‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 47 sur 52 · QUESTION IV. DE L'AME RAISONNABLE. (J · texte numérisé non relu

QUESTION IV. DE L'AME RAISONNABLE. (J

pressent la vie future et immortelle, et espère y recevoir la récompense de ses efforts, si elle en a fait, ou craint l'indignation de Dieu, si elle se sent coupable? Plusieurs autres raisons très-puissantes confirment cette vérité.

Objection première. L'Apôtre (dans sa I^^ ép. à Timothée, chap. yi) dit: Dieu seul possède l' immortalité; et Salomon (dans VEcclésiaste, chap. m) : Il y a une même mort pour l'homme et pour la hête, et la condition de Vun est celle de l'autre. De même que meurt l'homme, de m.ême meurt la hête; l'un et l'autre respirent, et l'homme n'a rien de plus que la hête. Et encore : Qui sait si le souffle de vie des fils d'Adam- monte, et si celui des hêtes descend ?

Réponse. Mille passages de l'Écriture constatent l'immortalité del'fhne^et les passages cités ne prouvent point le contraire. Je réponds, du reste, au premier que l'Apôtre parle de l'immortalité essentielle, et absolument indéfectible; celle-ci ne convient, en effet, à aucune ci^éature, car toute créature peut être anéantie par Dieu; au second, que Salomon met ces paioles dans la bouche de l'impie, comme on peut le reconnaître en lisant le chapitre ii de la Sagesse. La condition de l'homme et celle de la bêle se ressemblent du reste s'il s'agit du corps et de la vie mortelle, non quant à l'âme ; car l'âme de la brute est produite par une vertu corporelle, et Yùme humaine est fille de Dieu. La Genèse, (chap. i) dit, au sujet des animaux, que la terre ]iroduise taule âme vivante; et quand il s'agit de l'homme : Il souffla sur sa face le souff^ de la vie; et Salomon, quand i! parle en son propre nom, dit au dernier chapitre de VEcclésiaste, sur la mort de l'homme : La poussière , c'està-dire le corps, retourne à sa terre, d'où elle est sortie ; mais Vesprit revient vers Dieu, qui l'a donné ; et ce grand roi résout ainsi lui-même le doute qu'il avait élevé au ch. m. C'est la décision de saint Thomas (pf part., quest. lxxv, art. 6).

Seconde objection. Ce qui a une origine et qui commence avec le corps, doit avoir une fin; or Y âme raisonnable commence avec le corps : donc elle finit avec lui.

Réponse. Je nie la majeure, ou je distingue : si c'est '(produit far des causes défeciibles, et que cela dépende de ces causes, ]e le concède; si c'est d'une cause indéfectible, je le nie. Ce qui commence périt quand l'influx de la cause qui l'a produit cesse, mais cela demeurerait si la cause demeurait. Or Vâme raisonnable ne dépend pas d'une cause corporelle , et n'y trouve pas son principe , puisqu'elle est créée par Dieu même, comme nous l'avons fait voir (pe part.,que3t. m, art. 2); et Dieu, qui ne détruit point ce qu'il a créé, pas même un atome de matière, détruira encore moins une substance spirituelle.

Instance. L'âme suit évidemment les destinées du corps auquel elle est unie ; chez les enfants, elle est encore tendre, elle grandit et prend de la vigueur dans l'homme fait ; elle languit avec le corps du vieillard. Elle est aussi soumise aux maladies du corps; elle s'évanouit dans les défaillances physiques et dans le sommeil ; dans la démence et dans l'ivresse, elle chancelle, etc. Donc elle meurt, quand le corps meurt.

Réponse. Il ne résulte de cela que ce que nous avons déjà accordé. L'âme, unie au corps, dépend du corps et des ?>ens , présuppositivement , comme de ministres, par lesquels elle traite avec les choses extérieures. Si ces ministres sont mauvais, les relations seront défectueuses, bien qu'elle ne soit pas atteinte elle-même : la preuve, c'est que l'âme reste souvent saine au milieu des maladies qui afi'ectent le corps et les organes. Quelquefois même l'intelligence y est plus perspicace, et bien des hommes à l'article de la mort en ont fourni la preuve; cependant les opérations de l'âme peuvent être troublées par ce qui pervertit les espèces des choses ; mais alors l'esprit s'aperçoit de cette perturbation et cherche à la réprimer. J'ai vu un jeune homme intelligent et fort ér udit

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qui, après avoir été en proie à une sorte de folie furieuse pendant dix-huit mois, retrouva sa raison par un accident où ses pieds gelèrent. Il resta maître de lui jusqu'à son dernier soupir : ce fut une autre maladie qui l'enleva quelque temps après; or il m'a raconté qu'il voyait et condamnait parfaitement en lui-même l'absurdité de tout ce qu'il faisait, et, reprenant lui-même le récit de ces choses, il me montrait comment il avait tout le temps cédé à des mouvemens dont sa raison , sans en être maîtresse, se rendait parfaitement compte. Des faits analogues se produisent dans la colère, dans le sommeil et dans l'ivresse. L'esprit s'aperçoit des erreurs du sens, comme le cavalier des écarts du cheval, bien qu'il ne puisse pas toujours le dompter ni le retenir; c'est bien une preuve que l'esprit est distinct du corps et des sens, qu'il est audessus d'eux , et qu'il subsiste et agit par lui-même : sans parler des extases, des ravissements et des illuminations divines, dans lesquel l'esprit agit seul sans aucune coopération des sens.

Nouvelle instance. L'âme est une partie de la substance humaine, partant c'est une substance incomplète : donc une fois séparée, elle périt comme les autres formes.

Réponse. Je distingue : Vâme est une partie, subsistante en elle-même , je le concède ; ne subsistant que i:)ar le tout, je le nie. L'dme tient le miheu entre les formes purement subsistantes et les formes purement informantes ; elle est comme le lien entre les deux espèces. D'abord la Nature agit partout ainsi , rapprochant les extrêmes par des intermédiaires, ensuite l'expérience le prouve. L'àme informe réellement le corps comme les formes matérielles leurs sujets , et cependant elle a une opération propre où la matière n'a rien à voir, comme les formes spirituelles : c'est comprendre et vouloir; donc elle peut être seule sans la matière , car la manière d'être se reconnaît à la manière d'opérer.

On dira : Uâme séparée serait inutile; elle ne peut plus

opérer, puisque sa connaissance dépend des sens, et elle ne constitue plus un homme, ce qui est pourtant sa fin propre.

Réponse. Je nie l'antécédent ;pour la première preuve Je distingue : La connaissance de Y âme dépend des sens, quand l'âme est jointe avec le corps, je le concède; quand elle en est séparée , je le nie. Elle comprendra alors par les espèces infuses par Dieu, comme toutes les intelligences séparées. C'est ce que nous verrons dans la Métaphysique. Pour la seconde preuve, je distingue encore. La fin propre de Vàme est de constituer l'homme; sa fin partielle, je le concède; totale, je le nie; comme elle est subsistante, elle subsiste pour elle-même comme les autres substances, et elle a une opération propre, celle de connaître Dieu et de l'aimer, ce qui lui est possible même en état de séparation. Ainsi les éléments existent pour les mixtes, ils ne sont pourtant pas inutiles seuls, et peuvent subsister et agir par eux-mêmes. Nous en disons autant de Vâme.

On demandera si, parmi les âmes raisonnables, les unes sont substantiellement plus parfaites que les autres.

Réponse. 11 semble qu'il en soit ainsi, quoique le plus grand nombre des philosophes le nient. Nous le prouvons par une raison que donne saint Thomas (P^ part., q. lxxxv, art. 7). h' âme est plus parfaite quand elle est la forme d'un corps plus parfait. Or parmi les âmes raisonnables quelques-unes sont formes d'un corps plus parfait : donc celleslà sont plus nobles que les autres. La mhieure est certaine. On ne saurait nier, par exemple, que le corps de saint Thomas, ou de quelque autre homme éminent, n'ait eu des organes corporels plus parfaitement disposés pour l'intelligence que ne sont ceux des hommes ordinaires. Prouvons la majeure. L'acte et la forme sont reçus dans la matière d'après la capacité de celle-ci : or l'âme raisoyinable est acte et forme du corps : donc un corps plus excellemment disposé exige une âme plus parfaite. Comme nous voyons une matière affectée de dispositions spécifiques plus par-

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faites recevoir une forme spécifique plus haute; ainsi faut-il que la matière, plus excellemment douée pour les perfections individuelles, reçoive une forme individuelle plus parfaite. C'est en ce sens que Salomon dit « qu'il a reçu une âme bonne, sortitKS sum animam honam, » c'est-à-dire une â?ne au-dessus des canes vulgaires.

Objection. La substance n'admet pas de plus ni de moins ; or Yâme raiso7%nahle est une substance : donc elle n'admet pas de plus ni de moins.

Répojise. Je distingue la majeure. La substance n'admet pas de plus ni de moins , quand elle demeure la même numériquement, je le concède; la même spécifiquement, je le nie. Bien qu'une substance ne puisse s'accroître, bien qu'elle doive conserver la perfection qu'elle avait dans sa production première, il y a néanmoins dans une même espèce de substances une latitude pour des perfections diverses, et un individu peut être plusparfaitqu'un autre de la même espèce.

Instance. La différence entre les formes est une différence spécifique; or un homme ne diffère pas d'un autre spécifiquement : donc il n'y a pas de forme ou d'âme supérieure parmi les hommes.

Réponse. D'après saint Thomas (I^e part., quest. Lxxxv, art. 1, rép. à la 3^ ohject.) , je distingue la tnajeure. La différence de la forme est spécifique, si cette différence provient de la forme, en tant que forme, je le concède ; si elle provient seulement des dispositions diverses de la matière, maintenue dans une même espèce, je le nie. En effet, il n'est point contraire à l'unité spécifique que les formts des individus soient diversifiées du côté de la matière.

ARTICLE DEUXIÈME

DE L'iXTELLIGENCli.

La faculté principale dans Vâme raisonnable et dans toute substance spirituelle , c'est ^intelligence. Nous verni. 41

ions, 1° ce qu'est V intelligence ;^° comment elle se divise; 3'» quel est l'objet de V intelligence humaine; 4" comment rinlellection se produit, si c'est par des espèces, et par quelles espèces.

On àéiimiV intelligence : la faculté perceptive de la vérité ou de l'être sous la raison du vrai. Comme faculté perceptive, elle ressemble aux autres facultés de connaissance; elle en diffère en tant que celles-ci ont des objets particuliers , et n'atteignent dans ces objets que certaines affections : la vue s'accommode à la couleur; l'ouïe aux sons; l'imagination aux images corporelles; V intelligence perçoit l'être lui-même, ou la raison de l'être et du vrai, ainsi que nous l'éprouvons, en discutant si une chose existe et ce qu'elle est, lorsque nous décidons, par comparaison entre deux idées, que l'une n'est pas l'autre, et surtout quand nous vérifions si notre jugement s'accorde avec la chose, et s'il est véritable. L'objet de V intelligence vl e^i donc point une manière particulière d'être, mais l'être lui-même dans toute son étendue et dans son essence. Quelle n'est donc pas la dignité et la hauteur de Vâme raisonnable! Vraiment faite à l'image de Dieu, être vraiment divin, dont les puissances s'étendent jusqu'aux dernières limites de l'être , ce n'est pas sans raison que maintes fois saint Thomas lui-même la dit en quelque soite infinie. Renfermée dans les limites étroites des sens, souvent elle méconnaîtra sa noblesse, c'est vrai; mais (jue d'indices la lui montreront, si elle veut la voir ! toutes les questions débattues par les grands esprits, sur l'être, l'essence et l'existence, sur la vérité et la bonté, sur l'éternité, l'infini, la cause première de toutes choses, Dieu, et sur ses attributs, etc., tous ces efforts pour savoir fu.-:-sent-ils infructueux, fout assez connaître l'étendue de V intelligence humaine, qui cherche à tout embrasser? N'y sentons-nous pas que son objet est bien véi'ilablement l'être lui-même, dans ses proportions les plus vastes?

Mais comme ï intelligence et son acte sont contenus dans

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l'être, non-seulement elle connaît les autres êtres, mais elle se connaît elle-même, elle connaît ses actes, et on dit qu'elle réfléchit sur elle-même, ce que ne peut faire aucune faculté corporelle. En effet, l'œil ne se voit pas et ne voit pas son acte, l'imagination ne s'imagine pas; ceci soit dit pour que nous comprenions pourquoi on appelle Y intelligence une faculté réfléchie. Et non-seulement elle se connaît avec le reste, mais en comparant les choses entre elles , elle y découvre des rapports, un ordre, des liens et des proportions à l'infini ; de là cette admirable et inépuisable fécondité d'opinions, de conseils , d'inventions et d'œuvres humaines. Aupointde \ne de son ohiet,V intelligence se divise enpratiqiie et spéculative, en intellective et discursive, en raison supérieure et raison inférieure. Ce ne sont point des facultés différentes, c'est une seule et même faculté diversement rapportée à son objet. Quand elle considère les vérités qui ne peuvent se réduire en acte, et qu'elle connaîtra seulement, comme le mouvement des cieux, la disposition du monde, les propriétés naturelles des choses, etc., elle est spéculative. Elle est pratique lorsqu'elle considère la vérité ou plutôt la rectitude des actes et des œuvres que sous sa direction la volonté et les facultés inférieures exécutent. Quand elle s'élève aux choses divines, et par celleslà juge des choses humaines, elle est dite raison supérieure; raison inférieure, quand des choses humaines elle s'élève jusqu'aux choses divines. Si son objet est une vérilé manifeste, elle est intellective ; discursive, on rationnelle , quand d'une vérité évidente elle déduit une vérité inconnue. Il y a une division encore plus connue dans l'Ecole : Vintelligence est active ou passive, et cette dernière s'appelle encore possible ou passible. L'intellect agent est cette lumière donnée à l'àme qui , en éclairant ces représentations des choses qui sont dans l'injagination, et que l'on appelle fantômes {pliantasmata) , en fuit sortir les espèces spirituelles, pour informer Vàme et lui donner la connaissance

des choses sensibles. Uintellect possible est celui qui perçoit les objets sensibles par le moyen de ces espèces; mais comme il y a des philosophes qui nient cet intellect agent, voici contre eux notre

Première conclusion. — Il y a un intellect agent dans l'âme humaine, c'est l'opinion d'Aristote, de saint Thomas et de tous les Péripatéticiens.

Preuve donnée par saint Thomas (P^ part.,quest. lxxix, art. 3), L'âme jointe au corps ne comprend rien, si elle n'est mise en mouvement par des espèces provenant des choses sensibles. Cela est constant par l'expérience : nous sentons bien que les choses sensibles nous aident à comprendre, et que Vintelligence n'agit plus lorsque les sens chez nous sont troublés ou entravés; si elle agit encore, nous voyons que son action est insuffisante, par exemple, dans le sommeil , l'ivresse ou la folie. C'est anssi prouvé par la raison. Vâme est unie au corps et aux sens pour en recevoir ses connaissances; en vain cette union existerait si elle avait en elle-même les espèces qui lui font percevoir les choses sensibles. Or les choses sensibles dans l'imagination, qui est la faculté la plus voisit)e de Vintelligence , sont encore trop matérielles pour pouvoir transmettre une espèce spirituelle jusqu'à l'âme; il faut donc qu'une faculté spirituelle intermédiaire tire de ces choses sensibles les espèces spirituelles àox^iV intelligence a besoin. Les couleurs qui ne peuvent agir directement sur l'œil , n'ont-elles pas la lumière qui leur permet d'apporter leurs espèces jusqu'à l'œil qu'elles activent ainsi, pour qu'il les voie? Ainsi dans notre âme il y a une lumière spirituelle qui , rayonnant sur le? fantômes, c'est-à-dire sur les choses sensibles représentées dans l'imagination, les rend intelligibles , en extrait des espèces spirituelles, en informe Vâme, et les lui fait comprendre. Cette lumière ou cette faculté, c'esiV intellect agent. Cela peut s'expliquer par l'exemple familier de certains animaux, qui voient clair la nuit. Le chat, par exemple,

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envoie de ses yeux un éclat qui environne les objets , et les lui rend visibles; il y a donc dans ses yeux une double vertu, celle qui éclaire les objets et les rend capables d'émettre des espèces et d'être pei^çus, et celle qui reçoit les espèces et voit les objets par leur moyen. Ainsi Vintellect humain, à travers les ténèbi^es de son corps, a une lumière innée qui, s'avançant la première, produit les fantômes; ceux-ci émettent des espèces vers Vintellect passible, et nous comprenons les objets sensibles; il tant donc y distinguer une double vertu : celle de former les es/>èces, par elle il est intellect agent; et celle de percevoir les objets au moyen de ces espèces, et il de\'\eiii intellect passible. Quelquefois lea fantômes sont mal disposés dans l'imagination, et c'est à peine si cette lundère les fait ressortir; quelquefois on n'en voit rien du tout, comme dans le sommeil , la folie, etc.; alors ou V intelligence n'agit pas, ou elle n'agit qu'imparfaitement, mais c'est à défaut d'es/>èces suftisautes.

Objections : 1° Il n'y a point de sens agent, donc non plus d'intellect agent; 2° le nom intellect vient du mot latin intelligere, comprendre; or Vintellect agent ne comprendrait rien, donc il n'existe point; 3» Vintelligence peut comprendre au moyen des espèces innées, qui seraient réveillées et déterminées par les sens, donc Vintellect agent est inutile; 4° enlin, cette lumière qui éclaire les objets dans l'imagination, peut être séparée de Vi)ttelligence, elle l'est suivant Platon, et ressemble à la lumière qui éclaire les choses visibles pour notre œil ; donc il n'est pas nécessaire d'admettre un intellect agent.

Je réponds. i° Je nie la parité. Les sensibles corporels peuvent affecter les sens corporels, mais non Vintelligence qui est spirituelle. 2" Vintellect est dit agent, non parce qu'il comprend lui-même, mais parce qu'il rend les objets actuellement intelligibles. Si Ton disputait sur son nom d'intellect, ce sei'ait une dispute de mots. 'à° J'ai déjà dit i^ue l'union aux sens serait inutile pour l'àme si

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elle avait en elle les espèces des choses ; il est clair qu'elle ne les a point, puisque l'imai^ination troublée décompose les espèces. 4" Les objets sensibles sont absolument extérieurs; il n'en est point ainsi des objets perçus dans l'imagination. La lumière qui illumine ces derniers doit donc être plutôt interne. Une preuve encore , c'est qu'elle n'est pas la même pour tout le monde, chacun l'a à sa manière; et nous savons par l'expérience que nous extrayons nous-mêmes les conceptions universelles des particulières.

Deuxième conclusion. — L'objet de l'intellect humain dans Vétat actuel est la quiddité de la chose matérielle ou sensible, et tout ce qu'onpeut déduire de cette chose. C'est la doctrine desaint Thomas (l'cp.jq.xiijart. 4, et q.LXXXV, art. d). Preuve. Notre dwe, tant qu'elle est unie au corps, ne comprend rien sans le moyen des espèces extraites des choses sensibles; je pense l'avoir suffisimment prouvé, et Aristote a dit avec raison : « Rien n'est dans l'intelligence qui n'ait d'abord été dans le sens : Nihil est in intellectu quin prius f'aerit in sensu. » Or par ces espèces que le sens perçoit on n'a que la quiddité matérielle et ce qui peut s'en déduire; donc c'est là l'objet de Vintelligence au moins dans l'état présent. C'est encore, suivant la remarque de saint Thomas {V<^ part., quest. Lxxxv, art. 1 ), pour conserver la proportion entre notre faculté intellective et son objet : comme Vintelligence séparée de la matière a pour objet des substances immatérielles, Vintelligence unie au corps a pour objet les natures sensibles et corporelles. Tout ce qu'elle comprend, elle le comprend à la manière des choses matérielles, et elle en déduit même les choses spirituelles et divines; cependant elle perçoit dans les choses plusieurs termes qui échappent aux sens^ les proportions, les rapports, les raisons universelles du vrai, de l'acte, de la puissance, de la cause, de l'elfet, etc., et même une fois en acte elle se voit elle-même et voit ses actes par réflexion , et en déduit une connaissance plus claire des choses spirituelles qui lui

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ressemblent. Vertu assurément admirable que celle par laquelle d'un nombre fort restreint de choses connues, comme d'autant de semences, elle fait surgir les notions des choses les plus sublimes et se forme ses idées !

Objections. 1° Tout être est objet de V intelligence, on l'a dit : donc à tort ici on rétrécit son objet; 2° notre intelligence possède l'idée de Dieu , mais cette idée ne peut provenir des sens : donc, etc.

Je réponds : \° U faut di>^tinguer. Tout être est l'objet de V intelligence, par extension, je l'accorde; comme y étant proportionné et pouvant la mouvoir, je le nie. ]Jôme qui perçoit un objet qui lui est proportionné, perçoit dans cet objet la raison de l'être, et arrive ainsi aux causes et aux propriétés de l'être, pris comme être et absolument : ainsi l'on peut dire qu'elle s'étend à la connaissance de tous les êtres. Mais comme dans l'état actuel elle ne comprend que par. des images reçues des sens, il n'y a que les choses sensibles qui soient pour elle des objets propres , proportionnés et capables de l'émouvoir.

2° L'idée de Dieu elle-même est déduite, par noire intelligence, des objets sensibles, suivant la parole de l'Apôtre aux Romains : L'intelligence perçoit les choses invisibles, de Dieu, par le moyen des choses visibles, c'est-à-dire que VintelUgence comprend les choses sensibles n'existant pas par elles-mêmes; elle en conclut l'existence d'un être qui est par lui-même, qui est cause de tout ce qui est, qui, par conséquent, embrasse en lui toute perfection ; elle compose ainsi son idée d'un être parfait, en retranchant des êtres qu'elle connaît toute dépendance et toute imperfection, et y ajoutant l'idée confuse d'une perfection absolue, surtout dans le sens intellectuel , qu'elle connaît par elle-même.

On demandera pourquoi VintelUgence est dite comprendre par abstraction de la matière.

Je réponds : Parce que notre intelligence ne saisit les choses matérielles que par ce qu'elle? ont de formel , autre-

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ment dit en tant qu'elles sont en acte, et non en tant qu'elles sont dans la matière et dans la potentialité. En effet, par elle-nnême, la matière n'est point objet de connaissance; nous ne connaissons que la forme, et, comme le dit souvent saint Thomas, nne chose nous est connue en tant qu'elle est en acte, et qu'elle a sa forme. Les espèces intelligibles ne représentent donc \os choses qu'autant que ces choses ont leur forme, et, par conséquent, elles les abstraient de la matière autant que possible.

Tout cela se comprendra et s'expliquera clairement, si on veut remarquer que l'essence des choses matérielles consiste dans l'acte et la pui-sance, c'est-à-dire dans la forme et la matière: comme la couleur, dans la lumière et l'opacilé, ainsi que nous l'avons expliqué déjà. Or la couleur n'est point visible suivant ce qu'elle a d'opacité; sous ce dernier rapport elle est plutôt moins visible : c'est par la lumière qu'elle se voit : ainsi les choses ne peuvent point se connaître suivant ce qu'elles ont de matière et de potentialité; sous ce rapport elles sont plutôt moins intelligibles: c'est ce qu'elles ont de forme qui les fait comprendre, et, comme l'espèce de la couleur ne représente point la couleur par le côté de l'opacité, mais par celui de la lumière, ainsi l'espèce intelligible représente la chose selon ce qu'elle a de formel, et non selon ses conditions matérielles. Maintenant la division numérique est fondée sur la matière, et alors V espèce intelligible représente la nature sans cette division numérique , c'est-à-dire sans l'individualité : c'est pourquoi les Piiilosophes disent fort justement que V intelligence, par elle-même , se porte d'abord sur les objets universels , c'està-dire sur les objets dépouillés de leur singularité. Cependant, indirectement, elle perçoit les êtres individuels, parce qu'elle ne comprend les natures universelles qu'après s'être tournée vers les fantômes, c'est-à-dire après avoir reçu une espèce qui eu dépend , et après avoir eu de la sorte une relation forcée avec ces êtres individuels.

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Troisième conclusion. — L'intellection n'a point lieu par la seule impression de l'espèce, mais bien plutôt par son expression, c" est- à -dire par la formation d'une parole : c'est l'opinion de tous les Philosophes et de tous les Théologiens.

Cette conclusion suppose la division connue de Vespèce imprimée et de Vespèce expresse : la première étant ce que les objets extérieurs, ou quelque autre cause, mettent dans l'âme ; la seconde étant une ressemblance de ces objets que l'àme , fécondée par Vespèce imprimée, forme et dégage : c'est comme Fenfrintement de l'objet rendu vivant; elle s'appelle encore : la parole du cceur, la conception, la diction de rame : ainsi l'intellect est dit lisant intérieuretnent (intus legens) , non - seulement parce qu'il pénètre dans les raisons des choses, dans l'essence, l'existence, la vérité, etc., mais encore parce qu'il lit les objets en lui-même, et se les expiime. Que cette espèce soit réellement dans l'âme, et que de son expression résulte l'intellection, l'expérience le prouve; car nous sentons qu'en pensant à une chose nous nous la disons naturellement, comme si nous nous parlions à nous-mêmes , et le langage s'y accorde : car on appelle les choses connues des conceptions, comme qui dirait des générations de l'esprit.

Tout cela est généralement admis; mais comment les espèces imprimées, soit par les objets dans Vintelligence humaine , soit par Dieu dans Vintelligence angélique , se trouvent insuffisantes pour l'intellection , et comment il faut les aider parla formation de nouvelles espèces, c'est ce ([iii n'est pas facile à dire. Chaque philosophe a proposé une solution particulière. Peut-être ce que nous avons ditrendia la question plus aisée, et nous dirions que c'est parce que dans toute connaissance, la chose connue doit être dans celui qui la connaît. Elle y est sans doute, d'une certaine manière, par Vespèce imprimée, mais non suffisamment , parce que les espèces imprimées ne représentent les

choses qu'habituellement et en acte premier, et ne leur donnent pas une actualité suffisante pour être toujours perçues en acte : en effet, ni l'homme ni l'ange ne comprend d'une façon permanente ce dont il a les espèces hnprimées; cette intellection simultanée ne peut s'admettre : il faut donc qu'outre ces espèces qui ornent Vintelligence à l'état habituel et la mettent dans l'acte premier de l'intellection, il yait une espèce actuelle et plus vive, qui représente et fasse percevoir l'objet dans l'acte second , et qui ne soit dans l'mtelligence que pour la faire agir, et aussi longtemps qu'elle agit. Mais cette espèce , si actuelle et si vive , ne peut dépendre d'un agent extérieur : elle procédera de Vintelligence elle-même ; autrement Vintelligence n'eût pas été maîtresse de comprendre actuellement, il lui eût fallu l'assentiment de cette cause externe : ceHe espèce vient donc, non par mode d'imprnssion extérieure, mais par mode d'enfantement spirituel , effet libre de Vintelligence. De même que l'homme, qui possède la forme humaine dans l'être naturel , en agissant suivant cette forme, produit l'homme dans l'être naturel : ainsi Vintelligence, possédant la forme de l'objet dans l'être intelligible, c'est-à-dire dans V espèce imprimée, en agissant suivant cette forme, produit, par une sorte de fécondité naturelle, l'objet lui-même dans l'être intelligible, et cette production est dite conception, ou espèce exprimée.

L'imagination est elle-même féconde à sa manière, et sa fécondité peut nous faire comprendre celle de l'esprit. Si elle a une fois reçu une impression , celle d'un objet ami, par exemple , il ne lui faut pas une impression nouvelle pour se le représenter, mais il suffit à l'homme de vouloir, pour qu'une image intérieure, celle qu'on appelle fantôme, surgisse; or ce que peut l'imagination, Vintelligence le pourra, puisqu'elle lui est supérieure en nature et en fécondité, et les espèces des objets une fois reçues, elle pourra aussi , en appliquant seulement la volonté, enfanter en elle-même la

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représentation de ces objets , et contempler dans celte production les objets représentés.

De ce qui précède il résulte avant tout que Vespèce exprhnée est distincte de Vespèce imprimée. Suivant la remarque de saint Thomas (quest. viii, de la Puissance, art. l^''), Vespèce imprimée est comme le principe de l'action de l'intelligence, Vespèce exprimée en est le fruit et le terme.

Il en résulte encore que Vespèce exprimée est distinguée de l'intellection. Suivant le même Docteur, cette espèce est le terme de l'intellection, c'est ce qu'elle a produit et constitué : aussi l'action de Vintelligence n'est point Vespèce elle-même, c'est on Irt formation de l'espère, ou bien encore la perception de l'objet qui y est représenté.

Il en résulte enfin que, par une même action, Vespèce exprimée est formée et comprise comme par une même action de l'imagination, les fantômes sont formés et l'objet représenté est perçu, et comme cette action a deux effets, elle a aussi deux noms : en tant qu'elle forme, qu'elle exprime et qu'elle dit en quelque sorte intérieurement l'objet, elle s'appelle diction; en tant qu'en le disant elle le comprend et le perçoit, elle est appelée intellection. Les Théologiens donnent sur cette question de plus amples détails. On peut les trouver dans les ouvrages spéciaux.

ARTICLE TROISIÈME

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