‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 25 sur 52 · DES CORPS MIXTES QUI SONT ANIMÉS, ET DE LEUR TEMPÉRAMENT · texte numérisé non relu

DES CORPS MIXTES QUI SONT ANIMÉS, ET DE LEUR TEMPÉRAMENT

A propos des corps mixtes animés, il y a lieu d'examiner leur nature et aussi le tempérament varié des éléments qui les composent; nous laisserons la première étude pour une question qui viendra plus tard; donnons ici la seconde, surtout à l'occasion des animaux. Chez les Grecs ce tempérament s'appelait y.pim:;^ en latin il prend le nom de temperamentum, ou complexio , et la langue française a suivi en cela la langue latine. Le tempérament peut varier dans des modes infiniment nombreux, suivant les diverses qualités qui y dominent, et suivant le degré de ces qualités. De là proviennent dans les animaux, et surtout dans l'homme, des

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modifications de caractère à l'infini; chez les animaux la complexion ne varie presque point dans une même espèce, tous les sujets d'une même espèce seront à peu près de la même complexion : par exemple, toutes les perdrix, tous les renards, tous les bœufs, tous les ânes, etc. Mais chez les hommes il y a une telle diversité de complexions, que difficilement on en trouverait deux de même caractère et de même tempérament. Cette variété parait êlre naturelle, et l'Auteur de la nature semble y avoir eu pour but d'assimiler autant que possible les hommes aux anges, dont chacun porte en sa substance une espèce différente des autres, et encore de tirer de l'ensemble admirable de tous ces tempéraments divers une harmonie plus riche en accords, comme, en musique, le compositeur multiplie les parties pour faire admirer davantage la richesse et l'ampleur des motifs qu'il y développe.

La raison physique de la variété plus grande de complexion chez les hommes que chez les animaux peut être que chez ces derniers la nature ne tend qu'à un but, et détermine par conséquenttous les animaux d'une espèce à un seul et même caractère ; l'homme , au contraire , vit suivant la raison, et celle-ci, pouvant multiplier les procédés vers une seule fin à l'infini , produit une grande diversité dans les mœurs, dans les habitudes de la vie, dans les lois de la génération, de l'éducation , de l'instruction, et par suite dans les complexions elles-mêmes, qui dépendent beaucoup de toutes ces lois.

Mais, chose plus admirable encore, les hommes contractent une similitude de caractère et de traits avec certains animaux. Quelques-uns ont dans la figure quelque chose du lion ; d'autres, quelque chose du bœuf, du renard, etc.; el cette analogie se retrouve dans la conformation des membres (lu corps, elle arrive jusqu'aux mœurs et aux habitudes , si bien que certains hommes portent non-seulement l'image de certains animaux, mais en ont aussi les inclinations. De là

est né l'art du physionomiste, qui prétend reconnaître la complexion et les afTections de l'âme d'après les traits du visage. Aristote (chap. vi de la Phijsiogn.) a tracé quelques règles pour cet art.

Sans entrer dans de plus amples détails , examinons ici seulement deux points : 1° combien y a-t-il de genres de complexions, ou de tempéraments ^ particulièrement dans riionime; 2" quel est le meilleur genre de tempéraments.

D'abord il y a deux genres de tempéraments. L'un est dit en latin ad pondus, c'est-à-dire uniforme, et l'autre difforme.

Expliquons-nous. Ou les qualités sont ordonnées et tempérées entre elles de telle sorte qu'aucune ne prévale , et que toutes soient en équilibre, ou il y en a une qui domine les autres : au premier cas, c'est la disposition ad pondus, ou uniforme; au second, c'est la. complexion illégale, ou difforme. Il y a donc deux genres de tempéraments.

Quant à la question de savoir s'il peut y avoir une complexion tellement uniforme, qu'en elle ne prévale aucune qualité, et que toutes les qualités soient, pour ainsi dire, amenées à une égalité mathématique , certains médecins la résolvent affirmalivement,d'autr*es négativement, et cette dernière solution est la plus commune ; elle est donnée par saitit Thomas (liv. III , dist. xxvi, quest. i, rép. à la 4^ abject.). Quelques philosophes l'appuient sur cette laison qu'un corps mixte amené à une égalité si parfaite , ne trouverait aucune place pour lui dans le monde. Mais c'e.-t à tort; car pour les hommes qui sont les plus bilieux, et chez lesquels prédomine le feu, l'élément le plus sublil et le moins terrestre, la terre est encore le lieu naturel, à plus forte raison en sera-t-il ainsi pour l'homme chez lequel les qualités seraient amenées à un parfait équilibre. Nous rejetons donc cette raison , et nous prenons cel'e que donne sainj Tho-

mas au passage cité. Il ne se fait point de mixtion, nous ditil, si une qualité dominante n'agit pas sur les autres pour les maintenir et les contenir dans un état moyen; donc il faut qu'une qualité prévale sur les autres, et nous appellerons tempérament uniforme, non pas celui où ne prédomine aucune qualité absolument , mais celui où cette qualité ne prédomine point sensiblement : car le peu compte pour rien dans les choses naturelles.

Quant au tempérament difforme, il est de quatre sortes, à cause des quatre éléments qui s'y peuvent combiner. Le tempérament est bilieux, quand le feu y domine ; sanguin, si c'est l'air; phlegmatique , si c'est l'eau, eltnélancolique , quand la terre y joue le rôle principal.

La preuve de cette division se trouve dans la raison et dans l'expérience. Dans la raison, car il faut distinguer les divers tempéraments d'après les divers éléments qui peuvent prédominer; or il y a quatre éléments : donc il y aura quatre complexions principales, dont chacune correspondra à un élément dominant. Dans l'expérience; car nous voyons aussi bien dans les hommes que dans les autres animaux, mais surtout dans les hommes, qu'il en est de feu, c'est-à-dire d'un tempérament très-chaud et très-sec, et où la bile abonde; d'autres sont d'un tempérament chaud et humide, c'est-à-dire que leur sang est abondant, mais peu mêlé d'humeurs : le sang a, en effet, des qualités aériennes, c'est-à-dire une humidité et une chaleur médiocres; le tempérament des autres est froid et humide : chez eux le phlegme, qui correspond à l'eau, pi'édomine. Enfin d'autres sont secs et froids, la mélancolie les maîtrise, et elle a la nature de la terre, c'est-à-dire qu'elle est froide et sèche. De ces quatre tempéraments cardinaux , pour ainsi dire, découlent une foule d'autres ; ainsi le tempérament atrabilaire, lequel, bien que mélancolique dans la force du terme, désigne ordinairement un composé du bilieux et du mélancolique, en ce tempérament la bile s'allume souvent et

brûle la mélancolie; le tempérament sanguine-bilieux, où la bile donne l'éveil au sang.

Quant à la hiérarchie entre ces tempéraments, il faut dire que tout tonpérament a ses qualités comme ses défauts.

Le tempérament hilieux contribue surtout à la vigueur de l'esprit, à son activité, à son élévation , à sa pénétration et à sa perspicacité. Ce fewpérawenf qui est chaud et sec aiguise l'esprit, et lui donne de la facilité à saisir, de la célérité à comprendre, et en même temps de l'activité et de la promptitude pour agir. Aussi les hommes bilieux sont-ils d'un caractère incisif, actif, ingénieux, magnanimes, audacieux; et Heraclite appelle le tempérament sec la splendeur et la sagesse de l'esprit. Mais à ce tempérament la maturité du jugement fait défaut, la fermeté dans les plans ne s'y associe pas, il n'y a pas de suavité dans le commandement, pas de constance dans les projets, pas de circonspection dans les dangers, etc.

Le teynpérament sanguin excelle en ce qu'il est plus conforme aux principes de la vie, c'est-à-dire à la chaleur et à l'humidité; il produit un sang pur et très-doux : par suite, les actions de l'âme, tant naturelles que vitales, ou animales, s'y accomplissent avec aisance et agréablement. Aussi les hommes sanguins sont toujours très-prêts à tous ; ils sont doux, aimants, gais, polis, en un mot, du meilleur caractère. Cependant l'excès de l'humeur dans ce tempérament noie l'âme, elle rend les mouvements mous et instables, le caractère est facile à plier au mal tout comme au bien. Les difficultés le dégoûtent vile, et on ne peut lui demander aucun effort héi'oïque.

Le tempérament flegmatique seconde la mémoire et la prudence, et donne la mansuétude : aussi les flegmatiques sont plus réfléchis dans ce qu'ils entreprennent; ils sont érudits et d'un caractère disposé à pardonner et à compatir. Mais ce tempérament a plusieurs défauts, et passe pour être le plus inepte de tous : par la frigidité de ses hu-

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meurs il neutralise la chaleur native , et celle-ci est le principal ministre de la nature et l'artisan premier des esprits; il émousse l'arme de lu pensée par une surabondance extrême; il lend les mouvements lents, inefficaces, languissants et instables.

Le tempérament mùlancoliqxic inspire la stabilité; il donne de l'impulsion à l'esprit, le rappelle à lui-même et le lend réfléclii; il porte les puissances de l'ùme à la contemplation : aussi les hommes mélancoliques ont ils de la longanimité; ils sont fermes dans leurs niouvemenls, penseurs, studieux, et propres aux conseils mûrs, étudiés et approfondis longuement. Mais cette complexion pèche par la lenteur; elle rend l'esprit soupçonneux, méticuleux, malin, inquiet; elle semble le ronger : c'est une âcreté continuelle, qui fait l'homme pénible pour lui-même et pour les autres, ennuyeux et amer. Homère l'a très-bien décrit, parlant du mélancolique Bellérophon : « Il est parfois insupportable à tous les dieux; il erre dans la campagne, dans des lieux impraticables, rongeant lui-même son cœur, évitant même la trace des hommes. »

D'après saint Thomas (l'o p. de la II*", q. xxiii, art. 7, rép. à la l^c ohject.), les mélancoliques sont plus enclins à la volupté; c'est à elle qu'ils demandent le soulagement de leur complexion amère.

Aristole {Prohl., sect. xxx) préfère à toutes les autres complexions celle de la mélancolie allumée parla bile, que l'on appelle vulgairement atrahile, que le philosophe Favorin appela complexion héroïque, parce que de toutes les complexions elle est la plus favorable à la grandeur d'âme et à la sublimité du génie : ainsi (jue le remarque Arislote, tous les héros, tous les hommes illustres dans les lettres, dans les armes, dans l'administration des choses publiques et dans les arts, furent atrabilaires , c'est-à-dire bilieux-mélancoliques : ainsi furent Hercule, Alexandre, dont le teint était cuivré, ce qui est un indice reniarquable de celle

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complexion , Empédocle, Socrate, Platon, et d'autres mentionnés par Aristote. Mais, de même que les vertus de ce tempérament sont grandes, grands aussi sont les vices qu'il emporte quand il est excessif: si la mélancolie n'est pas allumée par la bile de manière à se rendre visible, mais si elle en est consumée sourdement, elle cause la fureur, la manie et d'autres grands maux , comme on le vit dans Hercule : ce héros fut frappé d'épilepsie , s'il faut s'en rapporter au nom de mcd d'Hercule donné à cette maladie; vers la fin de sa vie ce mal dégénéra même en folie furieuse; nous le voyons aussi dans Alexandre, qui de la colère passait si vile à la fureur, qui tua presque tous ses amis, et attenta quelquefois à sa propre vie : ici s'applique le proverbe : Corruptio optimi pessima : Rien n'est pire que ce qui de très-bon devient rnauvais.

Aristote, pour expliquer les variétés et la nature de celte complexion, compare la mélancolie au vin : l'un et l'autre sont humides, fumeux et faits pour émouvoir l'esprit; or, comme le vin affecte diversement ceux qui le boivent, suivant leurs différentes dispositions et la quantité dans laquelle il est pris, rendant les uns bavards, les autres taciturnes; ceux-ci audacieux, furieux et cruels; ceux-là compatissants, sensibles, alTables, timides, faciles à décourager, etc., selon que le vin excite ou éteint la chaleur naturelle: ainsi l'humeur mélancolique, échauffée plus ou moins, ou refroidie, inspire des affections multiples et variées. Il y a trois principaux effets de l'ivresse : le vin rend les uns stupides, interdits, somnolents et semblables à des pourceaux, parce que la chaleur du vin a étouffé et éteint en eux la chaleur naturelle; les autres deviennent bavards, gais, ils gesticulent et font des grimaces comme des singes ; d'autres enfin se montrent cruels, ils ont l'espiit inquiet, deviennent furieux , téméraires ou féroces comme des lions : il y a aussi trois sortes de mélancoliques. Il est des hommes dominés par la mélancolie froide: rien ne saurait les réchauffer; ils sont

stupides, imbéciles, interdits, timides et paresseux. Virgile, faisant allusion à cette complexion , attribue aussi savamment qu'élégamment la cause de cette stupidité et de cette inertie à l'humeur mélancolique , qui , par sa frigidité , éteint l'intelligence; c'est au passage qu'il consacre à la description des principales parties de la philosophie naturelle (Géorgiques, livre II, vers 483),

Sin hns ut possim nnturœ accédera partes, Friç/idus obstiterit circum prœcordia sanguis.

Mais si ma force manque en cet immense espace, Et si mon sang trop froid dans mes veines se glace.

Dans certains hommes, au contraire, la mélancolie est abondante, elle s'échauffe vivement : ces hommes sont audacieux, téméraires, ingénieux; ils sont enclins à tous les genres d'effervescence; chez d'autres, la mélancolie conserve un caractère moyen: tantôt elle se refroidit, tantôt elle s'échauffe, selon les circonstances, et ceux-ci sont les meilleurs : ils sont prudents et sagaces , bravss et ingénieux ; ils sont vifs et constants; ils excellent dans les armes, dans les lettres, dans le maniement des affaires publiques. Mais à cette variété des complexions un certain équilibre des autres humeurs avec la mélancolie et une certaine disposition des membres, et surtout de la tête , apportent beaucoup d'avantage : de même, en effet, que le cours d'un fleuve varie suivant la disposition et la forme de son lit , et que son cours est plus ou moins rapide, suivant la plus ou moins grande pente du terrain : de même le cours des esprits et leurs opérations varient suivant les organes par lesquels ils passent. Il est aussi digne d'observation qu'Aristote trouve dans cette mélancolie tantôt échauffée, tantôt refroidie, la cause qui rend un même esprit quelquefois triste, anxieux et abattu sans motif apparent, et d'autres fois éveillé, alerte, exalté, rassuré et confiant en lui-même. L'humeur mélancolique , en se refroidissant , cause la première disposition ,

et lorsqu'elle est doucement échauffée, elle produit les secondes, et donne à l'esprit de l'éclat. Ce fait se remarque dans les hommes soumis à une mélancolie modérée; ils sont certainement plus que les autres sujets à ces vicissitudes d'humeur et de caractère. Mais en voilà déjà trop sur ce sujet.

ARTICLE SECOND

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