DE L'AME K.USONXABLE PRISE EN ELLE-MÊME
On définit Varne raisonnable : le principe 2J^"emier du raisonnement, ou V acte premier du corps physique , organique, ayant en puissance la vie raisonnable. Nous avons déjà fait voir que c'était la forme du corps. Il nous reste à voir sur sa nature : 1° si elle est spirituelle ; 2" si elle est immortelle.
Première conclusion. — L'àme raisonnable est spirituelle. A la vérité , TertuUien voulait y voir un corps subtil et étendu dans un corps plus épais, comme l'épée dans son fourreau; mais tous les catholiques, et, dans la gentilité, les principaux philosophes , Socrate, Platon, Aristote, etc., ont considéré Vâ.me comme spirituelle.
La conclusion se prouve par la raison. Le principe du raisonnement ou de l'entendement, ces deux choses n'en font qu'une dans notre proposition, est spirituel; or Vâme raisonnable est le principe de l'entendement : donc elle est spirituelle. La mineure est certaine; car c'est par Vâme que l'homme raisonne et comprend. La majeure se propose ainsi : Comprendre indique une opération propre , un caractère propre aux choses spirituelles, comme l'extension de
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quantité est une propriété et un caractère des substances corporelles. Les anges et Dieu sont spirituels, parce qu'ils sont intelligents : il faut donc que le principe de l'intelligence soit quelque chose de spirituel.
Confirmation. Ce qui dans son opération ne dépend point de la matière, n'en dépend point dans son être, et c'est spirituel; or Vchne raisonnable, dans son opération, c'està-dire dans l'intellection , ne dépend point de la matière : donc elle n'en dépend pas plus dans son être. La majeure est évidente. L'opération suit l'être et s'y proportionne. Prouvons la mineure. D'abord, comme dit saint Thomas (l'c part., quest. lxxvi, art. 1) : Plus une forme est noble, plus elle domine la matière, moins elle y est assujettie, et plus elle la dépasse, tant par son opération que par sa vertu. Celte forme, en eflet, s'approche plus de l'acte premier, qui est dégagé de toute matière, et opère sans matière; or l'âme humaine est la plus noble des formes: donc elle dépasse d'autant plus, par sa vertu, la matière corporelle, qu'elle a une opération et une vertu jÂus impossibles à celte matière; cette vertu s'appelle l'intelligence, et cette opération l'intellection.
Deuxième lyreuve de la mineure. IJ intelligence peut connaître tous les corps , et discuter les degrés de corporéité : elle n'est donc point corporelle. L'antécédent est clair par l'expérience. Prouvons le conséquent. Dans les choses corporelles, ce qui existe intérieurement exclut ce qui existe extérieurement : la pupille , pour voir les couleurs , doit être sans couleur ; la langue, pour goûter les saveurs , doit être sans saveur; et si la pupille a une couleur et la langue une saveur propres , les autres couleurs ou les autres saveurs ne seront point senties : donc, pour que l'intelligence comprenne toutes les choses corporelles , et les discute, il faut qu'elle soit incorporelle et indépendante delà matière. Cette raison est donnée par saint Thomas (l'c part., quest. Lxxv, art. 2).
Troisième preuve de la mineure. L'intelligence connaît les choses universelles : par exemple, l'homme en général, ce que sont le bienfait, l'injure, l'amour et la haine; elle connaît encore les choses spirituelles, et les discute : la vertu, le vice, la vérité , les anges. Dieu; elle reçoit les formes des choses matérielles , abstraites et dépouillées des conditions matérielles: par exemple, de la division en nombre, du lieu, du temps, etc. : donc elle est spirituelle et immatérielle; car toute puissance est proportionnée à son objet , et , comme dit saint Thomas (I""" part., contre les Gentils, chap. xlix), s il'dme raisonnable était corporelle et renfermée dans des limites matérielles , elle ne pourrait atteindre les effets spirituels, ni les choses universelles, ni celles qui sont dépouillées des conditions matérielles.
Objection. Uâme informe le corps; elle est, par conséquent, la racine de la quantité et des autres qualités corporelles : donc elle est corporelle.
Eéponse. Je distingue le conséquent. Vâme est corporelle, comme princijje d'un être corjiorel (ut quo), et informativement , je le concède; entitativement (ut qund), je le nie : c'est-à-dire qu'elle a en elle tout ce qu'ont les formes corporelles, et qu'ainsi elle peut se communiquer à un corps, et lui donner tout ce que donnent les autres formes corporelles : la quantité et les autres qualités corporelles; mais dans son entité elle est plus élevée que toutes ces formes; elle arrive à la noblesse des formes incorporelles, et, par conséquent, elle est incorporelle et immatérielle entitativement. Rien n'empêche qu'un être qui enferme les qualités propres aux formes corporelles soit en même temps au-dessus de ces formes : dominant ainsi la matière , il n'en dépendra pas dans son essence.
Instance. L'f?»?e, pour comprendre, a besoin d'organes: donc elle en a besoin aussi pour exister. La conséquence est évidente; car, comme on l'a dit , être et opérer sont deux actes proportionnés. Preuve de l'antécédent. Si l'imagination est
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lésée, chez les idiots, par exemple, ou si le sens commun est lié, comme chez ceux qui dorment, l'opération de Vâme intellectuelle cesse : donc Vâme dépend des organes de l'imagination et du sens commun, qui sont des organes corporels.
Réponse. Je distingue l'antécédent avec saint Thomas (I''e part., quest. lxxv, art. 2, rép. à la S<^ ohject.). Vâme dépend des organes corporeh, présuppositivement, c'està-dire que son opération les suppose comme ses ministres chargés de lui faire connaître les ohjets, je le concède; formellement, comme si ces organes étaient le sujet propre de Vintellection, je le nie. Comprendre est un acte immatériel et propre aux substances spirituelles, cet acte ne peut être assujetti à un oigane corporel, ni exercé par une faculté matérielle. Ceperidant, à cause de l'état de cette vie mortelle, où Vâme est jointe au corps, l'intelligence, pour comprendre , a besoin à''espèces résultant des impressions produites dans l'imagination , comme l'imagination ellemême a besoin à^espéces fournies par les sens. Les objets doivent donc être représentés dans l'imagination , et notre esprit est comme un homme qui, lesyenx forcément dirigés sur une fontaine, ne pourrait rien voir en dehors des objets que cette fontaine lui retrace; l'imagination troublée empêche quelquefois l'âme de percevoir ses espèces : comme cet homme ne peut rien voir dans l'eau de la fontaine quand elle y devient trouble; ce n'est pourinnt pas que ses yeux soient d'une nature inférieure à la nalure de l'eau, mais c'est que les espèces visibles, seuls objets de la vision, ne lui arrivent que par cette eau.
Deuxième conclusion. — Uâme raisonnable est immortelle, comme toutes les substances intelligentes. C'est l'enseignement de la Foi, l'affirmation positive de la raison, la pensée de toutes les nations, et la tradition constante des siècles.
Preuve de raison. Toute substance spirituelle est incorruptible; or Vâme raisonnable est spirituelle: donc elle
est incorruptible. La mineure est certaine. Nous l'avons montré déjà, Y âme conçoit par elle-même, et cela est le caractère propre de la substance spirituelle. Nous allons l'expliquer plus au long. La majeure est la notion générale de V esprit que la simple raison confirme; car la matière est le sujet propre de la corruption et de la génération. La corruption et la génération substantielles ont lieu quand la matière se dépouille d'un être pour en revêtir un autre. Or la substance spirituelle n'est point matière , les termes euxmêmes le disent : donc elle n'est pas corruptible. Ensuite aucun atome de substance n'est anéanti, l'esprit moins qu'autre chose , et dans toute corruption il demeure quelque partie de substance, au moins la matière, qui n'est que transformée; or la substance spirituelle, étant simple, ne peut être détruite sans être anéantie ; car que resterait-il de cette substance? Non son sujet, puisqu'elle n'est pas un accident; non sa matière, puisqu'elle n'en a pas : donc cette substance ne peut être détruite. Enfin la substance spirituelle n'est pas soumise aux principes de corruption internes, parce qu'elle n'est point composée d'éléments contraires; les principes externes de corruption, c'est-à-dire, les agents corporels et changeants , ne l'atteignent pas non plus , et elle ne peut périr quand on modifie ou qu'on éloigne l'influence de ces agents : en effet , elle est supérieure à tout corps , et dans son être elle ne dépend que de Dieu ; or Dieu n'anéantit rien.
Nous trouvons une confirmation de la cojiclusion dans la nature des puissances de la substance spirituelle, qui sont l'intelligence et la volonté; celles-ci sont indépendantes du temps, qui forme la mesure de la corruption des êtres. Ces facultés ont pour objet les choses éternelles et incorruptibles : par l'intelligence nous connaissons Dieu, et par la volonté nous l'aimons. Ces facultés sont gouvernées par des principes d'une vérité éternelle ; elles dominent toute la nature corporelle et corruptible, et Ptolémée a dit fort