‹ Philosophie suivant les principes de saint Thomas (volume 2)Chapitre 5 sur 52 · DE LA NATURE DES C I E U X · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DES C I E U X

De quelle substance sont-ils? Leur substance est-elle élémentaire et animée?

La substance des corps célestes nous est tellement peu connue , elle est si peu à la portée de nos sens , que nous pouvons à peine aventurer des hypothèses à son endroit. On pourrait bien attendre quelque chose de certain de l'Écriture sainte; mais quand elle a dit assez clairement qu'il y a une région céleste incorruptible, douée d'une lumière ineffable, revêtue de toutes sortes d'ornements, et que Dieu a préparée pour être l'habitation de ceux qui auront mené ici une vie juste et sainte; c'est tout, elle ne nous indique pas clairement ce que ce sont les autres deux destinés à servir aux usages de notre vie mortelle ; les passages dans lesquels il en est parlé sont eux-mêmes expliqués si différemment par les interprètes, qu'on n'en peut rien afflrmer de science certaine, rien n'en étant absolument approuvé par la tradition sacrée. Nous essaierons pourtant, suivant la mesure permise à l'homme mortel et terrestre, de parler de celte œuvre où reluit la Splendeur divine ; examinons d'abord les systèmes proposés par les autres, puis nous donnerons nos propres conjectures et nous les appuierons de raisonnements.

Il y a deux opinions principales sur la substance des çieux. La première veut qu'elle soit analogue à ce globe

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élémentaire sur lequel nous vivons, et auquel nous empruntons une partie de notre être. Quelques tenants de ce système l'ont regardée comme un élément simple , par exemple, une niasse d'air immense, très-pure et fluide. Empédocle y voit de l'air congelé; d'autres, un feu très-subtil , dont les astres seraient les parties les plus denses , et c'était l'opinion d'Anaxagore; d'autres, enfin, de l'eau, ou au moins quelque substance de nature aqueuse, et cette dernière opinion semble agréer à presque tous les saints Pères. Quelques-uns l'ont considérée comme un mélangedetous les éléments ou de quelques-uns, principalement d'air et de feu ; cette opinion appartenait à Platon, qui disait même que le ciel est formé comme des fleurs et des grâces des éléments terrestres. Cette opinion avait souri à presque tous les philosophes avant Aristote, au dire de saint Thomas (II" part., dist. XIV, quest. i, art. 2), quand ce dernier, entrant dans une voie nouvelle, enseigna comme certain que le ciel était d'une nature difl"érente de celle des éléments, et lui attribua comme une cinquième essence ou quintessence plus noble, plus pure et plus active que les autres. Tous les philosophes venus après lui ont embrassé et soutenu cette opinion avec ardeur, et parmi les saints Pères , saint Denys s'y rattacha complètement, suivant, la remarque de saint Thomas au passage cité.

Averroës, qui admet cette opinion d'Aristote, y ajoute que les deux sont une cinquième essence , en ce qu'ils sont immatériels et des formes pures subsistantes par elles-mêmes ; mais il est le seul de son avis , et tous les autres péripatéticiens avouent d'une seule voix que les deux se composent de matière et de forme; tant parce qu'ils sont doués d'une quantité dont la racine est la matière , que parce qu'ils tombent sous les sens , comme les autres substances matérielles. D'ailleurs subsister sans matière, c'est le propre des substances spirituelles et intellectives, et non des substances coi'porelles. Or il est constant que les deux sont des corps.

Première conclusion. — La substance céleste est différente de l'élémentaire et plus noble qu'elle.

Cette conclusion semLle une notion innée dans notre esprit, elle est confirmée par le consentement de toutes les nations. Partout, en effet, on regarde le ciel comme étant d'une nature plus auguste que ce qui est ici-bas : c'est par une impulsion native que les hommes tournent vers lui leur esprit, leurs yeux et leurs mains, comme vers la résidence de la Divinité. Or les notions communes et les préjugés généralement reçus ne peuvent être rejetés sans une raison grave ; ce sont autant de documents fournis par la natui'e, qui est notre meilleure maîtresse ; c'est donc à tort qu'au nom de la philosophie, et sans aucune raison positive, on a, contre cette opinion universelle, supposé le ciel composé d'éléments vulgaires, et Aristote fit sagement en respectant la pensée commune, et en attribuant a.u ciel une nature diflerente et plus noble.

Première preuve. La conclusion se prouve par la sainte Ecriture, qui l'indique assez quand elle désigne les deux, comme l'habitation et le trône de Dieu, dont cette masse élémentaire est seulement le marchepied. Isaïe (chap. Lxvi) : Le ciel est ma demeure, et la terre Vescabeau de mes pieds. Et saint Paul (/■'e Épitre aux Corinth., chap. xv) : Il y a des corps célestes et des corps terrestres, dit-il, or la gloire des corps célestes est différente de celle des corps terrestres.

On le prouve ensuite par la raison : La première preuve de raison, celle qui semble avoir séduit Aristote, se tire du mouvement : les corps sont de nature différente quand ils ont des mouvements naturels diflerents , car une propriété différente indique une nature différente ; or les corps célestes ont un mouvement naturel différent du mouvement des corps élémentaires, par conséquent ils ont une autre nature. Exjjliquons la mineure. Il y a trois sortes de mouvements : le premier va de la circonférence au centre, le deusièn^.e du

centre à la circonférence, et le troisième, maintenant le mobile dans la circonférence, le fait tourner autour du centre ; or tous les corps élémentaires se meuvent naturellement en ligne droite ; ou vers le centre, comme la terre et l'eau, ou du centre à la circonférence , comme l'air et le feu , tandis que les deux se meuvent par un mouvement perpétuel, et par conséquent très-naturel, autour de leur centre , et ils le font avec une vitesse qui semble ne pouvoir convenir à la masse inerte de nos éléments.

La deuxième raison peut se tirer de la situation respective des parties du monde. Ce n'est pas une masse confuse, mais bien un ensemble d'êtres tous constitués régulièrement chacun en son lieu, avec ordre et harmonie : nous voyons la terre dans un lieu à elle propre , l'eau dans un autre , et aussi l'air, et de la diversité naturelle des situations et des lieux occupés nous concluons la diversité des natures de l'eau, de la terre , de l'air et du feu ; mais les cieux ont par nature un lieu supérieur aux éléments, par conséquent ils ont aussi une nature différente.

La troisième raison peut se tirer de l'activité. Chaque chose agit dans la mesure de son activité, la différence d'action indique la différence de nature dans les agents. Or l'activité est bien plus grande dans les corps célestes que dans les corps élémentaires. En effet, bien que les astres soient immensément éloignés de nous et qu'ils nous apparaissent à peine, ils agissent avec énergie sur la masse sublunaire, et comme il est juste de discerner de la nature active par elle-même la nature qui n'est que passive , nous distinguons cette masse élémentaire qui occupe le centre et reçoit l'action , nous la distinguons des astres et des cieux qui l'environnent de toutes parts comme un sujet de son agent propre, elle reçoit sans pouvoir rien rendre; donc elle n'est pas de même nature qu'eux.

Première objection. L'Écriture, au premier livre delà Qenèse, dit que le firmament, c'est-à-dire le ciel, a été éta-

bli au milieu des eaux : donc il semble être d'une nature aqueuse.

Réponse. On comprend sous le nom de firmament l'air répandu, au deuxième jour de la création, entre les eaux fluviales et marines inférieures et les eaux pluviales supérieures : le sens de l'Écriture est donc que de la masse d'eau qui gisait auparavant sous l'atmosphère, Dieu en a, par la vaporisation , fait élever une grande portion, et qu'ainsi l'air s'est trouvé entre les eaux supérieures et les inférieures. C'est la solution de saint Thomas (I''e part., quest. lxviii, art. 2). Le texte hébreu favorise cette explication. Voici quelle en est la lettre ; Dieu dit : Qu'il y ait une expansion au milieu des eaux et une séparation entre les eaux qui sont sous l'expansion et celles qui sont au-dessus.

Instance. L'Écriture dit au même endroit que Dieu a placé les étoiles dans le firmament; or elles ne sont pas dans l'air, mais dans le ciel proprement dit : donc par le nom de firmament elle n'entend pas l'air, mais le ciel proprement dit.

Réponse. L'Écriture ne dit pas que les étoiles sont placées simplement dans le firmament comme auparavant, mais dans le firmament du ciel, ou, suivant l'hébreu, dans l'expansion du ciel. C'est pourquoi, sous le nom de firmament ouà' expansion du ciel, on comprend le ciel lui-même, tandis que le nom de firmament ou à'expansion qui est entre les eaux, désigne l'air intermédiaire.

Nouvelle instance. L'Écriture met aussi assez souvent les eaux non-seulement au-dessus du firmament ou de l'expansion, mais encore au-dessus descieua; (Ps. clviii) : Toutes les eaux qui sont au-dessus des deux louent le nom du Seigneur : donc les eaux existent non-seulement audessus de l'air, mais encore au-dessus des deux proprement dits. C'est pourquoi dans l'hébreu les deux sont appelés samaim, de deux voyelles sam-main , en français les eaux sont là : donc ces deux sont aqueux ou couverts U'eaux,

Réponse. Dans ces textes, l'auteur sacré entend parler de l'air, comme lorsqu'il dit : les oiseaux du ciel, la rosée du ciel, la pluie du ciel. Ciel est pris aussi dans ce sens, même par les Latins; ainsi Lucrèce, livre l^"" : dans ce ciel qui est appelé air; l'étymologie trouvée dans l'Écriture ne prouve rien, le mot samaim n'est pas composé, mais simple ; car la loi de la composition en hébreu exigerait que la lettre du milieu fût doublée et qu'on dît sammaim ; ensuite le ciel fait par Dieu au premier jour a été appelé de ce nom, et tous accordent qu'il n'était ni aqueux ni couvert d'eaux. On dira : Presque tous les saints Pères affirment que le ciel est aqueux ou fait d'eaux, et que l'Écriture parle dans ce sens.

Réponse. Saint Thomas répond qu'ils n'établissent pas cela comme un dogme enseigné par l'Église, mais comme ime opinion de savants qu'ils accommodaient à l'Écriture , comme tout le reste de la doctrine philosophique qu'ils avaient acceptée ; à ce sujet ils n'ont donc pas plus d'autorité que les philosophes qu'ils suivent.

Seconde objection. Les planètes ne semblent pas d'une nature différente de celle de la terre, elles sont comme elle des globes opaques couronnés de monts et creusés de vallées , comme on le voit au télescope pour la lune ; elles n'ont pas de lumière propre et réfléchissent la lumière du soleil vers la terre, comme la terre le fait pour elles; le soleil est un feu très-pur, et l'hymne de l'Église le salue en ces termes : Déjùvousvouséloignez, ô soleil enflammé. L' Ecclésiastique (chap. XLiii) dit : qu'il exhale des rayons de feu et qu'il embrase les montagnes. Enfln il brille et il échauffe souverainement, ce qui est l'effet de deux qualités propres au feu. Le ciel lui-même, dans lequel les planètes se meuvent, ne semble pas être autre chose qu'un air très-pur répandu dans l'immensité : donc la région céleste ou au moins la région planétaire est semblable à celle dans laquelle nous vivons.

Réponse. Nous verrons dans la suite ce qu'on peut dire (les planètes; dès à présent nous affirmons que rien ne prouve qu'elles soient d'une nature semblable à notre terre; nous avons déjà conclu de leur mouvement, de leur situation et de leur action , qu'elles sont différentes de la terre, et même entre elles. Elles sont opaques comme la lerre et elles reçoivent leur lumière du même soleil; c'est incontestable et incontesté , mais cela peut convenir à des corps très-diflerents entre eux. On ne peut donc affirmer que les planètes soient de la même nature que la terre. Plus bas nous dirons ce que sont ces montagnes et ces vallées de la lune; quant au soleil, ce n'est que par analogie qu'on lui attribue le feu ; il brille, et par son éclat il répand la chaleur, il n'est pas chaud de notre chaleur formellement, mais éminemment et effectivement. Du reste, nous discuterons ailleurs cette question avec soin. En dernier lieu, la région planétaire, fût-elle fluide, et nous examinerons celte qualité qu'on lui attribue, ne serait pas encore une substance subtile et respirable de même nature que notre atmosphère ; celleci s'altère de mille manières, elle est tantôt plus dense, tantôt plus rare, tantôt plus pure et tantôt plus mélangée, tandis que les régions célestes jouissent d'une sérénité imperturbable et éternelle. Une preuve, c'est que, quelle que soit la distance qui nous sépare des étoiles fixes, toute la région intermédiaire, excepté notre air, laisse arriver jusqu'à nous leur aspect avec une transparence toujours égale.

Seconde conclusion. — Les corps célestes ne sont pas animés; ainsi le dit saint Thomas (pe partie, quest. xxx , art. 3), et d'un commun accord tous les philosophes aujourd'hui.

Origène cependant a pensé le contraire , et avant lui les Platoniciens, et d'autres encore , principalement les Perses, les Grecs et les Romains, qui autrefois honorèrent les astres comme des dieux ; Anaxagore fut condaniné à l'exil par les Atiiéniens, parce que, refusant la divinité et même la vie au

soleil, il ne voulait voir dans cet astre qu'une pierre ardente.

Prouvons cette conclusion par la raison de saint Thomas. L'âme n'est unie au corps que pour y exercer les opérations vitales, car Tàme n'est pas pour le corps , c'est le corps qui est pour l'âme , et pour ses opérations. Or le corps céleste n'est capable d'aucune opération vitale : donc il n'a pas d'âme. Prouvons la mineure. Il y a trois sortes dévie : la vie végétative, la vie sensitive et la vie intellective; or le corps céleste n'est capable d'aucune opération appartenant à aucune de ces vies. \° Les opérations de la vie végétative ne sont pas en lui; il n'a pas de nutrition, pas d'augmentation, ni de génération ; tout cela s'accomplit par une certaine corruption dont les cieux sont incapables, comme on le prouvera. Où trouver, d'ailleurs, des aliments pour de pareils animaux ? Les vapeurs de la terre , que quelques-uns ont mises en avant, au moins pour le soleil, en y ajoutant même toute la terre et l'eau qu'elle renferme, ne suffiraient pas pour la nourriture d'un jour. 2° 11 n'y a pas dans le ciel d'opérations de la vie sensitive ; car elles se font par certains organes, les nerfs, les muscles et les esprits nés du sang, une configuration particulière des membres y est nécessaire, or rien de cela ne se trouve dans les cieux. Ensuite, la fm de ces opérations ne paraît pas autre que de procurer à l'animal ce qui lui est nécessaire, et de lui faire éviter ce qui est nuisible, comme nous le montrerons plus bas, au traité des Animaux, or cette fin n'exige pas de pareils moyens dans les corps célestes. 3" Enfin, l'opération intellective ne convient pas aux Cieux, car l'intelligence n'a besoin d'un corps que pour recevoir par les sens les images des objets qui l'aident en son opération. Or l'opération des sens ne se produit pas dans les cieux, donc aucune intelligence n'y fait ses opérations.

Objections. 1° Les cieux se meuvent eux-mêmes, donc ils sont animés. 2° Ils produisent des êtres vivants, comme les mouches dans l'air, les serpents dans la vase, les grenouilles dans l'eau, les gazons dans les plaines, etc. etc. ;

QUESTION II. hV MONDE CÉLESTE. 53

donc ils sont vivants. 3° N'est- il pas dit (chap. i de VEct:lésiaste) : L'esprit illumine tout dans sa marche circulaire, et revient perpétuellement sur les cercles qu'il a déjà parcourus? donc le soleil est doué d'un esprit ou d'une âme.

Réponse première. Le mouvement du ciel n'est pas vital, mais naturel, parce qu'il est déterminé à un seul but; le mouvement des corps graves est-il appelé vital? Ajoutons que ce mouvement ne vient pas aux deux par eux-mêmes, il leur est imprimé par des anges, comme la tradition l'a conclu des paroles de Notre - Seigneur (saint Matthieu, chap. xxiv) : Auxjotirs qui précéderont le Ju g em oit, les Vertus du ciel seront ébranlées, c'est-à-dire les anges de l'ordre des Vertus qui commandent aux deux; l'ordre même de l'univers exige que la créature corporelle supérieure soit mue par une créature spirituelle; saint Augustin le dit (Ille livre de la Trinité, chap. iv). Nous reviendrons sur ce point.

Deuxième réponse. Saint Tliomas (P^ part., quest. lxx, art. 3) nous dit que les deux produisent les êtres vivants, non qu'ils vivent eux-mêmes , mais en tant qu'ils sont instruments de vivants plus nobles qu'eux qui sont les anges ; ils agissent sous une direction comme tout instrument. Du reste, les deux ne produisent aucun être vivant sans le concours de quelques semences dérivées d'autres substances vivantes, ou de raisons séminales, comme les appelle saint Augustin, qui sont cachées dans les éléments et fournies par Dieu au moins lors de la première création des choses.

Réponse troisième. Ces paroles des livres saints ne s'appliquent pas au soleil, mais au vent, qu'on appelle esprit par métaphore : il est porté autour de la terre par une rapidité qui n'est pas régulière, mais que rien n'arrête, c'est l'explication littérale. On peut encore dire que l'auteur sacré, s'il indiquait le soleil, parlerait de l'esprit qui le met en mouvement.

Si la substance de.s Ciciix est corruptible.

Il y a quatre opinions sur cette question ; la première veut que les corps célestes soient totalement corruptibles; ainsi pensent les Epicuriens et tant d'autres qui regardent le monde comme pouvant se détruire. D'autres accordent que les corps célestes ne peuvent être naturellement et totalement détruits; mais ils les soumettent à une destruction partielle, à l'instar du globe terrestre, qui , sans jamais périr entièrement, subit pourtant des altérations continues et successives par parties. Suivant la troisième opinion, les ciewcc seraient absolument incorruptibles, non sans doute par nature, mais par la volonté et la grâce de Dieu, à peu près comme la Théologie le dit du corps de l'homme dans l'état d'innocence. Cette opinion souriait à Platon , et dans son Timée il nous montre Dieu parlant aux deux et aux astres en ces termes : De votre nature vous êtes dissoluhles, mais ma volonté vous fait stables, parce qu'elle est plus forte que votre nature. Voici la quatrième opinion.

Conclusion. — La substance des deux est naturellement incorruptible. Ainsi l'ont pensé Aristote, saint Thomas et saint Denys, comme le prouve le Docteur angélique dans les notes qu'il a ajoutées à son texte (II« part., dist. xiv, quest. I, art. 2).

La première preuve se trouve dans le consentement unanime des nations. Ainsi que le remarque Aristote (livre I du Ciel, chap. m), les Grecs comme les barbares reconnaissent des dieux immortels, et, d'après l'inspiration de la nature, leur attribuent le ciel pour demeure, adaptant ainsi une habitation incorruptible à ces hôtes incorruptibles. L'Écriture nous affirme à chaque page que les deux sont le séjour et le trône du Dieu véritable et immortel. Dans la l""** Epître aux Corinthiens^ chap. xv, saint Paul dit que les

corps des Bienheureux sont célestes, parce qu'ils sont incorruptibles, tandis que les nôtres sont terrestres, parce qu'ils sont sujets à la corruption.

La raison nous en donne aussi des preuves. D'abord , comme Aristote le dit souvent , le mouvement naturel des astres est circulaire, et ce mouvement n'a pas proprement de contraire, il n'a pas non plus besoin de terme ni de repos comme le mouvement droit; de lui-même il est perpétuel. Or il convient d'affirmer la nature d'un corps d'après son mouvement propre , on peut donc affirmer qu'un corps est incorruptible quand il suit naturellement un mouvement circulaire.

La deuxième preuve de raison est basée sur la dignité des corps célestes ; les premiers agents et les premiers principes d'altération doivent être inaltérables et impassibles : or, les deux sont les premiers corps agents et les premières sources de toute génération ; donc ils sont inaltérables et incorruptibles. La majeure est évidente : par quoi, en effet, ces principes seraient-ils altérés? Non par eux-mêmes, puisque rien ne se détruit soi-même, et que tout attend de sa cause la détermination de sa tin, comme le bénéfice de sa vie. Non par un autre , le fait même d'être les principes de toute altération les soustrait à toute action étrangère. Enfin ils ne se détruiront pas entre eux; car si nos éléments agissent les uns sur les autres et se détruisent, c'est qu'ils sont soumis à des corps supérieurs, principes de leurs altérations et de leurs mélanges. Dieu voulant faire sortir de là les corps mixtes ; or, ces corps premiers ne sont pas soumis à d'autres, et ne peuvent ni être altérés, ni mélangés; autrement il faudrait procéder à l'infini : donc ils ne peuvent rien les uns contre les autres. La mineure de l'argument, à savoir que les corps célestes sont les premiers corps actifs, est basée sur ce principe, que l'universalité des corps, pour être ordonnée, ne doit pas renfermer des corps tous absolument égaux; il en faut de plus nobles, de plus dignes, déplus sublimes, de plus

efficaces ; à ceux-là il appartiendra d'agir primitivement et par eux-mêmes ; à d'autres inférieurs et naturellement passifs il conviendra de subir les influences. Tout nous prouve que la masse élémentaire, celle de notre globe , est destinée à ce dernier rôle ; donc l'ordre des corps célestes a dû être destiné au principal, à moins qu'on n'imagine encore d'autres globes au-dessus de ceux-là auxquels on voudrait l'attribuer; mais n'irait-on pas ainsi à l'infini?

La troisième raison est puisée dans la fin que le Créateur a assignée aux corps célestes. Leur mouvement et leur activité se communiquent à la terre, et y produisent pour les bommes la diversité des temps , suivant qu'il est dit ( au I"' chap. de la Genèse, y . 14) : Que des flambeaux soient dans le firmament du Ciel, et qu'ils soient en signe des saisons, des jours et des années, qu'ils brillent dans le firmament du Cielet illumine^it la terre. Et (au Deutéronome, chap, IV, f. 19) : Le soleil et tous les astres, que le Seigneur ton Dieu a créés pour servir à toutes les nations qui soyit sous le Ciel. Aussi, le nombre des élus une fois complet, tout mouvement et toute action altérative des deux devront s'arrêter. Enfin, leur beauté, leur ordre et leur masse nous appellent à louer le Créateur, comme il est dit : deux, racontez la gloire de Dieu. Or, pour obtenir ces fins diverses il ne convient pas qu'ils soient autrement qu'incorruptibles ; donc, etc.

Un troisième ordre depreuves se prend dans l'expérience. C'est un fait constaté qu'aucune corruption ni génération ne s'y laisse voir. Aristote en infère qu'il ne s'en est jamais rencontré depuis le commencement des siècles; leur mouvement si régulier et si égal en est encore un signe. Le soleil, par exemple, dans la course qu'il exécute depuis le commencement du monde, n'a pas changé de direction; or, le corps qui s'altère subit aussi des variations dans son mouvement. Enfin, nous voyons l'aspect des astres toujours le même; or, si le Ciel intermédiaire se troublait et subissait

quelque altération , l'aspect des astres en serait modifié , comme il arrive quand notre atmosphère est altérée. Cette sérénité éternelle qu'aucune altération ne vicie , si ce n'est celle de notre air, est un indice notoire de l'incorruptibilité des deux.

On pourrait répondre que si l'expérience prouve que les deux ne sont pas soumis à des corruptions considérables et régulières, ils peuvent en subir de minimes qui ne nous sont pas sensibles à cause de la distance; par exemple, il peut arriver aux planètes des changements comme nous en voyons sur notre terre, et nous sommes trop loin pour les observer. On dit : Un homme placé dans le globe de Jupiter, et qui contemplerait notre terre , ne pourrait s'apercevoir ni de la naissance ni de la mort des animaux ; il ne pourrait surprendre ni la croissance ni la mort des végétaux, si sensible pourtant parmi nous. L'argument n'est pas nouveau, et Aristote y répondait de son temps que, l'affirmation étant toute gratuite , on pouvait attendre pour répondre que ceux qui la faisaient fussent mieux informés. De nos jours, la découverte du télescope elle-même ne nous a rien appris de ces générations ou corruptions dans les deux; au contraire, nous en pouvons profiter pour dire que s'il y avait dans les planètes des vicissitudes de génération analogues à celles de la terre , ce serait surtout dans la lune, dont le corps est si inégal à la vue , si voisin et si proche de notre terre élémentaire, si exposé aux influences des astres supérieurs et dans lequel les rayons solaires promoteurs de toute génération se projettent non-seulement douze heures de suite comme chez nous, mais sans interruption pendant quinze jours, et y versent par conséquent les influences les plus puissantes; or nous pouvons constater que dans la lune il n'existe aucune vicissitude de génération, aucun changement, si ce n'est celui de l'ombre à la lumière, suivant qu'elle est en face ou en arrière du soleil ; donc nous pouvons en dire autant des autres planètes, de Jupiter, de Mars, de Saturne, etc.

La majeAire paraît certaine. Pour prouver la mineure, supposons d'abord qu'à l'aide d'un télescope assez long, de cinq pieds, par exemple, la lune se voie si distinctement que nous puissions en elle observer et discerner une ombre ou une montagne qui n'aurait pas plus de deux lieues d'étendue, quoiqu'il ne soit pas nécessaire de réduire autant l'observation; c'est ce qui arrive , et les perceptions sont si claires, si distinctes et si exactes, que la première fois qu'il m'a été donné dejouir de ce spectacle je ne pouvais en croire mes yeux; oui, un corps si éloigné peut à l'aide d'un morceau de verre être vu si distinctement qu'on se croit transporté dans cet astre , et à même de le parcourir tout entier de son regard. Mais renvoyant les détails à V article qui traitera de la lune, je continue mon raisonnement. Si dans la lune il se faisait des changements tels qu'il s'en fait sur la terre, ils n'échapperaient pas à l'œil armé d'un télescope; car, encore que l'on ne pût pas discerner les moindres changements, par exemple, le mouvement des animaux, l'agitation des arbres, l'accroissement des plantes, au moins on verrait les plus considérables , ceux qui résultent d'un grand nombre de mouvements assemblés et ceux sans lesquels les petits mouvements ne peuvent s'effectuer. Imaginez que la lune, comme ils le veulent, ressemble à la terre, et qu'en elle il y ait des mers, des fleuves, de l'air, des forêts, des villes, des animaux, etc., il en résulterait certainement, sous l'action du soleil, que des vapeurs se dégageraient des eaux, se réuniraient en masses énormes de nuages, et si ces nuages, par une raison qu'on ne peut dire, n'occupaient pas des espaces de cinquante lieues, comme il arrive quelquefois sur la terre, au moins tiendraient-ils dix à douze milles de largeur, ce qui serait assez pour que nous les apercevions. Ces nuages se fondraient en pluies, en neiges, et par là, l'atmosphère lunaire varierait à nos yeux : de pure elle deviendrait vaporeuse, de sèche nébuleuse et de nébuleuse sereine ; nous verrions la lune tantôt couverte de nuages, tantôt

menacée de tempêtes ou de pluies , tantôt blanchissanle de neige , tantôt verdoyante de végétation , tantôt jaunie par les herbes desséchées , ou ensevelie sous les feuilles tombées des arbres, etc. Je prétends que ces vastes changements ne nous échapperaient pas quand nous regardons la lune avec un bon télescope; tout comme les mutations analogues qui se font sur la terre , ne pourraient échapper à celui qui les regarderait de la lune avec le même moyen ; or rien de pareil n'a jamais été observé par tant de gens qui, dans ce siècle, ont si curieusement examiné la lune, si avidement recherché ce qu'il pouvait y avoir de singulier dans cet astre, et dépeint si exactement toutes ses phases. De là on infère à bon droit que rien ne s'y passe de ce qui arrive chez nous, et que, par conséquent, elle est au-dessus de toute altération. Ne serait-il pas étonnant qu'un peintre promenant toutes les nuits, pendant plusieurs années, des yeux attentifs sur toutes les parties visibles de cet astre pour les dessiner, ainsi que cela fut fait à l'observatoire royal de Paris, n'eût découvert dans l'air lunaire , s'il est altérable , aucun nuage ni aucun brouillard pour lui intercepter la vue des parties les plus minimes? La même chose arriverait-elle si quelqu'un, de la lune, observait la terre? Non assurément. En observant, par exemple, les sommets et les vallées des Alpes, on verrait des nuages s'y répandre et faire disparaître toutes les distinctions de montagnes et d'abîmes, pour ne plus laisser voir que la surface unie d'une vapeur répandue également dans toute son étendue.

Confirmation. Si quelque effet variable se pouvait produire dans le globe de la lune, ce serait d'abord dans l'atmosphère. Echauffé comme il l'est par le soleil, ce globe dégagerait des vapeurs, et l'air s'en imprégnerait; il porterait autour de lui une ceinture de fumées analogue à celle de la terre, qui est apj^elée à cause de son épaisseur Afmosphère, autrement dit sphère fumeuse ou vaporeuse ; or il est constant qu'il n'y a autour de la lune aucune atmosphère,

c'est un éther très -limpide qui l'environne -.donc rien ne s'engendre dans le globe de la lune. La majeure est certaine et Von ne peut l'attaquer. La mineure aussi est évidente, d'après des expériences scrupuleusement faites ; car si les premiers observateurs ont cru reconnaître dans la lune cette atmosphère, leur erreur s'est manifestée quand on a pu employer des télescopes perfectionnés; il a été reconnu, il est constant qu'il n'y a autour delà lune aucun air opaque ni vaporeux, soit parce que la face de cet astre est d'autant plus nettement dessinée que le télescope est plus puissant, soit parce qu'il ne se produit dans la lumière des étoiles aucune réfraction, quand elles atteignent le bord du disque de la lune, ce qui aurait nécessairement lieu si elle était entourée de vapeurs d'une certaine densité. Plusieurs autres preuves viennent à l'appui de notre assertion; mais nous ne pouvons insister davantage.

Première objection. Il est dit (Ps. ci) : Les deux passeront, et tous vieilliro7U comme un manteau, et vous les changerez comme un voile , et ils seront renouvelés. Isaïe (chap. Li) dit aussi : Les deux s'évanouiront comme la fumée ; et dans l'épître seconde de saint Pierre (chap. m) : Viendra le jour du Seigneur où les deux passeront avec rapidité, oui, les deux ardents se dissoudront.

Réponse. D'après l'Écriture même, ce changement et ce renouvellement des deux ne se produiront pas par la vertu des agents et des causes naturelles , mais par un effet de la puissance de Dieu, à qui nous ne refusons pas le droit de changer les deux mêmes, bien que par leur nature ils soient incorruptibles. D'ailleurs cette transformation ne paraît pas devoir atteindre la substance des deux; il est à croire qu'elle n'en détruira pour les renouveler que certains accidents : les deux ont pour le moment une disposition adaptée aux générations terrestres qu'ils doivent faciliter ; quand le nombre des élus sera complet, cette disposition cessera d'être en eux. Dieu leur en donnera une autre, appro-

priée à la vie incorruptible que mèneront les saints dans le monde nouveau; or, cette transformation ne préjudicie point à l'incorruptibilité de la substance, puisque les Anges cesseront aussi de pourvoir aux nécessités de cette terre et changeront en ce sens, bien qu'ils soient certainement incorruptibles. Ajoutons avec saint Thomas (au Supplément, quest. Lxxiv, art. 4) que ces passages de l'Écriture peuvent être appliqués à la région aérienne, qui est aussi désignée dans l'Écriture sous le nom de Cieux. C'est ainsi que saint Augustin explique le Psaume ci, et la preuve qu'il donne à l'appui, c'est que saint Pierre (à la IP Épître,chap. m) parle des Cieux altérés par le déluge, renouvelés api^ès ce déluge, et à détruire de nouveau par le feu; ceci convient évidemment à la région de l'air et non à la région céleste, qui ne fut pas atteinte par le déluge.

Deuxième objection. Les globes planétaires sont semblables à la terre; celle-ci n'est qu'une planète placée entre Mars et Vénus : donc les générations ont lieu dans les autres globes planétaires comme sur la terre. Conviendrait-il que d'aussi vastes globes fussent inoccupés? Pourquoi Dieu aurait-il créé ces immenses solitudes, vastes déserts, tous dénués de cette admirable variété de créatures que la génération développe parmi nous?

Réponse. Les planètes ne sont pas semblables à la terre, et la terre n'est pas une planète ; elle a été créée pour être le siège des générations humaines, et à ces générations tout est subordonné. Dans le monde les planètes ont leur rôle qui est d'illuminer la terre , et d'y promouvoir certaines opérations. Les Lettres saintes le disent positivement; elles ne sont donc ni superflues ni inutiles, quand même rien ne s'y produirait.

Troisième objection. De nouvelles étoiles seproduisent souvent dans le Cieï;jadis Hipparque en observa une nouvellement survenue, et ce fut pour lui une occasion de faire la description des étoiles telles qu'elles existaient de son temps (voyez Pline, livre Il^chap. xxvi); de notre temps encore plusieurs

étoiles nouvelles se sont montrées, celle, par exemple, qui, en novembre 1572, apparut dans la constellation de Cassio- ])ée et resta visible durant deux ans, pour disparaître ensuite insensiblement. Une autre, dans la jjoitrine du Cygne, apparut de la même manière et s'évanouit ensuite. Une troisième dans le cou de la Baleine, une autre dans \epied du Serpentaire. Au temps d'Homère sept étoiles brillaient dans la constellation des Pléiades, aujourd'hui l'on n'en voit que six : elles peuvent donc naître et se détruire.

Réponse. Il est certain que ces étoiles ne sont ni créées de nouveau ni détruites , mais qu'étant perpétuelles, elles suivent des lois d'apparition et de disparition régulières. Bouillaud le démontre clairement dans ses avertissements aux Astronomes , à l'occasion de l'étoile qui paraît et disparaît dans le cou de la Baleine ; quant à dire ce qui nous dérobe la vue de ces étoiles ou ce qui les fait reparaître, on ne le peut guère. Quelques-uns prétendent que les étoiles qui nous paraissent simples, sont réellement composées, et pour peu que l'une d'elles se sépare du groupe, la totalité deviendrait invisible. D'autres pensent que ces étoiles sont simples, mais obscures pour une moitié de leur orbite; en tournant sur leur axe, elles demeurent visibles quand elles nous présentent leur côté lumineux, invisibles quand c'est l'autre qui nous regarde. Mille autres explications ont été proposées; disons, sans les relater toutes, que les étoiles peuvent paraître et disparaître sans que l'intégrité de leur substance soit atteinte , ainsi qu'il arrive pour l'anneau de Saturne, qui tantôt se montre, tantôt se cache, bien qu'il soit indestructible. Qui nous dira pourquoi Vénus, ordinairement invisible comme les autres le jour, se laisse quelquefois apercevoir à l'œil nu, même en plein midi? Elle n'est pas renouvelée pour cela, mais elle se trouve disposée d'une autre manière.

Quatrième objection. Les comèi.es naissent et meurent; or il est aujourd'hui admis parmi les astronomes qu'elles ue

sont pas dans notre atmosphère, mais dans le Ciel , on les dit même plus élevées que la lune; donc il y a dans les deux génération et corruption.

Réponse. Les comètes, qu'elles soient ou non plus élevées que la lune, ne sont pas produites à nouveau, elles sont indestructibles , paraissent ou disparaissent , suivant des lois que les astronomes habiles arriveront sans doute à connaître après un certain nombre d'observations. Nous en parlerons plus bas.

Dernière objection. Dans le soleil même des taches se produisent et disparaissent; on en a vu quelquefois en telle quantité, que l'astre en était obscurci , et cela durait toute une année^ comme il arriva après la mort de Jules César et dans la guerre d'Antoine, d'après le témoignage de Pline (livre II, chap. xxx). Virgile nous dit {Géorgiques, liv. I, v. 466) : Le soleil lui-même, à la mort de César, sembla plaindre Rome; sa. tête éclatante se noircit d'une rouille obscure, et ce siècle impie craignit la venue d'une nuit éternelle. Encore maintenant , ainsi qu'il résulte d'observations récentes , des taches se produisent dans cet astre , moins sensibles sans doute , mais nombreuses et semblables à de la fumée , ou à une nuée obscure , et ceci ne peut s'expliquer sans une altération substantielle de l'astre.

Réponse. Assurément l'argument tiré de la mobilité des taches du soleil n'est pas méprisable ; il y en a qui s'évanouissent en s'avançant des bords vers le milieu du disque, d'autres apparaissent au milieu instantanément; puis une tache qu'on avait vue seule se répand bientôt en plusieurs. Peut-être les causes de ces phénomènes sont-elles dans des corps qui ne sont ni dans le soleil ni dans le Ciel supérieur, mais dans l'air sublunaire; peut-être ce seront des exhalaisons condensées qui suivent, d'une certaine façon, les mouvements de l'astre. Cette hypothèse est suffisante pour expliquer la pâleur que le soleil subit pendant un an , d'après

riine, puisque l'air situé dans la direction du soleil a pu être durant toute cette année épaissi par des exhalaisons épaisses qui suivaient l'astre dans son mouvement et amoindrissaient son éclat; mais elle ne peut pas donner raison de ces taches observées récemment , puisqu'il est à peu près démontré qu'elles sont très-voisines du soleil ; il faut donc plutôt dire que ces taches sont des portions plus denses des sphères célestes, voisines du soleil, qui, suivant un cours déterminé, se rencontrent avec cet astre , tantôt se réunissent et tantôt se séparent, puis nous montrent tantôt une de leurs faces, tantôt une autre; se laissant voir à certains moments, disparaissant ensuite, elles nous semblent d'abord une seule taclie, puis plusieurs séparées, et ces taches apparentes tantôt grandissent et tantôt diminuent, suivant la combinaison de ces sphères , tout cela n'étant qu'un certain nombre d'effets d'optique. Assez longtemps Mercure a été pris pour une tache lors de sa conjonction avec le soleil, c'était pourtant un globe incorruptible qui en rencontrait un autre sous nos yeux, il nous a fallu de longues études sur son mouvement pour reconnaître son identité. Ainsi , sans doute , il en sera des autres taches. Qui croira, en effet, que le soleil soit plus corruptible que la lune? Nous avons, au contraire, quelque droit de conclure l'incorruptibilité du soleil de celle de la lune, qui nous est connue, et nous ne devons pas accepter légèrement contre notre doctrine ces apparences encore facilement explicables, sans avoir recours à la corruptibilité du soleil? Les deux voisins du soleil, comme sont ceux de Vénus et de Mercure, ou d'autres plus rapprochés peuvent, on le conçoit facilement, avoir certaines parties plus opaques, et quand ces parties se rencontrent avec l'astre du jour, elles peuvent nous le montrer couvert de taches , comme à des yeux moins expérimentés a fait Mercure. Mais que du soleil on fasse échapper de la fumée , des brouillards, de l'écume, des cendres ou quelque autre produit analogue, et tout cela pour expliquer les taches que l'on y voit, et que ces pro-

ductions restent si longtemps adhérentes à cet astre lumineux, je ne le puis comprendre.

§ ni.

Si les cieux ne sont pas plu!ôt solides que fluides.

Bien que cette question semble se rapporter plutôt aux propriétés du Ciel qu'à sa nature, et appartenir ainsi à Y article quatrième , nous la discuterons ici, parce que la solidité ou la fluidité d'un corps dénote en quelque sorte sa nature.

Il y a sur ce sujet trois opinions : suivant la première , le Ciel tout entier est fluide comme l'air, ou plutôt comme une vapeur extrêmement pure ; les astres y courent comme les oiseaux dans l'air, et les poissons dans l'eau ; ils y glissent comme la barque sur un courant ; Démocrite, Anaxagore et la plupart des anciens l'ont dit ainsi, et encore aujourd'hui plusieurs astronomes l'afûrment. D'après la deuxième opinion, les Cieux entiers seraient solides, comme un cristal extrêmement limpide : ainsi pensait Aristote, qui suivit les données de Callippe et d'Eudoxe, illustres astronomes de son temps ; avant ceux-ci Anaximandre, Anaximène, Empédocle, au dire de Plutarque, l'avaient enseigné, enfin Ptolémée et d'autres célèbres astronomes le soutiennent. D'après la troisième opinion, le firmament et les Cieux supérieurs sont solides, mais les régions planétaires sont fluides. Dans cette région des hypothèses, voyons à donner aussi nos conjectures.

Première conclusion. — Les Cieux peuvent être fluides sans cesser d'être incorruptibles. Je mets en avant cette conclusion pour que l'incorruptibilité des Cieux, suffisamment établie par la thèse précédente, ne paraisse pas compromise par les côtés douteux de celle que je veux proposer tout à l'heure.

Je prouve la conclusion. Bien que les corps fluides soient d'une nature plus imparfaite, et que , pouvant se mélanger facilement, ils soient plus exposés à la corruption ; néanmoins il n'est pas impossible qu'un corps fluide soit incorruptible : l'air, l'eau, le sang des Bienheureux après la Résurrection, ainsi que leurs esprits vitaux et animaux, seront fluides, comme les nôtres le sont maintenant ; ils seront pourtant incorruptibles : donc quand même les Cieux seraient par leur nature fluides, ils pourraient encore être incorruptibles.

Objection. Saint Thomas dit avec Aristote que les Cieux sont solides , parce qu'ils sont incorruptibles, donc l'incorruptibilité n'est pas conciliable avec la fluidité.

Réponse. On ne doit pas prendre cette conclusion à la rigueur; autrement, comme je l'ai dit, les esprits et le sang des corps glorifiés seraient corruptibles; il est seulement vrai que les choses fluides sont plus susceptibles de corruption, et que la division à laquelle ils sont facilement exposés, est une disposition à la destruction substantielle.

Seconde conclusion. — Il semble plus probable que les Cieux sont solides.

Preuves. D'abord il est dit au livre de Job (chap. xxxvii) : Est-ce toi qui as aidé Dieu à fabriquer les Cieux, qui sont comme formés de l'airain le plus solide? L'Auteur sacré semble désigner ici expressément tout ce qui proprement est appelé Cieux, et l'on ne voit pas comment on en pourrait excepter quelque partie. Le texte n'est pas moins significatif dans la bouche d'Eliu que dans celle de Job; car si Dieu le reprit pour avoir accusé témérairement Job son ami, l'autorité de ses paroles est acceptée en dehors de ce point comme celle des paroles du patriarche, et tous les docteurs de l'Église les vénèrent comme l'expression de la vérité. Ce n'est pas non plus un faible argument de la solidité des Cieux, qu'elle fut acceptée par ces personnages , car on sait que les anciens étaient fort habiles en astronomie ; assez rapprochés des premiers jours du monde pour avoir conversé

avec quelque vieillard qui aurait pu lui-même avoir vu Adam, à qui Dieu avait appris directement toutes les sciences, ils tenaient ce qu'ils savaient d'une tradition sûre et toute vivante. Si quelques interprètes , au lieu du mot latin solidissimi, employé parla Vulgate, lisent lucidissimi, trèshrillants; c'est à tort, car le mot hébreu é/iazac se refuse à cette interprétation; il veut dire fort , solide, dur, et jamais il n'a signifié brillant. Saint Paul (aux Hébreux, chap. IV ) semble faire allusion à cette solidité des Çieux, quand il dit que le Christ a pénétré les deux, puisque la pénétration ne se fait qu'à travers des milieux durs et résistants; un corps fluide et facile à s'ouvrir est traversé, non pénétré.

La raison fournit aussi ses preuves. D'abord, la solidité convient mieux à ce qui est durable. Les Cieux qui sont incorruptibles seront donc solides; ensuite à une substance plus noble doivent appartenir des propriétés plus nobles; or, toutes choses égales d'ailleurs , la solidité indique plus de noblesse que la fluidité : celle-ci est une sorte d'infirmité et d'impuissance à se maintenir dans un état fixe; donc la solidité convient mieux aux corps célestes qui sont plus nobles. On peut dire aussi que les fluides sont sujets à la confusion et au mélange ;^r il convient que ces êtres plus dignes que les autres ne courent pas les risques de la confusion et du mélange ; donc les Cieux sont solides.

Enfin, l'on peut tirer une troisième sorte de preuves de l'expérience : d'abord en supposant que les astres se meuvent autour de la terre , on conçoit difficilement que les étoiles fixes conservent dans un mouvement aussi rapide une situation invariable, on se demande comment, étant de masse inégale, elles sont toutes transportées d'un mouvement égal. Ne serait-ce pas, dit Aristote, quelque chose de bien étonnant que cette égalité maintenue non-seulement pour quelques étoiles, mais pour un nombre infini Ensuite? le premier mobile dans son mouvement diurne ne pourrait

entraîner également avec lui les deux inférieurs, ceux qui, voisins de nous, sont plus éloignés de lui; l'élan donné à un corps fluide, n'est ni constant ni égal , il se perd facilement par la distance et s'évanouit peu à peu. En troisième lieu, la voie lactée et les taches que l'on voit dans l'hémisphère austral, seraient facilement mêlées dans un mouvement aussi rapide avec les autres parties du Ciel tout à fait diaphanes ; puis donc qu'elles conservent une éternelle conformité de disposition, il faut attribuer aux Cieux la solidité et non la fluidité. Enfin, si les planètes étaient transportées dans un éther fluide , on ne voit pas quelle raison les ferait tantôt plus hautes , tantôt plus abaissées à notre horizon : fixez-les à des orbes solides et excentriques, on comprend facilement que cela arrive ainsi ; on ne le comprend pas dans un Ciel fluide : par exemple, qui forcera le soleil à être tantôt plus proche, tantôt plus éloigné? Pourquoi les planètes supérieures seront -elles tantôt immobiles, tantôt rétrogrades, tantôt plus rapides?

Première objection. La solidité des Cieux est inexplicable devant les faits observés récemment. Les perfectionnements donnés au télescope, les études plus sérieuses de nos astronomes ont rendu cette hypothèse insoutenable. On a constaté , par exemple , que Mars paraît tantôt plus élevé , tantôt plus bas que le soleil; que Vénus et Mercure tournent autour du soleil et sont tantôt au-dessus, tantôt au-dessous, tantôt de côté ; qu'il y a des Satellites autour de Jupiter et de Saturne; que le soleil et Jupiter tournent sur leur axe; etc.

Réponse. Saint Thomas nous dit de nous en rapporter dans ces questions aux hommes de Fart; si donc les phénomènes observés par les astronomes apparaissaient réellement en opposition avec la solidité des Cieux, nous abandonnerions sans aucun doute notre conclusion; mais au milieu de tant de gens qui le crient si fort, on nous permetlia d'écouter encore des astronomes fort estimés, entre

QUESTION H, DU MONDE CÉLESJlE. 60

autres le célèbre Jean - Dominique Cassini , directeur de l'Observatoire royal, lumière éminente de la science astronomique, et ceux-ci nous disent que jusqu'à présent aucun des phénomèmes observés ne se trouve contredit par l'hypothèse des deux solides. Venant aux faits allégués, je nie que la solidité des deux fasse obstacle aux révolutions de Vénus et de Mercure autour du soleil , de Jupiter autour de son axe , des Satellites autour de Jupiter. Rien ne s'oppose à ce qu'une sphère parfaitement tournée roule à l'intérieur d'une autre sphère. Quant à l'abaissement de Mars au-dessous du soleil, je dis qu'on l'affirme sans le prouver; le seul argument en faveur de cette opinion, c'est que l'on distingue une parallaxe pour Mars quand il est dans l'opposition, et pour le soleil jamais; or cet argument est peu solide , l'éclat du soleil empêchant que l'on n'observe sa parallaxe s'il en a une. Ajoutons que cet abaissement, alors même qu'il serait démontré , pourrait parfaitement se concilier avec la solidité des deux; les astronomes déjà cités le disent. Nous reviendrons sur ce sujet en traitant du système du monde.

Instance. Dieu et la nature procèdent par la voie la plus commode et la plus simple; or il est plus commode et plus simple que les astres soient en mouvement dans des deux fluides, qui céderont à tous leurs mouvements, que dans cette inextricable variété de sphères solides; c'est donc le premier système qu'a suivi l'Auteur de la nature.

Réponse. D'ahord la fluidité des deux ne manque pas non plus d'inconvénients, comme je l'ai montré plus haut. Ensuite la nature, qui prend souvent les voies les plus commodes, peut prendre aussi quelquefois les plus merveilleuses : c'est une manière de se montrer habile que de manœuvrer au milieu de grandes complications; il est donc puéril de penser que l'Auteur de la nature aura fait les deux fluides pour échapper aux difficultés qui nous y embarrasseraient sans cela. N'est-il pas plus vraisemblable qu'il a voulu nous y

faire admirer son impénétrable habileté? Parmi les plus industrieux nous en trouvons souvent qui tiennent à honneur d'épuiser leur esprit, pour faire produire à la nature des effets que le vulgaire considère comme impossibles. Dieu nous l'indique ainsi de lui-même (au livre de Joh , chap. xxxviii) : Connais-tu l'ordre du Ciel, en soumettras- lu l'harmonie à tes raisonnements terrestres"? Or cet ordre et la raison de cet ordre sont moins admirables dans une matière fluide ; et nous les comprendrions presque facilement.

On dit encore : On ne peut concevoir que ces sphères soient si exactement tournées , ni si polies qu'elles se puissent mouvoir l'une dans l'autre , sans qu'il y ait entre deux aucun vide ou aucun fluide ; la moindre aspérité pourrait alors en arrêter le mouvement.

Réponse. Ainsi que le dit Ptolémée (livre XÏII, Almag. 2) , c'est folie que d'opposer à un ouvrier aussi puissant qu'habile des difficultés qui nous embarrasseraient, dans la construction de nos machines, parce que nous ne sommes que des hommes. Qui niera que Dieu ait pu faire des sphères assez polies pour que rien ne fit obstacle entre elles à leurs mouvements?

Nouvelle instance. Si les sphères célestes sont à ce point polies et achevées, elles ne pourront plus se détacher l'une de l'autre.

Réponse. Peut-être , si elles étaient exactement concentriques; mais elles ne le sont pas; il en résulte que la première entraîne celles qu'elle contient. Mais les orbes planétaires entraînés dans l'intérieur d'une première sphère se meuvent d'un mouvement qui leur est piopre; ou comprendra mieux tout cela par la figure placée plus bas, articles, §1.

On dit enfin : La lumière des astres ne peut pas traverser des cieux solides , ou elle sera nécessairement réfractée par tant de sphères diverses.

QUESTION II. DU MONDE CÉLESTE. 1i

Réponse. Il y a même ici -bas bien des corps solides qui sont parfaitement transparents , et que la lumière pénètre facilement. La lumière n'est réfractée que quand elle pénètre des milieux d'inégale transparence. Or les sphères célestes, bien que solides, peuvent être d'une transparence parfaite et parfaitement égale; donc rien ne s'oppose à ce qu'elles nous transmettent la lumière des astres pure et sans réfraction.

ARTICLE DEUXIÈME

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