‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 30 sur 52 · DE LA NATURE DE L'A M E · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DE L'A M E

Les anciens ont exprimé bien des opinions sur la nature de Vâme. Un des pères de la philosophie antique, Dicéarque, raconte , dans Gicéron , qu'un vieillard de la Phthiotide niait de son temps l'existence de Vâme, n'y voyant qu'un vain mot, et défendant de dire : des animaux ou des êtres animés; Descartes paraît s'être rattaché à cette idée , car il refusait à tous les animaux, excepté à l'homme, une âme et une vie véritable ; d'autres philosophes , au contraire , entre autres Épicharme et Pythagore, ont pensé que tous les animaux avaient une âme raisoimable et immortelle; plus grossière fut l'erreur des Manichéens, qui attribuaient cette

même âme aux plantes : si bien que la destruction d'un rameau d'arbre n'était pas sans péché à leurs yeux ; Tertullien nous apprend qu'Heraclite avouait ne rien savoir sur la nature de Vâme, même après y avoir réfléchi longtemps: il disait que l'idée de Vâme était si profondément cachée, que personne ne saurait la découvrir, dût-il pour cela remuer toutes les pierres de l'édifice humain jusque dans les fondements; ce mot est aussi répété par Laërce; Démocrite et Leucippe pensaient que Vaine est une substance ignée; Diogène la voulait aériforme; Thaïes la faisait sortir de l'eau; Empédocle y voyait un composé harmonieux des quatre éléments; Aristoxène, qui était musicien, enseignait que c'était un accord musical, apparemment, dit Cicéron, pour philosopher sans s'écarter de sa partie; Galien disait que Vâme était une cornplexion, et comme un tempérament formé des quatre qualités primaires; selon Épicure, c'était l'union de certains atomes plus subtils que les autres; Alcmseon voulait que ce fût une sorte de souffle céleste; Sénèque, Euripide et Épiclète ont pensé que Vâme raisonnable était une partie de Dieu et de la substance divine : dans cette idée, les Romains lui dédièrent des temples et des autels; Horace y fait allusion quand il dit : On a joint à la terre une ■particule du souffle divin : Et terrœ affigis divinœ particulam aurœ; certains philosophes en ont même dit autant des âmes des animaux : écoutons Virgile faire (dans ses Géorgiques, liv. IV, vers 219) l'éloge de l'habileté admirable des abeilles :

His quidem signis atque hœc exempla secuti. Esse apibus parteni divinœ mentis , et haustus Mthereos dixere. Deum namque ire per omnes Terrasque , iructusque maris, cœlumque profundum. Hinc pecudes , armenta, viras, rjenus omne fer arum, Quemquc sibi tenues nascentem nrcessere vitas. Scilicet hue reddi , deinde ac resoluta referri Omnia : nec morti esse locum, sed vira volare Sideris in numerum , atque alto succedere ccelo.

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Frappés de ces grands traits, les sages ont pensé Qu'un céleste rayon dans leur sein fut versé : Dieu remplit, disent-ils, le ciel, la terre et l'onde; Dieu circule partout, et son âme féconde A tous les animaux prête un souffle léger; Aucun ne doit périr, mais tous doivent changer, Et , retournant aux cieux en globes de lumière , Vont rejoindre leur être à la masse première.

Pythagore et Platon ont défini Yâme une nature ou un nombre qui se meut de lui-même : définition assurément fort obscure. Laissons toutes ces notions à leurs auteurs, et mille autres aussi vagues et aussi arbitraires, et voyons dans ce qu'Aristote en a dit un enseignement plus conferme à la raison et à la Foi.

L'âme est l'acte premier d'un corps physique, organique, ayant la vie en puissance, ou, ce qui revient au même, Vàme est le principe de la vie dans tout ce qui vit autour de nous; ou encore, c'est ce par quoi nous vivons, nous nous mouvons, nous sentons et nous comprenons.

Explication. D'abord l'âme est dite Vacte premier d'un corps, c'est-à-dire la forme substantielle, celle qui donne l'être premier, tandis que les formes accidentelles ne donnent qu'un être secondaire ; du corps physique organique, c'est-k-àive naiuveWement distribué en instruments ou organes variés , aptes aux opérations de la vie : on ajoute qui a la vie en jouissance. En effet, cette organisation ne saurait être pour la mort, comme celle d'un cadavre , ou bien pour ne pas exercer les fonctions de la vie , comme est une statue. Elle est ordonnée à la vie, elle y tend; la vertu séminale la fait telle en accomplissant les conditions voulues pour la formation du corps animal.

La seconde définition s'explique par ses termes ; même le mot âme signifie proprement le principe premier de la vie, et la racine des opérations vitales; elle développe la définition précédente : ces deux définitions sont essentielles. En

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effet, il est de l'essence de l'âwe qu'elle soit principe et forme, donnant l'être au corps qui vit par elle.

Or l'une et l'autre définition conviennent à Vâme raisonnable.

Preuve. Uâme raisonnable est vraiment et proprement la forme substantielle de l'homme et du corps humain : donc l'une et l'autre définition lui conviennent. Je prouve l'antécédent par une raison de saint Thomas (P^^ part., q. lxxvi, art. 1). La forme substantielle est l'acte premier d'un être et de ses opérations, si cet être est une substance physique. Or l'homme est une substance physique, dont Y âme raisonnable est un acte premier, pour être et pour opérer. C'est par elle que nous sommes hommes, et que nous faisons des actes humains; on ne peut imaginer une autre forme, qui déterminerait la matière de notre corps à l'être de l'homme, et qui constituerait avec cette matière le composé que nous appelons homme : donc Vâme est vraiment la forme substantielle de l'homme et du corps humain. C'est donc avec justice que l'Église dit dans les Clémentines (chap. de la sainte Trinité) : Toute doctrine ou proposition affirmant témérairement ou présentant comme douteux que la substance de Vâme raisonnable et intelligente n'est pas véritablement et par elle-même la forme du corps humain, nous la réprouvons coyyime erronée et contraire à la vérité et à la Foi catholique , de l'autorité du saint Concile. Il est impossible, en effet, de s'écarter de cette notion de Vâme raisonnable, sans s'exposer à mille erreurs contre la Foi.

Objection. Une chose qui subsiste par elle-même ne saurait être partie et forme d'un composé. La forme n'est pointée qui est, mais ce par quoi une chose est; or Vâme raisonnable subsiste par elle-même , car elle subsiste séparée : donc elle n'est pas unie au corps comme forme informante, mais comme un moteur présent à ce qu'il meut.

Réponse. Je distingue la majeure. Une chose subsistant

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par elle-même, comme essence complète, je le concède; comme ordonnée à constituer une substance complète avec la tnatière , je le nie. Or Vâme est certainement ordonnée au corps pour constituer avec lui une seule substance humaine. Elle tient donc le milieu entre les formes purement subsistantes, et celles qui ne sont qu'informantes. C'est ce qui apparaît aussi dans ses opérations, dont les unes sont purement matérielles, comme sentir et s'accroître ; les autres purement spirituelles, comme comprendre et vouloir. L'ordre de la Providence l'exigeait ainsi. En tout, dit saint Denis l'Aréopagite, nous voyons les extrêmes unis entre eux par les moyens. L'chne humaine sert de moyen terme entre des natures extrêmes. Le verre forme la transition entre les métaux et les pierres ; le lithophyte , entre les minéraux et les plantes ; les zoophytes, entre les plantes et les animaux ; le castor et les amphibies, entre les bêtes aquatiques et les bêtes terrestres; les chauves-souris, entre les quadrupèdes et les oiseaux, etc. Ainsi entre les formes qui subsistent par elles-mêmes et celles qui sont destinées à informer la matière, il y a un terme moyen qui est Vâme raisonnable. Elle tient des premières substances, puisqu'elle peut être sans la matière; et les secondes lui sont voisines, puisqu'elle peut informer la matière. Tel est le raisonnement de saint Thomas (Ii^e part., quest. lxvi, art. 1 ).

Instance. Ce qui a d'être en soi n'est pas dans un autre : donc si Vâme raisonnable a d'être en elle-même , elle ne peut être dans la matière.

Réponse. Je distingue l'antécédent : n'est pas dans un autre, cotnme en dépendant par son être, je l'accorde; com,me communiquant à cet autre l'être qu'il a en soi, je le nie.

Nouvelle instance. Une forme dont les opérations propres ne se communiquent pas à la matière ne saurait s'y communiquer elle-même, mais les opérations de Vâme raisonnable sont incommunicables , par exemple ^ vouloir et en-

tendre, elles ne sont jamais reçues dans un organe corporel : donc Vâme raisonnable elle-même ne peut se communiquer à la matière.

Réponse. Je distingue la majeure : de manière à être plongée tout entière dans la matière, je l'accorde ; de manière à dominer la matière en s'unissant à elle, je le nie ; de ce que Vâme raisonnable a quelques opérations communicables et quelques opérations qui ne le sont pas, il en suit seulement qu'elle s'adapte à la matière, de façon à la dépasser et à la dominer. Ainsi parle saint Thomas (F® part., quest. Lxxvi, art. 1).

ARTICLE DEUXIÈME

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