SUR LA CIRCUL.\TION DES GÉNÉRATIONS ET DES CHOSES ENGENDRÉES
Nous savons que toutes les générations se font par une sorte de reproduction circulaire, et qu'une matière donnée retourne aux formes qu'elle avait quittées : ainsi de l'eau naît la vapeur, de la vapeur sortent les nuages , les nuages produisent la pluie, celle-ci humecte la terre, et de la terre humide s'élèvent de nouveau les vapeurs ; la poule vient de l'œuf, de la poule l'œuf; l'homme devient cadavre, du cadavre viennent de la cendre et des exhalaisons ; ensuite , de ces ruines de l'homme , et par des transitions nombreuses , l'homme se reforme.
Avant de conclure cette troisième partie de la Pliysique, disons quelques mots de cette circulation des générations. C'est bien évidemment la même espèce qui se retrouve : sont-ce les mêmes individus qui reviennent?
Sur cette question il y a quatre opinions. La première,
célèbre chez les anciens , et qui souriait à Platon , comme nous l'apprend saint Augustin (liv. XII de la Cité de Dieu, chap. XIII ), suppose une grande année, la révolution entière du firmament, c'est-à-dire environ trente mille ans, au bout de laquelle Rome sera reconstruite , les consuls y régneront après les rois, après les consuls viendront les empereurs, etc. Platon philosophera de nouveau dans l'Académie ; Zenon, dans Athènes , restaurera la secte stoïque sous ces mêmes portiques aux peintures variées , etc. Cette opinion est développée par Virgile (IV^ églogue) en vers magnifiques :
Mfignus ab intégra sœclorvm nnscitur ordo ; Jam redit et Virgo , redeunt Saturnin régna. Aller erit lurn Tiphys , et alcern quœ vehat Argo, Delectof heroas : erunt eiium altéra bel la, Atque iteru7n ad Trojam magnus mittetur Achilles.
Des siècies révolus nous saluons l'caurore :
La Vierge est de retour, Saturne règne encore.
Dans les lianes de l'Argo menant d'autres liéros, Typliéc a reparu sur l'empire des Ilots; Kt ces jours de combat prédits par la Sibylle Sous les murs d'ilion verront encore Achille.
Cette opinion cherchait son point d'appui dans ce fait admis, que les choses sublunaires dépendent des choses célestes; que dès lors la révolution des cieux recommençant, avec elle recommenceront, sous les mêmes influences , les mêmes phénomènes terrestres.
Mais outre que les anomalies innombrables observées dans les mouvements des astres nous font voir suffisamment que jamais les mêmes combinaisons ne reviendront dans le ciel, quand même le monde durerait éternellement , il faut dire que la conclusion ne serait pas encore admissible. D'abord ces aspects et ces influences ne seraient pas les mêmes numériquement, mais seulement spécifiquement; ils ne pourraient donc produire que des effets semblables et non des effets identiques. Ensuite les cieux
n'agissent que selon la disposition où se trouvent les choses sublunaires. Or, en revenant au même point, ils ne retrouveraient pas les choses sublunaires dans le même état, ils n'arriveraient donc pas au même résultai , quant aux effets naturels. Les effets libres, de leur côté, ne relèvent pas des deux, c'est la volonté humaine qui les règle, et par conséquent les mêmes aspects sidéraux ne les forceraient nullement à revenir les mêmes.
La deuxième opinion est attribuée à Scot ; il pensait que, parmi les êtres permanents, quelques-uns peuvent revenir naturellement à ce qu'ils étaient. Par exemple, le même Bucéphale numéi^iquement , celui qui a été monté par Alexandre, pourrait encore être produit.
La troisième opinion est qu'une chose ne peut ni naturellement ni divinement revenir la même, quand elle est une fois détruite, à moins qu'elle ne soit un composé dont les parties subsistantes, écartées d'abord les unes des autres, sont ensuite rapprochées. Ce rapprochement, surtout s'il se fait divinement, refera un même être : ainsi en sera-t-il pour nous à la résurrection ; ce sera bien le même homme qui ressuscitera ; mais Dieu ne pourrait employer que ce procédé.
Enfin la quatrième opinion , c'est que rien ne peut naturellement être reproduit, mais que Dieu peut rétablir les choses permanentes, sinon les choses successives; même certains philosophes accordent sans hésiter la reproduction des choses successives à la puissance de Dieu.
Première conclusion. — Il est contradictoire qu'une chose successive , telle qu'an temps écoulé, ou une action accomplie, soit reproduite la même numériquement, 'même 'par la Puissance divine. Saint Thomas le dit ainsi {quodlïb. IV, art. 5).
Il le prouve ainsi par la raison : L'être successif serait et ne serait pas le même numériquement; or ce n'est pas possible : donc il n'est pas possible non plus qu'il soit reproduit. La mineure est certaine. Prouvons la majeure. On
suppose d'abord qu'il est le même numériquement. Prouvons qu'il ne le serait point en même temps. On ne peut admettre pour les choses successives que celles qui sont entre elles interrompues et discontinuées soient une seule et même chose numériquement, mais l'être successif produit de nouveau et le précédent seraient entre eux interrompus et discontinués : par conséquent, ils ne seraient pas la même chose numériquement , mais ils seraient distincts. La mineure est certaine. On entend par choses interrompues et discontinuées, celles qui ont entre elles une durée intermédiaire ; or, entre l'être successif produit de nouveau et celui qui a déjà été, il y a une durée intermédiaire, cela est évident : donc ce sont deux êtres interrompus et discontinus. Prouvons la majeure. L'interruption dans les choses successives équivaut à la division dans les choses permanentes. Par conséquent, de môme que dans les entités permanentes, les choses divisées entre elles sont nécessairement distinctes numériquement, puisque la distinction numérique résulte de la division ; ainsi, dans les choses successives, celles qui sont interrompues sont nécessairement distinctes numériquement.
Confirmation. L'identité exige une plus grande unité que la continuité. Or, l'être successif de nouveau produit n'a pas une unité sufQsante pour continuer le précédent, comme cejourd'hui , par exemple , avec le jour passé il y a mille ans. A plus forte raison , ne formera-t-il point une unité suffisante pour être identifié avec ce précédent.
On pourrait insister et faire voir plusieurs conséquences absurdes de ce principe, ainsi qu'une seule et même journée trente fois répétée deviendrait un mois, et ce mois luimême serait le même irlentiquement que d'autres mois, il aurait même la même durée, et aussi que des années, et cela à l'infini; le temps passé pourrait devenir l'avenir; la même partie du temps pourrait se succéder à elle-même : toutes choses complètement inintelligibles, puisque le mot
mois dit essentiellement plusieurs jours, et que le mot passé emporte distinction absolue du futur. Enfin, partout où il y a succession, il y a pluralité et distinction, au moins numériquement.
Seconde conclusion. — Une chose permanente ne peut, naturellement, être reproduite numériquement la même, mais elle peut l'être par la Puissance divine.
La première partie se prouve par une raison de saint Thomas (Quodlib. iv, art. 5). Un effet ne peut être reproduit numériquement le même par un agent , si ce n'est au moyen de la même action ; or, il est impossible qu'une action Suit réitérée et la même numériquement : donc un même effet numérique ne peut se reproduire. La mineure est évidente. Car l'action des agents naturels s'identifie avec le mouvement, elle dépend du temps qui la mesure. Or il est impossible qu'un mouvement et un temps se reproduisent numériquement les mêmes, comme nous l'avons dit tout à l'heure : donc une action réitérée ne peut être numériquement une. La majeure se prouve : 1° par les limites imposées naturellement aux actions créées , dont l'une ne peut contenir le terme de l'autre, chacune ayant son terme et son effet individuels ; 2° parce que telle action indivise se rapporte à tel effet indivis, comme telle action spécifique à tel effet spécifique; or une action spécifiquement prise ne peut contenir les effets spécifiques d'une autre : l'action d'un chêne ne contiendra pas les effets de l'action d'un pommier : donc telle action numériquement distincte d'une autre ne contiendra pas les effets de cette autre. Par conséquent, un effet ne peut revenir numériquement le même d'une manière naturelle, si l'action qui le produit ne revient pas numériquement la même. Déjà plus haut (I^e part., th. ii, quest. VI, art. 2) nous avons développé ce principe; on en a formé cet axiome : De la privation à l'avoir il n'y a pas de retour : A privatione ad hahituyn non datur regressus.
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Preuve de la seconde partie. Elle se trouve dans le témoignage de la Foi, qui enseigne que le même homme qui a été détruit parla mort se retrouvera au Jugement; et encore dans une raison donnée par saint Thomas {Quodlïb., IV, art. 5) : L'action de Dieu ne dépend point du mouvement, et ne passe point avec le temps, comme les actions des créatures; elle subsiste éternellement la même : elle peut donc produire toujours les mêmes effets. Enfin cette action contient éminemment les actions des créatures, même les actions passées, même leurs caractères individuels : elle peut donc procurer le même être numériquement, et, par conséquent aussi, les mêmes effets, pourvu que leur unité numérique ait sa source ailleurs que dans la continuité de durée; et il en est ainsi pour toutes les choses permanentes: aussi saint Augustin dit avec raison {Cité de Dieu, liv. XXII, chap. xx) : Si la chair humaine périssait absolutnent , et .qu'en aucun lieu la matière dont elle est faite ne se pût retrouver, le Tout-Puissant la rétablirait encore comme il lui plairait.
Objections contre la première conclusion. 1" Dieu ne contient pas moins la vertu productive des mouvements et des temps que celle relative aux choses permanentes : donc il peut aussi bien restaurer le mouvement et le temps écoulés que les choses permanentes; 2° ce qui demeure toujours le même peut faire toujours la même chose; or, par le fait du temps écoulé et du mouvement passé, la Toute- Puissance divine n'est point changée : donc elle peut reproduire tout ce qu'elle avait produit auparavant.
Réponses. i° Je nie le conséquent. Par cela même que le temps ou le mouvement sont réitérés après interruption , ils sont numériquement distincts , car la continuité est une condition essentielle de leur unité numérique: chaque mouvement et chaque temps est donc contenu dans la Toute- Puissance divine , comme pour se produire une seule fois sans pouvoir être reproduit numériquement.
2° Je distingue la majeure. La même cause demeurant toujours la même, fait toujours un même etîet, wêîwe d'une identité qui ne répugne ^jas à l'essence de l'effet, je le concède; d'une identité qui répugne à cette essence, je le nie. Or il répugne à l'essence d'un temps de s'identifier numériquement avec un autre qui vient après une interruption , comme il répsgne à l'essence de l'homme de s'identifier spécifiquement avec un être qui n'est pas raisonnable; et de même que Dieu ne peut faire que l'espèce humaine se confonde avec l'espèce chevaline, ainsi ne peut-il faire que tel temps ou tel mouvement particulier s'identifie numériquement avec un temps ou mouvement déjà passé.
Objection contre la p)remiere partie de la seconde conclusion. Une partie séparée d'un corps vivant, le nez, par exemple, ou l'oreille, si on l'y restitue, et qu'on la traite convenablement, peut revivre d'une vie qui sera absolument la même que celle qu'elle avait auparavant : donc un même être qui a été anéanti , peut revenir naturellement.
Réponse. Je distingue le conséquent. Un être qui a été anéanti peut revenir, s'il fait partie intégrante d'un tout permanent, je le concède; s'il est un tout par lui-même, et c'est ce qui est en question, je le nie. La raison de la différence est que les parties intégrantes n'ont proprement d'unité que dans le tout auquel elles appartiennent ; par conséquent, tant que subsiste l'individu entier, les principes qui individualisent ces parties subsistent, et elles peuvent y être rapportées , qu'elles y aient ou non été toujours unies : celui qui, pressé par la faim, se nourrirait de son sang, verrait ce sang , qui aurait perdu sa première forme, s'idendifier de nouveau avec le même corps vivant; mais si le composé total périt , les principes d'individuation périssent aussi, et il ne peut plus être produit naturellement le même.
Réponse. 2° D'après Jean de Saint-Thomas, les parties ainsi établies, considérées comme parties, ne sont plus les
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mêmes numériquement : les nouvelles diffèrent des anciennes comme si elles étaient de nouveau produites; car elles n'ont plus la même quantité partielle; pour elles aucun des accidents n'est le même que celui des précédents : il n'y a donc rien dans ces parties qui soit identique à ce qui était d'abord ; rien , si ce n'est la forme substantielle et la matière, qui n'avaient point été corrompues: p^r conséquent, rien dans ces parties rétablies n'a été reproduit le même identiquement.
Instance. Un composé séparé en ses parties peut revenir le même : do7ic looint de solution; la %)reuve est dans le fait suivant : Des résidus qui tapissent les parois internes d'un tonneau de vin on extrait de Teau et un gaz acide; on peut ensuite les ramener au résidu qu'ils ont quitté, et obtenir le corps de tartre qui y était d'abord: de la même manière, l'esprit acide de nitre, distillé et précipité sur du nitre fixe et desséché dans la cornue, au moyen de charbons ardents , revient au nitre comme auparavant; ainsi encore l'esprit-de-térébenthine soumis à une chaleur douce, et lentement ramené au résidu qu'il avait quitté, donne d'excellente térébenthine.
Réponse. 1° Si la forme substantielle du premier composé est détruite, le nouveau produit n'est plus le même que le premier; 2" il se peut que ces composés ne soient point détruits substantiellement, et que, formés de parties hétérogènes, altérées et séparées par le feu, mais non corrompues, ils reviennent au même tout quand les parties se resserrent et se rejoignent : comme les bâtons et les planches d'un banc défait, quand on les réunit, reforment le même banc. Rien ne nous force à croire que la lie de vin et tant d'autres matières forment nécessairement un tout substantiel ; elles peuvent bien contenir plusieurs substances unies entre elles, telles que les alliages obtenus avec divers métaux.
Objection contre la seconde partie. Pour qu'un individu revienne le même numériquement, il faut que l'action pro-
ductrice soit numériquement la même ; or l'action , par exemple , qui produit un cheval , ne peut , même quand Dieu agit, revenir la même, puisqu'elle est de l'ordre des actions successives : l'effet ne peut donc revenir numériquement le même.
Réponse. Je distingue la majeure. L'action doit revenir numériquement la même, ou formellement, ou éminemment; éminemment , je le concède; formellement, je le nie. Et en appliquant cette distinction à la mineure, je nie la conséquence. L'action de Dieu contient éminemment les actions créées et leurs termes , même quant à la raison individuelle des êtres, et, par conséquent, elle peut reproduire les mêmes eflets.
C'est tout ce qu'il y a à dire pour la troisième partie de la Physique; passons à la quatrième partie, qui traite de l'être qui se meut du mouvement vital.