COMBIEN IL Y A D'ESPÈCES D'AMES , ET COMBIEN DE MODES DE VIVRE
La division la plus commune et certainement la meilleure est celle-ci : Vâme est végétative, sensitive et raisonnable.
Prouvons cette division. L'âme étant le principe de la vie, il y a autant de sortes d'âmes qu'il y a de sortes de vies; or il y a trois sortes de vies : donc il y a trois sortes d'âmes. J'explique la mineure d'aj)rès saint Thomas (I^"* part., quest. xviii, art. i). La vie consiste en ce qu'une chose se meut d'elle-même ; tout ce qui ne peut se mouvoir est inanimé, et nous disons que l'animal est vivant tant qu'il peut se mouvoir. Or, comme le dit le même Docteur (art. 3 de la même question), il y a dans le mouvement trois choses, l'exécution, la forme qui le produit, et la fin qui le détermine. Une chose peut donc se mouvoir de trois manières : i° exécutivement, en tant qu'elle exécute ses mouvements, tout en recevant d'ailleurs, c'est-à-dire de la nature , la forme de son mouvement. Ainsi font les plantes : elles prennent en elles-mêmes les mouvements de nutrition, d'accroissement et de génération active ; tandis que la forme en vertu de laquelle elles exécutent ce mouvement , elles ne
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l'ont point en elles-mêmes, c'est la nature et leur générateur qui la leur donnent. Telle est la première sorte de vie : la vie végétative. 2" Un être peut se mouvoir lui-même vers la forme de son mouvement, c'est-à-dire qu'il peut acquérir par lui-même des formes qui le détermineront directement à se mouvoir. Ainsi sont les animaux, qui par les sens acquièrent et perçoivent des formes, par lesquelles leurs mouvements sont déterminés : ce sont les images des objets, et ces images les appellent à connaître et à désirer ces objets ; c'est le deuxième genre de vie, la vie sensitive. 3° Enfin, un être peut se mouvoir môme quant au terme de son mouvement, et se déterminer à lui-même le terme où il tendra. Tel est l'homme parmi les animaux ; non-seulement il a en luimême le principe exécutif de son mouvement, non-seulement il acquiert des formes par lesquelles il se meut , c'est-à-dire les espèces des choses, mais il se donne son but parla raison. Yoilà le troisième genre de la vie, qui est la vie raisonnable.
Saint Thomas établit ainsi les mêmes principes (P^ part., quest. Lxxviii, art. 1) : On distingue diverses âmes, selon que l'opération de l'âme surpasse diversement Vopération de la nature purement corporelle. En effet, toute la nature corporelle est soumise à Vâme et s'y rapporte, comme une matière et un instrument. Or il est une opération de l'âme qui dépasse tellement la nature corporelle, qu'ellen'estm.êmepas faite par des organes corporels. C'est celle del'âme raisonna.hle.il en est une autremoindre, qui se fait par un organe corporel, mais non par une qualité corporelle, c'est-à-dire par une force toute matérielle, et opérant d'une manière corruptible, approchant cependant en quelque sorte de la manière d'agir incorruptible des choses immatérielles. Telle est l'opération de Vâme sensitive; si le chaud et le froid, l'humide et le sec, et d'autres q}(alités de cette sorte, purement corporelles, sont requises pour l'opération des sens, ce n'est pas que leur vertu produise
l'opération de l'âme, elles ne sont utiles qxCà disposer convenablement l'organe. Etifin la dernière opération de l'âme est celle qui se fait par un organe corporel, et en vertu d'une qualité corporelle; elle surpasse cependant encore l'opération de la nature corporelle , parce que le mouvement de ce qui n'est que corps vient d'un principe extrinsèque : or ces opérations elles-mêmes sont d'un principe intérieur. Telles sont les opérations de Vâme végétative; car la digestion et tout ce qui s'y rattache se fait d'une manière instrumentale, par l'action de la chaleur vitale. Il y a donc vraiment trois sortes d'âmes et de vies.
Première objection. Le genre végétatif n'est pas un genre de vie proprement dit. Nous examinerons cette objection quand il sera question des plantes; nous verrons alors si elles vivent véritablement.
Seconde objection. Toute division dont les membres sont contenus l'un dans l'autre est vicieuse; or Vâme raisonnable contient les autres âmes : donc, etc.
Réponse. Je distingue la mineure. Elle les contient formellement ei constitutivement, je le nie; suppositivement , je le concède. Car, bien qu'elle suppose le passage avant elle des âmes végétative et sensitive , la vie qui lui est propre ne ne tient pas à celles-ci, elle dépend seulement de la qualité raisonnable. Or il n'est point contraire à la nature des espèces qui divisent un genre que la plus noble contienne les autres, comme nous venons de dire. Ainsi la surface contient la ligne, le corps contient la surface, et le nombre supérieur l'inférieur.
Quant aux modes de la vie , on en distingue ordinairement quatre : le végétatif, le sensitif , le locomotif et l'intellectif.
Établissons cette distinction avec saint Thomas (11« p., q. Lxxviii, art. 1er). Lgs modes de la v;e se distinguent selon les degrés dans lesquels les êtres la possèdent; or ces degrés sont au nombre de quatre : certains êtres végètent
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simplement : comme les plantes ; d'autres végètent et sentent, mais ils ne changent point de place : ce sont les zoophytes; les troisièmes ont la faculté de se mouvoir et de changer de lieu : comme on le voit pour les animaux parfaits ; enfin il en est qui sont en possession de la vie intellectuelle. Ce sont bien quatre modes distincts.
On dira : Puisqu'il n'y a que ti'ois sortes d'âmes et de vies, pourquoi distinguer quatre modes de vie?
Je réponds. Parce que la force de locomotion est un mode spécial de vie qui n'appartient pas à tous les êtres vivant de la vie sensitive : il faut donc admettre pour les animaux deux classes , et distinguer ceux qui sont doués du mouvement progressif de ceux qui eu sont privés.
ARTICLE TROISIÈME
s'il y A DANS UN SEUL VIVANT UNE SEULE AME, ET DANS TOUT COMPOSÉ UNE SEULE FORME SUBSTANTIELLE.
Nous joignons ces deux questions, parce que la solution de la seconde sert de confirmation à ce que nous voulons dire sur la première. A la seconde question se rattache ce que nous avons dit déjà, que les formes élémentaires ne subsistent plus quand le mixte est parfait, et qu'on peut obtenir la résolution de tous les composés jusqu'à la matière nue de toute forme substantielle ; revenons-y avec quelque détail. 11 y a sur ce sujet quatre opinions : selon la première, l'être vivant contient autant à' âmes qu'il a de genres de vie : il y a une âme pour la plante , deux pour l'animal et trois pour l'homme: la première végétative, la deuxième sensitive, et la troisième intelligente; c'est l'opinion d'Okam et de quelques anciens; puis vient Scot, qui ne veut dans un seul vivant qu'une âme^ mais qui annexe à cette âme une forme purement matérielle, que la matière ne quitte jamais, et qu'il appelle forme de corporéité. La troisième opi-
nion donne à l'être vivant non-seulement une âme, mais encore une forme substantielle totale, sans compter les formes substantielles partielles , une pour chaque partie distincte du corps : pour l'œil , la veine , le nerf, le sang , etc. : tel est le sentiment de la plupart des modernes. Enfin il en est qui admettent non-seulement une seule âme dans le vivant, mais, dans tout composé substantiel, une seule forme substantielle : c'est l'opinion de saint Thomas, de son école, et de beaucoup de philosophes.
Première conclusion. — Dans tons les êtres vivants, même dans ceux qui ont plusieurs genres de vie, comme est l'Jwmme, il n^y a qu'une âme, qui fait toutes les foliotions de la vie.
Telle paraît être absolument la doctrine de l'Église, et ce qui se dirait contrairement aurait peine à éviter la note de témérité. Écoutons le septième Concile général (can. xi) : Quelques chrétiens sont, dit-on, tombés dans un tel excès d'impiété, qu'ils enseignent que l'homme a deux âmes. Ceux qui ont inventé cette impiété, tandis que l'Ancien et le Nouveau Testament , et tous les Pères de l'Église, assurent que l'homme a une seule âme, qui est raisonnable, le saint Concile leur dit anathème.
Suivant Okam , le saint Concile ne condamnerait ici que ceux qui attribuent à l'homme deux âmes raisonnables; il laisserait les philosophes libres de penser qu'à côté de Yâme raisonnable s'en trouve une autre qui est sensitive.
Mais cela est réfuté : 1" par ces paroles du canon grec : L'ancienne et lanouvelle Loi enseignent que l'homme n'a qu'une âme, et que cette âme est raisonnable et intelligente: Vêtus novaque lex Testamenti docet, unicam homini , eamque ratione et intelligentia pollentem esse animam. Ces paroles sont claires, il n'y a dans l'homme qu'une âme, Yâme humaine, et cette âme est raisonnable. 2" Ce canon, comme le remarque dans ses annotations Loup de Ferrières, veut frapper Photius, qui avait avancé
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quelques mots dans le sens de cette âme double, et pouvait ainsi faire revivre en partie les erreurs d'Apollinaire : celuici, en eflet, avait réellenaent distingué dans l'iiomme Vàme raisonnable de Vàme sensitive, et enseignait que le Verbe avait pris la première et laissé l'autre. C'est sur cette distinction que les saints Pères l'attaquent, et le docteur cité fait bien remarquer que tous sont d'accord à donner à l'homme une seule âme, en même temps sensible et raisonnable : c'est ce sens que le Concile fortifie de son autorité. Photius, Apollinaire, et tous les hérétiques, excepté peutêtre les Manichéens, que le Concile n'avait pas en vue, accordaient bien qu'il n'y a dans l'homme qu'une âme raisonnable, mais quelques-uns niaient qu'il n'y en eût qu'une absolument, et c'est ce que l'on a voulu inculper. 3. Enfin cette réponse d'Okam est rejetée comme une erreur au livre des dogmes ecclésiastiques (ch. xv) : Noiis ne disons point deux âmes dans un seul homme, comme Jacques et plusieurs de Syrie : une animale, qui animerait le corps, et se mêlerait au sang ; l'autre spirituelle , qui servirait àla raison. Mais nous disons qu'il y a dans riiomme une seule et même âm.e , qui vivifie le corps en s'y associant, et se règle elle-même par sa raison. Ajoutons que s'il y eût eu dans Jésus-Chi'ist une âme double, Vâme sensitive aurait péri dans les trois jours de sa mort, el se fût ainsi trouvée séparée de sa personne : ce qui est contraire à cet axiome des Théologiens : Ce que le Verbe a une fois pjris, il ne s'en sépare plus. Inutile d'ajouter que l'Ecriture ne reconnaît jamais qu'une âme dans un homme, et qu'elle attribue à cette âme toutes les opérations de la vie sensitive et de la vie végétative. C'est aux Théologiens qu'il appartient de développer cette thèse; nous avons dû seulement la présenter pour que nos philosophes craignent de s'éloigner inconsidérément des doctrines reçues dans l'Église.
La conclusion se prouve par la raison naturelle : 1° Une m. 25
est la forme substantielle quand le composé est un, comme nous le ferons voir plus loin; or Vùme est une forme substantielle, comme nous l'avons montré plus haut: donc il n'y en a qu'une dans un seul être vivant.
2° L'unité de l'être vivant dépend de l'unité de Vâme, car une chose tient l'unité de ce qui lui donne l'être; or un être est vivant par son arae, et ce qui est vivant est un : donc il n'y a qu'une âme, car autrement il ne serait pas un. Si l'homme avait trois âmes, il serait une accumulation d'êtres vivants ; plante, bête et être intelligent, et l'on ne pourrait dire que ces âmes sont unies parce qu'elles sont dans un seul et même corps; car d'abord ce serait une union accidentelle, comme de plusieurs qui demeurent dans la même maison , ensuite elles ne seraient pas dans une même partie du corps : par conséquent, elles ne seraient point proprement unies par cette partie. Enfin l'unité du corps dépend plutôt de celle de Yàme , car il est divisé en parties, et n'est dit un que grâce à Y âme une qui contient ensemble toutes ses parties. Cette raison est de saint Thomas (Ii^e part., quest. xvr, art. 3).
3" L'orne supérieure contient les inférieures, et fournit à leurs opérations : par conséquent, là où elle est, les autres sont superflues : Dieu ne les y met donc point. Preuve de l'antécédent, et d'abord que l'âme supérieure contient les inférieures : 1" c'est un axiome reçu que cette parole de saint Denis : Ce qui est divisé dans les êtres inférieurs est uni dans les êtres supérieurs : ainsi la surface contient la ligne, le corps contient la surface, le nombre supérieur contient les nombres inférieurs, le carré contient le triangle, et il n'y a point de raison pour que l'application de ce principe répugne à l'àme supérieure ; 2° comme le prouve trèsbien saint Thomas (quest. des Créât, spirituelles, art. 3), il y a une seule et même manière d'être pour la cause formelle et pour la cause effective : la première est l'imitation et le terme de la seconde ; or la vertu active supérieure ren -
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ferme dans son unité les vertus inférieures, comme le sens commun s'étend à la perception des objets des cinq sens inférieurs, et l'intelligence embrasse et fait connaître tous les objets des facultés qui peuvent connaître dans des degrés inférieurs. Bien plus, ce qui revient tout directement à notre thèse , la vertu et l'action générative de l'animal s'étend à la production de Vâme végétative aussi bien qu'à Vâme sensitive : l'animal, qui engendre l'animal, ne donne pas à l'engendré, par une vertu et une action spéciales, la forme pour sentir, et, par une autre action et une autre vertu , la forme pour végéter : une seule action engendre la substance entière sensitive et végétative: donc le terme de l'action, qui est la forme de l'animal, est en même temps végétatif et sensitif; 3° enfin , pour Vâme raisonnable en particulier, si elle n'était le principe de l'action végétative et de l'action sensitive, elle ne serait point unie au corps comme forme, ce qui est contraire à la raison , à l'expérience et à la définition de l'Église. Prouvons cette conséquence. La forme substantielle est celle qui donne d'être et d'opérer; or Vâme raisonnable ne pourrait en ce cas donner d'être ni d'opérer au corps : donc elle ne lui serait pas iinie. Prouvons la mineure. D'abord elle ne lui donnerait point d'opérer; car si elle était purement raisonnable, elle n'aurait que deux opérations : comprendre et vouloir, et le corps n'en est pas capable, puisqu'elles sont toutes deux spirituelles, et n'ont pas besoin des organes corporels. Elle ne donnerait pas davantage d'être , car l'être se mesure aux opérations qui le font connaître; or, dans l'hypothèse, Vâme raisonnable n'aurait que des opérations spirituelles et incommunicables au corps : son être serait donc aussi purement spirituel et incommunicable au corps.
Vâme supérieure contient les opérations des âmes inférieures. Nous le prouvons : 1° par l'expérience : en nousmème nous nous apercevons que la même âme qui com jtrend et veut, est aussi celle qui sent et désire; 2" par la
Jiiérarchie si exacte de toutes ces forces et de toutes ces opérations, hiérarchie inexplicahle , si elles ne découlent pas toutes du même principe ; 3» par ce fait qu'une opération qui appelle trop d'attention empêche les autres : ainsi une passion excessive offusquera l'intelligence et entraînera la volonté, tandis qu'au contraire, une contemplation très-profonde suspendra les actes des forces inférieures, même des forces végétatives : ce qui, dit saint Thomas (I'^ part., quest, Lxxvi, art. 3) n^ arriverait certainement pas si le principe de ces diverses opérations n'était essentiellement un.
Cette doctrine est confirmée par l'autorité de l'Écriture sainte. L'auteur sacré, en nous disant la formation de l'homme , montre Dieu inspirant au corps humain non pas des souffles , mais un souffle de vie, c'est-à-dire, selon le texte [Genèse, chap. ii), l'âme des vies, nisinath chajim, expression qui dit assez clairement qu'une seule âme fut donnée pour fournir ces modes variés de la vie que possède l'homme.
Première objection. Ce qui est corruptible est réellement distinct de ce qui ne l'est pas; or Vâme raisonnable est incorruptible, tandis que les âmes sensitives et végétatives sont corruptibles : donc les trois âmes sont réellement distinctes dans l'homme.
Réponse. Je distingue la mineure. Les âmes sensitives et végétatives sont corruptibles , en elles-tnémes , je le concède; quand elles sont contenues dans l'âme raisonnable, je le nie; car si Vàme qui n'est que végétative ou sensitive est corruptible, celle qui est non-seulement végétative et sensitive, mais encore raisonnable, est manifestement incorruptible; son opération spirituelle le prouve, et les opérations propres aux formes corruptibles ne peuvent lui ôter ce privilège : telle est la solution de saint Thomas (P^ part., quest. Lxxvi, art. 3).
Instance. Deux êtres dont l'un est corruptible et l'autre
QUESTION I. DE l'a.ME EN GÉNÉRAL. 380
iiicoiiiiptiljle dJU'èrenl génériqueiiieut : si donc c'était }tar VoDW raisonnable et incorruptible que Tbomme sent et s'accroit, l'homme serait et ne serait pas du même genre que les plantes et les autres animaux.
Réponse. L'antécédent est vrai pour les formes composées, non pour les formes simples ; car la forme est appelée au genre de son composé: ainsi une forme incorruptible, qui constitue avec la matière un composé corruptible, comme Vame humaine, peut convenir en genre avec des formes corruptibles, en ce sens qu'elle accorde à son composé certains degrés inférieurs à elle et communs aux autres composés corruptibles : telle est la solution de saint Thomas (au passage cité).
Nouvelle instance. Vàme raisonnable n'est liée à aucun organe corporel, tandis que Vàme sensitive, même dans l'homme, dépend d'organes fixes : donc ce n'est point une seule âme.
Réponse. Je distingue l'antécédent. Udme raisonnable n'est liée à aucun organe , quant à certaAnes opérations, je le concède; quant à la substance, je le nie; elle est la véritable forme du corps humain, et, par conséquent, elle y est unie par la substance, et lui donne l'être. Mais, puisqu'elle est unie à ce corps de manière à le dominer, sans y être absorbée , et qu'elle se rapproche ainsi des formes spirituelles pures, elle a des opérations qui correspondent à cette prédominance : elle comprend et elle veut sans avoir besoin pour cela des organes corporels.
Seconde objection. Quand un homme se forme, Vàme végétative arrive la première, ensuite Y âme sensitive, et enfin Vâme raisonnable : donc il a trois âmes distinctes.
Réponse. \°Jenie le conséquent; car dans l'hypothèse de la pluralité des âmes survenant successivement, Vâme plus parfaite, en arrivant, chasse celle qui l'est moins, comme superflue : c'est ce que répond saint Thomas, et il l'étabht (!'■•= part., quest. cxviii, art. 2, rép. à la ¥ object.).
Réponse. 2«» Dans la production de l'homme il n'est pas certain que plusieurs formes se succèdent ainsi ; il est vrai que saint Thomas accepte et soutient cette succession , qui était généralement admise de son temps; les travaux des savants modernes ont fait voir que la vertu séminale n'ourdit pas d'abord les organes de la vie végétative , et ensuite ceux de la vie sensitive, et pourtant l'opinion ancienne se fondait sur cet ordre supposé : il paraît que tout vient à la fois , il semble même que les organes de la vie sensitive précéderaient ceux de la vie végétative.
Des observations fort exactes ont permis à Harvey, à Malpighi et à quelques autres de voir dans la formation du poussin se dessiner d'abord le cœur, puis le cerveau et les rudiments des yeux; puis le foie, les veines et les artères, etc. Comme donc l'orne se joint au corps suivant que celui-ci est disposé à la recevoir, ces observations prouveraient que Vàme arrive en même temps, sensitive et végétative et même raisonnable ; car cette dernière n'exige pas d'autres organes que ceux de Vchne sensitive, puisqu'elle n'a point d'organes propres. Si dans le commencement ces sens ne sont pas parfaits, s'ils sont encore insuffisants au service de y âme raisonnable, cela n'importe pas; autrement les enfants n'auraient pas d'âme avant l'usage de raison , ce que personne n'a jamais voulu dire. Aussi l'Eglise commande-t-elle de baptiser le fétus en danger dans le sein de sa mère, dès lors qu'il a quelque sentiment.
Instance. Des puissances qui se combattent ne viennent point de la même âm,e; or la faculté de l'âme sensitive combat la raison et la volonté ; la chair convoite contre l'esprit, et ces puissances sont contraires. L'Apôtre le dit aux Galates (chap. v). Donc, dans l'homme, autre est Vâme sensitive, autre est l'âme raisonnable.
Première réponse. L'argument ne prouve rien, parce qu'il prouve trop; il y aurait, en effet, dans le même homme plusieurs âmes sensitives. Souvent ses passions se
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combattent entre elles , et elles agitent l'âme, comme les vents contraires agitent les flots de la mer : l'ambition appelle d'un côté, la luxure d'un autre, la colère nous veut encore ailleurs. Donc, etc.
Seconde réponse. Il suffit, pour expliquer cette contrariété, que r«?ne soit multiple virtuellement; car ainsi elle peut être le principe de puissances variées, qui tendent quelquefois en sens contraires. Ajoutons que cette discorde n'est que morale et objective ; excitées par des objets divers, les passions animent les facultés de Và.me , et celles-ci se soustraient aux lois de la raison , elles entraînent même la volonté, qui va souvent loin de son droit chemin pour les suivre follement. C'est ce que Médée dit dans Ovide : « Je vois le bieti , je l'approuve, et je fais le mal. »
Video me/iora, prnboque,
Détériora sequor.
D'ailleurs les rapports entre une faculté et son sujet, et les rapports physiques sont particulièrement semblables. La volonté éveillée meut les passions, mais les passions mises en jeu émeuvent bien vite la volonté.
Deuxième conclusion. — Dmis tout être vivant, et raêine dans tout composé , il n'y a qu'une forme substantielle. C'est la conclusion de saint Thomas (P^ part., quest. Lxxvi, art. 4, et Opusc. XLY).
Il en donne cette raison : Toute forme qui survient dans une matière, après la forme première, est accidentelle; il ne peut donc y avoir dans une matière qu'une forme substantielle. Le conséquent résulte des termes mêmes. Prouvons l'antécédent. La forme substantielle est l'acte premier de la matière, elle lui donne d'être simplement; c'est l'être premier et substantiel, qui se trouve sous les autres et que tous les autres supposent , tandis que la forme accidentelle est l'acte second donnant un être secondaire , ce qui n'est qu'à la condition de se joindre au premier être. Telle est la
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notion propre des deux formes, leurs noms eux-mêmes l'indiquent. Or, toute forme survenant à la matière après la forme première substantielle est un acte secondaire, suppose l'acle premier, et donne un être secondaire qui s'adjoint au premier, comme il est évident : c'est donc une forme accidentelle.
Expliquons-nous avec quelque détail. Supposons que la matière ait une forme substantielle, celle de Scot, la forme de corporéité : par celte forme assurément elle sera un être simplement et une substance en acte : car c'est l'effet propre de toute forme substantielle. Ajoutons, si possible est, une autre forme substantielle, Vàme végétative, par exemple; cotte dernière ne donnera point à ce composé d'être simplement, puisqu'il l'avait par la première forme; elle ne sera pas non plus son acte premier, il en a déjà un; elle n'en fera pas une substance en acte, il l'était ; l'accession de cette forme ne déterminera pas une génération , car la génération est le passage du non-être à l'être simplement, ou à l'être substantiel ; or le composé y était déjà passé : donc cette forme sera substantielle, c'est la supposition, et elle ne sera pas substantielle, mais accidentelle, puisqu'elle se joindra à la substance, elle sera l'acte second de cette substance, et lui donnera un être accidentel et d'une certaine façon , secundumquid; puisqu'elle fera non que la chose se produise de nouveau, mais que,existant déjà, elle soit modifiée et altérée, toutes choses qui sont propres à une forme accidentelle. Voyez ce que nous avons dit à ce sujet (part. I""^ de la Physique, thèse 1""% quest. i, art. 3, Si la matière a une existence propre).
On répondra que, par la première forme, la matière ne devient substance qu'incomplètement, et que les autres l'é- 'èvent à l'état complet graduellement.
Mais au contraire. 1" La substance ne reçoit ni plus ni moins ; c'est une loi de sa nature. 2" Il n'y aurait pas de substance complète possible, aucune n'étant arrivée à un tel
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degré qu'on ne puisse y ajouter quelque perfection. 3° La subsfiuice est complète, quand il ne lui manque rien d'es- ^^entiel de ce qu'on attend d'une suljstance. Or la substance dont il s'agit ne manquerait de rien en ce sens : donc, etc. Je prouve la mineure. On conçoit la substance comme un être existant par lui-même et subsistant en lui-même; or la substance en question aurait tout ce qu'il lui faut pour subsister en elle-même et par elle-même, la première forme substantielle le lui a donné, elle n'a plus à l'attendre des autres : donc elle serait complète comme substance.
Nous ne pouvons répéter ici toutes les raisons que saint Thomas fait valoir, soit dans VOpusc. XLV, soit ailleurs : par exemple, que cette substance ne serait point une simplement, puisqu'elle n'est une que par l'unité de sa forme; que la forme parfaite contenant la forme imparfaite, à l'arrivée de l'une, l'autre serait superflue; que la génération de l'une est la corruption de l'autre, que par conséquent une forme nouvelle, en survenant, détruit nécessairement la précédente ; que le sujet propre et immédiat de la forme substantielle est la matière, et que si cette matière est une fois occupée par une forme, elle n'en peut recevoir une autre, sans se défaire de l'ancienne, etc.
Première objection. On définit Y âme, l'acte premier du corps physique et organique; or la matière seule n'est pas un corps organique : donc Vdme est l'acte de la matière déjà affectée d'une forme, et par conséquent il y a plusieurs âmes dans un être vivant.
Réponse. Je distingue la majeure : L'ôme est l'acte du corps physique et organique : d'une organisation provenant de l'âme, je le concède; d'une organisation résultant d'une autre forme substantielle, je le nie; car, dit saint Thomas (Fi^part., quest. lxxvi, art. 4, rép. au^'^arg.) : Dans le corps physique et organique, dont Vâme est dite l'acte, l'âme elle-même se trouve; c'est comme on dit que la chaleur est l'acte d'un être chaud, et la lumière l'acte
d'un être lumineux^ non qu'on doive coïvprendre un corps lumineux sans lumière , mais parce que ce corps est lumineux par la lumière. Ainsi l'âme est l'acte du corps physique, etc., parce que par l'âme le corps est corps, il est organique, et il a la vie en puissance. Aussi, comme le remarque le même docteur, Arislote ajoute dans sa définition que cette puissance ne rejette point, c'est-à-dire n'exclut point l'âme. Or, quoique Vâme donne toutes ces choses à la matière, d'être corps, d'avoir la perfection organique etl'acte delà vie, comme la matière, considérée comme parfaite dans l'être corporel et organique, est encore en puissance à d'autres degrés de vie, Vâme({u\ lui donne le degré de la vie est dite acte d'un corps organique , autrement dit de la matière, ayant déjà reçu d'elle les degrés qui l'ont disposée aux fonctions de la vie, c'est-à-dire la corporéité et Yorganicité.
Instance. La disposition organique précède Vâme: donc elle n'en vient pas, mais d'une autre forme.
Réponse. Je distingue l'antécédent. La disposition orga.n\(\ne préalahle, qui disparaîtra à l'arrivée de l'âme, je le concède; concomitante et qui se conserve avec Vâme, je le nie. Dans toute forme il y a deux sortes de dispositions : les unes, préalables, précèdent la forme et fuient devant elle, comme la lumière de l'aurore s'efface du ciel au lever du soleil ; les autres, concomitantes, proviennent de la forme même, et succèdent aux premières ; ainsi dans la génération de l'être vivant, il y a deux dispositions organiques : l'une prévient, l'autre accompagne ; la première vient de la vertu séminale, la seconde de Vâme elle-même qui fait entrer ses attributs en même temps qu'elle.
Nouvelle instance. Les accidents purement corporels ne peuvent être fournis par une forme spirituelle. Or Vâme de l'homme est spirituelle, et cette disposition organique ainsi que beaucoup d'autres accidents de l'homme sont corporels.
QUESTION I. DE l'aME EN GÉNÉRAL. 395
Donc, oidreVâme raisonnable, il y en a une corporelle, au moins pour l'homme.
Réponse ■première. L'argument prouve trop; ainsi, s'accroître et sentir ne pourraient venir à l'homme de son âme raisonnable , car ce sont choses purement corporelles , et il y aurait plusieurs âmes en un homme, ce dont Scot ne veut pas; l'argument ne vaut donc pas pour lui.
Réponse seconde. Je distingue la majeure. L'accident corporel ne peut provenir d'une forme spirituelle, entendue comme spirituelle, je le concède; entendue comm,e virtuellement corporelle, c'est-à-dire comme principe ducorps {ut quo), je le nie. hWme de l'homme n'est pas tellement spirituelle qu'elle ne soit en même temps corporelle ]iar son effet {ut quo), puisqu'elle est la véritable forme d'un corps. Elle peut donc donner à la matière des degrés même corporels et des accidents propres à ces degrés.
Seconde objection. Dans les trois jours de sa mort, Jésus- Christ eut le même corps qu'il avait vivant; il a donc eu aussi la même forme pour ce corps; sans cela son corps n'eût été le même , ni numériquement, ni spécifiquement.
Réponse. Je distingue Vantécédent. Il fut le même numériquement; formellement, je le nie; matériellement et quant à la personne, je le concède. La même entité de matière demeura après la mort, et cette entité fut toujours unie à la même Personne divine, et en ce sens ce fut la même chose numériquement. Mais la forme varia, puisque Vâme se retira et appela ainsi une autre forme ; du côté de la forme, ce ne fut donc pas le même corps numériquement. Telle est la solution de saint Thomas {quodlih. Il, art. \ ; et IIP part., quest. L, art. 5).
On dira : Ainsi dans les trois jours de la mort, le Verbe divin a pris une nouvelle forme substantielle , la forme de cadavre, et il l'a quittée ensuite, contre l'axiome des Théologiens ■ Ce que le Verbe a uncfoispris, il ne le quitte jamais.
Réponse. Il faut entendre i'axiome de ce que Notre-Sei-
giieur a reçu comme appartenance permanente et due à la nature humaine; il n'a reçu la forme de corps mort qu'en passant et par accident, à raison de l'état où sa passion avait réduit un corps qui retenait encore la divinité : il a donc dû quitter cette forme, une fois l'état de mort passé.
Troisième conclusion. — Dans tout être vivant il n'y a que la forme totale; on ne peut admettre aucune autre forme substantielle partielle, comme serait une forme pour Vceil, une pour la veine, pour le sanç/, etc. C'est la conclusion de saint Thomas et de toute son école.
Je le prouve. Une seule partie de matière ne peut avoir simultanément deux formes substantielles, je l'ai déjà fait voii". Or toutes les parties d'un être vivant sont informées par Vàme; donc, outre Vâme, la matière ne peut avoir aucune forme substantielle.
Confirmation. L'âme du tout est virtuellement multiple, elle est supérieure à toutes les formes partielles imaginables. Donc par elle-même elle suffit à l'animation de tous ces membres, et elle leur attribue les fonctions variées de la vie, selon leurs diverses dispositions, comme le même souffle dans les divers tuyaux d'un orgue rend des sons variés, suivant les dispositions qu'il y rencontre.
Objection. Les dispositions et les propriétés diverses indiquent des formes substantielles diverses. Or, dans les membres les dispositions et les propriétés sont variées ; autre est celle de l'œil, autre celle du cœur, des os, etc. Donc il y a autant de formes substantielles.
Réponse. Je distingue la majeure. Les dispositions et les propriétés diverses accusent des formes diverses, virtuellement, je le concède; réellement toujours, je le nie; or Vâme, une réellement, est virtuellement multiple.
On demandera comment Vàme supérieure contient les âmes inférieures.
Réponse. Elle les contient éminemment et formellement: formellement, parce qu'elle fournit leur effet formel et
QUESTION I. DE l'aME EN (lÉNÉRAL. 397
remplit leurs fonctions : ainsi Vâme humaine donne l'être sensitif et végétatif, elle est le principe du sens et de la croissance dans 1 homme; éminemment, parce qu'elle les contient comme supérieure à elles, et sans les limites qu'elles auraient en elles-mêmes.
ARTICLE QUATRIÈME