‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 32 sur 52 · SI L'AME EST DIVISIBLE · texte numérisé non relu

SI L'AME EST DIVISIBLE

L'dmc raisonnable est indivisible : tout le monde l'accorde; mais la question est débattue pour les autres âmes.

Conclusion. — L'âme des animaux parfaits est indivisible; Vâme des plantes et de certains animaux imparfaits est divisible : c'est la conclusion de saint Thomas (^l'e part., quest. lxxvi , art. 8 ; et aussi au liv. lie (je Y Ame. leç. iv).

La première preuve s'emprunte à l'exj^érience. Les plantes se divisent en rameaux qui ont tous vie, et qui, mis en terre dans des conditions convenables, font d'autres plantes ; nous voyons la même chose dans quelques insectes : dans les vers de terre, dans les annélides, et dans beaucoup de reptiles : on les coupe en morceaux, et chacun de ces morceaux prend une vie indépendante, peut se mouvoir et sentir; mais il n'en est pas ainsi pour les animaux parfaits : au contraire, après la séparation d'une partie importante du corps, la partie séparée périt, et c'est à grand'peine quelquefois si le corps se conserve vivant : ce qui n'arriverait pas si Vâme était divisible ; sa division devrait demeui^er, au moins pour un temps, dans la partie qui lui serait attribuée, et n'arriver à la mort que graduellement, après avoir donné quelques signes de vie.

En second lieu, saint Thomas nous le prouve par la raison pour la première partie. Une forme dont le sujet est indivisible formellement est elle-même indivisible; or le sujet de Vâme, chez les animaux parfaits, est indivisible

formellement : donc leur âme est également indivisible. La majeure parait certaine; car la forme se proportionne au sujet : il serait absurde de donner le corps pour indivisible quand Vàme ne l'est pas; ensuite aucune forme n'a de quantité propre, l'âme moins que les autres : Yâme n'est donc pas divisible par elle-même; si elle se divise, c'est par accident et à la division de son sujet, encore faut-il que sa raison d'être soit sauve aux deux parties de la division : par conséquent, si le sujet est indivisible formellement, c'est-à-dire s'il est tel que la forme ne puisse être en même temps dans les deux parties de la division, elle sera indivisible. Preuve de la mmeiire. Le sujet de Vâme, c'est le corps organique, c'est-à-dire le corps muni d'organes nécessaires à la vie ; or le corps d'un animal parfait : d'un lion, d'un cheval, d'un chien, ne peut être divisé en deux parties, de telle sorte que l'une et l'autre partie retiennent les organes et les dispositions nécessaires à la vie : le cœur et le cerveau, et le rapport entre ces deux organes : donc le sujet de cette âme est formellement indivisible.

On prouve la deuxième partie de la conclusion par le inéme principe. Le sujet de Vârne des plantes est divisible en parties, et chacune de ces parties possède les organes et les dispositions nécessaires à la vie de la plante : l'arbre se divise en branches et en rameaux , dont chacun possède les organes nécessaires à la végétation : l'écorce, la moelle, les fibres, les vaisseaux et les esprits vitaux aptes à conduire le suc alimentaire de la sève dans sa double direction, et à former de nouveaux rameaux , des feuilles, des racines, etc.: donc Vàme de la plante est divisible en plusieurs âmes, et chacune de ces âmes peut demeurer dans une des parties divisées.

Prouvons enfin la troisième af(irmation, à savoir que les animaux imparfaits : les annélides, les vers de terre, les anguilles et autres reptiles, ont une âme divisible. Chez ces animaux, chaque anneau est pourvu de tous les organes né-

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cessairesaux mouvements et à la sensation; car ces organes y sont étendus en long, répandus par tout le corps, à peu près comme dans les plantes : la vie et l'orne y subsistent donc, quand on les partage, pourvu que ce soit transversalement, chaque annelet de leur corps étant comme un animalcule, qui sent et se meut par lui-même.

On oppose à la première partie de notre conclusion : La tête d'un bœuf séparée du tronc semble encore se mouvoir : donc elle est vivante, donc l'âme de cet animal a été divisée.

Réponse. i° La même chose arrive, et même plus fréquemment, pour l'homme; il est néanmoins certain que l'âme humaine n'est pas divisible : donc cela ne prouve rien non plus pour le bœuf; 2° l'on ne voit ni la tête ni le tronc séparés donner des signes dévie, comme ceux que donnent plusieurs reptiles : on n'en peut donc pas conclure que l'âme soit divisée, mais tout au plus pendant quelques instants elle demeure dans l'une des parties; 3" il est plus probable même qu'elle ne demeure aucunement ni nulle part, et que le mouvement qu'on observe après la séparation provient d'une substance gazeuse qui s'agite au hasard et sans vie réelle dans les nerfs et les muscles; car une fois la tête séparée du tronc , l'union et l'accord des parties , principe absolument requis pour la sensibilité et la vie, ne subsistent plus.

Instance. Une partie coupée : le nez, par exemple, reprend à la chair sous une médication habile : elle n'avait donc perdu ni l'âme ni la vie; car de la privation à l'avoir il n'y a pas de retour possible.

Réponse. La partie détachée ne vit plus , et elle revit quand on la rejoint. Quant à l'axiome cité déjà à la fin de la troisième partie de cette Physique, il faut l'entendre d'une privation tombant sur un composé entier, car la forme qui subsiste dans ce composé peut toujours informer de nouveau une partie qui l'avait quittée, si cette pai'tie revient avec des dispositions convenables. L'expérience qu'on nous oppose se

fait sur l'homme, dont Vâme est certainement indivisible.

On dira : L'àme raisonnable est indivisible, parce qu'elle est spirituelle; or Vthne de la brute n'est point spirituelle, mais matérielle : donc elle n'est point indivisible.

Réponse. Il y a pour l'indivisibilité une raison qui est commune à notre âme et à celle de la brute, c'est que le corps d'aucun animal parfait, non plus que celui de l'homme, ne peut se diviser en deux corps , ayant des organes et des dispositions nécessaires à la vie.

Nouvelle instance. La forme doit être mesurée au sujet. Or le corps de la brute est étendu , et divisible en parties ; donc r«me aussi sera divisible.

Je réponds d'abord. Par la même raison on prouverait que Y âme de l'homme est étendue et divisible. Cela ne prouve donc rien, ou cela prouve trop.

Ensuite je distingue la majeure. La forme doit se mesurer à son sujet, pris formellement, je le concède; autrement, je le nie. Or, comme je l'ai expliqué, le corps d'un animal parfait pris formellement et comme sujet de Vâme ne peut se diviser, de telle sorte que Yàme soit dans chacune (le ses parties comme dans son sujet quand il est divisé. Le sujet n'est, en efTet, convenable à l'àme qu'à la condition de l'harmonie et de l'union des principales parties, union que la division détruit.

On répliquera. Vâme de la brute a sa quantité, elle est même la racine de la quantité. C'est d'elle, comme de l'unique forme substantielle, que viennent les accidents, et par conséquent la quantité : donc elle est étendue et divisible.

Réponse. Je distingue. Elle a sa quantité, comme mode (iff gwo), je le concède; comme sujet {ut quod), je le nie; elle est bien la forme substantielle d'un être quantitatif, mais il n'y a qu'une seule quantité pour tout l'être vivant, cette quantité est dans le tout comme dans son sujet; c'est le tout qui est d'abord divisible; la forme ne l'est que par

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la divisibilité du tout; aussi, comme le remarque très-bien saint Thomas (pe part., quest. lxxvi, art. 8) , les formes qui sont à chaque partie ce qu'elles sont au tout, sont divisibles accidentellement, parce que leur raison d'être demeure après la division dans chaque partie : ainsi sont la blancheur, la chaleur, etc. Mais les formes qui requièrent par elles-mêmes une disposition qui convienne absolument au tout, et non aux parties séparées, comme est l'dme de l'animal parfait , ces formes ne sont divisibles, ni par ellesmêmes, ni accidentellement.

On insistera. Donc Yâme de la brute est tout entière dans le tout, et tout entière dans chaque partie , ce qui est le propre d'un être spirituel.

Je réponds avec saint Thomas [V^ part., quest. lxxvi, art. 8) : l'âme de la brute ne pouvant être étendue, ni par ellemême, ni par accident, ne se distribue pas de façon qu'une de ses parties soit dans une partie, et une autre dans l'autre ; où qu'elle soit, elle est toute dans la totalité de son essence. Elle est donc proprement dans son sujet propre, c'est-à-dire là où sont les dispositions requises pour elle ; or ces dispositions sont proprement dans tout le corps ; donc par ellemême, et d'abord, elle est dans tout le corps. Cependant chaque partie est capable de recevoir Yâme, en tant qu'elle est unie au tout, et par conséquent Yâme est aussi toute dans chaque partie, mais comme indirectement et en tant que ces parties s'unissent au tout. Elle est donc simplement toute dans le tout, et relativement, entant que les parties sont ordonnées au tout, elle est toute dans les parties. Il n'y a point d'inconvénient à ce que Yâme des animaux parfaits imite en cela les formes spirituelles, car ce qu'il y a de plus haut dans l'ordre inférieur atteint ce qu'il y a de plus bas dans l'ordre supérieur. Cependant elle s'écarte des formes spirituelles, en ce que celles-ci sont toutes dans le tout et dans chaque partie, non-seulement comme principe et comme forme indivisible du sujet, mais comme dans un III. 26

lieu qu'elles occupent indivisiblement , ce qui ne convient point à Vâme de la brute.

ARTICLE CINQUIÈMF.

QUELLES PARTIES SONT INFORMÉES PAR L'aUE.

Il n'y a pas de doute ici pour les parties les plus nobles, le cœur, le cerveau, le foie, le poumon, etc. C'est en elles et par elles que Vdme exerce ses principales fonctions. Los veines, les artères, les nerfs, les muscles, lacbair, les os et les autres membres solides sont universellement reconnus aussi comme sujets directs de Vâme. Ils sont assez clairement des parties intégrantes du corps dont Vâme est la forme, et que l'âme vivifie. La question ne se présente que pour certaines liumeurs , parties serviles et comme excrémentitielles; ce sont : le sang, la bile, la mélancolie, la pituite, la semence, le lait, la graisse, les cheveux, les ongles, les dents, et dans les animaux les cornes.

Première conclusion. — Le sang, aumoins quand ilest liarfait, est vivant et animé. IL en est de inème pour les quatre humeurs, et surtout pour les esprits vitaux et animaux, bien que certains philosophes refusent à ces derniers la vie et la présence deVâme.

Il faut supposer ici le sang s'ofTrant à notre examen sous deux points de vue, d'abord imparfait, ensuite parfait. En effet, la nourriture ne devient pas aussitôt du sang parfait. Elle se dissout d'abord en un chyle blanchâtre; celui-ci, sous l'action de la chaleur naturelle, prend insensiblement quelques-uns des caractères du sang. Mais il n'arrive à en prendre la nalure et le nom , qu'après s'être par la circulation, la purification et la coction, parachevé, soit dans le foie, suivant l'opinion ancienne, f-oit dans le cœur, comme il est plus vraisemblable maintenant. Le sang ébauché n'est ja-

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mais animé, c'est un suc alimentaire qui tend à devenir vivant; mais dès qu'il a la nature de sang parfait, nous disons qu'il est animé.

La conclusion se prouve, quant aie sang. \° par l'autotorité de l'Ecriture; au Lévitique (xvii), il est dit : Uânie de la chair est dans le sang ; et les hommes charnels sont très-souvent nommés dans les saintes Lettres : chair et sang ; les principales parties du corps animé prises ici par synecdoche pour le corps entier et pour l'homme lui-même quand il ne s'occupe que de son corps. Le concile de Trentenous autorise aussi en définissant que le sang de Notre-Seigneur est sous les espèces du pain, parce que toutes les parties de son corps sont inséparables ; or il ne donnerait pas cette raison s'il ne supposait que le sang est une partie du corps animé. Les théologiens ne sont pas moins clairs quand ils enseignent constamment ces deux choses : 1° que le Verbe s'est approprié aussi le sang lois de l'Incarnation ; 2° qu'il n'a pris aucune partie qui n'appartienne à l'intégrité de la substance humaine, d'où il résulte que le sang fait partie de la substance humaine, et par conséquent qu'il est sujet de la forme humaine , qui est l'âme. L'autorité scientifique d'Aristote s'y adjoint (au IIP liv. du Traité des Animaux, chap. xvi) : Le sang, dit-il, est animé et chaud dans les veines, et il n'y est pas comme un accessoire, c'est-à-dire comme un étranger qui prend dans le corps une résidence passagère, mais comme partie intégralité et nécessaire. C'est aussi la doctrine de saint Thomas. En plusieurs endroits notre Docteur dit que le sang est unepartie de Vanimal; il appartient à la nature du corps humain, non moins que les os et les chairs, il est de l'intégrité du corps, etc. (Ille part., quest. liv, art. 2; au IV^ liv., dist. XLiv, quest. ii, art. 2, etc.).

Seconde preuve. Par la raison. Tout ce qui fait véritablement partie d'un être vivant est animé par Va me; or le sang fait véritablement partie do l'être vivant : donc il est

animé par Yâme. La majeure est certaine. D'abord Vâme est la forme de l'être vivant tout entier, et par conséquent de chacune de ses parties ; on ne peut même considérer comme partie du corps ce qui ne participerait point à sa forme. Ensuite, si l'être vivant avait deux substances partielles , dont l'une serait vivante et l'autre non , il ne serait qu'un composé accidentel , et non simplement une substance vivante. Prouvons la mineure. 1° Par le consentement universel, qui met le sang au nombre des parties vivantes du corps; 2° par ce fait que, dans la formation du poussin, le sang apparaît presque tout de suite et les premiers rudiments de la substance animée ne se forment pas sans lui ; 3° parce que c'est un des principaux organes de Vâme, et que sans lui il ne se fait aucune œuvre de vie, Vâme ne peut même rester dans le corps. C'est même au bénéfice du sang que les autres parties sont disposées : les veines et les artères , pour le contenir ; le cœur, pour le recevoir quand il sort des veines, pour le purifier et le chasser ensuite dans les artères , et ce circuit sans fin est pour qu'il ne se fige ni ne se gâte; dans les poumons il se dépouille des parties fumeuses , dans les reins de l'humeur séreuse, dans le foie de la bile superflue , dans les glandes de la lymphe, que les vaisseaux lymphatiques lui ramènent ensuite plus pure. Enfin la chaleur et les esprits vitaux résident surtout dans le sang ; ils ne sont même autre chose que la partie la plus pure du sang, enflammée par une ardeur particulière; or, comme c'est à ces principes qu'on applique surtout le nom de vie^ il faut non-seulement considérer le sang comme une partie animée, mais le ranger parmi celles où la vie est la plus active. Il vivifie les membres, et dès qu'il cesse d'y affluer, ceux-ci se refroidissent, entrent en torpeur, et présentent l'aspect de la mort. Confirmation. Le sang est pénétré d'un mouvement vital : donc il vit et est animé. La conséquence est claire. Expliquons l'antécédent. Il s'accroît, se nourrit et s'é-

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chauffe ; il possède une force qui demande à faire irruption , comme dit Hippocrate : celle-ci le pousse sans cesse dans tous les conduits que lui ouvre le corps; il accourt, il se précipite partout où il est utile : ce que ne saurait faire une liqueur sans vie. Les impressions de Y âme et de la vie ne se produisent nulle part plus clairement qu'en lui : dans la colère, il bouillonne autour du cœur; dans la crainte, il vient y chercher un refuge ; dans la honte , il couvre le visage : c'est par lui que nous rougissons. Quand le sang est pur et vigoureux , il rend l'animal alerte et vif : on le voit dans les jeunes gens; s'il s'épaissit, il communique à l'animal sa lenteur et son inertie : les vieillards le montrent assez; le sang est-il vicié, la vie s'en va: si bien que la santé et la maladie, même la vie et la mort, ne dépendent presque que de l'état du sang. C'est ce qui avait déterminé le plus grand nombre parmi les anciens philosophes à dire que Y âme était dans le sang, et même qu'elle était le sang.

Quant aux autres humeurs , ce sont à peu près les mêmes raisons qui étabhssent qu'elles sont sujets directs de Yâme: 1° elles forment une seule masse avec le sang; 2" elles sont, comme lui , mues d'un mouvement vital , et subissent les impressions de Yâme : c'est la bile qui s'échauffe quand l'esprit est agité; 3° elles appartiennent à l'intégrité du corps. Suivant la remarque de saint Thomas (IV^part., dist. xliv, quest. Fe, art. 2), les quatre humeurs sont dans le microcosme, c'est-à-dire dans l'homme, comme les quatre éléments sont dans le monde : la bile correspond au feu , le sang à l'air, la pituite à l'eau , la mélancolie à la terre. Le saint Docteur en infère que ces humeurs seront dans le corps après la résurrection. Nous convenons néanmoins qu'à ces humeurs il se mêle un grand nombre de parties excrémentitielles, qui, tout en revêtant l'apparence des humeurs, n'ont point de vie, sont dans le corps comme de passage, souvent même comme des ennemies : aussi se distinguentelles assez vite pour être expulsées par le chemin le plus

court : les humeurs elles-mêmes y contribuent et aident les efïorls de l'âme de toute leur activité.

Si donc ces humeurs vivent, et sont sujets de Vâme, à plus forte raison les esprits vitaux servant à la partie végétative, et les esprils animaux qui agissent dans la partie sensitive : ce sont les principaux ministres de la vie et de Vâme; par eux elle meut, gouverne, échauffe et vivifie les parties plus grossières; en eux réside particulièrement et hrille la vigueur de la vie : c'est pourquoi Galien dit {Traité de la Respiration) que l'esprit qui est contenu dans le veniricide autour du cerveau est ou la sxûjstance de l'âme, ou du moins son premier organe; et Trismégiste dit : L'intellicjence est dans l'âme, l'âme dans l'esprit, c'est-à dire dans cette substance subtile qu'on appelle esprit vital ou animal, et l'esprit est porté par le corps. Ces esprits sont appelés vitaux ou animaux, parce que Y âme s'en sert comme un maître de ses ouvriers , pour diriger, distribuer et transformer l'aliment en diverses parties du corps : ce sont autant de soldats agiles et attentifs au commandement, qui combattent et chassent sans délai les humeurs nuisibles, éveillent et mettent en mouvement les passions , qui sont bien elles-mêmes des signes de vitalité ; tout ce qui s'agite dans la machine de notre corps s'agite par eux. Ils sont aussi les conseillers de Vâme sur la perception des objets, et complètent les sensations : plus ils sont actifs, plus la nutrition s'opère rapidement; l'accroissement, la génération et l'expulsion des humeurs nuisibles se mesurent sur leur action; la connaissance elle-même se perfectionne et s'éclaircit suivant qu'ils sont purs, subtils, stables et lucides; elle diminue, au contraire, s'ils sont embarrassés de fumées et de vapeurs corrompues.

Nous ne pouvons tenir compte de cette objection , que ces esprits ne vivent point parce qu'ils ne se nourrissent pas. D'abord ils exercent d'autres mouvements vitaux plus nobles; ensuite cette flamme vitale s'alimente à sa manière,

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comme dit Hippocrate (livre des Aliments); elle absorbe les exhalaisons grasses et comme la fleur du sang, et là où le sang se dessèche, et où il perd ses parties grasses sans les remplacer par la nutrition, comme il arrive pour les faméliques, ou quand il se corrompt, comme dans certaines maladies, les esprits défaillent, et en même temps toute la vigueur de la vie s'en va; si le sang reste abondant, mais qu'il se corrompe complètement, les esprits, qui ne peuvent s'en nourrir, s'éteignent , et avec eux Vâme et la vie.

Remarquons ici l'analogie entre le corps animé et l'univers. Ce dernier se compose de trois sortes de substances : les solides, les fluides et les gaz : le corps de l'animal n'a pas d'autre composition ; dans l'univers , ces substances se trouvent avoir chacune sa place spéciale, et cependant elles se mêlent et se confondent pour constituer et conserver par leurs mixtions toutes les natures créées : ainsi les esprits et les humeurs ont dans le corps des retraites particulières, mais ils se mélangent entre eux et avec les parties solides, de telle sorte qu'il n'y a point de partie où les esprits ne se rencontrent, ni presque point où le sangne coule à la première lésion : c'est dans ce mélange que consistent la vie et la santé du corps; enfin, pour me borner dans celte étude, comme les corps les plus grossiers sont, dans l'ordre voulu de Dieu, régis par les plus subtils, c'est saint Augustin qui le remarque (liv. III^, de la Trinité, chap. iv) : ainsi Vâme, par les esprits, gouverne, entretient et active les autres parties du corps; Dieu, pour mouvoir et gouverner toutes les parties de l'univers, doit leur être présent, comme le moteur est présent au mobile , et la cause efficiente à l'eflet : ainsi Vâme, pour mouvoir et gouverner toutes ces parties, doit y être présente à sa manière, comme la forme est présente à la matière, c'est-à-dire que sa vertu et son empire ne s'exercent que sur un corps animé; et que ce qui est inanimé, comme la nourriture, les excréments, les humeurs nuisibles, ne se meut pas de soi-même, mais subit

un mouvement violent de Y âme, ou même est entraîné et chassé par l'intervention des parties animées qui sont au service de Vàme; mais pour que Vâme préside vraiment à toutes les parties dont est composé le corps , et qu'elle les meuve, il faut qu'elle les informe toutes : solides, fluides ou gazeuses; même, comme Dieu, intimement présent à toutes les parties du monde , est cependant présent spécialement dans les cieux , où brillent surtout sa force et sa puissance, Vâme est dite proprement résider dans les esprits, parce que c'est par eux qu'elle exerce toutes les fonctions de la vie.

Objection. Selon Aristote et saint Thomas , le sang n'est pas en acte une partie de l'animal; il n'a la vie qu'en puissance : donc Vâme du coujposé ne l'informe pas actuellement.

Je réponds : 1° Ces auteurs voulaient parler du sang commencé et encore caché sous les aliments pris : beaucoup de sang vrai et complet s'y trouve mêlé, et ce mélange, répandu dans le corps, en nourrit certaines parties, et fournit aux nourrices le lait de leurs enfants; car on ne comprend guère comment le sang véritable et parfait deviendrait, s'il n'était mélangé, un aliment. Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question.

2" Aristote et saint Thomas parlent de la partie qui se parfait la dernière , et qui ne peut être encore communiquée aux autres. Quoique le sang parfait soit une partie du corps, il est fait pour les autres en un sens, et il peut se transformer en elles, comme on le croit généralement. Dans ce sens, nos auteurs disent qu'il est partie, et qu'il a la vie en puissance : ainsi saint Thomas s'explique lui-même (à la IV* partie, dist. xliv, quest. vu, art. 2, rép. à lah^ ohject.): De même, dit-il, que les éléments sont en voie de génération prir rapport aux mixtes ^ de même les humeurs, dont le sang est la principale, soyit imparfaites par rapport aux membres; et pour cette raison encore, de même

que les éléments daiis les parties de l'iinivei's ont des formes déterminées, en raison desquelles ils entrent dans la perfection de l'univers comme les corps tnixtes, ainsi les humeurs entrent dans la composition du corps humain comme les autres parties ; si elles n'arrivent pas à la perfection des autres parties, les éléments non i)lus, qui n'ont pas des formes si parfaites que les mixtes; enfin, de même que toutes les parties de l'univers tiennent de Dieu leur perfection , non plus également , mais chacune à sa façon : ainsi les humeurs reçoivent leur genre de perfection par l'âme raisonnable ; mais cette perfection n'est pas égale à celle des autres parties. Et cet ordre de répartition naturelle des forces dans les membres par le sang et les autres humeurs s'explique tout de suite ; les alimenls sont plus faciles à convertir en sang, et aelui-ci est plus facile à distribuer dans tout le corps, pour donner à tous les membres la réfection dont ils ont besoin.

Installée. Si le sang était une partie du corps, la nutrition ne serait point un changement substantiel : ce serait une sorte d'échange.

Réponse. Je distingue. La nutrition , p)^'''' laquelle une partie imparfaite et fluide devient une partie solide et parfaite, je le concède; celle qui a lieu par Valimei^t tel quel, je le nie. La nature ne passe jamais d'un extrême à l'autre sans intermédiaire : elle convertit d'abord l'aliment en une partie imparfaite, puis elle amène celle-ci à la perfection. Le premier changement est un changement vraiment substantiel , il fait acquérir la forme vraiment substantielle de l'être vivant ; le ^^econd n'est qu'une altération, qui donne, non une forme nouvelle, mais, sous cette forme déjà acquise , un état plus parfait.

Nouvelle installée. L'aliment n'est point une partie du corps ; si donc les parties solides sont alimentées par le sang, le sang n'est point une partie.

Réponse. Je distingue. L'aliment pur, je le concède;

r aliment qui a déjà la nature et l'appartenance à un membre ou à une partie de l'être vivant , je le nie; or le sang est ordonné à la nutrition des autres parties, de manière à faire néanmoins partie lui-même de l'intégrité du corps : c'est pourquoi il sera dans les corps des Bienheureux , quoique ceux-ci n'aient pas besoin d'aliment ; il y sera comme faisant partie de leur substance.

On dira : Les parties d'un être vivant doivent être continues entre elles; or le sang n'est pas continu avec les parties solides : il n'est donc point une partie de l'être vivant. La majeure est certaine. En effet , le corps doit être vivant non-seulement d'une unité d'ordre , mais d'une unité de continuité. Preuve de la mineure. Le solide et le fluide ne sont pas continus l'un pour l'autre, et Aristote dit (au II» livre des Parties de l'Animal, chap. m) : Le sayuj n'est pas la continuité du cœur ; il n'est pas semblable au cœur : il est contenu dans le cœur et dans les veines comme dans des vaisseaux.

Réponse. Je distingue la mineure. Le sang n'est pas continu avec les parties solides , immédiatement , je le concède; il ne Vest pas d'une certaine manière et comme médialement , je le nie. Il y a dans le corps, entre les parties solides et les parties fluides, des parties intermédiaires, qui les unissent du moins autant qu'il le faut pour en faire un même corps vivant : ainsi les os , quoiqu'ils paraissent indépendants les uns des autres, sont unis entre eux par des ligaments, et ils tiennent à la chair par des cartilages; la substance molle du cerveau et la moelle épinière atteignent les autres parties au moyen des nerfs ; et je ne vois pas de plus grande continuité entre ces parties qu'entre le sang et la chair : celle-ci étant profondément pénétrée par le sang et croissant à mesure que le sang lui arrive ; si la première continuité est suffisante pour que des parties si diverses ne forment qu'un seul tout, la seconde suffira aussi. Ce que nous avons dit des parties liquides par rapport aux parties

QUESTION I. DE l'aMÈ EN GÉNÉRAL. Ml

solides, doit se dire des parties gazeuses ou spiritueuses par rapport aux liquides : là aussi il y a continuité, grâce à des parties intermédiaires entre l'état fluide et l'état gazeux.

On répliquera : Le sang ne se nourrit point par intussusception , mais par juxtaposition ; le sang n'a point de sensibilité : donc il n'a point la vie; il n'est point animé.

Réponse. B' abord il est alimenté à sa manière , par intussusception, comme les autres parties, puisque le suc alimentaire qu'il prend est par lui converti en sang, comme il arrive pour les autres parties. Ensuite le sang est sensible aussi à sa manière, autrement il ne recevrait pas si facilement les impressions àeWlme, comme nous l'avons dit; il n'y a même pas une partie du corps qui subisse aussi vite l'action de l'imagination ou les mouvements des passions.

Deuxième conclusion. — Les cheveux , les dents et les ongles sont animés de rame du tout; cela peut se dire aussi des poils, des soies, des cornes, des plumes, des écailles et des autres attributs extérieurs des animaux, ornements ou armes offensives et défensives.

Quant aux dents, presque 'tous les philosophes le concèdent, ce sont autant de petits os; pour les cheveux, les ongles, les plumes, etc., beaucoup le nient; mais puisque ces parties du corps vivent dans le tout , pourquoi imaginer pour elles une âme partielle, quand Y âme totale suffit? Toutes ces parties sont donc sujettes de Yâme entière.

On le prouve par une raison de saint Thomas (liv. lY", dist. XL, quest. i, art. 2). Uàme informe tous ses organes, c'est-à-dire, suivant l'expression de saint Augustin {deVEsprit et de la Lettre, chap. xv), tous les membres qui font office pour elle, memhra officialia.'Ew effet, Vcime est l'acte du corps organique; or les ongles, les cheveux, les plumes, etc., sont des organes de Yâme: donc Yâm,e les informe. Expliquons la mineure. L'orme sera pour les membres ce qu'est l'art aux instruments qu'il emploie; or l'art a des instruments principaux par lesquels il opère; il

en a d'autres , moins essentiels , qui servent à la conservation des premiers: le soldat porte l'épée pour son usage; il porte le fourreau pour y conserver l'épée : ainsi dans le corps animé il y a des membres principaux qui font les actes de la vie : le cerveau , le foie , l'œil , etc. ; d'autres ne sont que secondaires , ils aident et servent les premiers : ce sont la peau, qui recouvre la chair; les cheveux , qui protègent et ornent la tête; les ongles qui couvrent et arment les doigts ; les feuilles, qui embellissent les arbres et défendent les fruits : ces derniers organes sont, eux aussi, au service de Yâme, bien qu'ils lui soient moins nécessaires que les autres.

Objections, 1° Les cheveux et les ongles paraissent plutôt en dehors des parties du corps ; ils ne se nourrissent que par l'excrétion du reste : ils ne sont donc pas plus vivants que ce que le corps rejette. 2° Chez les vieillards, où la force nutritive est épuisée , les cheveux et les ongles viennent plus rapidement : ils ne se nourrissent donc point à la source commune : donc ils ont une forme propre : donc ils ne sont point informés par Vâme du composé.

Je réponds d'abord que les cheveux et les ongles ne peuvent être comptés comme étant en dehors du corps ; ce sont bien positivement des organes secondaires. Peu importe qu'ils soient nourris par des excrétions d'autres parties; l'économie est observée dans le corps comme dans une maison bien réglée : ce qui reste de la table des maîtres peut encore être présenté aux serviteurs et les nourrir.

Ensuite je nie la conséquence. Les ongles et les cheveux s'alimentent à la source commune , mais ils se nourrissent de superfluités : quand donc il faut pourvoir activement aux parties nobles, il en reste quelquefois moins pour les parties secondaires; quand, au contraire, la croissance et la nutrition sont arrêtées, l'âme a du superflu, et les cheveux, les ongles et le reste y trouvent plus d'aliment.

En troisième lieu, les ongles et les cheveux des vieil-

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lards ne croissent qu'en apparence, parce que les autres parties de leur corps se réduisent et se dessèchent plus visiblement, ou, s'ils se développent réellement, l'on pourrait dire que ce n'est plus par la vertu de Vclme, qui s'est retirée, mais par la forme nouvelle qui a succédé à l'âme.

Troisième conclusion. — Le lait et la substance séminale ne sont point informés par l'âme du composé entier.

On le prouve par le principe établi ptrécédemnient. Ils ne font point partie de l'être vivant; ils n'appartiennent point à son intégrité : donc l'âme ne les informe pas; elle n'informe que les parties vivantes. Prouvons V antécédent. D'abord l'animal est considéré comme complet sans le lait et la substance séminale : ils ne se trouveront point dans l'homme après la résurrection ; ensuite ils ne sont point donnés par la nature pour être des organes de Vâme, principe de vie, mais pour être les principes et les aliments d'une vie étrangère; enfin dans le lait on ne reconnaît aucune action vitale : c'est un suc alimentaire exubérant formé dans des glandes , et peut-être, comme on l'a cru, n'est-ce que du chyle transporté des intestins vers les mamelles, soit par transpiration, soit par une autre voie inexplorée encore. Quant à la substance séminale, elle est sans doute un instrument de Y âme, mais c'est un instrument séparé : elle reçoit de l'âme sa forme et sa puissance plastique, mais elle l'exerce d'une manière effective, non formelle : on le voit clairement en ce qu'elle relient sa puissance et sa forme même loin du corps , et qu'au lieu de se corrompre comme les autres parties, par suite de celte séparation , elle en a besoin pour exercer son action , ce qui n'arriverait point si elle n'avait pour forme que la forme de l'être vivant.

Objections. 1« Le lait et la semence ne paraissent être que des concrétions du sang : si le sang est animé, le lait et la substance séminale le seront aussi ; 2<» ces deux substances ressentent les impressions de l'âme ; c'est par un mouve-

ment vital qu'elles tendent aux lieux destinés à leurs offices ; 3° le fils est dit provenir de la substance paternelle et maternelle : donc la substance séminale est des parents.

Je réponds d'abord. Le lait et la substance séminale ne sont pas du vrai sang, ils n'en viennent pas, mais des aliments ; je l'ai déjà dit pour le lait , et presque tous les médecins en conviennent : je rétablirai plus loin pour la substance séminale ; mais se formeraient-ils du sang même, il ne s'ensui\Tait pas qu'ils fussent des parties véritables du corps : ce sont des sucs nécessaires à l'espèce ; ils se produiraient de la substance de l'être vivant, qui perdrait sa première forme.

Pour la deuxième difficulté. Ces substances sont mues par l'âme, d'un mouvement qui leur est extrinsèque et nullement intrinsèque ou commandé par leur propre forme, et ce mouvement tend à leur expulsion. Il y a deux mouvements distincts dans les choses que le corps renferme : l'un est intrinsèque : loin de sortir, il demeure et conserve les choses pour le composé, qui, à son tour, les conserve et les fait agir sous la direction de Vôme: ainsi le sang circule, les esprits parcourent le corps, le cœur palpite, etc. : ce mouvement est, partout où on le trouve, un signe incontestable de la vie et de l'animation; d'autres parties sont mues extrinsèquement par une force qui n'est pas en elles : elles sont amenées comme la nourriture, ou rejetées, par des voies spéciales : ainsi sont la transpiration , la salivation , les expirations et les éruptions, et toutes les matières que le corps rejette naturellement. Ce second genre de mouvement n'indique-t-il pas qu'il y a dans le corps des parties qui n'appartiennent pas à l'être vivant, et qui ne sont pas animées? Vâme ne rejetterait pas ses propres parties, au moins par elle-même , tant que ces parties sont convenablement disposées; elle les conserve même, si elle peut, les entretient et les protège ; or comme il est constant que le lait et la substance séminale sont mus dans ce dernier sens, qu'ils doivent être expulsés comme parties onéreuses et

QUESTION I. DE l'aME EN GÉNÉRAL. M5

superflues , il faut reconnaître que ces parties ne sont point animées.

Enfin. Les enfants sont delà substance des parents, dans un sens large , soit parce qu'ils proviennent d'une substance qui a trouvé dans le père ses principes vitaux, soit parce que cette substance s'est formée d'aliments qui auraient pu nourrir la substance même du père, et qui étaient déjà presque convertis en cette substance , soit enfin parce que , comme quelques médecins disent, la substance séminale vient du sang, et que le sang aurait dépouillé la forme de la substance vivante, qu'il avait d'abord, pour revêtir celle-là. Quant à dire que l'enfant est, au sens propre, de la substance des parents, nul ne l'osera, puisqu'il vient d'une substance déjà séparée de l'être vivant, et que dans cet état il ne saurait être informé par Vâme de son père.

On dira : Au moins dans les plantes, les semences encore adhérentes sont vivantes, et de la vie du tout. Il est constant qu'elles se nourrissent et croissent : donc elles vivent; mais elles ne vivent pas par une ôme et une vie propres : donc elles vivent d'une vie commune.

Réponse. Dans les semences végétales il faut distinguer deux choses : le suc séminal, qui proprement est la semence, et l'enveloppe qui contient ce suc, et deviendra germe et plante nouvelle. L'enveloppe est une partie de la plante, quoique caduque , comme le sein et les vaisseaux spermatiques, qui sont de véritables parties de l'animal; cette enveloppe vit de la vie totale de la plante tant qu'elle y adhère, mais non le suc séminal : c'est une humeur qui a sa nature propre , et est toute pleine d'un esprit séminal destiné à la former en une plante nouvelle et distincte.

ARTICLE SIXIEME

DES PUISSANCES DE L'aME.

11 y à dans Vâme des puissances ou facultés variées. Nous avons déjà prouvé qu'elles sont réellement distinctes de Vâme (pe part, de la Physique, th. ii, quest. iv, art. 3); il reste deux choses maintenant à discuter : 1" ce qui les spécifie; 2° combien il y en a.

Première conclusion. — Les facultés vitales sont spécifiées par des actes et des objets proj^res; par les actes plus immédiatement , par les objets moyennant les actes. C'est la doctrine constante de saint Thomas; ill'enseigne (Ii'epart., quest. Lxxvii , art. 3; pe part, de la 11«, quest. liv, art. 5; et encore en plusieurs endroits).

Il rétablit par cette raison : Les choses qui , par essence, sont ordonnées à d'autres , sont spécifiées par ces autres ou par l'ordre même que leur nature leur impose; elles contractent l'espèce et la nature qu'exige ce pour quoi elles sont faites : en effet, elles seraient inutiles si elles n'étaient appropriées à leur fin ; or les puissances vitales sont essentiellement ordonnées à des actes propres, et par ces actes à certains objets. La nature n'a fait les yeux que pour que les objets fussent vus , et les yeux sont spécifiés par l'acte de voir, ou parce qu'ils sont ordonnés à cet acte ; d'une manière plus éloignée, ils sont spécifiés par les objets à voir.

Confirmation. Une chose contracte sa distinction et son unité où elle prend son être. En effet, l'unité et la distinction suivent l'être comme étant sa passion propre ; or l'être des facidtés tend à un acte et à un objet propres : donc il en tient son unité et sa distinction spécifiques.

Développons ce qui précède , en observant que certaines choses sont pour elles-mêmes, c'est-à-dire absolues, et que

QUESTION I. DE l'aME EN GÉNÉRAL. 417

d'autres sont relatives : ainsi toute substance est pour ellemême, et se rapporte à elle-même; ses principes n'ont pas d'autre but que de la faire être , l'être est sa dernière actualité; son nom même de substance, ou subsistante, dit qu'elle consiste et se termine en elle-même. Mais les jouissances de cette chose ne sont point pour être, elles sont pour aider la substance à agir sur certains objets : l'œil est pour que l'animal voie les couleurs ; l'intelligence , pour que l'homme connaisse la vérité. La spécification n'étant autre chose que la détermination à un mode d'être, les êtres du premier genre ne sont point spécitiés par d'autres , ni par leur rapport avec d'autres : ce qui leur donne d'être de telle ou telle manière ne leur vient pas d'ailleurs ; c'est en eux et dans leur propre forme : ainsi il n'y a pas d'autre raison pour que l'homme soit homme plutôt que pierre ou plante que celle-ci, qu'il a telle forme, c'est-à-dire une âme raisonnable. Mais les êtres du second genre, qui, par leur essence , tendent vers autre chose , tiennent de cette relation à autre chose d'être plutôt de telle manière que de telle autre : ainsi, dans les ouvrages de l'homme, vous demandez pourquoi cette scie est de telle espèce, pourquoi elle a reçu telle forme, pourquoi ses dents sont aiguisées, petites, séparées, triangulaires, etc., on vous répondra aussitôt : Parce qu'il faut qu'elle coupe du bois, et que cette opération exige pareille forme : c'est bien la raison de sa forme , c'est ce qui la spéciiîe ; il en est de même de tout objet qui est essentiellement ordonné à autre chose. Si l'on demande pourquoi la faculté visuelle est disposée comme nous la connaissons, pourquoi l'œil est ainsi organisé , il faudra trouver les raisons dans la vision et dans les objets à voir : c'est par là qu'elle sera spécifiée; c'est ce qui la détermine à tel mode de "puissance , et ce qui la distingue des autres.

Objection. La cause n'est pas spécifiée par l'effet, puisqu'elle le précède; elle n'en dépend point dans son être, au contraire; or les actes sont les effets des facultés: donc, m. 27

loin que celles-ci soient spécifiées par les actes, ce sera le contraire.

Réponse. Je distingue la majeure. La cause n'est pas spécifiée par son effet, en tant qu'effet, je le concède; en tant que terme vers lequel tend de sa nature la cause, et auquel elle est essentielletnent et uniquement ordonnée, je le nie. L'acte d'une faculté peut être considéré de deux manières : 1*> dans l'exécution et comme effet produit par elle : et ainsi il ne la spécifiera point , si ce n'est manifestativement, comme dit Cajétan, entant que la diversité des facultés ressort des actes divers; 2° dans l'intention de la nature , pour ainsi dire , en tant que la nature a pour lui fait une faculté; et de la sorte il n'est pas seulement la fin de celte faculté, il est aussi sa raison d'être, et, par conséquent, il la spécifie, il la précède; de lui dépend la nature de la facidté. Cette solution répond à l'une et à l'autre confirmation indiquée dans la majeure. Voyez saint Thomas (I'"e part., quest. lxxvii, art. 3, rép. au ler arg.).

Instance. Ce qui spécifie une chose doit lui être intrinsèque; or les objets sont extrinsèques aux facultés: donc celles-ci n'en sont point spécifiées.

Répoyise. Je distingue la majeure. Ce qui spécifie comme partie intégrante , je le concède ; comme principe ou co7nme fin donnant la destination essentielle à la chose, je le nie. Or l'objet spécifie la jouissance par manière de principe déterminant ou de fin à atteindre : c'est la réponse de saint Thomas. {Ibidem.)

Si l'on demande quelle chose intrinsèque spécifie \a puissance, je réponds : c'est la disposition même intrinsèque de la faculté vers l'acte et l'objet. Cette disposition, cette adaptation, c'est l'entité même de la faculté, déterminée de la façon qu'exigent l'acte et la puissance.

On dira : Souvent une .seule faculté se rapporte à des objets divers : comme l'œil au blanc et au noir; ensuite, au contraire, diverses facultés ont le même objet : ainsi la vo-

QUESTION I. DE l'aME EN GÉNÉRAL. Aid

lonlé et l'intelligence ont Dieu pour objet; l'une et l'autre sont portées vers lui : donc ce ne sont point les objets qui spécifient les facultés.

Réponse. Je distingue l'antécédent. La même faculté a des objets divers, matériellement et comme entités, je le concède; formellement et comme objets, je le nie. Plusieurs choses peuvent être comprises dans une seule raison formelle, et la faculté par elle-même ne regarde que cette raison : le blanc et le noir ont l'un et l'autre la raison de couleur, et se rapportent ainsi à la même facidté. Dans l'autre sens, plusieurs raisons formellement diverses peuvent se rencontrer dans une même chose; sur ces raisons se portent des facidtés variées : en Dieu autre est la raison du vrai , qui est l'objet propre de l'intelligence ; autre la raison du bien , que notre volonté a en vue : ainsi Dieu est pour nous l'objet de facultés diverses.

Seconde conclusion. — Il y a cinq genres de puissances de l'âme : elles sont végétatives , sensitives , intellectives, appétitives et locomotives : c'est la division de saint Thomas (pe part., quest. Lxxviii,art. 1), d'Aristote (Ile part., de VAme), et de presque tous les philosophes.

On l'appuie sicr une raison de saint Thomas. La diversité des facultés de Vâme provient des objets et des actions vitales, nous l'avons fait voir; or il y a cinq genres d'objets et d'actions vitales : donc il y a cinq genres de puissances. Expliquons la mineure.

D'abord il y a cinq genres d'objets auxquels se rapportent les facidtés de l'âme. L'objet de Vâme doit lui être uni : il importe, en effet, que l'opérant soit uni à l'objet de l'opération, surtout s'il s'agit d'une opération immanente, telle que l'opération vitale. Or une chose peut être unie à Vâme et atteinte par elle de cinq manières : 1° dans l'être physique, comme la matière est unie à l'agent qui la transforme: de cette sorte est l'aliment, et c'est le genre végétatif; 2° dans l'être intentionnel, en tant qu'elle imbue les

organes de sa similitude, et se représente à Vâme pour en être perçue: et c'est cet objet qui peut s'adresser à tout le corps sensible, qu'atteint la faculté du deuxième genre, le genre sensitif; 3" une chose peut s'unir à Vûme, et s'en laisser atteindre d'une manière élevée, sans organe corporel, sous une espèce spirituelle entièrement au-dessus des conditions de la matière : c'est sur cet objet, où l'entité entière est comprise, que s'exercent les facultés du troisième genre, le genre intellectif; 4» Vâme peut s'unir aux objets que les sens ou l'entendement lui présentent , d'une manière affective, parce qu'elle y trouve ce qui lui convient: c'est le quatrième genre de facultés, le genre appétitif, par lequel tout être vivant reconnaît et cherche ce qui est suivant sa nature, et s'éloigne de ce qui lui pourrait nuire; enfin, comme les choses qui conviennent à l'être vivant sont parfois éloignées de lui: la nourriture, par exemple; comme, au contraire, les choses qui peuvent lui nuire sont quelquefois voisines : comme quand la brebis sent venir le loup, il y a un cinquième genre de facultés, la faculté locomotrice, qui sert à éviter les choses nuisibles, et à chercher les choses utiles.

Qu'il y ait aussi cinq genres d'opérations vitales, saint Thomas (quest. de VAine, art. 13) le démontre ainsi : L'dwe étant par elle-même au-dessus des formes purement naturelles, les dépasse suivant les divers modes par lesquels elle les pénètre et opère en elles, chacun de ces modes donne lieu à un genre particulier d'opérations vitales: ainsi, l°Vâme peut dépasser la portée des choses inanimées, seulement par le mode d'opérer, en tant qu'elle exécute vitalement, en se mouvant elle-même par ses organes, ce que celles-ci font naturellement : c'est le premier genre d'actions vitales, qu'on appelle le genre végétatif; Vèire vivant, en se nourrissant lui-même, se conserve, s'accroît, et produit son semblable; les choses inanimées font quelquefois quelque chose d'analogue, mais elles ne le font pas de la même manière

QUESTION I. DE l'aME EN GÉNÉRAL. 424

que Y âme; 2° il y a une action de Vâme qui dépasse la force des choses inanimées, non-seulement quant au mode d'action, mais encore quant à ce qui se fait, en tant qu'elle reçoit et perçoit les formes des choses intentionnellement et immatérielleraent , bien que ce soit par des organes corporels : ce degré plus élevé constitue le deuxième genre d'actions vitales, le genre sensitif; 3" Vâme est encore supérieure aux formes purement naturelles, quand elle reçoit et perçoit spirituellement les formes des choses, même sans organe corporel : c'est le troisième genre d'actions vitales, le genre intellectif; A<^ Vâme est au-dessus des choses inanimées, par l'inclination, en tant que celles-ci vont à ce qui leur convient par une disposition innée et que l'âme le fait par un acte propre; elle s'incline elle-même; et c'est le quatrième genre d'actions vitales , le genre appétitif; 5° enfin, dans le mouvement local lui-même, Vâme se montre supérieure aux choses inanimées , parce que celles-ci se meuvent à l'aveugle vers un but unique que la nature leur impose , tandis que l'âme met ce mouvement dans un corps à elle, le modifie et le tempère : tel est le cinquième genre , le genre locomotif.

Cette division trouve sa confirm.ation dans l'essence même de la vie. La vie est là où un être se meut lui-même, et sait se fournir ce que les autres n'ont que par un agent extrinsèque ; or dans tout être il y a cinq choses fort distinctes : 1" il est; 2" il est protégé contre ce qui lui serait nuisible , et entouré de ce qui lui est nécessaire ; 3» il a son rang parmi les autres êtres ; A° il est incliné vers son bien propre ; 5« il se meut vers un bien qui lui convient ; or l'être vivant peut avoir à se fournir, ou au moins à s'entretenir de tout cela : il a donc à cet effet : 1° des facultés végétatives, pour conserver son individu, le parfaire et le propager; 2^ des sens, pour veiller sur lui-même, et discerner les choses utiles des choses nuisibles; 3° Vintelligence, pour se gouverner, ordonner et disposer tout ce qui relève de lui ;

4° l'appétit , pour s'incliner vers ce qui lui est bon ; 5° la puissance locomotrice, pour gagner la place qui lui convient ; la vie est donc toute dans ces cinq facultés, et chaque être vivant en possède au moins quelqu'une, tous en ayant plus ou moins, suivant qu'ils ont une vie plus ou moins parfaite.

On demandera : Quel est le sujet de ces facultés?

Je réponds : Il y a des facultés corporelles qui appartiennent aussi aux brutes; il y en a de spirituelles, dont nous partageons le privilège avec les formes séparées : ce sont l'intelligence et la volonté : les premières sont dans le composé d'dme et de corps; elles sont dites organiques , parce qu'elles sont dans les organes, autrement dit dans les membres du corps : la faculté visuelle dans l'œil, etc. Les autres ne sont que dans Vàme; elles n'ont pas d'autre sujet propre, et elles sont dites inorganiques.

QUESTION DEUXIÈME

DE L'aME et de la VIE VÉGÉTATIVES.

Dans l'orne qui végète on peut considérer deux choses : l'essence et les puissances. Nous connaissons l'essence par ce qui vient d'être dit : c'est la forme d'un corps physique, organique, ayant en puissance la vie végétative, c'està-dire le principe premier de végéter. On pourrait examiner s'il y a vraiment une vie et une thne dans un êti^e purement végétatif; mais nous verrons cela en parlant des plantes et de leur nature ; bornons-nous à l'étude des facultés végétatives. Cette étude demandera cinq articles : d" des facultés végétatives en général ; 2" de la faculté nutritive ; 3° du terme de la nutrition, c'est-à-dire delà substance partielle, où nous verrons comment la substance peut avoir des parties; 4° de la faculté d'accroissement; 5° de la faculté de génération. Nous ajouterons un traité des plantes qui possèdent cette vie végétative.

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