‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 39 sur 52 · DES OPÉRATIONS VÉGÉTATIVES DES PLANTES · texte numérisé non relu

DES OPÉRATIONS VÉGÉTATIVES DES PLANTES

Il y a trois opérations de la vie végétative : la nutrition, l'accroissement et la génération. Nous parlerons d'abord de la nutrition et de la croissance des plantes, ensuite deleurrepro-

duction ; nous terminerons par quelques mots sur la durée des plantes, et sur leurs maladies.

De la nutrition et de l'accroissement des plantes.

Les plantes sont alimentées par un produit liquide : ce n'est pas de l'eau pure, c'est un composé d'éléments dans lequel la terre et l'eau dominent; car, suivant l'axiome vulgaire, l'être vivant se nourrit de principes analogues à ceux dont il est composé; or la plante est un corps mixte trèsvoisin de ces deux éléments.

On dira : Quand la 2:>lante est arrachée du sol et depuis longtemps privée de nourriture , si l'on met sa racine ou le bas de sa tige dans de l'eau pure, non-seulement elle semble se réjouir dans ce milieu rafraîcliissant , mais elle s'y ranime et y revit si bien, qu'elle épanouit ses fleurs, ses feuilles et ses bourgeons ; elle y développe même ses racines, comme si elle était en pleine terre.

Mais il faut savoir, et nous l'avons déjà vu, qu'il n'est pas d'eau si pure qui ne contienne quelque mélange d'autres éléments : c'est ce mélange que lajdante s'assimile, en même temps qu'elle boit l'humeur aqueuse pour s'humecter et se rafraîchir : de là vient que les plantes se plaisent à l'eau de pluie, qui, comme je l'ai dit plus haut, est plus mêlée que les eaux de source ou «de rivière ; mais c'est surtout dans les dissolutions du fumier qu'elles s'engraissent.

Les plantes aspirent par deux moyens principaux cette humeur, dont la terre est pénétrée, et qui entoure leurs racines, disséminées de tous côtés. Premièrement, par une certaine force de succion qui leur est propre; elles appliquent leurs radicules à tous les principes humides qui les entourent, et font entrer ainsi par leurs ouvertures, comme par autant de petites bouches , ces aliments , qui montent

ensuite dans tout leur corps. Bien que la plante soit perméable, grâce à son tissu vasculaire, et que cette nourriture s'insinue en quelque sorte d'elle-même et par un mouvement naturel que nous avons vu appartenir à l'eau, il serait cependant difficile qu'elle s'élevât jusqu'à la cime des arbres, si \aplante n'avait reçu pour favoriser cette ascension une faculté vitale particulière : on voit bien que la p^onfe morte, qui a toujours son tissu vasculaire, et reste toujours perméable, n'absorbe pas de sève, et que la nourriture qu'on lui donne s'élève à peine à la hauteur de deux ou trois doigts.

Mais cette force de succion suffisante pour absorber la nourriture de la plante , quand cette nourriture est dans le voisinage des racines, ne suffit pas à la leur rendre voisine; il faut doï\c k\a plante un autre secours; elle le trouve dans la terre même: celle-ci est naturellement spongieuse, et quand une partie aride s'y trouve auprès d'une autre qui est humide, elle arrive bien vite à se désaltérer à l'abondance de sa voisine : ainsi, de proche en proche, la terre qui est à la portée des racines renouvelle ses provisions d'humidité au fur et à mesure que les racines les épuisent, et tant qu'il y a dans la terre quelque humidité, la plante est sûre de trouver à se nourrir : c'est le cas de la lampe, dont la mèche, imprégnée d'huile, suggère à la flamme son aliment; les parties voisines du feu y amènent sans cesse l'huile , successivement consumée. Cette absorption continue est singulièrement favorisée par la chaleur solaire , qui dilate l'eau pluviale cachée sous les premières couches de la terre, et surtout l'appelle à la surface, au printemps, lorsque la terre est encore saturée des pluies de l'hiver, et qu'une chaleur trop intense n'a pas pu dissiper ce qu'elle en conserve.

Non - seulement les plantes puisent par les racines les sucs nécessaires à leur vie , elles absorbent encore par les pores répandus partout en elles les éléments qui leur conviennent dans l'air. Par une rosée ou par une pluie trop faible pour avoir pénétré jusqu'aux racines, on les voit

reprises et vigoureuses, de languissantes qu'elles étaient auparavant; mais ce qu'il faut remarquer, admirer même, c'est qu'une si grande variété de plantes puisse ainsi se nourrir à la même table, et se contenter d'un suc con)mun; il faut dire , du reste , qu'outre cette force par laquelle les ^Zanites s'assimilent les principes humides de la terre, pour faire d'un trésor commun leur ressource privée, il se trouve aussi dans une même terre des molécules de différente nature : les unes sont plus grasses , les autres plus arides ; celles-ci plus épaisses, celles-là plus subtiles, et la plante peut encore y choisir suivant ses goûts , en laissant pour les autres ce qui ne lui convient pas : de là vient qu'une plante est quelquefois gênée dans son développement par le voisinage d'une autre , et dépérit ; elles se disputent sans doute un suc nourricier insuffisant pour deux , et la plus faible doit céder. Il en est, au contraire, qui aiment le voisinage de telles autres : on le voit dans la vigne et l'ormeau, qui demandent sans doute à la terre des sucs distincts; on sait même des plantes dont la croissance est favorisée par le voisinage d'autres p)lantes ; elles se rendent des services réciproques : les unes absorbant ce qui est inutile, peut-être même ce qui est nuisible, aux autres.

Comme les sucs de la terre varient avec la situation et l'exposition, plus subtils et plus secs dans les lieux bien ouverts, plus frais et plus humides à l'ombre, plus rares et plus arides dans les lieux montueux , plus abondants, plus épais et plus gras dans les champs, etc., il s'ensuit que certaines plantes aiment les montagnes, et d'autres les vallées; qu'on en voit rechercher les champs ou les lieux escarpés, ou les terrains ombragés; chacune suit en cela sou caractère ; Virgile {Géorgiques^ u) l'a dit élégamment :

Nec vero terras ferre omnes omnia possunt: Fluminibus salices , crassisque puludibus alni Nascuntur, stériles saxosis moniibus omi; Littora myrtetis lœtissima , denique apertos

Bacchus amat colles, aquilonem et frigora taxi , Divisœ arboribus pairiœ,,.

Tout sol enfin n'est pas propice à toute plante :

Le saule aime une eau vive, et l'aune une eau dormante;

Le frêne veut plonger dans un coteau pierreux ;

Au bord riant des eaux les myrtes sont heureux.

Le soleil sur les monts cuit la grappe dorée ,

Et l'if s'épanouit au souffle de Borée.

De l'aurore au couchant parcourons l'univers,

Les diflérents climats ont des arbres divers.

Le suc alimentaire, ainsi aspiré des racines, parvient au nœud qu'on appelle otnhilical; il est entre la tige et la racine: c'est la partie principale de \a2^l<^nte, et le point de départ de la moelle. Le suc, plus complètement élaboré à partir de cet endroit, se distribue dans toutes les parties de la plante , et ses éléments les plus précieux passent à travers les vaisseaux du tronc, des branches et des bourgeons, et vont nourrir les rameaux , les fruits et les semences, parties principales de la plante; le reste s'épanche dans le bois et l'écorce, et alimente surtout les feuilles, dont les pédoncules n'atteignent qu'à l'écorce, et ne vont pas plus loin chercher leur nourriture. Néanmoins il y a entre ces deux sortes de sucs communication : celui qui forme le bois est plus sec, et demande à l'autre l'humidité et la fraîcheur dont il a besoin, et il lui donne en échange quelques-unes de ses qualités. Il est probable , d'après les observations que Malpighi a faites à l'aide du microscope , que ces sucs arrivent dans des réservoirs attachés aux tissus du bois et des feuilles , qu'ils s'y élaborent et qu'ils finissent par devenir l'aliment des parties où ils parviennent ; si le suc est trop abondant , il est refoulé vers les racines , et reparaît au pied de l'arbre sous forme de drageons. De là Malpighi conjecture que la sève dans les plantes circule comme le sang dans les animaux: absorbée par les racines, elle se répand dans le tronc, et monte jusqu'aux plus hautes branches à travers le tissu vasculaire et les fibres comme par des artères , et

elle redescend par d'autres fibres disposées autrement, circulant ainsi continuellement. Bien des motifs nous portent à le croire : premièrement , le génie de la nature, enclin toujours à simplifier ses procédés, et qui suivrait ainsi, pour la nutrition, la croissance et la génération des animaux et des plantes une seule et même marche; deuxièmement, la raison, car la sève que la racine reçoit immédiatement de la terre n'est guère élaborée , et la racine n'y trouve sans doute qu'un aliment imparfait : par ce moyen elle lui reviendrait toute préparée des parties supérieures de la plante : nous voyons la racine périr quand la jÂante supérieure est coupée, parce qu'elle est ainsi privée du suc qui lui convient; et encore les boutures poussent des racines , et la sève de la tige peut seule les nourrir; et quand la bouture a réussi, c'est aux racines par lui produites que le tronc demande sa nourriture; enfin les plantes bulbeuses proviennent du suc des racines , et ce même suc leur donne de pousser des racines : il vient donc quelque chose du tronc sur les racines, comme des racines vers le tronc. Troisièmement , V expérience vient à l'appui de celte opiyiion. Si l'on pratique une ligature à la tige , la partie qui est au-dessus de la ligature se gonfle , et cela ne peut provenir que de la sève empêchée de redescendre vers les racines : enlevez une bande d'écorce , ce qui arrivera de sève du haut sera plus abondant que ce qui viendra du bas, pour la même raison ; de deux troncs de charme qui se sont soudés, coupez-en un de manière à ménager la soudure, vous verrez les rameaux conservés au-dessous de cette soudure continuer à \ivre ; or ils ne peuvent être alimentés par la sève ascendante : ils le sont donc par celle qui descend. La racine d'une plante arrachée de terre fournit encore , si elle est mise dans l'eau , un suc qui alimente le corps de la plante, et aussi les autres racines. Comment cela serait-il si la sève ne redescendait du corps même de ]a plante? Et encore, une branche qui plonge dans l'eau fournit pendant quelque temps aux autres branches

APPENDICE SUR LES PLANTES. 49l

et aux racines arrachées le suc dont elles ont besoin. La digestion de l'aliment a lieu par la chaleur, et il y a pour cela dans les plantes une chaleur naturelle , qui est entretenue par la partie grasse de la sève. Mais pour que celle-ci n'amène pas la corruption , la plante trouve aussi son principe réfrigérant en elle-même : comme l'animal , dont la chaleur est tempérée par la respiration. C'est pourquoi les plantes qui sont longtemps privées d'eau, et dont les racines sont entourées d'une trop grande abondance d'engrais chauds, finissent par se gâter sous l'influence d'un mal que d'après les Grecs on a appelé sphacélisme. La chaleur est trop faible dans la plante pour ne pas requérir l'aide du soleil : il lui faut ce principe céleste de chaleur pour germer; sans cette douce et bénigne influence il n'y a pas pour elle d'expansion : sous l'action du froid, elle reporte à l'intérieur sa chaleur naturelle, et celle-ci, trouvant peu d'aliments, perd toute activité : aussi ne voit-on , pendant l'hiver, ni fleurs ni fruits aux plantes, la plupart perdent même leurs feuilles : leur chaleur, sans le soleil , n'est plus rien. Une autre raison , c'est que leurs canaux sont plus resserrés, et que d'ailleurs les sucs qu'elles absorbent sont beaucoup plus crus , et ne conviennent plus à la nutrition , l'action du soleil ne les ayant pas assez préparés. Au printemps, le soleil est doux et tiède ; il réveille la chaleur assoupie de la végétation , dilate les fibres de la plante, et y fait affluer un suc copieux : aussi dans les régions toujours chaudes, où la terre ne perd jamais complètement son humidité , nonseulement les plantes indigènes prospèrent et restent toujours vertes, mais il semble, on l'a vu au Brésil, que les plantes de nos climats luttent d'émulation avec celles qui appartiennent à la contrée. Théophraste nous apprend que de son temps , en Egypte , près de Memphis , et à Éléphantis, la vigne et le figuier ne perdaient jamais leurs feuilles. Quant à la croissance des plantes, on ne saurait voir sans étonnement que d'une graine extrêmement petite sorte un

arbre aux proportions gigantesques : le crocodile sort d'un œuf qui n'est pas plus gros qu'un œuf de cane , et il arrive souvent à une longueur de dix-huit coudées ; mais cela n'est rien en comparaison de la croissance de certains arbres, dont la semence est incomparablement plus petite que cet œuf, et qui parviennent à une hauteur telle, que la flèche du plus habile archer n'y peut atteindre , et à une épaisseur que sept hommes ne peuvent embrasser : c'est Scaliger qui (exercice civ) nous donne ces proportions pour des arbres de l'Ethiopie occidentale. Plus gros encore devait être ce platane de la Lycie , qui , creusé à l'intérieur comme une caverne, offrit, selon Pline (liv. XII, ch. i), sous ses branches toufl"ues une retraite de quatre-vingt-un pieds de circonférence à Lucinius Montivinus, lieutenant de cette province pour les Romains, et lui permit de donner un repas à dix-huit de ses compagnons.

La raison d'une si remarquable croissance dans les plantes, c'est que la vie s'y occupe tout entière à la végétation. Les animaux emploient l'activité de leur vie et l'énergie de leurs esprits vitaux et de leur substance aux opérations sensitives, et au mouvement local; la croissance et la nutrition sont moins importantes pour eux. On l'explique encore en disant que la substance des plantes se prête plus facilement à la dilatation et à l'extension ; elle ne contient point ces parties sèches et osseuses, qui , dans l'animal, résistent au développement. Ensuite la chaleur qui fait croître la plante lui vient presque toute du dehors, c'est-à-dire de l'action céleste, qui ne s'afi"aiblit point comme les autres chaleurs. L'animal, au contraire, n'accomplit les opérations de nutrition et d'accroissement que par sa chaleur individuelle, il s'épuise plus vite, et la nourriture réagit plus énergiquement contre lui. Enfin la croissance et la nutrition ne sont qu'un moyen chez les animaux , ils sont une fin pour les plantes, dont l'opération la plus noble est de se nourrir, de croître et de produire une semence. Saint Tho-

mas remai'que après Aristote (I Polit., chap. i) que les moyens ne sont jamais recherchés par la nature que dans la proportion qu'ils ont à la fin, tandis que celle-ci est voulue par tous dans toute l'étendue du possible. Il ne s'agit donc pas pour l'animal de développer indéfiniment la vie végétative; elle doit se mesurer aux exigences des opérations de la vie sensitive, qui est la propre fin de l'animal , tandis que dans les plantes cette vie doit se développer autant que possible, puisque ce développement est leur fin propre.

Néanmoins il est un terme à ce développement; un arbre ne peut dépasser une certaine dimension, en rapport avec sa nature. Sa vigueur n'est point infinie , sa sphère d'extension est limitée , et, ces proportions une fois atteintes, il faut qu'il s'arrête. La liqueur nourricière sur laquelle s'est exercée la force végétative de l'arbre réagit contre lui et brise les liens qui l'ont captivée jusqu'alors. Sans doute elle est plus aisément assimilée par la plante que la nourriture ne l'est par l'animal, ce que la piawfe rejette de ses aliments n'est presque rien en comparaison de ce qu'en rejette l'animal; néanmoins peu à peu, des molécules étrangères introduites avec la sève vitient l'humide radical de la plante, et affaiblissent sa chaleur native : non- seulement elle ne croît plus , mais il faut qu'elle meure. Cependant, pour ne pas manquer à sa fin, comme l'animal sent tant qu'il vit , elle ne cesse pas de croître tant qu'elle se nourrit, et elle pousse des rameaux qui se développent, et font des fruits et de la semence.

De la propagation des plantes.

hes plantes sont privées de sens, elles sont attachées au sol , et ne peuvent pourvoir activement à leur propagation , comme les animaux. En outre, elles sont sujettes à mille injures qui leur viennent, ou de l'air irrité, ou de l'eau des

lleuves qui déLordenl, ou des animaux qui dévorent ou détruisent; aussi, pour sauver leurs races, la nature les a pourvues d'une fécondité si puissante, que l'industrie de l'homme n'en peut extirper aucune complètement, quelques efforts qu'il fasse pour cela. Pour parler avec méthode de cette vertu de reproduction des plantes, observons qu'elle s'exerce de deux façons : i° naturellement et sans autres secours que ceux de la nature; 2° artificiellement, c'est-à-dire par des procédés que l'habileté de l'homme a découverts sous des principes naturels.

L3i 23yopagation naturelle s'accomplit de trois manières principale : 1° par la fécondité spontanée de la terre; 2« par la semence ; 3° par la multiplication des racines.

Virgile {Georgiques, ii) a élégamment compris dans quelques vers ces trois modes.

Pi'iiicipto nrhorihus varia est natura creandis; Nanique aliœ, nttUis liominum coyentibus ipsœ , Sponte sud veniunt , catnposfjue et flumina lute , Curva tenent , ut molle siler lentœque fjenistœ, Populus et glauca canentia fronde salicta. Pars autem posito surgunt de semine , ut altœ Castaneœ, nemorumque Jovi qua maxima frondet Esculus, atque habita Graiis oracula quercus ; Pullulât ub radice aliis densissima sylva, Ut cerasus, ulmusque, etiam parnassia laurus, Parva sub ingenti matris se protegit unibra. Hos natura modos primum dédit, hoc genus omne Sylvarum, fruticumque vires, nemorumque sacrorum.

Les arbres, de la terre ag-réable parure, Sortent diversement des mains de la nature ; Les uns, sans implorer des soins infructueux, Dans les champs, sur les bords des fleuves tortueux, Naissent indépendants de l'industrie humaine : Ainsi le souple osier se reproduit sans peine; Tels sont l'humble genêt, les saules demi-verts, Et ces blancs peupliers balancés dans les airs. D'autres furent semés : ainsi croissent l'yeuse, Qui redouble des bois l'horreur religieuse; Le châtaignier, couvert de ses fruits épineux, Et le chêne, à Dodone interprète des dieux,

Plusieurs sont entourés de rejetons sans nombre : Ainsi le cerisier aime à voir sous son ombre S'élever ses enfants ; ainsi ces vieux ormeaux Sur leur jeune famille étendent leurs rameaux ; Et même le laurier, que le Pinde révère , Lève son front timide à l'abri de son père.

Nous voyons se reproduire de la première manière, par la fécondité de la nature, non -seulement les plantes les moins nobles, comme le chiendent dans les champs, le nard sauvage sur les murs, la capillaire dans les eaux, etc., et beaucoup d'autres qui apparaissent sur une terre profondément et récemment remuée, à laquelle rien n'avait été confié depuis des siècles, mais encore des plantes plus nobles. Le cyprès, qui est certainement un des arbres les plus remarquables, est, au dire de Théophraste (111^ liv. de l'Hist., ch. Il) , tellement favorisé par la fécondité du sol , en Crète, que la terre ne peut y être remuée sans qu'il y apparaisse; aussi bien, puisque nous voyons les animaux inférieurs, qui sont encore au-dessus des filantes les plus nobles, se reproduire sans semence et sous la seule influence des causes générales, par exemple , les mouches et les vers , pourquoi ces plantes ne le feraient-elles pas?

Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, pourquoi nos champs ne nous donnent-ils pas naturellement les principaux arbres, et les plus nécessaires, au lieu d'épuiser leurs forces à la production d'herbes inutiles?

Je réponds d'abord : Les plantes nuisibles ont pris les devants , et les champs ne peuvent refuser la nourriture à celles-ci , qui la réclament; or il ne reste plus rien pour de meilleurs produits quand elles sont repues. Ensuite. La fécondité de nos champs est généralement épuisée par les fruits que nous leur demandons assidûment, et quand nous les laissons quelque peu reposer, ils n'ont plus de force que pour des produits sans valeur. Enfin. Aucune terre ne possède une fécondité spontanée universelle, chaque sol a son caractère, et c'est à ce caractère que se conforment les

plantes qu'on lui voit produire; or la terre est, en général, d'une nature sauvage; à défaut de culture, les ronces et les épines y dominent. S'il y a, au contraire, quelque région favorisée par le ciel , dont le sol n'ait point été épuisé par une culture trop assidue, elle pourra, comme la Crète produit les cyprès, produire sans semence àes play-ifes qui lui soient propres, si elle ne les a déjà. Il convenait, du reste, que la Providence pourvût ainsi à la production des plantes même les plus nobles , pour que son but fût plus sûrement atteint, et que la terre ne restât nulle part dépourvue d'un ornement nécessaire: souvent des îles, des régions nouvelles émergent des eaux ; elles doivent être pourvues de verdure , et porter autre cbose que de mauvaises herbes avant même que l'homme y apporte des semences utiles.

Si on tne demande quel est le principe de cette génération spontanée A&% plantes,

Je réponds qu'elle est due d'abord à une vertu qui vient du ciel : le ciel est pour les choses d'ici-bas une cause générale de vie, et, par suite, tout ce qui a vie dans notre monde sublunaire sans provenir d'un être particulier capable de transmettre la vie, doit s'attribuer à cette cause. Saint Thomas (II'' part., dist. xviii, quest. ii, art. 2, rép. à la 5^ ohject.) cite Aristote disant que ces influences célestes sont des vertus animiques {virtutes animœ) qui remplissent tous les éléments, et le saint Docteur ajoute qu'elles suffisent pour animer la matière, et suppléer à la vertu séminale. Mais, comme dans la procréation de l'animal, outre la vertu séminale du père, il faut encore la fécondité de la mère , à cette vertu céleste coopère, pour la génération de la jjlante, la fécondité que le Créateur a mise dans la terre , ainsi que le dit la Genèse (ch. i) : Qiie-la terre produise l'herhe verdoyante. C'est pourquoi , selon la nature de la terre, les plantes par elle produites varient : cet harmonieux concours du ciel et de la terre a été dépeint par Virgile {Georgiques, ii).

Tum Pater omnipoiens fœciindis imhrihm œtlier, Conjugis in gremium l.cetœ descendit , et omnes Magnus alit , magno commixtus corpore , fœtus.

Alors la terre, ouvrant ses entrailles profondes, Demande de ses fruits les semences fécondes; Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux. Lui verse ses trésors, lui darde tous ses feux, Remplit ce vaste corps de son âme puissante : Le monde se ranime, et la nature enfante.

Si d'ailleurs les plantes peuvent naître par la vertu du ciel et la fécondité de la terre, il est néanmoins probable qu'outre leurs graines, elles produisent encore quelques esprits séminaux et des molécules subtiles, qui, mêlées aux exhalaisons de la terre et aux eaux de la pluie, fécondent le sol et l'aident à produire leurs semblables : c'est un fait accepté par les naturalistes, que plusieurs jîianf es renaissent de leurs cendres répandues dans les champs, comme on le dit du phénix; pourquoi la reproduction ne se ferait-elle pas aussi par ces gaz et ces émanations similaires? Théophraste nous apprend qu'après une pluie résineuse qui tomba dans la Cyrénaïque , une forêt entière sortit du sol ; qu'à la même origine est due l'apparition dans cette contrée d'une plante très-connue de son temps, appelée encore aujourd'hui laserpitium, à cause de la gomme précieuse qu'on en tire et qui est nommée laser (1).

Le deuxième mode de propagation des j^lantes est celui de la semence; c'est le plus propre aux êtres vivants, il est universel pour les plantes : on peut dire qu'il n'y en a presque aucune qui, selon la Genèse (chap, i), ne produise une graine selon son espèce. Cette semence est le chefd'œuvre de la plante; aussi personne ne dira avec quel art, quelle symétrie et quelle élégante variété elle procède à celte

(1) Cette plante n'est pas absolument étrangère dans nos contrées; elle appartient au genre des ombellifères. Son espèce la plus connue est celle qui croît aux environs de Marseille. Le laser s'en extrait par des incisiona à la tii^-'o et à la racine.

production : la nature a mis un soin infini à renfermer celle-ci dans une gousse, celle-là dans une coquille; à envelopper telle autre dans un filet de cartilages, à l'entourer soit d'une sorte de laine molle , soit d'une pulpe charnue et abondante; mille autres procédés sont mis au service des graines : elles s'étalent sous un parasol; elles s'unissent en grappes; elles se pressent en épis; elles se relèvent en crinière; elles se cachent sous des téguments; elles se logent dans des cellules. Mais nous ne pourrions tout dire.

// faut encore savoir : premièrement, de quelle manière la nature répand les semences des plantes; deuxièmement, dans quelle partie réside la vertu séminale; troisièmem,ent, comment le germe se développe.

Premièrement. Quoique la plus grande partie des graines soit semée en tombant au hasard de la plante, et que ce moyen suffise à la dilTusion des chênes dans les forêts, des bluets et des coquelicots dans les champs, la nature pourvoit encore autrement à ce que les semences ne soient pas perdues : la plupart du temps elle leur donne des ailes, qui les porteront à leur domicile définitif: c'est une laine subtile, c'est une membrane svelte et étendue que le vent enlève , transporte au loin ou maintient en l'air pour qu'elles puissent choisir le lieu de leur station. Celles que leur poids fait tomber à terre immédiatement, sont entraînées par les torrents de l'automne et du printemps, ou par le débordement des rivières ; les oiseaux aussi , en échange de la nourriture qu'ils y prennent, transportent les graines des plantes sur des rivages lointains, et, ainsi voitures dans leurs germes, bien des arbres ont vu des régions que leur espèce ne connaissait pas encore, c'est-à-dire que ce qui semble arriver par hasard sert admirablement les desseins de la Providence. Bien des graines se perdent sans doute dans un ensemencement si capricieux : la nature a pourvu à la conservation de l'espèce on les multipliant d'une façon prodigieuse; et, pour qu'on sache bien que c'est le résultat de son calcul , elle nous en

offre le double ou la preuve dans la génération des poissons. Ceux-ci n'ont, comme on sait, aucun souci de leur progéniture, et leurs œufs sont exposés à mille périls , aussi bien que les graines des plantes; par le même remède elle a pourvu au même inconvénient : les autres animaux sont remplis de sollicitude pour leurs œufs et pour leurs petits, mais ils n'en portent jamais qu'un nombre très-restreint ; les poissons, au contraire, produisent une innombrable quantité d'œufs ; leurs espèces se défendent ainsi contre les ennemis de tout genre qui travaillent à les anéantir.

Deuxièmement. La semence a deux parties: le germe et la chair. Celle-ci est en général bilobée et enveloppée de ses membranes ; la partie principale, c'est le germe : en lui réside la vertu séminale, qui en fait sortir la plante, et la dessine déjà dans le grain mûr. Les premiers rudiments se laissent voir avant que ce grain soit confié à la terre , ce sont ces germes que la fourmi détruit quand elle s'empare du grain, et qu'elle veut l'empêcher de se développer. Quant à la chair, elle est adjointe au germe, tant pour le protéger que pour nourrir, en se mêlant au suc terrestre, la racine de la plante qui commence à germer : cette chair est pour les végétaux ce qu'est pour les vivipares le placenta, qui fait arriver au fœtus le sang maternel; mieux encore, elle est l'albumine ou le jaune de l'œuf, dont se nourrissent les ovipares avant que leur coquille soit ouverte; et à cause de cette analogie, Empédocle disait que les arbres produisaient des œufs.

Troisièm,ement. Le développement du germe se doit, tout le monde le sait, à la tiédeur de l'air : sous cette douce action, la vertu séminale de la graine, longtemps assoupie, se réveille. Elle n'est point aussi puissante que dans les animaux, où elle doit agir ou mourir immédiatement; elle est lente , tardive , presque inerte, et cachée sous des enveloppes plus dures : il semble qu'elle ait conscience de sa faiblesse; elle prend sa captivité en patience ; elle attend que la terre

soit plus tiède, et, se dépouillant peu à peu de ses enveloppes, elle entre en décomposition, et le germe n'entreprend son développement que quand la douce chaleur du printemps vient l'encourager et l'aider. C'est une nouvelle preuve de la sagesse que Dieu veut nous faire admirer dans ses œuvres : les graines sont produites en général vers la fin de l'été; or si elles germaient alors, ce serait prématuré: la terre leur présenterait une enveloppe trop dure à percer; elles ne pourraient y trouver d'aliment; ou encore elles s'ouvriraient à un air trop rude et trop froid : il convenait donc que le germe demeurât caché ; c'est par une prudence nécessaire qu'il s'assoupit, et attend pour s'épanouir le temps des complaisances de la terre , et des brises tièdes de l'air renouvelé. Alors, dit Virgile (Géorg., ii) :

Partun't almus ager, Zephjrique tepentibm nurh- Luxant arva sinm; superat tener omnibus humor. Inque novos soles audent se gramina tuto Credere.

Un suc heureux nourrit l'herbe tendre de« plaines; Aux rayons doux encor du soleil prinlanier Le gazon, sans péril, ose se confier.

Quant à la germination , voici comment elle s'accomplit : L'humidité de la terre, recueillie par les membranes de la graine, et mêlée à la substance que ses lobes contiennent, produit un suc laiteux qui, parles fibres des lobes, afflue vers le germe : grâce à cette première nourriture, le germe pousse une racine ; celle-ci se développe, et, aspirant le suc de la terre, le transmet aux lobes, et par eux à la tige et aux feuilles rudimentaires , que le germe renferme à l'avance; la tige, grandie, sort de terre, accompagnée le plus souvent des lobes eux-mêmes, transformés en larges feuilles pour protéger la plante naissante : on le voit dans les cucurbitacées, les concombres, les haricots, etc.; d'autres fois les lobes ne reparaissent plus, ils restent en terre auprès de la racine : par exemple, dans la fève de marais, les pois, le

blé, etc. ; mais, cachés ou apparents, ces lobes, ou cotylédons, digèrent le suc destiné à la jeune plante, et le lui rendent plus accommodé à sa délicatesse : ils jouent dans le règne végétal le rôle que jouent les mamelles dans la nutrition des animaux; une fois la plante bien formée, leur office est accompli , ils se dessèchent.

Sur le troisième procédé de propagation pour les plantes, celui qu'on appelle par drageons, il n'y a qu'une chose à dire ici : c'est que la nature ne le donne pas aux arbres de quelque importance : en effet, ou, comme le cyprès, ils n'ont jamais deux tiges partant de la même racine, ou, quand ils en ont plusieurs, ces tiges ne réussissent pas. Il est plus convenable, en effet, que \e% plantes les plus parfaites imitent, pour leur reproduction , les procédés des animaux parfaits, qui se propagent par semence et non en pullulant; au contraire, les arbustes et la plupart des herbes, particulièrement les herbes bulbeuses, pullulent si facilement, qu'une seule plante en fournira comme une forêt d'autres, ou encore que le principal oignon se trouvera entouré de toutes parts d'oignons nouveaux. On remarque surtout ce mode de croissance dans les plantes qui ne se propagent que difficilement par semence : dans la rose, la tulipe, le lis, etc. : la nature prévoyante accordant par un procédé à la plante ce qui lui manquerait par un autre.

Outre ces moyens, qui sont les plus communs, la nature en a d'autres encore, qui sont plus spéciaux. Pour ne parler que du figuier d'Inde , cet arbre , que l'on trouve à Goa , élève un tronc fort singulier jusqu'à des hauteurs considérables ; il ressemble par ses feuilles au cognassier, et au figuier par ses fruits ; ses branches font descendre à terre des filaments qui prennent racine et deviennent de nouveaux arbres, se propageant ainsi de manière à couvrir quelquefois une immense étendue de sol, à faire une forêt , et à ombrager toute une armée : ainsi font chez nous les ronces, desquelles Phne dit (liv. XVII, chap. xiii) : Trop grêles et trop

longues pour se tenir droites ^ leurs ramifications traînent sur le sol leurs têtes fatiguées ; elles renaissent ainsi d'elles-mêmes, et occuperaient toute la terre si la culture ne s'y opposait. Parmi les plantes herbacées , les fraises aussi répandent par terre leurs filaments, et bientôt des bourgeons s'y manifestent, qui prennent racine et servent à la propagation de la plante.

Enfin la multiplication artificielle des jQÎanfes appelle aussi l'attention du philosophe. Remarquons seulement ici les trois manières les plus communémentemployées : la première, c'est làbouture: quand un rameau a déjà quelque force, on le sépare de sa tige, on le met en terre, il prend là des racines, et devient ainsi de lui-même un arbre : ce moyen est employé pour l'olivier, dont le bois, même desséché, reprend quand il est en terre ; la deuxième , c'est le drageon : on arrache d'une plante une partie quelconque de la lige avec une partie de la racine, et on la met en terre séparée de la tige mère; la troisième, c'est la greffe: un rameau, unbourgeon au moins, d'un arbre choisi est introduit par une fente à la portée, des vaisseaux séveux d'un autre arbre : ce rameau ou ce bourgeon reçoit dans ses propres canaux la sève de l'arbre auquel il a été appliqué , et voit sa vie s'entretenir par cette sève étrangère. Virgile a décrit avec son talent habituel ]ces trois modes artificiels {Géorg., ii) :

Sunt alii, quos ipse via sibi reperit usus : Hic plantas tenero abscindens de corpore mntrum Deposuit su/cis : hic stirpes obruit arvo, Quadrifidasque sudes, et acuto robore vallos. Quin et caudicibus sectis , mirabile dictu, Truditur e sicco radix oleagina ligna.

Et sœpe alterius i-amos impune videmus Vertere in alterius , mutafnmque insita mala Ferre pyrwn, et pruais lapidosa rubescere corna.

Depuis, l'art se frayant des routes ignorées,

Par des moyens nouveaux créa de nouveaux plants :

Là d'un arbre fécond les rejetons naissants,

Par le tivinchant acier séparés de leur père ,

Vont recevoir ailleurs une sève étrangère;

Ici des souches d'arbre ou des rameaux fendus.

Ou des pieux aiguisés à nos champs sont rendus ;

Celui-ci courbe en arc la branche obéissante ,

Et dans le sol natal l'ensevelit vivante ;

Cet autre émonde un arbre et plante ses rameaux ,

Qui, dans son champ surpris, deviennent arbrisseaux.

Un aride olivier, surpassant ces prodiges,

Des éclats d'un vieux tronc pousse de jeunes tiges.

De rameaux étrangers un arbre s'embellit :

D'un fruit qu'il ignorait son tronc s'enorgueillit :

Le poirier sur son front voit des pommes éclore ,

Et sur le cornouiller la prune se colore.

Au reste , quoique ces moyens soient artificiels , il y a dans les plantes une disposition si particulière à les recevoir et à en profiter, qu'il n'est pas douteux que la nature les a faites pour être des sujets dociles entre les mains adroites du cultivateur, qui leur donne ainsi leur perfection.

Pourquoi tous ces drageons foisonnant autour d'une souche unique, sinon pour qu'en soulageant la mère l'homme emporte les filles, les transplante, et multiplie ainsi les sujets? Pourquoi cette facilité qu'a le rameau de pousser des racines quand il est planté en terre, si l'Auteur de tout cela n'a pas prévu et voulu qu'il se trouvât quelqu'un pour l'y mettre? Enfin pourquoi cette complaisance merveilleuse des sauvageons pour adopter des rameaux qu'ils n'ont point portés, et leur donner tout leur suc, si personne n'avait jamais dû l'utiliser par la greffe? En fait, non-seulement les plantes supportent la culture de l'homme, mais beaucoup d'entre elles l'exigent. Tandis que les animaux se passent de nos soins , vivent même loin de nous plus heureux au fond de leurs forêts et de leurs tanières, les plantes, sans culture, deviennent sauvages; elles ne font plus de fruits, ou leurs fruits sont amers ; la plupart même , comme on a pu s'en assurer pour la vigne, finiraient par périr. Quoi de plus doux, quoi de plus abondant que le fruit de la vigne sous les soins de l'homme; mais si vous abandonnez cette plante à elle-même, on n'en peut plus rien attendre : c'est cela peut-?

être que voulait nous enseigner l'Écrivain sacré, quand, après avoir dit que le paradis terrestre renfermait les plantes les plus délicieuses, il ajoutait que Vhomme y futplacépour le cultiver et le garder. Tant il est vrai que \a. plante, même en sortant de la main de Dieu , et sur le sol le plus favorable, a encore besoin de la culture et des soins de l'homme.

De la longévité et de la brièveté de la vie des plantes; de leurs maladies et de leur dépérissement.

Quant à la durée dies plantes , l'expérience constate que les herbes durent très-peu , que les principaux arbres sont comme immortels, et que les arbrisseaux sont de durée moyenne. Les herbes sont presque toutes annuelles, trèspeu sont bisannuelles ou trisannuelles ; il y a , au contraire , des arbres qui vivent de longs siècles, surtout le cèdre, qui a été pris pour le symbole de l'éternité : et ce ne serait pas sans cause, s'il faut en croire la tradition, qui nous montre encore quelques cèdres du Liban qu'elle dit avoir été semés de la main de Salomon; ils auraient, en effet, aujourd'hui plus de deux mille sept cents ans (d) ; le lotus arrive également à une grande vieillesse , et Pline (lib. XVI , chap. xlv) assure qu'il dure au moins sept siècles ; viennent ensuite le chêne-vert, le platane et le chêne commun; l'ormeau est aussi très-vivace , et devient très-gros ; l'olivier peut , selon plusieurs auteurs cités par Pline, vivre deux siècles; enfin le cyprès, et le palmier dont Job a dit (chap. xxix) : Je multiplierai mes jours comme le palmier.

Pour la raison de la durée plus ou moins longue de la vie des plantes, il faut la chercher avec Aristote (liv, de la Longueur et de la Brièveté de la Vie) dans les principes

(1) Au temps de Goudin, c'est-à-dire à la fin du xvii* siècle. De nos jours , ceux qui ont survécu sont peu nombreux , une dkaine environ sont debout.

mêmes de cette vie, c'est-à-dire dans cette chaleur innée, principal ministre de l'âme , principal agent des opérations végétatives , et dans l'humide radical , aliment de cette chaleur : lorsque ces deux principes s'équilibrent heureusement, la vie se prolonge, autrement elle s'arrête vite; or la chaleur native doit être forte et abondante pour résister aux influences extérieures et ennemies, mieux digérer l'aliment, attaquer activement les excrétions et toutes les humeurs nuisibles, et les expulser. Cependant elle pourrait consumer trop rapidement la substance même de l'être vivant, si le principe humide qui l'alimente n'était de nature à résister longtemps à la sécheresse et à la consomption ; pour ce principe, s'il est aqueux il se dessèche, s'évapore et se dissipe rapidement; il sert plutôt à étouffer la chaleur qu'à la nourrir, et d'ailleurs il se prend facilement par le froid. L'humide oléagineux offre plus de souplesse, et en même temps plus de ténacité ; il est plus compacte ; il nourrit une flamme durable: il faut donc pour la longévité de l'arbre ces deux principes en présence : une chaleur active et abondante , et un humide gras , souple et compacte ; c'est même la quantité de ce dernier qui détermine principalement la durée de l'arbre: Le yeu est rapidement desséché, comme dit Aristote.

Il en résulte que les herbes ont la vie courte, parce qu'elles consistent en une humeur diluée , aqueuse , prompte à sécher, aucune substance dure et compacte n'étant là pour retenir cette humeur et l'empêcher de s'exhaler : la pulpe qui la boit est trop molle, et la chair trop tendre; aussi les herbes se dessèchent dès qu'on les arrache. Cette humeur, ainsi dissipée, se réparerait peut-être, et s'entretiendrait par les aliments ; mais ces aliments eux-mêmes sont imparfaits , ils apportent avec eux beaucoup de matière étrangère, que la chaleur naturelle ne suffit pas à assimiler; il y a plus d'eftbrts , ces efforts et ces luttes épuisent les ressources de la plante. Pour la même raison, les feuilles des arbres, Bûème des plus vivaces, tombent vite et presque toujours

dans l'année, parce qu'elles participent de la nature des herbes.

Il en résulte que les plantes qui se développent et se mettent à fruit vite, ou dont les fruits sont abondants, vivent moins longtemps: la sève n'y est pas compacte, ni souple, ni capable de résistance; le mouvement et l'action de la chaleur n'y sont point tempérés : ils s'épuisent et ne peuvent durer ; mais leurs fruits sont en général fort délicats : les pruniers, les figuiers, les grenadiers, les pêchers, sont dans ce cas, comme les saules et les myrtes; ils vivent peu d'années. Les plantes en culture vieillissent généralement plus vite que celles de même espèce qu'on laisse à la nature , et cela parce qu'elles donnent des fruits plus nombreux et plus gros; la culture les rend aussi plus délicates, et, par conséquent, moins vivaces. Par le même motif, les plajites annuelles se dessèchent aussitôt après avoir donné leurs fruits , parce que toute leur sève est épuisée.

Au contraire, les arbres dont la croissance est lente mais très -prolongée, comme le cyprès, le chêne, le cèdre, le lotus ; qui montrent une substance solide et compacte, comme le buis; ou sont pleins d'une sève grasse, comme l'olivier et le sapin; ou sont stériles, comme l'orme et le peuplier; ou enfin qui naissent sur des terrains plus secs, vivent trèslongtemps : en effet , ceux qui croissent lentement et deviennent très-grands , auront certainement une chaleur fort active, puisqu'elle ne se lasse pas aune si longue opération, et un principe humide plus résistant et plus tenace, puisqu'ils s'élèvent si lentement, et, par suite, leur nature est plus durable ; les arbres dont la substance est plus compacte ont des sucs moins solubles , et résistent mieux à la sécheresse, leur chaleur native s'en nourrit plus longtemps, et ils supportent bien , soit le froid, soit la chaleur : aussi les arbres forestiers durent plus longtemps que les arbres des jardins, leur bois est plus dur et plus compacte : ceux dont la sève est grasse et épaisse entretiennent plus lon^emps la

chaleur vitale , et craignent moins la sécheresse , qui est la mort des 'plantes ; les arbres stériles n'épuisent pas leur sève à la fructification, et, par suite, ils en peuvent fournir plus longtemps à la chaleur native ; enfin ceux qui poussent sur des terrains secs et pierreux , outre qu'ils sont plus solides et plus durs , reçoivent de la nature une sève moins aqueuse et plus grasse, qui les rend beaucoup plus durables.

Les fiantes ont , proportion gardée , une vie plus longue que les animaux.

Les raisons en sont: premièrement, qu'elles contiennent moins d'humidité en dissolution : elles gèlent ainsi plus difficilement, autrement dit, leur chaleur naturelle risque moins de s'éteindre; deuxièmement, le suc des plantes est plus gras et plus souple , et , quoique arides et terrestres, elles ont des principes humides qui ne se dessèchent pas facilement; troisièmement, les pîanfes ont une jeunesse toujours renouvelée : si dans les branches ou dans les racines quelque chose se gâte ou s'endommage, le reste y supplée facilement et répare la perte : ce sont les trois raisons données par Aristote {de la Longueur de la Vie, chap. vi). On peut y ajouter celle-ci, qu'il donne au chapitre v du même livre : c'est que les plantes ont moins de matières excrétées que les animaux : Ce qui est moins corruptible, dit-il, doit avoir aussi moins d'excrétions; car ce qui abonde en excrétions doit périr ou par maladie , ou par sa nature même : la faculté qui les produit agissant toujours sur un contraire, et fatiguant ou sa nature même, ou la partie qu'elle affecte. Une cinquième raison , c'est que les arbres ont une substance plus dure et plus solide, qui se défend mieux contre les agents extérieurs. Enfin, pour sixième raison, on peut dire que chez les animaux la digestion se fait toute aux dépens de la chaleur animale , tandis que dans les plantes la chaleur native est puissamment aidée par la chaleur céleste, qui ne subit pas les résistances de l'aliment, et fournit

pendant une bonne partie de Tannée aux plantes un trèsactif concours.

Les maladies des plantes sont assez nombreuses. Sans parler de celles que les hommes ou les animaux leur imposent, comme la décapitation, si pernicieuse aux conifères , et l'écorcement , qui attaque de si près les principes de la vie, il en est qui leur enlèvent leur beauté ; d'autres qui s'adressent aux bourgeons naissants, ou font tomber les fleurs ou les fruits ; d'autres enfin qui attaquent la vie ellemême et amènent la mort. Parmi les premières on peut citer la perte des feuilles : les feuilles sont l'honneur de la plante, comme les cheveux sur la tête de l'homme; or il faut aux feuilles une humeur plus abondante et plus subtile, qui, par suite, se dessèche et s'exhale plus rapidement; d'un autre côté , dès les premiers froids , cette humeur est saisie en terre et ne circule plus; en même temps, la chaleur diminuant dans l'atmosphère, les feuilles ne la peuvent plus appeler, les fibres des pédoncules s'atténuent et les feuilles tombent. Les arbres à larges feuilles sont les premiers à subir cet efl'et : le figuier, la vigne, etc., perdent leurs feuilles de bonne heure , parce qu'elles ont besoin d'un suc plus abondant, et que leurs pédoncules, plus longs, sont aussi plus exposés au froid; les arbres aux feuilles exiguës, soutenues par un pédoncule court : le buis, le myrte, le genévrier, ou ceux dont les feuilles sont plus compactes et plus sèches : le laurier et le lierre, ne sont jamais dépouillés, et les feuilles séparées de la tige ne se dessèchent pas si vite. Dans les pays chauds: en Egypte, par exemple, les arbres à larges feuilles les conservent pendant l'hiver : le froid n'y est pas assez intense pour arrêter la sève en terre , et pour empêcher la feuille d'en appeler les sucs; les tissus sont aussi toujours souples.

La deuxième sorte de maladie , c'est la nielle , qui brûle les bourgeons et les germes naissants. Une première chaleur du printemps semble les appeler à se montrer, ils en-

tr'ouvrent l'enveloppe qui les retenait : survient le givre, qui les frappe, et le soleil ne peut plus que les faire tomber. Cette maladie s'appelle, pour la vigne, le charbon; dans les blés et les autres céréales , c'est la rouille. Cette dernière maladie provient aussi, et le plus souvent, d'une exhalaison grossière qui agglomère au sommet du germe des éléments délétères. Ceux-ci, aux premiers rayons du soleil^ obstruent les fibres de la plante ; le suc alimentaire ne passe plus, et le fruit périt faute d'aliment , ou parce que son aliment est vicié, et la plante entière se charbonne ou se rouille.

La troisième sorte de maladie se manifeste par la chute des fleurs ou des fruits avant le temps. L'arbre n'amène rien à maturité; cela tient particulièrement à l'état de la racine, qui, étant malade, ne transmet qu'un suc appauvri, ou bien encore à la stérilité du terrain , qui ne fournit pas à la plante le moyen de se reproduire , ni même de s'entretenir.

La quatrième sorte comprend toutes les maladies qui troublent le tempérament ou l'équilibre entre le chaud et l'humide dans la plante. On les dénomme la sidération; elles proviennent surtout d'un excès de chaleur, pendant la canicule; le suc, avant de passer parles racines, est absorbé par la chaleur, et la chaleur native de \a plante, privée de son rafraîchissement, s'exhale et se perd. Ainsi que le remarque Aristote (chap. vi de la Vie et delà Mort, etc.), la chaleur vitale demande à être tempérée , la nature y pourvoit par l'air moins chaud et plus humide de la nuit que les plantes absorbent, car elles respirent l'air comme les animaux. On cite encore Y extinction, où la chaleur de la plante est surprise par un froid excessif et où l'humide radical est congelé. On peut ajouter le sphacèle, sorte de gangrène , de carie ou d'ulcère qui saisit la plante, surtout aux racines, et la consume. Mille autres affections menacent \es plantes, soit par suite de l'obstruction des vaisseaux , soit par h

mauvaise disposition des organes, surtout de la racine, soit par l'intempérie du ciel et l'ingratitude du sol , soit par les dégâts que les insectes y font, surtout les vers, qui se cachent sous l'écorce et au nœud de la lige , soit par la crudité des sucs qui sont conduits à la plante, etc.

La plante, comme l'animal, peut mourir de mort naturelle, ou de mort violente. Celle-ci lui vient du dehors; les principes de la vie sont attaqués avant le temps , l'humide radical qui devait fournir de longs jours est desséché tout d'un coup, ou la chaleur native est éteinte par accident. Cet accident peut être ou une maladie , ou la suppression des racines, de l'écorce, de la tête de l'arbre, ou toute autre cause. La mort naturelle a lieu quand la chaleur native s'éteint d'elle-même; elle résulte en partie du combat qu'il faut livrer pour soumettre et assimiler la substance alimentaire , et en partie de l'épuisement de l'humide radical. Tout agent subissant la réaction du patient, il faut que la chaleur native, qui agit sur l'aliment, subisse à son tour l'action de celui-ci, et perde ainsi peu à peu toute sa force. En outre, l'humide radical est continuellement absorbé par la chaleur native , et ce que l'aliment fournit en place va toujours en détériorant l'organe, soit à cause des matières étrangères plus résistantes qui s'y trouvent, soit parce que la chaleur est graduellement affaiblie par les digestions répétées. 11 y aura donc tôt ou tard un moment où l'humeur étant absolument incapable d'alimenter la chaleur native , celle-ci s'éteindra.

ARTICLE QUATRIÈME

DE l'utilité des plantes , ET DE LEURS PROPRIÉTÉS.

Il faut chercher l'utilité des plantes dans la fin pour laquelle la Nature les a faites. Or elles ont deux fins principales : l'ornement qu'elles donnent à la terre , et le service

■ APPENDICE SUR LES PLANTES. Ml

qu'elles rendent aux animaux; celle-ci est indiquée comme la première par l'Écriture : « Dieu a créé pour les bêtes le foin, et les herbes pour tout ce qui sert à l'homme : quiproducit fœnmn jumentis , et herham servituti hominum (psaume cxlvi). » L'ordre naturel, dit saint Thomas, exige que les choses les moins parfaites soient au service des plus parfaites. Du reste, les plantes poursuivent admirablement l'une et l'autre fin. Otez les playites pour l'ornement, la terre, sans contredit , est odieuse et insupportable , comme dit l'Ecriture , nue et vide, inanis et vacua; elle inspire même je ne sais quelle horreur, que tout le monde sent à l'approche du désert; avec les plantes, au contraire, son aspect est riant et agréable. N'oublions pas de signaler ici un trait de la Sagesse divine, distribuant les j^/anites de façon que les unes par nature se plaisent aux lieux montueux , comme le pin larix; les autres cherchent les plaines et les lieux humides, comme le saule et le peuplier; ceux-ci demandent la chaleur, comme le cinname, la myrrhe, l'encens et le poivre; et ceux-là l'ombre et le froid, comme le sapin , le chêne et l'orme. Bien plus, sur une même montagne, le pin se choisira une place bien découverte , et le sapin un lieu plus ombragé; ainsi aucun coin de la terre ne sera dépouillé de son ornement.

Les plantes rendent aux animaux non pas un, mais mille services, et il faut être aveugle pour ne pas voir que c'est leur destination naturelle ; remarquons les principaux.

Premièrement, c'est l'aliment qu'elles fournissent, il est dans les feuilles, dans les fruits ou même dans les racines. Mais comme le goût varie suivant les consommateurs , les plantes ont aussi des saveurs variées, et il n'est point d'animal qui n'y trouve ce qu'il lui faut.

Le deuxième usage, tout propre à l'homme, c'est le plaisir que la structure merveilleuse de la plante, la couleur verdoyante des feuilles , l'élégance exquise des fleurs , leurs nuances variées, leurs parfums, leurs formes, etc., pro-

curent naturellement. La brute n'y est nullement sensible, et, suivant la remarque d'Aristote (liv. III, Éthique, chap. XIII ), les brutes n'ont de plaisir que par le goût et par le toucher. Les plaisirs de l'ouïe, ceux de la vue et ceux de l'odorat nous sont réservés. Le bœuf et tous les autres animaux foulent aux pieds dans la prairie les fleurs et les herbes les plus belles et les plus parfumées , l'homme se baisse pour les admirer. La raison en est que la beauté consiste dans la proportion, or il n'appartient qu'à l'intelligence d'apprécier la proportion. Les brutes, qui n'ont pas de raison, ne connaissent donc point la beauté, et ne s'en laissent pas afl"ecter, rien n'afiectant la passion appétitive à moins d'être connu. L'homme, par son intelligence, connaît la proportion et la beauté, il les désire et il se réjouit quand il les perçoit.

La troisième utilité que présentent ]es plantes est l'application médicale. Il n'est point de raaladie qui n'ait son antidote naturel dans quelque plante, quoique l'homme ne sache pas la plupart du temps trouver le remède à ses maux; le nombre des plantes dont nous connaissons la vertu est, en effet, très petit. Mais d'où vient cette ignorance, sinon du péché originel ? Celui qui , en mangeant un fruit défendu, voulut acquérir la science du bien et du mal, courut ainsi à des maux redoutables , et resta ignorant des remèdes que Dieu leur avait préparés. Les animaux ont dans les plantes des médicaments infaillibles, et ils savent les trouver par instinct. Les cerfs malades ont le dictame, surtout quand ils sont frappés par un fer resté dans la blessure ; l'origan sert aux tortues, le laiteron aux lièvres, le chiendent aux chiens, la serpentaire aux ours, le cataire aux chats, la férule aux ânes, la renoncule aux crapauds, le fenouil aux serpents, qui, dit-on, y fortifient leur vue et y renouvellent leur jeunesse; les hirondelles se servent de l'ache pour préserver leurs nids des injures des cloportes et des autres insectes , le faucon mange de la laitue sauvage , le

corbeau de la serpentaire , la huppe de la capillaire, la corneille de la verveine, la grive du myrte , la perdrix des roseaux, le héron du carvi, l'aigle du callitric ou delà capillaire, les cygnes du gattilier, les alouettes du chiendent, et chaque animal sait ce qui lui convient.

En quatrième lieu, les arbres prêtent aux animaux un asile; la plus grande partie des oiseaux demeurent et nichent dans les arbres , ou dans les broussailles ; les retraites et les asiles des bêtes fauves sont dans les forêts, et les fourrés épais les protègent contre les intempéries des saisons, et contre la curiosité ou même la poursuite de l'homme. Les hommes demandent aux arbres le bois dont ils font les poutres et les planches de leurs maisons et de leurs navires. Signalons en passant ces arbres des Antilles^ dont les branches infestées par de nombreux serpents, et refusantainsi asile aux oiseaux, laissent tomber, par un soin particulier de la nature, de longs filaments entre leurs touffes principales et la terre; à ces filaments, les oiseaux appendent leurs nids, et, ainsi suspendus, bravent leurs ennemis, en élevant leur petite famille.

Outre ces usages généraux, l'homme applique les plantes à bien d'autres usages particuliers : le lin et le chanvre lui fournissent des toiles, des cordes, des voiles, et Pline, à propos de cette dernière application, s'écrie (liv. XIX) : N'estil pas merveilleux quune herbe partie de Cadix arrive à Ostie en sept jours, à l'Espagne citérieure en quatre jours, à la province narhonnaise en trois jours, et à VAfrique en deux jours ; enfin, c'est d'une semence presque invisible que naît ce qui nous permettra d'embrasser les deux bouts de la terre. Plusieurs arbres produisent à profusion la poix, la résine et la gomme, et tous ces sucs nous sont fort utiles. Dans l'ile d'Ombrios, une des îles Fortunées, les arbres sont toujours couverts d'une sorte de rosée; les eaux qui en tombent sont assez abondantes ; sans doute , parce que les feuilles de ces arbres sont assez froides pour m. 33

condenser les vapeurs qui montent de la terre. Dans la province de Mangi, il y a un arbre appelé tal, dont les feuilles sont assez larges et assez fortes pour que, dans l'Inde, on s'en serve comme de papier pour écrire. Au Brésil , les naturels demandaient autrefois à l'arbre nommé hairy des piques aussi dures que le fer, et capables de percer les cuirasses. Sans parler de toutes les qualités utiles de chaque arbre , mentionnons encore un arbrisseau du Mexique, qu'on appelle meltée ou magnée, et qui est merveilleusement utile : il entretient le feu ; il fournit la nourriture , le breuvage et l'assaisonnement; êtes-vous malade, c'est un médicament et un antidote ; il vous donne encore du fil , des aiguilles, un vêtement, des chaussures , des couvertures , du papier pour écrire, et, pour que rien n'y manque, des armes pour vous défendre.

Quant aux propriétés des plantes , personne ne les a encore énumérées toutes; disons-en quelques mots. D'après saint Thomas {Opusc. XXXIV), on peut les distinguer en deux genres : le premier, embrassant celles qui résultent de la combinaison des éléments ; et le second , celles qui résultent de la forme même de la plante , et pour ce motif se disent spécifiques : telle est la propriété du safran , qui réjouit le cœur, et celle de la rhubarbe, qui purge la bile; chacun de ces deux genres mérite examen.

Les propriétés des plantes, qui résultent de la combinaison des éléments, sont primaires ou secondaires. Les qualités primaires sont la" chaleur, le froid, l'humidité et la sécheresse; par suite \e& plantes sont chaudes, froides, humides ou sèches; elles le sont ou à un degré faible, c'est le premier ; ou à un degré moyen, le deuxième ; ou au troisième degré, c'est-à-dire puissamment ; enfin celles qui ont telle ou telle qualité à l'excès sont dites du quatrième degré.

Les quatre qualités primaires des plantes sont distribuées de telle sorte, que les unes sont chaudes , et échauffent à un premier degré, comme le chou; les autres, au deuxième de-

gré, comme la câpre ; les autres, au troisième degré, comme la cannelle; les autres au quatrième degré, comme l'ail. D'autres plantes sont froides et rafraîchissent au premier degré, comme l'orge; au deuxième degré, comme les concombres ; au troisième degré, comme l'euphorbe-peplis ; et au quatrième, comme la ciguë ; celles-ci sont dites humides, et elles humectent au premier degré, comme la buglose; au deuxième degré , comme la violette , et au troisième degré, comme la laitue; et celles-là sont dites sèches et dessèchent au premier degré , comme le fenouil ; au deuxième degré , comme le plantain; ou au troisième degré, comme l'absinthe. Il n'y a point de quatrième degré de sécheresse, ni d'humidité : ces dernières propriétés étant plutôt passives qu'actives, leur excès n'est pas si considérable, ni si sensible. Nous remarquerons seulement que ces propriétés tirent Je leur adjonction à la forme substantielle de la plante, plus excellente elle-même que la forme élémentaire, une perfection particulière, celle de produire de plus nobles effetS;, encore que dans les éléments elles soient très-intenses, n'étant que participées dans lespZanfes. Ainsi le froid dans la ciguë, quoiqu'il paraisse moins vif que dans l'eau, et qu'il soit certainement moins vif que dans la glace, est cependant assez énergique pour éteindre la chaleur vitale dans l'homme ; ce que ne sauraient produire, toutes proportions gardées, ni l'eau ni la glace.

Les qualités secondaires des plantes suivent les qualités dont nous venons de parler : ce sont les couleurs , les saveurs, les odeurs ; puis leurs vertus émollientes , le pouvoir qu'elles ont de durcir, de raréfier, de condenser, d'adoucir, de contracter, etc. : ainsi certaines jasantes sont apéritives ; d'autres astringentes, calmantes, etc. : c'est à la médecine qu'il appartient de les décrire. En parlant des éléments, nous avons dit comment ces qualités secondaires dérivent des primaires.

Les propriétés du second genre, celles qui suivent la forme spécifique de la plante, sont d'abord les vertus qui com-

battent les humeurs nuisibles , ou qui sont particulièrement affectées à une partie du corps, et qui s'emploient ou comme antidote, ou comme poison; ces propriétés sont innombrables : l'aloès, la rhubarbe, le scamonium, purgent la bile ; la coloquinte et l'agaric chassent la pituite ; le polypode, le séné et la fleur de thym, la mélancolie; la bétoine, la sauge et la pivoine sont utiles aux maux du cerveau : la dernière de ces plantes sert même de remède contre l'épilepsie; l'usage ordinaire du tabac à priser peut apporter au cerveau quelque soulagement; mais il faut s'en méfier, car il fait payer cet avantage d'un moment par des inconvénients trop durables : sa vertu narcotique altère le tempérament du cerveau , et l'irritation qu'il y entretient fait dégager aussi bien les principes humides utiles , que ceux qui sont nuisibles ; la menthe et l'absinthe sont utiles à l'estomac; le thé d'Asie, pris en infusion , sert à l'estomac comme à la tète, et facilite les longues veilles : en Chine et au Japon , c'est une plante fort ordinaire ; elle est précieuse pour nous à cause des qualités qu'elle acquiert en voyageant : ainsi le sont pour ces régions lointaines les herbes de nos climats : les feuilles delà sauge, importées en Chine et au Japon par les Hollandais , étaient aussi estimées dans ces contrées que le thé l'est chez nous ; c'est ce que dit le poète : Les objets étrangers nous 'plaisent, et les objets nôtres plaisent aux autres.

L'aigremoine , la chicorée , l'hépatique , sont salutaires au foie; la buglose, le safran et la mélisse le sont au cœur; à la rate, c'est la câpre et l'hépatique dorée. LespZanfes qui, pour l'homme, sont vénéneuses, sont la ciguë, la mandragore, l'aconit, la jusquiame, le napel et plusieurs autres; nous disons vénéneuses pour l'homme, car elles ne sont point indistinctement nuisibles à tous les animaux : les chèvres, les étourneaux et les canards se nourrissent impunément de la ciguë ; les passereaux et les grives mangent le napel , et les sangliers et les porcs la jusquiame : au contraire, plusieurs herbes salutaires pour l'homme sont mortelles pour

certains animaux : comme l'aloès et l'amande amère pour les renardeaux. Les antidotes sont l'origan, et la tortue s'en prémunit contre les serpents; la rue, l'angélique, et grand nombre d'autres plantes que la nature, toujours bonne, a multipliées bien plus abondamment que les poisons.

Parmi les propriétés spécifiques des plantes on peut compter la sympathie ou l'antipathie qu'elles ont entre elles ou à l'égard des animaux , et même envers les astres : les sympathies de l'olivier pour la vigne et le figuier sont bien connues , ainsi que celles du laurier pour le myrte , et du palmier femelle pour le palmier mâle; au contraire, la vigne ne peut souffrir le voisinage du laurier, ni le chou celui du raifort; l'olivier fuit le chêne, et la fougère le roseau; le chou repousse la rue et l'origan ; on parle de la sympathie entre la plante basilic et les scorpions, entre le calament et les chats , entre la rue et les fouines ; l'antipathie existe, au contraire , entre cette même rue et les serpents , entre l'asperge épineuse et les rats. Nous avons dit comment les plantes héliotropes prennent la direction du soleil ; on en a découvert qui ont la même affection pour la lune, et qu'on a appelées pour cela sélénotropiques; d'autres en ont pour d'autres astres ; au contraire , certaines plantes fuient la lumière et le jour, et ne fleurissent que la nuit : ainsi fait le convolvulus bleu, appelé helle-de-nuit , et cet arbrisseau des Indes appelé par les naturels parizataca , et par certains naturalistes triste, qui le jour ferme ses belles fleurs, et refuse ses parfums , pour les ouvrir la nuit, et les déployer dans tout leur éclat.

A ce genre de propriétés se rattachent les vertus presque magiques qu'on attribue à certaines plantes ; ainsi dit-on que la lysimaque commune apaise la colère des animaux , éloigne les luttes et les querelles, tandis que la crête-de-coq excite les coqs au combat ; le figuier sauvage adoucit la férocité du taureau qu'on tiendrait lié à son tronc; la menthe calme les ardeurs belliqueuses; et la plante appelée mathi-

lac met en joie les Turcs qui la mâchent à cet effet; celle qu'ils appellent tessatal les rend agiles, alertes et sans crainte ; une autre dite thessagle fait le même effet sur les Indiens , et leur procure des visions merveilleuses. Remarquons encore les propriétés de la solanée vénéneuse de Dioscoride, qui excite graduellement l'esprit, de telle sorte qu'une dose d'un gros inspire à celui qui la prend un amour et une opinion singulière de sa beauté ; que cette dose , si elle est doublée , excite dans son imagination des visions de spectres ; si elle est triple, elle le met en fureur et l'amène à la folie; et enfin, prise au quadruple^ elle donne la mort : d'où nous pourrions conclure, ne fut-ce qu'en passant, qu'un amour excessif et une trop bonne opinion de soi-même sont les premiers pas dans un chemin qui mène à la folie. Nurimberg parle d'une herbe de l'île de Ceylan qui, même d'assez loin, attire le fer; on nous rapporte aussi qu'un fruit américain , l'ananas, couvre en un jour le couteau qu'on a fait pénétrer dans sa chair, et que les parties enlevées à ce fruit et rapprochées ensuite reprennent presque aussitôt. Bien d'autres vertus merveilleuses sont attribuées à certaines plantes par les auteurs spéciaux ; nous en avons assez dit. Quelques-unes de ces propriélés sont sensibles et s'expliquent ; mais il en est un grand nombre dont il est impossible de donner d'autre raison que celle-ci, de laquelle saint Thomas lui-même se contente (Opusc. XXXIV), qu'elles suivent la forme substantielle de la 'plante. Aussi bien pourquoi le feu est-il chaud , et la terre sèche , sinon parce que c'est la propriété et la nature de ces éléments ? ainsi en serat-il de la qualité de la plupart des plantes : douées par Dieu d'une forme supérieure à celle des éléments , elles ont reçu aussi des qualités supérieures. Donnons seulement la raison de la vertu purgative àe?, plantes et d'autres corps. Formant un suc dans l'estomac comme l'aliment, ces corps peuvent être digéi:és et aspirés par les veines lactées , et se mêler à la masse du sang; mais la chaleur naturelle ne peut les assi-

miler : ils demeurent donc dans toute leur force et gardent toute leur action , ils mettent en mouvement le sang et les humeurs ; cependant la force de la nature tend à les expulser et à les amener dans les intestins par les vaisseaux qui y aboutissent, et par les autres voies destinées à séparer les excréments du sang : ainsi s'expliquent les résultats ordinaires , qui s'obtiennent quelquefois par un simple effort de la nature. La vertu purgative de tel médicament sur la bile, de tel autre sur la pituite, peut venir de deux causes : 1° une qualité propre pour agir sur telle humeur; 2° la présence dans le purgatif d'un suc analogue aux matières excrémentitielles de cette humeur et non de l'autre ; par suite , la nature s'empresse de le chasser par les mêmes voies que les excréments , et l'évacuation générale en est facilitée : le suc de la rhubarbe , par exemple , a de l'affinité avec la bile, comme l'indique sa couleur jaune, et, mêlé au sang, il provoque la sécrétion de la bile , et est expulsé avec celle-ci. Il y a des substances qui provoquent la sécrétion et l'évacuation de l'urine; d'autres déterminent des sueurs abondantes, etc. Quelques substances opèrent en fortifiant la nature , et l'aident directement à chasser les humeurs nuisibles; d'autres sont apéritives; celles-ci rendent plus fluides les humeurs, celles-là mettent en mouvement les esprits vitaux , et les disposent à mieux repousser les causes des maladies; ou, au contraire, elles ont des propriétés calmantes pour ces esprits trop agités. On en sait qui excitent seulement les intestins ou l'estomac , comme la plupart des émétiques : ils poussent au vomissement, et provoquent un effort propre à rejeter ce qui gênait l'organisme. Certains médicaments contiennent les humeurs nuisibles mises en mouvement , ou les précipitent par une certaine irritation ; ou bien ils corrigent le vice des humeurs et du sang , et guérissent ainsi sans déjection : plusieurs herbes fébrifuges ont ce privilège ; dans ce nombre se trouve la renoncule sauvage , qu'on voit partout dans les prés et dans les champs

bien arrosés; elle fleurit au printemps, en petites fleurs jaunes. On choisit, en arrachant cette plante, dans les fibres de ses racines, celles qui ne sont pas subdivisées en radicules capillaires , et qui n'ont qu'une seule fibre partant du pied même et de la racine: chaque plante n'en a qu'un petit nombre. On choisit donc sur plusieurs pieds jusqu'à ce que l'on ait un paquet gros comme le petit doigt. Deux heures avant l'accès de fièvre on applique ce paquet en dedans de la main, là où bat l'artère, vers l'attache du pouce gauche pour un homme , du pouce droit pour une femme, puis on enveloppe le paquet et le doigt d'un linge en faisant adhérer les racines à la peau. C'est un remède assurément fort simple; mais nous l'avons vu réussir souvent contre la fièvre, surtout la fièvre tierce; il s'emploie encore utilement contre les autres, mais il ne les chasse pas aussi vite. N'en disons pas davantage, et restons dans les limites de notre travail ; en voilà bien assez sur \es plantes.

QUESTION TROISIÈME

Page 1