DE LA GÉNÉRATION DES ÊTRES VIVANTS
Nous examinons ici en général la génération des êtres vivants, car nous aurons avoir plus tard, en particulier, ce
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qu'elle est dans les plantes, et ce qu'elle est dans les animaux.
La puissance générative est la faculté de convertir l'aliment en un nouvel être vivant semhlahle. La génération est cette conversion même ; l'une et l'autre définition sont claires, mais elles ne conviennent qu'aux générations des êtres corruptibles. Il y a donc une définition plus commune : la génération c'est la production d'un être vivant 2)ar un autre vivant qui lui est semhlahle en nature. Cette définition convient même à la Génération ineffable par laquelle le Fils Éternel procède du Père , et dont parlent les Théologiens.
Dans l'une et l'autre définition, on nomme la similitude de nature, parce que la production d'un être vivant par un être vivant n'est grénérofion, qu'à la condition que l'on propage sa propre nature, en produisant un être semblable à soi. L'animal vivant dont le corps porte des êtres vivants d'une espèce distincte, des vers, des poux, etc., n'engendre pas, à vrai dire, mais seulement celui qui produit son semblable vivant.
La Genèse (chap. i) nous apprend que Dieu a mis, au commencement des choses, cette vertu dans les êtres vivants, et nous ne nous lasserions pas de l'admirer, si nous savions apprécier les œuvres de la nature. Le Seigneur en modéra ensuite l'usage pour l'homme, par les lois les plus saintes; aussi bien est- elle ordonnée à une œuvre divine, c'est-à-dire à la production de l'homme, qui est ce qu'on peut imaginer de plus grand sur la terre. Et la luxure est exécrable, qui abuse pour un plaisir de bas étage d'une œuvre si nécessairement régulière, et qui foule aux pieds les lois de Dieu et de la nature , à la honte perpétuelle de notre espèce.
Aristote prouve que l'opération de cette faculté est absolument naturelle à tous les êtres vivants parfaits; avec lui
parle saint Thomas (au liv. Il de VAme), et ils en donnent deux raisons principales.
La première, c'est que la nature pourvoit plutôt au bien commun qu'au bien particulier; or la gré^éraf ion a pour objet le bien commun de l'espèce, tandis que les autres opérations ont pour objet le bien de l'individu, c'est-à-dire sa conservation ; la faculté générative est donc supérieure aux autres, et elle leur est préférée par un instinct naturel : l'être vivant encourt pour produire son semblable un détriment propre, même quelquefois la mort; on le voit dans la plupart des plantes ; quant aux animaux , non-seulement la nature les pousse à la génération d'une façon irrésistible, elle leur impose encore d'entretenir à grand'peine et au péril de leur vie les créatures qu'elles ont produites, elles les nourrissent et les défendent encore longtemps.
La seconde raison , c'est que les êtres vivants, au moyen de la génération , obtiennent une sorte de perpétuité et d'immortalité : ce sont comme des biens divins dont l'appétit est inné dans les races.
Cependant il y a une raison particulière pour que le chrétien renonce entièrement à cette propension naturelle et garde la virginité volontaire ; certain qu'il est d'obtenir par la grâce une immortalité plus divine encore, il abandonne celle qui lui est commune avec les animaux, pour se consacrer exclusivement au service de Dieu , et obtenir par ce moyen une éternité bien plus parfaite. De là vient que la virginité est si précieuse aux chrétiens; elle est comme un chemin assuré pour des honneurs supérieurs à ceux promis à la fécondité matérielle; en renonçant aux soins de l'entretien et de l'accroissement d'une famille « la vierge, nous dit l'Apôtre (7 Corinth., vu), pense à ce qui appartient à Dieu, afin d'être sainte de corps et d'esprit; celui qui est sans épouse , s'occupe de ce qui est au Seigneur, et de trouver les moyens de lui plaire : virgo cogitât, quœ Domini sunt, ut sit sancta corpore et spiritii; et qui sine uxore
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est, sollicitus quœ Domini sunt^ quomodo jplaceat Deo. »
Il n'y a point de difficulté sur ces sujets ; mais l'obscurité est grande quand on étudie le moyen employé par la nature pour la génération, c'est-à-dire la semence. L'on sait qu'elle se compose de deux principes , des esprits animaux et d'une humeur très-concentrée. Dans les esprits réside la puissance formative ou plastique ; c'est comme une impression dérivée de la forme de l'être vivant, et agissant par la vertu de cet être. Quant à l'humeur, elle est comme la matière, dont cette vertu active façonne les parties les plus nobles de l'être à produire, dites parties spermatiques; une humeur moins parfaite vient plus tard s'y adjoindre et sert de nourriture aux autres parties, dites charnues. Dans les plantes, c'est le suc de la terre qui s'insinue dans la semence ; dans les animaux vivipares, c'est le sang de la mère ; dans les animaux ovipares^ c'est l'albumine.
C'est une question très-conlroversée de savoir si la semence provient des aliments, ou de la substance même de l'être vivant.
Certains philosophes, surtout parmi les anciens, disaient que la semence était un composé de toutes les molécules de l'être vivant, pour ainsi dire. Comme on voyait les villes autrefois se défaire dans les colonies du surcroît de leurs habitants , envoyant au loin un membre de chaque famille pour constituer par cet ensemble une ville et un peuple nouveaux, ainsi se serait faite la génération. De chaque partie de l'être vivant, proviendrait une partie semblable : l'œil viendrait de l'œil , le cerveau du cerveau, le cœur du cœur, et ainsi de suite. Ces parties toutes distinctes à l'avance, affluant dans les réceptacles communs qui leur sont destinés , semblent d'abord confondues entre elles; mais elles se retournent et se retrouvent pour faire un nouvel être vivant semblable au générateur. Cette opinion est attribuée à Hippocrate, à Démocrite, à Épicure et aux Stoïciens.
D'autres ont pensé que la semence ne venait que d'une
partie du corps. Selon Pythagore, elle proviendrait du cerveau, et pour cela il l'appelait une goutte de cerveau; Platon, au rapport de Plutarque, la fait venir de la moelle épinière {\ Placit., chap. m). D'autres philosophes ont désigné d'autres parties.
Conclusion. — La semence des êtres vivants ne vient point d'une seule partie du corps, ni de chacune de ces parties; elle provient de la partie la plus pure du suc alimentaire, plus soigneusement élaborée pour sa formation : c'est l'enseignement de saint Thomas (I''^ part., quest. cxix, art. 2).
Prouvons la première partie de cette conclusion par la raison que donne le saint Docteur. Ce qui est déterminé pour une partie de l'être vivant n'a pas la force nécessaire pour amener à la nature de l'être entier; or chaque portion de memhre est déterminée et limitée à sa nature spéciale de partie : le cerveau ne contient point les propriétés du • cœur ni du foie , autrement il en pourrait accomplir les fonctions : donc aucune partie détachée d'un memhre ne contient la vertu d'amener à la nature du corps entier, comme doit faire la semence.
Et quant au deuxième point. S'il provenait quelque chose de chacune des parties de l'être, même peu de chose, tous ces détachements de parties formeraient un tout considérable, puisque ces parties sont innombrables; or la semence est peu de chose : donc elle ne provient pas de molécules prises à chaque membre séparément. La mineure est évidente dans tous les animaux , et surtout dans le crocodile : ce reptile produit un œuf de petite dimension, et toute la substance de cet œuf n'est pas semence ; car, comme les autres œufs, la partie qui renferme le germe est fort exiguë et presque invisible: comment admettre qu'en un corps si petit chaque membre de l'animal ait envoyé son fragment? Confirmation. 1° La semence apparaît tout entière simple et uniforme d'aspect, on n'y distingue aucun organe; or il
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n'en serait point ainsi si elle était composée de tous ses membres; 2" ces parties, confusément mêlées, s'altéreraient, ayant des qualités contraires ; 3" chaque molécule a une fécondité facile à reconnaître dans les multipares : elle ne l'aurait pas; ¥ les êtres mutilés ne pourraient produire que des êtres mutilés: rien ne pouvant provenir d'un membre qui n'est plus : or il n'en est pas ainsi ; 5° les animaux plus obèses auraient une semence plus copieuse, et les membres exubérants fourniraient une substance plus abondante pour la progéniture : or c'est le contraire qui a lieu ; 6» dans les êtres vivants, où les sexes sont distincts, ces molécules viendraient du père et de la mère ou de l'un des deux, du père , par exemple ; si de l'un et de l'autre , il y aurait toujours des jumeaux et des hermaphrodites; si seulement du père, il n'y aurait jamais de progéniture femelle; enfin, ou ces particules retiendraient la vie du composé total, ou non : si elles la retenaient, il faudrait que l'âme fût divisible, ce qui est absurde , au moins dans l'homme ; si non , elles seraient comme le cadavre, qui reçoit la vie plus difficilement que toute autre matière : la vertu générative produira donc un être nouveau plus facilement avec la matière de la nourriture qu'avec celle de ces molécules mortes.
Prouvons enfin la troisième partie, tant par la réfutation des autres opinions que par une raison de saint Thomas (F^ part., quest. cxix, art. 2). Ce de quoi se fait l'être vivant ne peut être vivant en acte , mais seulement en puissance ; ce qui est ne se fait pas : la privation est donc un des principes de la génération ; or la substance de l'être vivant vit en acte , tandis que le suc alimentaire ne vit qu'en puissance : donc le nouvel être vivant vient du suc alimentaire suffisamment élaboré, et amené à l'état de semence.
Confirmation. Les dispositions sont les mêmes pour les plantes que pour les animaux ; or dans les plantes il est constant que les semences ne proviennent point des feuilles, des fleurs ni des bourgeons, mais que toutes ces parties pro-
viennent et se développent du suc alimentaire : donc il y aura un eiTet analogue pour les animaux. Ainsi que le remarque Aristote {Histoire naturelle des Animaux, liv. VII, eh. ii), les animaux les plus grands, qui ont besoin de beaucoup de nourriture, sont moins féconds que les autres; ils prélèvent sur ce qu'ils mangent ce qui est d'abord nécessaire au soutien de leurs corps : le crocodile, qui croît sans cesse, et devient énorme , a besoin de manger beaucoup , il donne un œuf qui n'est pas plus gros que celui d'une oie , et cet œuf contient un fœtus qui proportionnellement est le plus petit de tous ceux qu'on connaît.
Objections. 1° Nous voyons les êtres vivants s'épuiser dans tout leur corps quand ils ont trop donné à la génération : donc toutes les parties du corps concourent à la formation de l'être engendré; 2° les maladies des parents passent aux enfants : un sot engendre un autre sot, et le calcul se transmet par la génération, beaucoup d'autres maladies aussi : donc les sièges de l'affection , les membres malades, transmettent quelque chose d'eux-mêmes à l'engendré; 3» nonseulement les maladies des parents, mais quelquefois une conformation vicieuse de leurs membres, sera héréditaire: il y a des familles où une série encore assez longue de générations a fait voir tous les enfants marqués aux mêmes membres, et difformes de la même façon. Gassendi rapporte qu'autrefois, dans notre Europe, des nourrices avaient, en la serrant de langes, allongé la tête, encore tendre, de certains enfants ; que ceux-ci avaient été reconnus comme plus nobles et mieux doués, et que leur conformation, passantà leur posrité , se retrouvait dans ces hommes qu'on appelle acrocéphales, c'est-à-dire à longue tête.
Je réponds : 1" Si l'animal s'épuise en donnant trop à la génération , ce n'est pas que la substance de tous ses membres s'y emploie , mais c'est que la faculté générative retire au corps une partie plus considérable des aliments, et que l'eifet de la nutrition manquant, tous les membres souffrent.
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R y a plus, ce qu'absorbe la faculté générative est la partie la plus pure, et comme la fleur de l'aliment, et l'absorption ne s'en fait qu'aux dépens des parties qui ont besoin d'un aliment mieux sécrété : telles que le cerveau, les yeux et les nerfs.
2° Les maladies des parents passent aux enfants non par les membres affectés eux-mêmes , autrement toutes les maladies indistinctement se transmettraient: d'un membre malade, il ne pourrait venir que des molécules malades, mais par suite de la similitude que l'enfant a toujours avec son auteur, surtout quant au tempérament. Les maladies héréditaires tiennent à la complexion, et elles sont habituelles : ce sont la lèpre , la goutte , la folie , les calculs , etc. ; mais les maladies accidentelles et passagères ne se transmettent point ordinairement.
3° Pour la même raison , les traits du visage et les dispositions des membres dérivent des pères aux enfants : en effets tout ce qui produit, produit son semblable autant que possible : le poëte dit :
Fortes creanfur fortihus et bonis.
Les forts sont produits par ceux qui sont bons et forts.
Néanmoins cet ordre naturel est quelquefois troublé pour les causes que nous avons dites dans notre première partie. Pline remarque (liv. "VII , chap. xii) que les mères ont des enfants quelquefois semblables à elles-mêmes, quelquefois semblables au père, quelquefois ne ressemblant ni au père ni à la mère; souvent aussi les filles seront semblables au père, et les enfants mâles à la mère ; on a vu , ce qui esl plus singulier, des ressemblances interrompues reparaître après une ou deux générations. Pline cite l'exemple d'un certain poëte qu'il nomme Nicée, et qui était connu de son temps : né d'une mère sans couleur, qui était fille adultérine d'un Ethiopien, il avait repris la couleur de son aïeul. Quant à la cause qui rendit héréditaire cette conformation acciden-
telle et même violente de la tête chez les acrocéphales, elle peut provenir de la grande modification amenée ainsi dans la complexion de l'enfant, qu'on croyait par là rendre plus illustre et plus généreux ; il y aurait reçu comme une autre nature, qu'il aurait transmise à ses enfants en même temps que sa complexion première. Du reste, les autres conformations ou contorsions des membres ne sont point héréditaires, parce qu'elles n'atteignent point la complexion , et ne peuvent la changer. Assez pour cette conclusion.
Quoique l'étude des j'iiionfes appartienne spécialement aux naturalistes, qui en donnent l'histoire, et aux médecins, qui en recherchent les vertus et l'utilité, le philosophe a aussi le devoir d'examiner leur nature, leurs opérations vitales et leurs propriétés : c'est ce que nous ferons ici en quatre articles. Nous verrons donc : 1° ce que c'est que la plante; 2° combien il y a de sortes déplantes; 3" comment elles exercent la vie végétative; 4° enfin quelles sont les propriétés des plantes, et l'utinté qu'on en tire.
ARTICLE PREMIER
qu'est-ce que la plante?
La quiddité de la plante se révèle par ses principes essentiels, c'est-à-dire par sa matière et sa forme. La plante n'a pas d'autre matière que les autres mixtes, c'est-à-dire que les quatre éléments qui font la base matérielle de tous les mixtes entrent dans sa composition. Nous en avons assez parlé ; reste seulement à savoir quelle est sa forme.
Les anciens ont exprimé à cet égard trois opinions, deux extrêmes et une intermédiaire : suivant la première, la plante avait une àme végétative et même sensitive, et, par conséquent, des sens : on accordait seulement que ceux-ci étaient un peu obtus et assoupis : cette doctrine est attribuée à Anaxagore et à Empédocle. Les Manichéens avaient été jusqu'à attribuer aux plantes une âme raisonnable, et, pour eux, blesser ou arracher une fleur, un fruit ou un rameau , c'était un crime, une sorte d'homicide. La mythologie ancienne, sans accorder aux plantes la sensation , considérait encore certains arbres comme des demeures assorties à certaines substances raisonnables qu'ils noipmaient nymphes, dryades, et hamadryades : celles-ci présidaient aux forêts, rendaient des oracles; nées avec les arbres , elles périssaient avec eux. L'aveuglement des païens était tel, qu'ils attachaient la divinité à toute créature : aux fontaines, aux fleuves, aux foyers domestiques, etc.
D'autres philosophes n'ont voulu reconnaître ni âme ni vie dans \es plantes. Selon eux, les pAantes seraient inanimées, comme les pierres, les métaux, etc. : ainsi parlaient les Stoïciens , logiques en ce sens qu'ils définissaient la vie et l'âme par la connaissance et l'appétit : voyant lesjjïantes dépourvues de toute connaissance et de tout mouvement concupiscible et irascible, ils ne pouvaient leur donner une âme.
Entre ces deux extrêmes, voici l'opinion moyenne; elle est généralement adoptée.
Première conclusion. — Les plantes sont proprement animées et vivantes; leur forme est vne âme, dans le sens propre du mot : c'est pourquoi saint Denis (des Noms divins, ch.vi) dit: La plante a la vie, da.ns le dernier sens de ce mot; et cela résulte de ce que nous avons dit. Les plantes végètent; or le genre végétatif est un certain genre de vie : donc, etc. Mais comme ceux qui refusent la vie aux plantes nient également que la végétation soit une action vitale, il nous faut le prouver.
Prenons à cet effet uneraison de saint Thomas (Il^part., quest. XVIII, art. 1) : La vie consiste essentiellement en ce qui fait mouvoir une chose par elle-même; or les pianfes, par la végétation , se meuvent d'elles-mêmes: donc elles vivent et sont animées. La mineure est certaine par l'expérience. Nous voyons les plantes, par une force interne et toute naturelle, se nourrir et s'accroître, en attirant par leurs organes l'aliment qui leur convient, et en le distribuant dans tout leur corps, pour le changer en feuilles, en fleurs et en fruits; d'elles-mêmes elles répandent leurs semences après s'en être fait un ornement et une défense , et les utilisent pour se propager. Expliquons la majeure. La vie est dans l'être qui la manifeste en apparaissant et qui la conserve jusqu'à son dernier moment; or les plantes la manifestent d'abord, et la conservent jusqu'au bout en se mouvant elles - mêmes ; car l'animal n'est vivant par lui - même que lorsqu'il a le mouvement; une fois cette force motrice éteinte, nous disons qu'il est mort, qu'il est sans vie : donc la vie est dans le mouvement qu'une chose se donne elle-même, et saint Thomas dit avec raison (P" part.,, contre les Gentils, chap. lxxxvii): Les choses qui paraissent se mouvoir d'elles-mêmes, et dont le vulgaire ne voit pas les moteurs, sont dites vivantes par analogie, comme l'eau d'une source à la différence de Veau de citerne ou de Veau de marais; comme encore le vif-argent, qui semble avoir une sorte de mouvem,ent propre. Tant il est vrai que la notion naturelle de la vie et de l'âme , est celle-ci, qu'elles appartiennent à tout être qui se meut de lui-même : ces noms eux-mêmes dérivent du mot latin vis, qui veut dire force, et indiquent l'impulsion intérieure de ce mouvement propre.
Prem,ière objection. Les corps graves et les corps légers se meuvent aussi par eux-mêmes ; les premiers tendent à se porter en bas, les seconds en haut, sans qu'aucune force externe les y pousse ; cependant nous ne disons point qu'ils
vivent; la vie ne consiste donc point à se mouvoir de soimême, mais à se gouverner et à disposer de soi par la connaissance et l'appétit; donc, \es plantes, qui n'ont point de sensations, ne vivent point ni ne sont animées, quoiqu'elles possèdent une sorte de mouvement.
Je réponds avec saint Thomas (11^ part., quest. xviii, art. 1 , rép. à la 1^ ohject.), en niant l'antécédent : Les corps graves et les corps légers ne se meuvent pas d'euxmême, c'est le générateur qui les meut ; une même chose ne peut point sous le même rapport être moteur et mobile; on l'a vu à la fin de la première partie de la Physique. Il faut donc que tout ce qui se meut réellement se distingue en deux parties, dont l'une sera principe, et l'autre objet du mouvement. Dans les corps qui ne sont que pesants ou légers, cette distinction n'a pas lieu: on la reconnaît, au contraire, dansles pjlajites et dans les autres êtres vivants. Les corps graves et les corps légers ne se meuvent donc point d'eux-mêmes, ils reçoivent le mouvement delà cause qui les a produits. C'est elle qui leur a donné leur pesanteur et leur légèreté; comme la pierre n'est pas dite se mouvoir d'elle-même , quand elle est lancée en l'air, la main qu'elle vient de quitter est encore le principe de son mouvement. La différence entre ces motions c'est que la dernière impression, celle de la main, cessera bientôt, parce qu'elle est violente, tandis que la pesanteur et la légèreté subsistent toujours, parce qu'elles sont des impulsions naturelles.
Saint Thomas indique une autre diflerence. La force donnée aux corps graves et aux corps légers ne tend pas proprementau mouvement, maisplutôt au repos. Ce n'est que par accident que la pierre tombe et que le feu s'élève , c'est qu'ils ne sont pas à leur place. Une fois cette place obtenue, ils restent au repos, et la force qui les y a portés les défend le plus possible contre tout mouvement : plus la pierre est pesante, plus elle demeure immobile au centre. Au contraire, cette force vitale, si naturelle aux plantes et aux autres êtres
vivants, et qui fait leur vie^ tend au mouvement et non au repos ; si bien que la nature impose aux corps graves et aux corps légers de se fixer, et leur défend de se mouvoir, tandis qu'elle prescrit aux j^lcmtes et aux êtres vivants, de se mouvoir pour se nourrir, pour croître, pour fleurir, pour fructifier, pour vivre, en un mot, et qu'elle les frappe de mort s'ils cessent de lui obéir.
Seconde objection. Les noms, comme Platon le remarque avecjustesse, sont des moyens pour reconnaître lanature des choses, et Pythagore disait que l'imposition des noms était le signe d'une suprême sagesse, parce que le nom est comme l'interprète de la chose. Or, nulle part, les pilc^ntes ne seront dénommées par la vie ni par l'àme; ces noms sont réservés aux choses douées de sens et d'appétit : donc les plantes ne vivent point et ne sont point animées. On explique la mineure.Chez les Latins, le mot animal vient de l'âme, et ce nom n'est point donné au\ plantes. Chez les Grecs, la vie est appelée çw., d'où vient >:wov, animal , et ce nom n'appartient pas aux^j^anies. L'àme est appelée b-jyj, à-nô rov -l-jy/vj, ce qui veut dire respirer, ou bien refroidir en soufflant : cela peut-il convenir aux plantes? Les Hébreux ont appelé l'àme nepliesch, eineschammab ; l'Ecriture ne donne jamais ces noms aux plantes.
Réponse. Les noms de vie et d'âme ne sont point donnés aux plantes, parce qu'ils appartiennent à des êtres vivants d'un genre plus noble, à ceux qui sont doués de sensation, et chez qui la vie et Tâme sont placées plus haut. Les noms sont imposés par les qualités les plus saillantes; or les plantes n'ont la vie et Tàme qu'à l'état obscur. Au reste, dans toutes les langues les fonctions de la vie et de l'àme leur sont attribuées; on dit qu'elles naissent, qu'elles vivent et qu'elles meurent, qu'elles se nourrissent, qu'elles prennent de l'accroissement, qu'elles se reproduisent, etc., tous termes qui s'appliquent aux êtres vivants. Et Hippocrale en dit {au livre de la Nourriture) : Zzovrxt rà ja/; Zwz : Certains êtres
vivent on plus littéralement sont animés, qui ne sont point des animaux.
Seconde conclusion. — Les plantes n'ont point de sensation, et par conséquent ne sont point douées d'une âme sensitive. Cette opinion est aujourd'hui acceptée universellement.
Preuves. Premièrement. On ne voit dans la /jZa)i<e aucun vestige des organes nécessaires à la sensation ; toutes ses parties sont destinées à la végétation. La racine apporte l'aliment ; les vaisseaux et les fibres le distribuent par tout le corps, les rameaux supportent les fruits; aucun effet de la vie sensitive ne s'y laisse apercevoir. La plante ne gémit pas d'une blessure, elle ne s'irrite pas du mal, elle ne repose pas dans le sommeil ses esprits fatigués, etc.; ce serait donc sans fondement qu'on lui attribuerait des sens.
Deuxièmement. Si les plantes étaient sensibles, elles seraient des animaux; car l'on entend par animal un être doué de sensation ; or l'animal a toujours été distinct de la plante : donc la plante n'a pas de sens. Il ne suffit pas de dire que la différence est du plus au moins, car il y a des animaux dont les sens sont fort affaiblis. La plus ou moins grande finesse des sens ne suffit point pour distinguer les genres. L'œil de l'aigle est du même geni^e que l'œil du hibou ; cependant celui du premier a le regard trèsperçant, celui du second est, au contraire, très-insuffisant.
Troisièmement. En écartant la fin, on écarte aussi les moyens de celte fin : or la fin pour laquelle la sensation est donnée aux êtres vivants n'est point dans les plantes; la sensation n'y sera donc pas. Prouvons la mineure. La sensation est donnée aux êtres vivants, pour qu'ils puissent se défendre, et se pourvoir de ce qui leur est nécessaire. Par suite les animaux qui n'ont pas besoin d'un sens, ne le reçoivent pas ; la taupe, qui peut vivre sans voir clair, a l'organe de la vue presque nul. Au contraire, à mesure que les animaux ont plus besoin d'un sens pour se donner ce qui leur est né-
cessaire , ce sens est plus perfectionné chez eux ; les oiseaux de proie, pour découvrir leur nourriture qui fuit et se cache, ont un regard perçant; les chiens, pour le gibier, les vautours, pour les cadavres, ont un odorat dont nous ne pouvons mesurer la portée. Or les plantes, pour se protéger, et pourvoir à leurs besoins, n'ont pas besoin des sens; donc, etc.
Expliquons la mineure. La dureté de leur écorce et de leurs enveloppes les garantit suffisamment contre ce qui pourrait leur nuire. D'ailleurs percevraient-elles par les sens leurs ennemis , elles ne pourraient^ point les fuir, puisqu'elles sont fixées à la terre par les racines, et qu'elles n'ont aucune force locomotive. Ce qui leur est nécessaire , c'est-à-dire la nourriture, se présente même à leurs racines dans la terre par l'humeur sévcuse, et elles n'ont pas besoin de la rechercher sous la direction des sens. La bouche des animaux est béante, ils avalent souvent indifféremment ce qui leur nuira, comme ce qui leur peut être utile; il n'en va pas ainsi pour les plantes; des radicules délicates sucent avec lenteur la nourriture convenable , elles n'ont donc pas besoin que le goût, portier vigilant de l'estomac animal, examine avec soin ce qui veut pénétrer chez elles, la force qui suce la nourriture sans l'avoir goûtée leur suffit ; ainsi, dans l'animal, les veines lactées, qui n'ont point le sens du goût, savent, pour la succion , discerner suffisamment l'utile du superflu.
Quatrièmement. La même conclusion résulte de l'ordre de l'Univers. Cet ordre exige qu'entre les genres des choses parfaites , et ceux des choses moins parfaites, il n'y ait point d'interruption trop brusque, point de saut; les intermédiaires doivent partout ménager les transitions , suivant ces paroles de saint Denis : La sagesse de Dieu réunit les extrêmes par les milieux. Par suite, entre les êtres vivants parfaits, les êtres sensitifs, et les choses complètement dépourvues de la vie, il y a pour intermédiaires des créatures moins parfaites, qui sans être absolument dépourvues de
vie, comme les corps inanimés , sont dans un état mitoyen et n'arrivent qu'au degré végétatif. Ces sortes d'êtres sont les plantes.
On nous oppose. 1° Il y a bien des raisons de croire que les plantes ont la sensation et l'appétit. Nous voyons cette vertu sensitive d'abord dans l'héliotrope , qui , suivant le soleil dans ses mouvements , indique suffisamment qu'il perçoit cet astre d'une certaine façon. Certaines plantes, au rapport de Théophaste (IV'= liv. de son Hist., chap. x), naissent sur les bords de TEuphrate , qui plongent , quand le soleil se couche , leurs tètes et leurs fleurs dans le fleuve si profondément, qu'à minuit la main ne peut plus les atteindre. Au lever du soleil, non-seulement elles sortent de l'eau, mais elles s'élèvent considérablement au-dessus.
2° Le sens se remarque encore dans les plantes qui ontbesoin de soutien, la vigne, les pois et les cucurbitacées ; elles cherchent leur appui avec les membranes et les vrilles dont elles sont parées; ce sont comme des mains pour l'appréhender, s'enrouler autour de lui et l'étreindre.
3° Et principalement , celte vertu du sens se remarque dans la plante dite sensitive, qui fuit, tout comme ferait un animal, quand on l'attaque ou même quand on la touche. Cette plante est désignée par Pline; il nous apprend que les Grecs lui avaient déjà donné le nom de pudique ou farouche, parce qu'elle se contracte et se replie sur elle-même à l'approche de la main. On dit même que, dans une contrée des Indes orientales, il est un arbre qui relire ses rameaux à la simple approche de l'homme, comme s'il avait des yeux pour percevoir cette approche. L'auteur d'une histoire récente des Antilles parle d'une plante merveilleuse qui vient dans les montagnes d'un pays voisin de la Cofaquite. Les habitants du pays appellent cette plante amazute, c'est-à-dire fleur vivante. Son fruit, semblable à notre cerise, projeté en avant du calice de la fleur, et qui semble être le cœur de ce zoophyte, est assez sensible pour appeler à lui au moindre m. 30
contact les pétales, s'enfermer sous eux et enfermer même avec lui la main qui l'a touché ; quelquefois cette opération surprend jusqu'à des petits oiseaux ; peu d'instants après la plante entière s'étiole et meurt.
Il y aussi dans les plantes un appétit comme chez les animaux, et elles ont les unes pour les autres de l'amitié ou de l'aversion. Le palmier femelle incline plus volontiers sa tête ondoyante vers l'arbre dont les effluves lui porteront la fécondation et donneront la valeur à ses fruits. La vigne fait la guerre à l'orchidée dite hrassie, a la corydale, au laurier et au raphanis; elle n'appuie jamais ses sarments sur ces plantes, tandis qu'elle semble rechercher les ormeaux. Les concombres et toutes les cucurbitacées recherchent l'eau, rampent vers elle et l'aspirent avec bonheur; elles fuient au contraire l'huile, et s'en détournent quand elles la rencontrent.
Réponse. De tout ce qui précède rien ne suffit à établir qu'il y ait dans les plantes , ni un sens véritable, ni un appétit ; elles ont l'ombre, et comme la copie , des sensations et des appétitions animales. Ainsi ce que nous voyons de plus remarquable dans les bêtes ne prouve point qu'elles aient la raison, elles en ont une ombre, et comme un vestige imparfait. C'est le grand art de la nature d'avoir rapproché les uns des autres tous les genres d'êtres, de telle sorte que les inférieurs semblent envier les perfections de leurs supérieurs immédiats et les imitent à leur manière ; c'est l'adage de saint Denis que nous avons déjà répété : Le degré suprême de l'ordre inférieur atteint le degré inférieur de l'ordre supérieur. Gomme certains animaux, l'éléphant et le singe, essaient de rivaliser en raison et en prudence avec l'homme , ainsi certaines plantes montrent quelques apparences d'une sensation ou d'un appétit qui sont au-dessus de leur espèce ; mais c'est par une inclination naturelle, c'est au moyen de qualités naturelles qu'elles font des œuvres que les animaux exécutent par leurs sens et en vertu de leur
connaissance. L'animal, à la vue de sa proie, ou de tout autre objet qu'il convoite, y portera ses regards et tournera la tète; et l'héliotrope, naturellement avide de la lumière et de la chaleur du soleil qui lui sont propices, lorsque le soleil paraît, se redressera, la fleur de l'Euphrate sortira de l'eau, développera et tendra sa tige tortueuse. La chaleur agissant sur leurs tissus, elles se dilateront, et ouvriront leurs corolles, comme les tulipes, ou sur une tige élevée feront suivre à leur tête les mouvements de l'astre. Plusieurs plantes, appelées pour cette raison horloges rustiques, lehipin, la chicorée, le convoi vulus , suivent ainsi la marche du soleil; peut-être y a-t-il aussi là une action magnétique, et les altire-t-il comme l'aimant attire le fer. L'animal a reçu dans ses sens l'impression d'un objet , il s'en rapproche ou s'en éloigne, selon que cet objet lui est utile ou nuisible; la •plante, appelée par les qualités d'une chose qui l'avoisine, semble fuir ou rechercher suivant que cela lui sera fatal, ou avantageux. Ainsi les concombres pour l'huile qui les corrompt, et pour l'eau qui les nourrit et les fait croître rapidement. Enfin l'animal, quand il est frappé, se contracte aussitôt; ainsi les plantes dites sensitives ont des tissus et des vaisseaux assez délicats pour se froisser au moindre contact, et contracter leurs feuilles, absolument comme si elles souffraient réellement d'une lésion qui leur est faite.
ARTICLE DEUXIÈME