronomes, sur ce qui dans leurs systèmes se serait produit antérieurement si le monde eût existé. De nos jours encore on fait des tables astronomiques ou sur le passé ou sur l'avenir sans s'inquiéter si ces temps ont eu leur cours ou même s'ils l'auront. Ajoutons que ces observations sont plutôt fondées sur des on dit que sur des réalités; Callisthène accompagnant Alexandre dans son expédition contre les Perses , après avoir tout étudié scrupuleusement, nous dit que les observations des Babyloniens ne remontent pas à plus de mille neuf cent trois ans, c'est-àdire jjue, suivant les chronologies les plus restreintes, elles seraient postérieures d'environ six cents ans au déluge, comme le remarque Gassendi, d'après Simplicius (11^ part., Traité du Ciel).

En second lieu, je réponds que les généalogies des rois de Chine , si elles présentent des noms aussi antiques, sont fabuleuses. Il n'est pas étonnant que la nation la plus vaniteuse qui soit au monde se soit donné quelque antiquité factice, quand presque tous les peuples ont mêlé des men-

songes à l'histoire de leurs origines. Chez les Romains c'est Romulus qui descend de Mars, Énée de Vénus; chez les Grecs ce sont les villes qui sont fondées par un dieu ou au moins par un demi-dieu; Tite-Live l'a dit : Il faut far donner à V antiquité d'avoir mêlé Vhumain au divin pour rendre plus auguste le berceau de la patrie. En outre, les Chinois ont toujours passé pour menteurs, et menteurs jusqu'à la sottise : ne disent-ils pas qu'ils ont tiré leur origine d'un chien, qu'il y a des dragons et des monstres cachés sous la terre, etc. ? Enfin tout le monde sait que chez les nations les plus sincères l'histoire devient ohscure quand elle remonte à deux à trois mille ans; et une circonstance particulière astreint encore les Chinois plus que les autres à cette limite. Un de leurs rois, nommé Tsin, au rapport de Martini, soit par haine des lettres, soit par jalousie contre ses prédécesseurs, commanda de détruire absolument tous les monuments de l'antiquité, tous les livres et surtout les livres historiques, sauf ceux qui avaient trait à la médecine. Or celte persécution de vandale dura quarante ans; comment croire que les Chinois ont maintenant sur leur chronologie antérieure à ces temps des notions certaines et irrépréhensibles? Du reste, leurs historiens eux-mêmes nous apprennent que leur empire a commencé par le roi Fo-hi, né environ 2952 ans avant Jésus-Christ. Avant ce temps ils avouent que toutes leurs histoires sont incertaines et fabuleuses; ils n'ont pas même grande confiance dans l'histoire de cette royauté élective qui commença 745 ans avant la famille appelée Hita, dans laquelle la royauté devint héréditaire. Leur empire a donc commencé environ six cents ans après le déluge, suivant le comput le plus large, qui est celui que nous suivons : donc rien ici à inférer contre la nouveauté du monde.

Quelques apologistes disent aussi que les anciens, n'ayant pas suffisamment étudié la période solaire, donnaient pour une année le temps de la révolution lunaire, c'est-à-dire III. 2

trente jours environ , si bien que la multitude de leurs années serait à réduire au moins au douzième.

On demande encore en quelle saison l'univers a été créé. Quelques-uns indiquent l'automne, quand le soleil est dans le signe de la Balance : alors la terre est comme une table prête pour l'homme et les animaux ; les fruits y sont fort abondants : ce sont les fruits , non les fleurs, que Dieu créa d'abord, parce que tout ce qu'il fait est parfait. Enfin l'année antique, avant VExode, c'est-à-dire avant la sortie d'Egypte , commençait à l'équinoxe d'automne, et les années sabbatiques et jubilaires ont continué à partir de ce terme, ainsi que l'année civile des Juifs. Le monde aurait donc été créé à cette époque.

D'autres veulent que le monde ait été créé au moment où , le soleil entrant dans le signe du Bélier, le printemps régne dans l'hémisphère boréal, hémisphère où l'homme a été créé. Les Epicuriens, et tous ceux qui ont cru que le monde, comme un immense animal, s'était formé et développé de germes et de rudiments délicats , donnaient aussi cette théorie pour preuve que le printemps avait été la première saison de ce globe. Écoutons Virgile (II^ livre des Géorgiques , vers 336).

Sans doute le printemps \it naître l'univers : Il vit le jeune oiseau s'essayer dans les airs ; Il ouvrit au soleil sa brillante carrière, Et pour riiomme naissant épura la lumière. Les aquilons glacés et l'œil ardent du jour Respectaient la beauté de son nouveau séjour. Le printemps seul sourit au monde en son aurore ; Le printemps tous les ans le rajeunit encore , Et, des brûlants étés séparant les hivers, Laisse du moins entre eux respirer l'univers.

Mais le monde étant sorti parfait des mains de Dieu, tous ces raisonnements seraient insuffisants; il nous faut présenter des motifs plus probables. D'abord le printemps est adapté au commencement des choses : en lui la nature

jette les premiers fondements et les plus suaves origines de ses œuvres ; il correspondrait à la jeunesse, tandis que l'automne représente la vieillesse. Ensuite, et surtout, il est à croire que le monde a été produit dans la saison même où il a été réparé. Comme on a accepté que Notre-Seigneur a souffert le vendredi, qui est le jour où l'homme, qu'il venait racheter, a été créé, la rédemption s'étant faite au printemps, la création doit se rapporter à une époque semblable : l'homme et les animaux n'ont pas été pour cela dépourvus de moyens de vivre : d'abord dans les climats tempérés, où l'homme et les premiers animaux ont été créés, il y a beaucoup de fruits au printemps, et une grande abondance d'herbes et de légumes; ensuite dans le paradis terrestre il y avait toujours des arbres chargés de fruits.

Mais pourquoi l'ancienne année partait- elle de l'équinoxe d'automne ? On peut en donner plusieurs raisons. Chaque peuple ^, et presque chaque siècle, a eu autrefois sa manière de fixer le commencement de l'année. Peut-être a-t-on calculé les années de la fin du déluge, ou bien d'un événement analogue , et non de la création du monde. C'est pour cela que Dieu réforma le calendrier, comme il est dit au livre de V Exode; il voulut que l'année commençât à l'équinoxe du printemps. Maintenant nous la commençons au premier jour de janvier, suivant en cela l'usage de l'empire romain; la raison astronomique en est que le soleil commence alors à se rapprocher de nous , marchant du solstice du Capricorne au cercle équinoxial.

On demande enfin comment il faut entendre les jours pendant lesquels l'Écriture rapporte que le monde a été créé. —

Je réponds d'abord qu'il doit être pour tous certain et avéré que le prophète Moïse a décrit très-exactement et même divinement entre °toïïs les écrivains le commencement du monde, et qu'il n'y a rien dans sa narration qui choque la vérité ni la raison. Aussi ce qui, à première vue,

nous semble inacceptable, nous doit faire penser seulement que nous ne saisissons pas assez l'esprit ou les termes de l'auteur; les Gentils eux-mêmes ont assez souvent rendu hommage à son érudition, à sa piété et à sa sagesse pour que nous lui donnions celle marque de respect; ensuite il faut savoir que saint Augustin entend ces jours non comme une succession de temps, mais comme une série de prises de connaissance du monde par les anges : ainsi le premier jour ils auraient connu le premier travail de Dieu, leur intelligence aurait été appelée à le percevoir ; au deuxième jour, le deuxième travail leur aurait été présenté ; et ainsi de suite. Ce qui est dit, que ces jours se composent d'un soir et d'un malin , indiquerait deux manières de connaître pour les anges: la première, la plus obscure et comme du soir, est de ce qu'ils voient en euxmêmes et dans leur propre nature; la seconde, plus claire et comme matinale, est de ce qu'ils voient en Dieu, c'està-dire dans le Verbe. Saint Thomas (I'^ p., q. lxi^ et suivantes) nous donne cette interprétation, tant à cause de son respect pour l'auteur, que parce que la sainte Ecriture s'y trouve entendue dans un sens plus large, et, par conséquent , plus au-dessus des railleries des infidèles.

Cependant l'opinion la plus commune des Pères est qu'il faut entendre ces jours suivant la valeur ordinaire des termes: au premier jour. Dieu aurait créé le ciel, la terre et toutes les choses sorties du néant, et en outre la' lumière; le deuxième jour, vingt-quatre heures après la création, il aurait séparé les eaux des eaux, c'est-à-dire les eaux pluviales des eaux fluviales et marines, en mettant entre elles le firmament et l'air, ou, si l'on veut, il aurait établi un ciel plus élevé, tout entier diaphane, appelé ciel aqueux, le séparant des eaux inférieures par un ciel intermédiaire, ou le faisant remonter à une place fixe par une impulsion spéciale; le troisième jour il aurait réuni les eaux terrestres, et aurait orné de plantes la partie émergée de la

QUESTION I. DU MONDE EN GÉNÉRAL. 2i

terre; le quatrième jour il aurait créé les astres, ou au moins il les aurait doués d'un mouvement nouveau et d'influences nouvelles aptes à déterminer les saisons de l'année; au cinquième jour il aurait produit les poissons et les oiseaux ; au sixième , les animaux terrestres et enfin l'homme; le septième il se serait reposé de son travail: c'est pourquoi ce jour fut toujours respecté dans l'antiquité. Si, par un ordre spécial de Dieu, les Apôtres ont transféré le repos au Dimanche, c'est-à-dire au premier jour, à celui de la création , c'est que Nctre-Seigneur a choisi ce jour pour ressusciter et terminer dans un repos éternel les labeurs de la Rédemption.

On ne peut nier que de grandes difficultés s'élèvent contre cette interprétation : comment Dieu aurait - il établi la lumière au premier jour avant que le soleil fût créé; et si l'on dit que le soleil a été créé dès le commencement, par où sauver le sens prochain de l'Écriture, qui l'attribue au quatrième jour? Comment compter les jours avant que le soleil fût là, par l'ordre de Dieu, pour les distinguer? Qu'est-ce que le firmament que Dieu créa au deuxième jour, quand déjà il doit avoir été créé au premier avec les autres cieux?

Mais les solutions ne manquent loas pour toutes ces objections. Le soleil a été créé le premier jour avec la lumière et avec le mouvement diurne : le quatrième jour il a reçu sa direction spéciale dans le zodiaque et ses influences pour occasionner les vicissitudes des saisons et de la température sur la terre. Aussi l'écrivain sacré ne dit-il pas simplement qu'il a été fait, mais qu'il a été destiné à illuminer et à donner les signes des temps, des jours et des années : les jours ne sont donc pas comptés avant la création du soleil, ni avant son mouvement diurne, puisque cette création et ce mouvement sont du premier jour. Le firmament a été créé le second jour, non dans sa substance, mais dans son rôle de séparer le ciel de la terre : c'est

comme on dit (Genèse, chap. ix^) que l'arc -en -ciel fut placé par Dieu dans les nuages après le déluge , non sans doute qu'il n'y en eût pas auparavant, mais parce que dès ce moment il fut un signe d'alliance et de paix.

Il en est qui veulent entendre VEmpyrée par le nom de ciel du ciel (cœlum cœli) employé dans l'Écriture. Relativement à cei Empyrée, tous les corps inférieurs prendraient le nom de terre, et , par conséquent , sous ce nom le Saint- Esprit désignerait cette masse immense de substance corporelle contenue entre les concavités de l'Empyrée , et qui serait aussi Vahime ténébreux : tout cela, au premier jour, aurait été vain et vide, c'est-à-dire un amas confus appelé aussi chaos, parce que le ciel n'était point distinct des éléments , ni les astres des cieux , ni la .terre des eaux ; de cette matière confuse tout serait sorti en bon ordre : les cieux, les astres, les éléments, les plantes, etc. Mais cette hypothèse rencontre une difficulté plus grande encore que celle qu'il faut détruire : la lumière et le jour sont ainsi avant le soleil cause de l'un et de l'autre. On dit bien qu'au commencement Dieu a produit une certaine lumière sans fixité qui, parcourant le globe, distinguait la nuit du jour; mais c'est une affirmation purement gratuite et contraire à la nature même des choses , puis il faudrait nous dire ce qui est resté de ce corps lucide ou de cette lumière sans fixité; on pourrait peut-être dire que l'écrivain sacré, en faisant l'histoire du berceau de l'homme, ne s'est pas inquiété de ces jours qui, dans un coin du monde, naissent de l'alternative entre la lumière solaire et l'ombre terrestre, pour mesurer les œuvres de l'homme ; c'est à la quatrième époque qu'il les assigne simplement; sa pensée aurait été de nous faire entendre comme forme spéciale de jour, celle suivant laquelle la perfection et la formation des êtres peuvent être appelées lumière, tandis que leur imperfection et leur difformité sont désignées sous le nom de ténèbres. Ainsi les jours peuvent être reconnus aux différents

progrès de la perfection conférée par Dieu à l'ensemble de sa créature : au premier jour la partie suprême du monde, c'est-à-dire le ciel empyrée , serait sorti tout orné des mains de Dieu , et brillant d'une certaine lumière ineffable ; il aurait été dès lors une habitation convenable pour les anges et les saints: cet ordre remarquable, succédant à sa privation, semble être un matin succédant à un soir/ au deuxième jour, la masse confuse renfermée entre les flancs de cet empyrée serait devenue plus régulière par la production des sphères célestes; au troisième jour, la masse élémentaire, notre globe, aurait commencé à se faire voir et à s'orner de plantes , pour donner bientôt aux animaux une demeure convenable; au quatrième, le firmament se serait paré d'astres resplendissants; au cinquième, la mer et l'air se peuplent d'une multitude infinie d'habitants; au sixième, la terre, qui s'est remplie peu à peu d'animaux, est enfin honorée de la présence de l'homme, roi de la création; enfin au septième , tout étant complètement prêt et orné , le monde se trouve parfait , et Dieu se repose et cesse de travailler, parce que la perfection qui résulte dans le tout de l'achèvement de chacune des parties n'est pas l'objet d'un travail spécial , mais un fruit résultant des travaux particuliers. Mais cette hypothèse elle-même n'a pas un fondement suffisant dans la tradition ; elle absout sans doute l'écrivain sacré de toute accusation d'erreur, mais elle n'est pas assez puissante pour tirer au clair le sens réel et prochain de l'Ecriture. Qui voudra plus de détails les demandera aux saints Pères, seuls interprètes autorisés des saintes Lettres.

Seconde conclusion. — Le monde, tel qu'il est, par le seul concours général de Dieu, pourrait durer éternellement. Cependant il est certain qu'il ne durera pas quant aux générations et aux mouvements célestes, mais seulement quant aux cieux, aux éléments et aux hommes.

Les deux dernières parties de la conclusion appartiennent

à l'Ecriture sainte, qui enseigne que tout indistinctement, au jour du jugement, périra par le feu, que les éléments seuls et les cieux resteront pour être renouvelés, en même temps que les hommes ressusciteront.

Prouvons la première partie. Le monde , comme le dit Ocellus, est à hn-mcme son remède et son médecin; il se nourrit, comme dit Platon, de sa vieillesse et de sa corruption, en tant que la coiruplion de l'un est la génération de l'autre; et Tertullien dit fort élégamment, dans son livre de la Résurrection de la chair : Toute chose rentre dans son état premier après en être sorti, toute chose commence où elle a fini; c'est pourquoi les choses finissent afin de redevenir : rien ne périt si ce n'est pour être sauvé. Et il dit encore que la nature est en même temps voleuse et conservatrice : elle ne prend que pour rendre; elle perd afin de garder; elle vicie afin de compléter; afin d'amplifier les choses elle les consomme , puisqu'elle rend dans la suite et d'une manière plus belle ce qu'elle a fait disparaître. D'autre part, les corps sublunaires dépendent des corps célestes; or le mouvement céleste peut durer éternellement , la vertu motrice du ciel ne s'épuise pas, et celte machine inusable ne se rouille pas : les générations pourraient donc continuer sans fin.

Objection. Noire globe vieillit continuellement : donc il finira par défaillir même naturellement.

YJ antécédent se prouve : \° par les irrégularités accusées dans la marche des cieux : ne dit -on pas du soleil qu'il s'approche incessamment de la terre pour l'embraser? Les astres ne changent- ils pas insensiblement de direction? L'étoile polaire n'est-elle pas aujourd'hui à quatre degrés seulement du pôle nord, quand au temps d'Hipparque chacun sait qu'elle s'en éloignait de douze degrés? etc.; 2° par l'abâtardissement continuel des espèces animales, même de l'homme, qui autrefois était plus haut de taille, plus robuste, et d'une longévité qui n'a plus d'exemple.

Réponse. Je nie l'antécédent: quant à la preuve, je réponds : 1° que les variations des astres et des mouvements célestes ne sont pas pour le monde des symptômes d'anéantissement, mais des évolutions très-régulières qui pourraient obéir aux mêmes lois pendant toute l'éternité. 2° Que si les hommes vivaient plus longtemps avant le déluge, c'était d'abord à cause de leur plus grande habileté dans la médecine et de la pureté de la nourriture, que n'avaient pas encore corrompue tous les artifices culinaires; et ensuite à cause de la sève Irès-vigoureuse que la terre nouvellement créée pouvait fournir aux végétaux ; c'était surtout atlri- Luableà la divine Providence veillant à l'extension du genre humain et à la conservation des vérités, dont les vieillards avaient le dépôt. En quelques siècles, la vie de l'homme fut réduite à des termes naturels dont elle ne s'est nullement écartée depuis. La preuve en est au psaume lxxxix, où David, indiquant la durée ordinaire de la vie de l'homme à son temps, nous dit : Les jonrs de la vie sont pour nous de soixante ans; pour les plus puissants, c'est-à-dire pour les plus robustes, elle est de quatre-vingts ans; au delà il n'y a plus que travail et douleur. C'est encore à ces termes que notre vie s'arrête. La mesure de la vie humaine depuis David jusqu'à nous, c'est-à-dire environ depuis deux mille sept cents ans , n'a donc pas varié.

Quant à la stature et à la force , on doit dire que si les hommes, même depuis le déluge, ont été plus forts et plus robustes qu'ils ne le sont maintenant, cette vigueur pourra se reproduire dans les siècles à venir. En effet, les cieux et les astres influent réellement sur les événements d'icibas, et suivant les influences bonnes ou mauvaises des astres, les créatures sublunaires sont plus ou moins parfaites; d'un autre côté, ces influences et leurs combinaisons subissent non -seulement des révolutions diurnes et annuelles, mais aussi des révolutions séculaires; et de même que certains jours sont plus chauds, certains autres plus

froids, les uns sereins, les autres pluvieux; parmi les années les unes sont fertiles, les autres stériles, les unes saines, les autres pernicieuses; certains siècles même sont plus cultivés et plus savants , d'autres plus barbares et plus grossiers; en ceux-ci, l'homme est plus ami de la nouveauté; en ceux-là, il est plus attaché à ses traditions paternelles; on en voit de paciflques, d'autres sont guerriers; les premiers seront plus féconds en héros et en hommes robustes, les derniers produiront des hommes pusillanimes et maladifs. Mais, de même que, décrivant un cercle à nous inconnu, la sérénité revient aux régions dont la pluie l'avait chassée, et que la fertilité remplace les années stériles, ainsi après un certain nombre d'évolutions une ère de grandeur et de force peut nous être envoyée des cieux. Même de nos jours, on a trouvé près du détroit de Magellan des hommes d'une stature gigantesque, et qui ne cèdent en rien pour la grandeur et la bravoure aux anciens héros. La force et la grandeur corporelle , comme les autres avantages de pays ou de personnes, n'ont donc pas complètement abandonné le globe, elles n'ont fait que changer de place.

ARTICLE TROISIEME

SI LE MONDE A i'U ÊTRE DE TOUTE ÉTERNITÉ.

Il y a dans le monde deux catégories d'êtres. Les uns sont dits permanents, ils ont toutes leurs parties en même temps, comme la terre , le ciel et l'homme. Les autres s'appellent successifs, parce qu'ils viennent successivement et consistent dans un certain flux, comme l'altération, l'augmentation et les autres mouvements. Nous parlerons dans cet article des êtres permanents, et dans le suivant nous traiterons des successifs.

I Conclusion. Le monde a pu être de toute éternité quaiit hux êtres permanents. Ce fait qu'il a commencé n'est point

démontrable par la raison, la Foi seule nous l'enseigne. Cette conclusion est contre saint Bonaventure, Richard, Guillaume de Paris, et d'autres.

Saint Thomas (pe part., quest. xlvi", art. 1er, et XXVI^ Opuscule) prouve qu'il n'y a là rien de contradictoire, que rien n'y démontre une contradiction. Comment, dit-il , s'il y avait contradiction, saint Augustin et lés plus grands philosophes ne s'en seraient -ils pas aperçus'? | Beaucoup d'anciens et de modernes suivent l'opinion de-J saint Thomas.

Prouvons notre conclusion par la raison qu'il en donne. Il n'y apas-de-eontradiction^à^«eque le wotide soit de toute éternitéj^dojûc... Prouvons l'antécédent. Cette contradiction viendrait de la cause qui est Dieu , ou de l'effet qui est le r^

monde lui-même , ou du procédé de production , en tant V

qu'il a dû être produit librement; ou de la création même, en tant qu'il a dû être fait de rien, mais aucun de ces chefs n'emporte contradiction : donc il n'y a pas de contradiction. La majeure paraît renfermer une énumération suffisante des chefs d'où la contradiction pourrait ressortir. Prouvons la mineure quant à chacune de ses parties.

1« Il n'y a pas de contradiction de la part de la causej il suffît bien à la raison de cause qu'a Dieu à l'égard du monde qu'il précède son effet en nature : donc^jfde même que la cause du monda. jssl éternelle, de même l'effet a pu être élemel. Prouvons l'antécédent. La cause qui produit son effet subitement et sans mouvement préalable n^apas^ besoin de le précéder en durée ; or Dieu a produit le monde subitement et sans mouvement préalable, comme on l'avoue : donc, il n'a pas eu besoin de le précéder en durée."^« majeure s'explique par l'exemple du soleil, qui n'est pas antérieur à son rayon d'une priorité de durée, puisqu'il l'émet immédiatement : donc, si le soleil était éternel, le rayon aussi serait éternel. Saint Augustin se sert de cet exemple dans son liv. VP delà Trinit^^, chap. i.

(^2°J4 n'y a pas de contradiçtJQn de la ^jart du ^w onde. D'abord la créature n'est pas possible par elle-même, mais par la toute-puissance de Dieu; si donc de toute éternité Dieu a pu produire la créature, la créature a aussi pu de toute éternité être produite. Ensuite , bien que l'éternité par essence répugne à la créature, l'éternité par participation ne lui répugne pas; donc Dieu a pu la lui communiquer. Enfin, comme le fait voir saint Thomas {V° part., quest. XLVi% art. 2), l'essence de l'être créé,, en tant qu'être créé, peut être considérée , abstraction faite de l'idée de durée ; donc la durée éternelle ne lui répugne pas directement d'après son essence.

/30/ÏI n'y a pas de contradiction du côté delà manière par lacfuellehcfêâTilfé est produite par Dieu, c'est-à dire librement, et par la détermination de la Volonté divine. La détermination de cette Volonté ne se fait pas dans le temps, mais elle est éternelle. Donc de ce côté il n'y a pas de contradiction à ce que le inonde ait été créé de toute éternité. Bien plus, quoique la création ait été faite dans le temps, les décrets divins et la résolution de la création du monde, comme tojus-rl'accordent, sont de toute éternité. f/4o/Et enfin il n'y a pasjle.cjantrajdiction de la part de la création qui est la produxd-itm^^ors jdu-Jiéatit. Il n'est pas nécessaire pour la création que le néant précède la créature d'une priorité de temps, la priorité de nature suffit : autrement dit, il n'est pas nécessaire que la créature ait été quelque temps dans le néant, pour de là passer à Yêlre; il suffît qu'elle ne soit rien d'elle-même, et que tout ce qu'elle a, elle le reçoive du Créateur. Or, même étant créée de toute éternité, d'elle-même elle ne serait encore rien, et tout ce qu'elle aurait, elle l'aurait reçu du Créateur : donc la raison de la création serait toujours là. C'est pourquoi saint Anselme dans son Ménologue (chap. viii) dit : Lorsqu'on dit que la créature est faite de rien, on n'exprime pas autre chose, si ce n'est qu'elle a été faite, et que cependant on ne la

comprend pas faite de quelque sujet préexistant. Or, si le nionde eût été produitjçle toute éternité, il n^urait£asjété précédé d'un sujet qui aurait servi à le faire, par consécfuent il pourrait avoir élé créé et fait de rien. Ce raisonnement

est (je saint Thomas, XXVn<^ Opuscule.

(TJhjection premikL&^hes Pèr'esenulvers passages, qu'il / serait trop long de citer , disent que la créature n'a pu être / iâî^t^^ éternelle : donc le inonde, même dans les êtres permanents, [ n'a pu être de toute éternité. '

Réponse. Les Pères parlent de l'éternité essentielle et proprement dite, c'est-à-dire de l'indéfeclibilité absolue, non de l'éternité participée que Dieu concéderait librement à*une chose toujours défectible en elle-même. Saint Paul dit aussi que Dieu seul est immortel {I É pitre à Timothée, chap. i); il parle de l'immortalité par essence qui est propre à Dieu seul , tandis que l'immortalité qui appartient à certaines créatures n'est que participée.

Instance. Les Pères prouvent contre les x\riens que le Verbe divin n'est pas une créature, parce qu'il a toujours été, et qu'il est éternel : donc, ils supposent que la créature ne peut en aucune manière être éternelle, autrement l'argument serait de nulle valeur.

Première réponse. Les Pères infèrent la divinité du Verbe de son éternité, parce qu'ils posent celle-ci comme nécessaire et absolument indéfectible; en effet, il n'est pas engendré librement, mais naturellement.

Seconde réponse. Les Pères raisonnent dans l'hypothèse que les saintes Ecritures font autorité pour les Ariens; or il y est dit que toutes les créatures ont commencé : ils concluent donc à bon droit que le Verbe divin n'est pas une créature, parce qu'il a toujours été.

Deuxième objection. Toute cause est antérieure à son effet; donc, aucun effet n'a pu être éternel. La conséquence est claire : rien n'est antérieur à l'éternité.

Réponse. Je distingue l'antécédent : la cause doit être

antérieure à l'effet d'une priorité de durée, je le nie; d'une priorité de nature, je l'accorde; la solution est évidente par ce fait que le soleil n'est pas antérieur à ses rayons par la durée , mais seulement par nature , et cependant il est la cause de ces rayons.

Instance. Au moins la cause libre doit précéder son effet en durée; or Dieu est la cause libre du monde; donc il a dû le précéder en durée. On prouve la majeure. Une cause libre , avant d'agir, doit être indifférente à agir ou non ; donc elle doit précéder en durée son effet, car cette indifférence doit durer au moins un instant.

Réponse. D'après saint Thomas {XXVII'^ Opuscule), je nie la majeure; quant à la preuve, je distingue. La cause libre doit être indifférente avant d'agir ; avant d'une antériorité de durée, je le nie; d'une antériorité d'origine et de nature, je l'accorde; c'est-à-dire qu'une cause libre, au moins celle dont la liberté est éternelle et toute en acte, comme est Dieu , n'a pu être indifférente à agir ou à ne pas agir, et comme indéterminée à l'un ou l'autre dans une certaine durée ; il répugne même qu'une durée, un instant, ait vu Dieu indéterminé et en suspens, puisque les décrets de Dieu sont éternels, comme l'enseignent les théologiens; il suffit pour la Liberté divine, que dans cette priorité de nature, dans laquelle on conçoit la volonté de Dieu comme précédant ses décrets, Dieu ait été indifférent à la création ou à la non-création. Or, quand même Dieu eût décidé la production éternelle du monde, sa volonté, en tant que précédant par nature ce décret, eût été indifférente à le produire ou à produire un décret opposé, et, de toute éternité, il aurait pu très -librement décider la création éternelle du inonde.

On dira : Rien ne peut être produit par Dieu sans avoir été dans sa puissance ; or, si le monde était éternel, il n'aurait jamais été dans cette puissance, donc il n'a pu être éternel . Prexive de la mineure. Il aurait toujours été au dehors

de la puissance de Dieu : donc jamais il n'eût été dans cette puissance.

Première réponse. C'est la même solution qui revient toujours sur cette matière. Rien ne peut être produit par Dieu qui n'ait été d'abord dans la puissance de Dieu, d' abord d'une priorité de nature, je l'accorde; d'une priorité de durée, je le nie; ainsi le rayon n'a jamais été dans le soleil pendant la durée de temps , toujours il a été en dehors du soleil.

Seconde réponse. Suivant le sens de l'argument , le monde serait toujours en dedans et en dehors de Dieu; car Dieu répand ses,, effets en dehors de lui , de manièi^e à les contenir toujours dans sa puissance.

Troisième objection. Si le monde était éternel, jamais il n'aurait été créé; par conséquent, il ne peut être éternel. 0?i prouve l'antécédent. La création est le passage du non-être à l'être; or, le monde n'eût jamais passé du non -être à l'être ; donc il n'eût jamais été créé. Preuve de la mineure. Ce qui passe du non-être à l'être doit d'abord avoir été dans le non-être; or, le monde n'aurait jamais été dans le non-être, donc jamais il n'eût passé du non-être à l'être.

Réponse. Je nie l'antécédent. Pour la preuve, bien qu'on puisse contester la majeure : car la création n'est pas, à proprement parler, un passage denon^reàTêtre^maisune productio/i de la chose entière sans aucun sujet présupposé ; la définition donnée conviendrait donc seulement à la création temporelle. Cependant acceptons -la. Nous nions la mineure. Quant à la preuve il faut distinguer la majeure. Celui qui passe du non-être à l'être, appelle avant lui le non-être, avant d'une antériorité de nature, je l'accorde; d'une antériorité de durée, je le nie. En efTet , ce qui convient à une chose par elle - même est dans cette chose antérieur en nature à ce qui lui convient autrement; pour que nous concevions le monde passant du non-être à l'être, il nous suffit de savoir que par lui-même il n'est rien, et qu'il

tient l'être de la bonté du Créateur, car ainsi on comprend qu'il passe du néant qui lui est propre à l'existence donnée parle Créateur, comme le rayon passe de l'état de possibilité qu'il a dans la puissance active du soleil à l'être propre, bien que la puissance active du soleil n'ait jamais été antérieure au rayon que d'une antériorité de nature.

Instance. Alors le monde eût été semblable au Verbe divin, qui est produit et qui cependant n'est pas postérieur en durée au Père qui le produit.

Réponse. Je nie la parité; d'abord le Père engendrant n'est pas antérieur au Verbe engendré , même par nature. Ensuite le Verbe, dans la génération reçoit l'éternité essentielle et avec une indépendance absolue, tandis que le monde n'eût reçu l'éternité que par participation et suivant la volonté libre de Dieu. Infinies sont les distinctions qu'on pourrait établir encore.

Nouvelle instance. Pour que le monde soit créé, il faut qu'à un moment donné il ait été vrai de dire : Maintenant le monde se créé; mais si le monde était éternel , il n'eût jamais été vrai de dire : Le monde maintenant se crée, donc il n'eût jamais été créé.

Réponse. Je nie la mineure. Dans ce cas, il eût été vrai de dire : le monde toujours se crée, il sera toujours créé, et il a toujours été créé, et cela n'eût pas été contre la raison de production ; ainsi, si le soleil avait toujours existé, il serait toujours vrai de dire : Le soleil éclaire maintenant, il a éclairé et il éclairera.

On dira. Il doit y avoir une différence entre la création et la conservation ; or, il n'y aurait alors aucune dilTérence : donc... Preuve de la mineure. La création dilfère de la conservation en ce que la création est la première production d'une chose non existante, et la conservation est la continuation de cette production ; or, si le monde était éternel, sa première production n'eût jamais eu lieu ; donc, etc.

Réponse. Je nie là mineure. Pour la preuve, je nie que

la création difl'ère de la conservation, en ce qu'elle est la première production d'une chose non existante; Tune et l'autre sont bien la mêmeadion, et l'on a raison de dire que la conservation est une production continuée; cependant l'action unique de Dieu se divise : en tant qu'elle donne l'être, elle est la création ; en tant qu'elle contient cet être par une durée soit finie, soit infinie, elle est appelée conservation. Et la distinction serait aussi réelle quand même le monde aurait été produit de toute éternité.

Quatrième objection. La créature demande à avoir un principe; mais si elle avait toujours été, elle n'aurait pas eu de principe ; donc, elle n'a pu être de toute éternité.

Réponse. Je distingue la m,ajeure. La créature demande à avoir un principe, de durée, je le nie; de production, je 'l'accorde; Qipour la mineure : si elle avait toujours été, elle n'aurait pas eu de principe, de durée, je l'accorde; de production, je le nie, car elle eût toujours été, produite par Dieu, comme par la cause de son être et de sa durée, quoique cette durée n'ait eu aucun commencement. Saint Augustin explique la chose par un exemple : si un pied était demeuré de toute éternité dans la poussière , il aurait toujours laissé une empreinte, et tout le monde reconnaîtrait que cette empreinte désigne un hom«ie passant par là; ainsi elle aurait un principe de production, bien qu'elle n'ait pas eu un commencement de durée V

ARTICLE QUATRIÈME

SI LES ÊTRES SUiJCESSIFS EUX-MÊMES PEIVEXT ÊTRE DE TOUTE ÉTERNITÉ.

Cette difficulté est un labyrinthe des plus inextricables, et l'esprit humain peut difficilement s'en tirer ; aussi plusieurs de ceux qui acceptent que les êtres permanents ont pu être de tout éternité le nient des êtres successifs : entre autres Jean de Saint-Thomas et Dominique Soto. Leur sen- 1«, 3

tiraent paraît le plus probable et le plus clair, quoiqu'il n'échappe pas à toutes les difficultés. Saint Thomas parle avec beaucoup de réserve toutes les fois qu'il affirme que le îîiondeapuètre de toute éternité ; il nous avertit surtout qu'il n'entend parler qu'absolument et pour lacréation en g^énéral, comme pour faire voir que cela pourrait cacher^[uelque contradiction à l'occasion de certaines créatures particulières. Ce sont principalement les êtres successifs qu'il aura eus en y\ie, car c'est ordinairement à leur état qu'on emprunte les objections les 2lu§diffiçiles coritre l'éternité du monde. Il a regardé lui-même ces objections comme solides. (11^ part., contre les Gentils, chap. xxxviii.)

Conclusion. — Il parait plus probable que les êtres successifs, comme sont les générations et les corruptions, les mouvements et le temps, n'ont pu exister de toute éter- ■ nité. Saint Thomas n'a pas enseigné expressément ce sentiment, mais il l'a laissé entendre dans son XXVIP Opuscule , lorsqu'il dit : Si on pose une cause produisant subitement son effet, Un est pas contradictoire qu'elle ne précède pas en durée ce qu'elle cause : tnais on ne peut en dire autant des causes produisant leur effet par un mouvement, parce qu'il faut que le principe du mouvement précède sa fin. Et ensuite (P^ part., quest. XLVi,art. 2) il admet que les générations des hommes n'ont pu être éternelles.

Prouvons notre conclusion par le raisonnement du saint Docteur (au lieu cité XXVII^ Opuscule). Il est contradictoire que les choses produites par un mouvement existent de toute éternité : doncil est contradictoire que les générations et les corruptions, et par conséquent le mouvement et le temps, soient de tout éternité. La conséquence est évidente, car si on enlève le terme du mouvement, l'existence du mouvement est impossible; or, comme les choses engendrées par le mouvement indiquent le terme de ce mouvement, si elles n'ont pu être éternelles , il ne le pourra être lui-même. Prouvoîis l'antécédent. Ce qui suppose essentiellement

quelque chose d'antérieur à soi, même en durée, ne peut être de toute éternité ; or une chose produite par mouvement suppose essentiellement quelque chose d'antérieur à elle-même en durée, c'est-à-dire le mouvement par lequel elle est produite ; ainsi la génération du cheval suppose un mouvement d'organisation et de génération ; la production du feu supposé un mouvement de chaleur : donc il n'est pas possible qu'une chose produite par mouvement existe éternellement.

Confirmation. Lajcorruption ne peut être de toute éternhéj^la génération et le mouvement ne seront donc pas non plus éternels. La conséquence est évidente : La génération et le mouvement ne peuvent se faire sans corruption : car la génération de l'un est la corruption de l'autre , et dans le mouvement, il est nécessaire que la partie antérieure cesse d'être pour que la postérieure lui succède. Prouvons l'antécédent. Une chose n'est par essence postérieure à une autre chose même en durée que si elle a commencé à exister; or la destruction est par essence postérieure môme en durée à l'existence même de la chose qui est détruite, car rien ne se détruit qui n'ait existé et n'ait eu durée ; donc la destruction a commencé à exister, donc il faut admettre qu'elle ne peut exister de toute éternité.

Les adversaires essaient de distinguer : la chose engendrée et la destruction supposent essentiellement quelque chose d'antérieur; dans un sens divisé, oui ; dans un sens collectif,non; c'est-à-dire que chaque destruction et chaquegénération suppose quelque chose d'antérieur, comme la production d'un animal suppose que cet animal a été organisé pendant le temps de la gestation, et la mort d'un animal suppose qu'il a vécu; mais, suivant eux , la série même des choses engendrées et détruites ne suppose rien d'antérieur, et elle a pu exister éternellement.

Mais, au contraire, ce qui est essentiel à chaque partie d'un composé est aussi essentiel à l'ensemble; or, il esl,

essentiel à chaque être qui se dissout de supposer un état antérieur à la dissolution, c'est-à-dire son existence, etil est nécessaire à chaque être engendré de supposer le mouvement par lequel il a été engendré. Donc tout ensemble de destruction et de génération suppose quelque chose d'antérieur. La mineure est évidente. Prouvons la majeure. Premièrement par la raison. L'ensemble n'a pas une existence distincte de chacun de ses éléments, il faut donc que ce qui est essentiel à chaque élément soit aussi essentiel à l'ensemble : Ensuite par l'induction. Il est essentiel à tout homme d'être raisonnable, donc toute collection d'hommes sera raisonnable ; il est essentiel à chaque ange d'être incorporel , toute collection d'anges sera nécessairement incorporelle. Enfin, par l'argument qui confond les athées : tout ce qui est, excepté Dieu , est d'un autre : donc toute collection d'êtres, quelque infinie et éternelle qu'on la suppose, sera d'un autre : ainsi et a pari, s'il est essentiel à chaque dissolution et à chaque génération de supposer quelque chose d'antérieur en durée, toute collection de ces êtres, quelque antique qu'on la suppose, supposera quelque chose d'antérieur à elle-même en durée, et par conséquent aucune collection pareille ne sera éternelle.

Confirmation. La matière dans laquelle se feraient ces générations qui sont supposées éternelles aurait dû être créée par Dieu sous une forme quelconque, créée elle-même : que cette forme soit une ou multiple, cela revient au même ; or, cette forme concréée de la matière serait antérieure, même en durée, à tout l'ensemble des formes engendrées ; donc cet ensemble supposerait nécessairement quelque chose d'antérieur en durée. La majeure est évidente, car la matière n'a pu être sans une création, ni être créée sans une forme : donc elle a dû avoir une forme quelconque créée en même temps qu'elle. La mineure n'est pas moins^ certaine, car les formes eniiendrées n'ont pas pu être dans la matière avant cette forme sous laquelle elle a été créée ell(j-

même, autrement elles seraient avant la création de leur matière, ce qui est contradictoire. Elles n'ont pas non plus été en même temps que cette forme créée pendant le temps qu'elle occupait la matière, autrement deux formes auraient été ensemble dans une matière, la forme créée et les formes engendrées, ce qui est aussi contradictoire; donc celte forme concréée de la matière a été dans la matière avant aucune forme engendrée ; et ainsi elle a précédé, même en durée, toutes les formes engendrées, ce qu'il fallait démontrer. Je ne vois pas comment on pourrait éluder cet argument. Dira-t-on que dans l'hypothèse de l'éternité des générations, la matière dans laquelle elles se font n'a pas été créée par Dieu? Mais c'est l'erreur attribuée à Platon. Dira-t-on qu'elle a été créée seule sans aucune forme? Mais outre que, comme nous l'avons prouvé ailleurs , la matière ne peut ni être, ni se produire sans la forme, on tombera dans cet autre inconvénient, à savoir qu'aucun des composés n'aurait été immédiatement créé par Dieu, par exemple, aucun lion, aucun homme, et que tous seraient engendrés par d'autres, ce qui ne peut se concevoir. Dira-t-on que la matière aurait été créée sous une forme aussi créée, et que la forme en aurait été détruite de toute éternité, afin de faire place à la série éternelle des générations? Mais tous accordent qu'une chose ne peut être détruite de toute éternité; autrement elle serait de toute éternité, il faut le supposer, et de toute éternité elle ne serait pas, puisqu'elle serait détruite. On répondra que cette forme créée avec la matière peut n'être antérieure aux formes engendrées que d'une durée indéterminée. Rien de plus absurde; car, outre qu'un etfet déterminé appelle une durée déterminée, il n'est pas possible que ce qui a été de toute éternité accuse une durée antérieure à soi-même , même en posant cette durée indéterminée. Ce qui a été de toute éternité a toujours été, comme il appert des termes ; or, ce qui a toujours été a été pendant toutes les durées supposables, c'est

encore évident; donc ce qui a été de toute éternité a été suivant toutes les durées, et n'en permet point d'antécédente où il n'ait pas été.

Je ne dis rien des autres paralogismes qu'entraîne cette

hypothèse de l'éternité des générations. Par exemple, qu'il

y aurait des jours aussi nombreux que les années, les unes

et les autres étant infinis , que dans l'espèce des lions , par

exemple, le premier immédiatement créé par Dieu aurait,

bien que corruptible, vécu et engendré éternellement : qu'il

y aurait un infini en acte; car, si la génération des hommes

était de toute éternité, les âmes des hommes seraient déjà

infinies en acte; ensuite. Dieu aurait pu chaque jour créer

au moins un ange : donc ils seraient infinis. Lorsqu'on dit

que Dieu n'a pu en créer de nouveaux qu'à la condition de

détruire ceux qui existaient, c'est un subterfuge gratuit. On

ne peut dire non plus que s'il s'était écoulé un temps infini

imaginaire, Dieu, dans ce temps, aurait pu créer des anges

à l'infini; car ni les anges, ni rien au monde, n'acceptent

d'être créés dans un temps imaginaire, tandis que si vous

nous donnez un temps réel, rien n'empêche qu'ils ne soient

créés.

J'ajoute seulement comme corollaire l'argument tiré de la nature du temps. 11 répugne qu'un temps soit passé, à moins qu'il n'ait été futur; car le temps passe en ce sens que par le présent il va du devenir à l'avoir été; or toute la collection des jours , en tant qu'elle est imaginée comme s'étant immensément écoulée auparavant , serait passée : donc elle eût été tout entière future pendant quelque temps, donc elle eût été quand elle n'était pas , car le futur est ce qui n'est pas encore : donc cette collection de jours a commencé nécessairement à être ; car de ce qui n'a jamais commencé on ne peut pas dire qu'il y a un moment où il n'existait pas : donc l'ensemble de ces jours ne peut avoir existé de toute éternité.

Première objection. Saint Thomas ( J^" p., q. XLVI^,

art. 2, et q. me de la Puissance, art. 47) détruit les objections contre la possibilité du monde de toute èt

même quant aux êtres successifs : il croit donc que les ètrès^ successifs eux-mêrnesont pu être de toute éternité : il serait absurde , en efFet, d'argumenter au bénéfice d'une opinion qu'on rejette.

Je réponds que saint Thomas ne détruit pas toutes les objections; par exemple, il laisse subsister celle de l'infinité des âmes raisonnables; il dit même qu'elle sert au moins à prouver qu'il y a certains êtres qui n'ont pu exister de toute éternité : donc , dans la pensée de saint Thomas , on peut soutenir que quelques êtres n'ont pu exister de toute éternité; on peut au moins dire que ce sentiment est plus probable que le sentiment opposé.

Mais , afin de pénétrer davantage dans la pensée du saint Docteur, observons que de son temps, ainsi qu'il le laisse entendre lui-même (XXVIIe Opuscule, et I'"^ p., q. xlvi", art. 2), il y avait des gens qui s'attachaient imprudemment à démontrer aux Infidèles que le monde avait commencé : dans cette démonstration ils apportaient des raisons fort peu concluantes , et ce n'était pas sans danger pour la Foi , parce que les Infidèles pouvaient penser qu'elle ne s'appuyait que sur de pareilles bases. Pour faire reconnaître ce danger, saint Thomas dit invariablement qu'on ne peut établir démonstrativement que le monde n'est pas éternel; il dit en même tem.ps que les raisons apportées pour cette démonstration sont cependant probables et même Irès-probablcs; il montre dans le même but comment sont résolubles les arguments qu'à son époque on élevait contre l'éternité du monde , et il semble envelopper dans sa défense même l'éternité des êtres successifs : ce n'est pas qu'il regarde ces arguments comme irréprochables ou plus solides que les arguments contraires , mais c'est pour faire comprendre qu'ils ne sont pas démonstratifs. Aussi les résout-il quelquefois d'après des principes empruntés à d'autres

philosophes, et qui ne sont pas du tout les siens. Par exemple (au XXVI le Opuscule) il détruit l'argument basé sur l'infinité des âmes , parce qu'il n'est pas démontré que l'infini en acte soit impossible. Puis il ajoute, en rentrant dans son propre sens, qu'il n'y a rien d'absurde à ce qu'une créature quelconque soit éternelle. Nous suivons donc ici ses traces; nous admettons d'abord qu'il peut y avoir une créature éternelle, et nous l'appliquons à la créature permanente. Puis nous avouons qu'il n'y a pas d'arguments démonstratifs suffisants contre cette opinion des anciens philosophes, que le monde tel qu'il est maintenant est éternel. Enfin nous soutenons qu'il y a des raisons très-puissantes contre l'éternité des êtres successifs, et, par conséquent, nous regardons comme plus probable l'opinion que ce genre d'êtres n'a pu exister éternellement.

En forme donc on peut distinguer l'antécédent. Saint Thomas a détruit les arguments qui vont contre l'éternité des successifs, comme n'étant pas démonstratifs, je l'accorde; comme moins probables, je le nie; et je nie la conséquence.

Deuxième objection. Le mouvement céleste a pu être éternel : donc aussi le temps et les générations. La conséquence est évidente, car le mouvement céleste est la cause du temps et de la génération dans les choses sublunaires. On prouve l'antécédent. Le ciel a pu être éternellement, d'après l'article 3 de la présente question, par conséquent aussi le mouvement céleste. Preuve de la conséquence. La propriété peut exister dans la durée autant que dure l'essence ; or le mouvement céleste est la propriété du ciel : donc il a pu être suivant toute la durée dans laquelle a pu être le ciel, et, par conséquent, si le ciel a pu être éternel, le mouvement céleste a pu Fètre aussi.

Réponse. Je nie V antécédent. Quant à la preuve, je nie la conséquence , et dans la preuve de la conséquence je nie la mineure , c'est-à-dire que le mouvement actuel soit

QUEbTION I. DU MONDE EN GÉNÉRAL. 41

une propriété du ciel ; car la propriété et la substance doivent être inséparables ; or, comme le prouve saint Thomas , le mouvement du ciel sera séparé du ciel , et cessera au jour du Jugement, même sans violence : donc le mouvement actuel n'est pas la propriété du ciel.

Instance. Du moins la mobilité ou l'aptitude au mouvement est la propriété du ciel : donc elle a pu être éternellement, et par suite, le mouvement. La première conséquence est évidente. On prouve la seconde. Le mouvement peut exister dans toute durée dans laquelle il existe une une aptitude au mouvement : donc, si l'aptitude au mouvement a pu être éternelle , le mouvement l'a pu être aussi.

Réponse. Je distingue l'antécédent. La mobilité ou l'aptitude au mouvement est la propriété du ciel, pour un mouvement éternel^ je le nie; pour un mouvement commençant dans le temps , je l'accorde ; car, comme il n'existe pas de puissance et d'aptitude à un acte impossible , il n'existe pas d'aptitude à un mouvement durant depuis l'éternité, parce qu'il y a contradiction dans les termes, ainsi que nous l'avons prouvé.

Nouvelle instance. Si le ciel avait été éternel , ou il aurait été au repos, ou il aurait eu le mouvement. S'il avait eu le mouvement, la conclusion iieni; si le repos, il aurait pu se mouvoir éternellement : car le repos est la privation du mouvement dans un sujet capable de mouvement.

Réponse. Je distingue l'antécédent. Le ciel aurait été éternellement en repos, repos négatif, je l'accorde; privatif, je le nie; c'est-à-dire que ce repos éternel n'eût pas été cette privation qui s'appelle manque d'une forme dans un sujet apte à la recevoir, mais cette négation qu'on appelle manque d'une forme dans un sujet qui n'a pas aptitude à la recevoir; car le ciel , même éternel, n'eût pas été disposé au mouvement éternel, parce que ce mouvement est impossible : c'est pourquoi ce repos, pris réduplicativement

comme éternel, eût été l'objet d'une négation, non d'une privation.

On demandera peut-être : Quand le ciel éternel et éternellement inepte au mouvement y serait-il devenu apte?

Je réponds : Dans le cas donné , bien que le ciel n'eût pas été disposé au mouvement éternel , il aurait cependant été apte à un mouvement temporel à obtenir antérieurement, et toujours antérieurement à l'infini : c'est pourquoi on ne pourrait pas dire quand aurait commencé cette aptitude; mais à chaque instant donné le ciel aurait pu se mouvoir avant, puis encore avant à l'infini syncatégoriquement.

Réplique. Saint Thomas prouve qu'il y a contradiction à ce qu'un corps soit infini parce qu'il serait immobile; or un corps même éternel serait immobile pendant toute l'éternité, si le mouvement éternel ne lui convenait pas : donc le mouvement éternel n'est pas contradictoire, ou le corps éternel l'est.

Réponse. Je distingue la mineure. Le corps éternel serait immobile pendant toute l'éternité, si on prend l'éternité catégorémaiiquement , je l'accorde; si on la prend syncatégorématiquement, ie le nie; c'est-à-dire le corps n'aurait jamais eu en fait un mouvement actuel et éternel comme lui , mais il aurait toujours la puissance d'être mû antérieurement et encore antérieurement à son premier mouvement : ainsi peut -il être dit mobile éternellement syncatégoréynatiqueynexd, ou, si l'on aime mieux, il eût été mobile de toute éternité, mais non pour l'éternité. Ces arguments eux-mêmes peuvent se retourner contre les adversaires: car, si la mobilité suit la forme du ciel , Yannihilahilité, si l'on peut ainsi dire , la suit aussi comme condition de toute créature; or une créature produite éternellement, bien qu'elle fût annihilable , ne serait pourtant pas sujette aune annihilation qui serait éternelle; car cela implique contradiction : ainsi le ciel produit éternellement serait mobile, mais son mouvement ne pourrait être éternel. Et de

même qu'on ne pourrait fixer un instant dans lequel antérieurement et encore antérieurement Dieu n'aurait pas pu annihiler cette créature, et que, par conséquent, on peut dire de cette créature qu'elle est annihilable depuis l'éternité comme sxjncatégoriquement , de même on ne pourrait assigner un instant dans lequel avant et encore avant à l'infini , le ciel n'aurait pu se mouvoir : c'est pourquoi il serait mobile éternellement, comme syncatégorématiquement et non catégorématiquement.

Troisième objection. L'homme a pu être éternellement; donc le mouvement du cœur a pu être éternel. On prouve la conséquence; le mouvement du cœur est nécessaire à la vie, mais cet homme eut dû vivre éternellement, et par conséquent avoir éternellement le mouvement du cœur.

Réponse. Je nie le conséquent. Quant à la preuve , je distingue la majeure. Le mouvement du cœur est nécessaire à la vie : telle que nous l'avons maintenant , je l'accorde; telle que l'homme l'eût eue alors, je le nie; et appliquant la distinction à la mineure, je nie la conséquence. Si Dieu avait décidél a création de l'homme de toute éternité, il l'eut créé dans les conditions que son état exigeait, c'est-àdire libre des défauts qui sont contradictoires avec l'éternité, supérieur, par conséquent , à toute altération et à tout mouvement. Il n'y a rien d'impossible à cela; nous avons à la portée de la science des phénomènes analogues. La respiration est presque aussi nécessaire à la vie de l'homme que le mouvement du cœur; cependant l'enfant vit au sein de sa mère sans respirer, c'est que son état ne le demande pas. Nos adversaires nous justifient eux-mêmes du reproche d'affirmer gratuitement, et par une pétition de principe, d'euxmêmes, ils courent à une solution analogue. Quand le nombre infini des âmes les embarrasse, n'avouent -ils pas que l'homme n'a pu engendrer éternellement, bien que la force génératrice soit une propriété de sa vie , et quoique la mortalité et la durée finie suivent la vie des bêtes . tello

qu'elle est maintenant? Ils disent dans l'hypothèse de l'éternité des générations que les premiers animaux qui auraient été créés éternellement avaient dû vivre éternellement , et dans une durée infinie, quant à sa partie antécédente (a parte ante), parce que cette vie courte et limitée dans l'espace fixe que nous parcourons maintenant, répugne à une chose produite éternellement. Mais , je le demande , n'est-il pas aussi étonnant de voir un animal corruptible exister pendant toute l'éternité que de voir un homme vivre sans le mouvement du cœur?

QUESTION DEUXIÈME

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